‹ Cent proverbesChapitre 80 sur 257 · NE CRACHEZ PAS DANS LE PUITS · texte numérisé non relu

NE CRACHEZ PAS DANS LE PUITS

sion d'hostilités sur ce champ de bataille déjà couvert de victimes.

]Mais quand on vit deux jeunes gens se lever en même temps, et, quelque peu interdits de l'elTet qu'ils avaient })roduit, échanger à demi-voix, avec une cordiale poignée de mains, leurs félicitations réciproques, la curiosité ne tint pas longtemps la gastrononiie en arrêt. Chacun se remit à l'œuvre de plus belle; et nos deux amis, à qui personne ne prenait garde, s'attablèrent paisiblement, côte à côte, autour d'une table oii trois autres convives avaient pris place. C'étaient de joyeux garçons, invités, à ce qu'il semblait, par le dandy qui répondait au nom de Philippe.

Leur conversation, que chacun put écouter sans scrupule vu le diapason très-élevé qu'ils lui avaient donné, courait et sautelait d'un sujet à l'auti'e avec une prestesse éminemment parisienne. On questionna d'abord M. Ernest qui revenait du Yucatan, oii il était allé dessiner je ne sais quels anciens temples d'une architecture idéale. Ceci conduisit à parler de />/■»«»(/ Coiiez et des jambes d'une choriste.

11 fut ensuite question dun suicide, et l'on disserta longuement sur de nouveaux pistolets à double détente, perlectionnés par un armurier allemand dont le nom m'échappe.

L'Allemagne mit sur le tapis un académicien récemment élu, dont on discuta vivement les titres philosophiques, et, pour bien peu, la grande question de renseignement universitaire, allait tout envahir. Par bonheur, une méchante épigramme sur un ex- ministre de l'instruclion publique détourna l'orage, et l'on ne parla plus, durant un gros f[uart d'heure, que d'une tentative d'assassinat pratiquée naguère par une dame |)Oéle sur un l'omancier

vous POUVEZ EN BOIRE L'EAU. 131

horticulteur. C'était de l'histoire ancienne ; mais elle intéressait le revenant du JMexique, auditeur ébahi de ces plaisantes chroniques.

Prenant enfin la parole comme par inspiration :

— Puisque nous parlons de bas-bleus, s'écria-t-il. donnez-moi des nouvelles d'Antonia Fouinard 1 »

Ace nom prononcé sans le moindre embarras, et tout uniment jeté dans le courant du dialo,a:ue, une vive surprise se peignit sur la figure des trois convives de Piiilippe. Philippe lui-même pâlit légèrement, et voulut couper la parole à son ami.

« Yeux-tu des fraises? » lui demanda-t-il.

Ernest pelait une orange et ne s'aperçut de rien.

« Merci, répondit-il négligemment; Antonia Fouinard. cette jolie personne que Philippe appelait sans façon Nini. et que je surnommai Nini-Fo le jour où je lus dans un dictionnaire mythologique .

« XiM-Fo, déesse de la volupté chez les Chinois. »

Sur ce trait spirituel. Ernest s'arrêta d'autant plus volontiers qu'il venail d'avaler son premier quartier d'orange.

Mais comme personne n'avait ri, le pauvre garçon pensa que son mot ratait. « Je reviens du Yucatan, se dit-il, et je n'ai pas le sens commun. Tentons encore la fortune. »

« Ah! reprit-il, quelles bonnes soirées nous passions à nous moquer d'elle! Imaginez-vous, messieurs, que le seigneur Philippe, ici présent, avait eu l'indigne faiblesse, quinze jours durant, de la prendre au sérieux. Il faisait des vers pour elle... Ne t'en défends pas, je les ai lus...

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