N'A JAMAIS PRIS DE SOURIS
Comme Jean Bart avait gardé sa pipe et ses babils de loup de mer, il avait, lui, gardé ses bottes.
Le Cliat Botté eut donc en partage une grande simplicité de manières, unie à beaucoup de prudence. Il liansmit sa simplicité et ses bottes à son fils, lequel hérita ;i sa mort d'une immense fortune, accrue encore par de nouvelles donations faites par la famille des Carabas, la même qui vint s'éteindre sous la Restauration dans une chanson de Béranger.
Chat Botté fils continua à aller comme son père en bottes fortes, et sans que le légent songeât à s'en plaindre. Mais, sous Louis XV. il tomba en disgrâce complète, et le roi finit même par l'éloigner de sa cour et l'envoyer faire des rosières parnu les chattes de ses terres.
A quoi tiennent cependant les grandeurs humaines ! Savez-vous ce qui occasionna l'exil de noire héros? Ce fut le duc de Richelieu. Le vainqueur de JMahon et de madame Jlichelin avait hérité de l'aversion insurmontable qu'avait toujours eue pour les chats son grand-oncle le fameux cardinal, qui n'avait absolument que celte faiblesse-lk avec celle de la tragédie. Riclielieu intrigua tellement auprès de mesdames de Chàteauroux, de Pompadour, Dubarry, et de toutes les chattes successivement blotties sous les coussins du troue de France, qu'il obtint cjue le Chat Botté ne mettrait jamais la patte à Versailles.
A l'époque de la révolution, de nouveaux malheurs attendaient le descendant de l'illustre premier ministre du marquis de Carabas. Le château de Carabas fut jeté par terre; on confisqua tout le domaine, et du même coup de griffe toutes les terres du chat, qui se trouvaient englobées dans le marquisat. On lui prit tout, fors ses bottes.
JMais avec des bottes on va loin, surtout une fois qu'on
est placé sur la pente de l'exil. Le Cliat Botté émigra ; il erra longtemps clans toutes les gouttières de l'Europe ; il fut réduit à d'étranges extrémités. Un certain jour, il se trouvait à Vienne, sur un toit; il s'était assoupi doucement. Tout à coup il sent autour de lui comme un tremblement de terre ; il entend un vacarme efTroyable qui s'étend ti'un bout de l'Europe à l'autre. Il aperçoit près du toit de l'exil oi.i il est étendu une sorte de mât de cocagne; il y grimpe pour observer l'horizon politique; mais à peine est-il arrivé au sommet, que le prétendu mai se met à gesticuler. Le chat s'aperçoit cju'il est juché au faîte d'un télégraphe, qui s'agite pour annoncer au monde entier que le général Bonaparte vient d'être proclamé Empereur des Français.
Ce que devint le Chat Botté sous l'Empire, on l'ignore; il est probable pourtant qu'à titre de chat émigré il fut dans l'opposition. La Restauration arriva; il eut sa large part dans le milliard d'indemnité; on le réintégra dans tous ses biens; mais il eut le bon esprit de vendre ses terres, qui faisaient partie du domaine de Carabas, de crainte de nouveau naufrage. Sentant sa fin prochaine, il acheta de la rente, et s'éteignit paisiblement entre les pattes de son fils, qui le miaula pendant plus de trois mois, et coucha dans la hutte d'un charbonnier en signe de deuil.
Cependant, dès que Chat Botté III eut secoué son affliction, il résolut de faire danser les pistoles paternelles. Il donna, oreilles baissées, dans les spéculations; il acheta des terrains à l'infini ; il prétendit que son père et que son grand-père, qui lui avaient laissé une immense fortune, n'entendaient rien à l'existence. Amasser une forlune, beau mérite! Il faut savoir en user, en abuser même; osons, spéculons, risquons, buvons, rions, chantons! —
N'A JAMAIS riUS DE SOURIS. 9S
Ainsi s'exprimaient en cliœur le Chat Botté et ses amis.
