‹ Cent proverbesChapitre 76 sur 257 · EN LA MAISON DU MÉNÉTRIER · texte numérisé non relu

EN LA MAISON DU MÉNÉTRIER

modestes mansardes qui regardaient celle de Pastourel. L'heure du repas était arrivée , et les deux ouvrières , assises devant une table proprette, mangeaient du meilleur appétit. A ce spectacle, Pastourel ne put s'empêcher de faire un triste retour sur lui-même. 11 appela ses filles.

Fanny appuya sa joue sur l'épaule de son père, et passa son bras autour de son cou ; Irma en fit autant de son côté. ■

Un poêle aurait comparé Pastourel à un vieux cocotier entouré de lianes flexibles; un peintre se serait arrêté pour dessiner ce groupe, dont nous nous bornerons à indiquer la grâce.

— Si tu avais voulu. Fanny. dit le vieux danseur à sa fille en lui montrant la fleuriste, tu serais une ouvrière laborieuse, gagnant de quoi diner tous les jours, et de quoi acheter une robe de soie pour le dimanche.

En même temps, le père Pastourel soupira.

— Et toi. Irma, continua-t-il. n'onvies-tu pas le sort de cette gentille repiasseuse? Elle n'est pas obligée de se contenter d'une migraine pour dîner. Écoulez mes conseils, enfants . pendant qu'il eu est temps encore : tous les beaux-arts de la terre ne valent pas un bon métier. Quelle jolie fleuriste lu serais, Fanny ! Et toi, Irma, quelle charmante blanchisseuse! Vous ne manqueriez pas d'amoureux, j'en suis sur; les amoureux deviendraient bien vite des maris; je jetterais mon violon aux orties , et je ne ferais plus danser que vos enfants sur mes genoux.

Pastourel soupira encore.

Irma et Fanny répondirent par une moue à l'allocution paternelle.

— A mon tour . dit Irma , de vous faire remarquer

CFIACUN EST DANSEUR. 441

quelque cliose. Voyez-vous cette calèche qui entre clans la cour? une dame en descend; comme elle est élégante et parée 1 Pour elle notre voisine la fleuriste sera trop heureuse de quitter sa table et de laisser son dîner; elle s'inclinera devant elle, l'accablera de salutations, se fera humble et petite; tout cela pour qu'elle joigne à sa commande de ileurs un billet pour la représentation de demain. Cette dame, c'est la première danseuse de l'Opéra; elle gagne trente mille francs par an; toutes les fois qu'elle danse, on la couvre de bouquets et de bravos. Un jour nous serons comme elle; nous aurons un équipage; vous verrez briller siu' l'aniche les noms de vos deuK filles, mesdemoiselles Pastourel 1" et Paslourel 2""' ; vous lirez notre éloge dans les journaux ; vous nous accompagnerez dans une bonne chaise de poste quand nous irons en congé.

— Mais vous n'avez pas seulement débuté, reprit le père, souriant à demi à la perspective qu'Irma venait d'ouvrir devant ses yeux.

Ce fut Fanny qui lui répondit :

— Dans un mois nous ferons partie du corps de ballet , sans compter qu'aujourd'hui même, en me voyant prendre ma leçon, le professeur a dit : « Voilà une pirouette qui avant un an ira à Londres. »

— Le professeur a dit cela?

— El il a fait le même compliment à ma sœur ; voyons , petit père, nous reprochez-vous encore d'avoir voulu être artistes comme vous?

Deux baisers viennent se poser à la fois sur les joues du vieillard.

— Tout cela est fort beau sans doute ; mais en attendant il faut dîner, et comment s'y prendre?... Il me vient une idée.

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