‹ Cent proverbesChapitre 60 sur 257 · METS TON MANTEAU · texte numérisé non relu

METS TON MANTEAU

raies noires, Paul grimpa sur la banquette d'une diligence. Il y avait non loin de cette ferme, aux environs de Caen, un château dont le propriétaire avait maintes fois soupe avec Paul à la suite dun bal masqué. Un jour qu'il chassait à courre, la meute tomba sur un champ où deux charrues manœuvraient sous la direction d'un jeune agriculteur en sayon de velours. Le propriétaire eut quelque peine à reconnaître Paul.

— Que diable faites-vous là, mon cher? lui dit-il en retenant son cheval empêtré dans les terres labourées.

- — Eh! mais, j'essaye deux extirpateurs de nouvelle invention. L'expérience a réussi ; je crois que je les adopterai.

— Quoi ! vous vous êtes fait agronome?

— C'est la nécessité qui l'a voulu; elle a parlé, et je me suis souvenu de Cincinnatus. répondit Paul. Faites place à mes bœufs, s'il vous plaît; la chasse ne doit pas déranger l'agriculture.

L'oncle ne laissa pas longtemps son neveu dans la ferme. Jugeant de sa dextérité et de son jugement par ce cp'il avait fait au Brésil et ce qu'il faisait à la ferme, il le fit venir auprès de lui. à Rouen, et le mit à la tète de sa maison, en attendant que son fils aîné fût en âge de la diriger.

Un des amis de Paul, que le désœuvrement conduisait au Havre, passa par Rouen. La première personne qu'il rencontra sur le quai, ce fut Paul, un carnet à la main, surveillant' le déchargement d'un navire ; autour de lui s'élevaient des barricades de caisses et de tonneaux. Le Parisien eut quelque peine à reconnaître le dandy. Paul avait coupé sa barbe et taillé ses cheveux ; un bout de plume passait entre sa tempe et son oreille; sa toilette était

propre, mais sentait la Normandie- d'une lieue. Paul vit un sourire sur les lèvres du touriste.

— Parbleu! lui dit-il, si tu veuN: te moquer de moi, ne te gène pas; je t'abandonne le négociant, le commerce n'a pas d'amour-propre.

L'oncle norinaml armait chaque année un ou deux baleiniers. Paul avait montré tant d'aptitude et de zèle, que l'oncle lui proposa de partir sur un de ces bâtiments pour la mer du Sud. Paul accepta; c'était sa coutume. Dix à douze mois après, un de ses amis de Paris reçut, par la voie de Valparaiso, une lettre oii on lisait entre autres choses : « J'ai vu le pôle Antarctique, où j'ai failli perdre le nez. tant il y faisait froid. iMon trois-màls flâne dans l'Océan, à la poursuile des baleines qui s'obstinent îi ne pas se montrer. La baleine est un mythe ; quant aux cachalots, on n'en voit plus que dans les dictionnaires d'histoire naturelle. Nous avons relâché aux îles Marquises, oii j'ai mangé à table d'hôte de l'épagneul en salmis; c'est fort bon. Je comprends maintenant pourquoi Dieu a donné le kings-charles à l'homme... Dans ce pays-ci les sauvagesses font la sieste une moitié du jour, et lisent la Bible après. Durant cette première moitié, elles oublient ce qu'elles ont appris pendant l'autre... Je suis vêtu de peau comme Robinson Crusoé; si je n'avais pas un oncle, je m'abandonnerais dans une île déserte pour mettre le roman en action; il y a justement à bord un nègre qui me servirait de Vendredi... »

Après dix-huit mois de navigation, Paul revint au Havre, oii il apprit que son ami du Brésil était mort du vomito-negro, non sans l'avoir institué son légataire universel. La sucrerie, les comptoirs et les marchandises valaient bien un million. Paul envoya sa procuration au

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