Bientôt même il rougit de son nom de Chat Botlé ; il prit en aversion ses bottes, ses bottes immortelles, l'origine (le sa splendeur, la perle de son blason, que son père lui avait fait promettre à son lit de mort de ne jamais quitter. Il les quitta et prit tilbury; dès lors, ce ne fut plus Chat Botté, ce fut Chat lion, Chat gant-jaune.
Il se jeta dans les folies les plus monslrueuses. Que vous dirai-je^ 11 devint éperdument amoureux d'une petite chatte grosse comme le poing, douée, il est vrai, d'une queue blanche magnifique, et (jui avait déjà ruiné trois angoras anglais. Il lui loua un vaste hôlel gris de souris; les chambres à coucher, le salon, le boudoir, furent entièrement tapissés d'hermine. Jugez du reste d'après cela.
Enfin ses yeux, se dessillèrent : il vit que cette chalie le trompait et n'avait absolument d'affection que pour les fourrures dont il ne cessgiit d'entourer son âme égoïste et glacée. Les fourrures s'usèrent; l'ingrate bayadère à la queue blanche déclara que son amour était usé aussi, et lui ferma sa porte.
Alors les malheurs se succédèrent ; il fut obligé de vendre son hôtel; de congédier ses gens, jus pi' à son secrelaire intime, le docte et littéraire iMurr, qui l'endormait tous les soirs en lui racontant des contes fantastiques et complètement inédits, (|ue lui donnait jadis ;i titre de gages son ancien mailre, le fameux lIolTmann, qui l'avait eu longtemps à son service.
Quand il se vit dénué de tout, il alla frapper à la porte des anciens amis de son père ; plusieurs d'entre eux lui devaient leur fortune ; mais pas un ne voulut le reconnaître.
— Vous, le fils du Chat Botté, de ce chat de tant de bon
sens el de finesse, qui a(tr;ipail tout le monde, et courait plus vile que Ions ses rivaux et ses concurrents à l'aide de ses grosses bottes toujours couvertes de poussière ! Oîi sont vos bottes? Vous avez des gants a vos pattes de devant ; vous avez fait vernir vos pattes de derrière. Allez, allez, mon jeune gentilhomme, ce n'est pas en pareil équipage qu'on fait son chemin dans la vie !
Le pauvre chat était d'autant plus désespéré de ce qu'il entendait, qu'au milieu de ses désastres il tenait toujours <à afficher une certaine élégance. Rentrer dans ses grosses bottes qui le rendaient souverainement ridicule jusqu'à la ceinture! Ah! plutôt la mort!
La mort ne vint pas. et l'argent non plus.
Le descendant des anciens serviteurs de la maison de Carabas tomba dans une telle détresse, qu'il lui fallut songer à entrer en condition. Il alla frapper à plusieurs portes; il fit insérer dans les petites alfiches: '( Un chat pour tout faire, etc. » On lui proposa... devinez quoi?
On lui proposa de se faire comédien, lui. le petit-fils du noble personnage qui avait eu ses grandes et petites entrées dans les souricières de Louis XIV!
Dans un de ces théâtres en plein vent d'origine napolitaine, qu'on v(jit s'élever dans la grande allée des Champs- Elysées, un de ces théâtres c[ue Pierre Bayle et Charles Nodier alFeclionnaient tant, et t[ue quelques-uns de leurs élèves ont égalé à Molière et à Shakespeare, le théâtre des marionnettes, enfin, pour parler sans métaphore ; ce fut là seulement que notre hiros trouva de l'emploi. Le matou qui donnait la réplique à Polichinelle venait de mourir d'un coup de bàlon. par trop paradox-al , que celui-ci lui avait appliqué. On proposa cette condition au pauvre chat, qui la re!'usa, ne vouhml pas descendre à ce degré d'avilissement.