‹ Cent proverbesChapitre 75 sur 257 · S EX LA MAISON' DU MÉNÉTRIER · texte numérisé non relu

S EX LA MAISON' DU MÉNÉTRIER

public, et surtout aux. engagements de dix mille francs. Je ne danse plus, et je suis forcé de faire danser les autres ; j'étais dieu, et je suis devenu ménétrier; je racle des contredanses pour un orchestre de barrière, à trente francs par mois. Heureux encore si cette ressource me restait ! mais rinfàme directeur du bal dldalie vient de faire banqueroute, il s'est enfui en emportant la caisse ! Deux mois d'appointements me sont enlevés; qu'allons-nous devenir?

Ainsi parlait le père Pastourel en se laissant tomber dans son vieux fauteuil ; d'an geste désespéré, il lança son violon sur son lit, et l'instrument rendit un sourd murmure comme pour se plaindre. Pastourel croisa les bras contre sa poitrine, ramena sur ses genoux les vastes pans de sa redingote, et darda contre le ciel un regard menaçant. Après quelques minutes de cette pantomime antique, il parcourut sa chambre à grands pas; puis il s'arrêta en disant : « Je casserais bien une croûte.

« Mais, hélas ! je suis sûr qu'il n'y a rien a la maison ; cherche dans tes armoires, malheureux, tu n'y trouveras que le vide ; contemple ton foyer, misérable; il ne contient que des cendres. Et que vont dire Fanny et Irma quand elles rentreront ? J'avais promis de les régaler aujourd'hui d'une tourte aux boulettes et d'un llan au café ; ô espérance folle ! ù bizarrerie de la vie ! ô vengeance du sort ! la tourte court sur la route de Belgique, et le llan est tombé dans le goutTre du déOcit. Après tout, elles feront comme moi, puisc[ue, malgré mes conseils, elle veulent devenir artistes. Pourquoi n'ont-elles pas suivi l'exemple de leur frère, de ce bon Joseph, qui fei'a, j'en suis sur, un excellent menuisier, et qui deviendra le soutien de son père ! »

Des pas légers se font entendre à la porte du grenier ;

CILVCUN EST DANSEUR. -139

elle s'ouvre, c'est Irma et Fanny qui entrent. Chapeau de paille, tartan, cabas, robe d'indienne frangée de boue, vous les reconnaîtriez entre mille ; ce sont des élèves du cours de danse de l'Opéra ; deux petites Clles, à l'œil vif et mobile, à la bouche fine et délicate, charmantes souris qui br(!dent de grandir et de montrer dans les coulisses leur museau de rat.

Elles se jettent au cou de leur père ; puis quand elles ont déposé et chapeau, et tartan, et cabas, dans leur charabrette, elles se disent qu'il est temps de mettre le couvert. L'une apporte la nappe, l'autre les assiettes ; en un clin d'œil la table est prête. Fanny a une faim de loup, Irma un appétit violent. — Oîi avez-vous mis la tourte aux boulettes, bon papa ? — Qu'avez-vous fait du flan, petit père ?

Figurez-vous la situation du pauvre Pastourel ; pour moi, je n'ai pas le courage de vous la dépeindre.

Il fallut bien cependant raconter et la fuite du directeur, et la perte des appointements, et l'absence forcée de comestibles cjui en résultail. Quand Pastourel eut achevé ce menu, les doux jeunes filles se regardèrent.

— As-tu encore faim, Fanny ?

— Non, je m'étais trompée ; la faim m'a passé. Et toi, Irma ?

— Ma migraine m"a repris ; il me serait impossible de manger.

Pastourel s'approcha de la fenêtre pour essuyer une larme ; il était sensible, quoique danseur.

Les croisées situées au fond de la cour étaient ouvertes aussi; l'une élait traversée par une guirlande de fleurs artificielles; à l'autre on voyait flotter du linge qui séchait au soleil : une lleuriste et une blanchisseuse habitaient les

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