SERGENT VALIQUETTE
wagon funéraire. La compagnie No. 4 suit le corps puis viennent les autres compagnies.
Après un quart d'heure de marche, on arrive à la porte de la chapelle de la Mission. Tous prennent part aux chants sacrés que l’église ordonne en pa-
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reille circonstance, puis le Révd Père Provost nous adresse des paroles appropriées, comme toujours, au triste événement. Sa voix est touchante, ses accents sont ceux d'un cœur paternel ; le Colonel Ouimet essuie une larme qui vient mouiller sa paupière ; le Capt., Roy pleure comme un frère ainé aux funérailles du plus jeune de la famille, et tous sont plus émus qu’ils ne voudraient le paraître. La cérémonie finie chacun retourne au bateau en silence.
Ayant obtenu la permission de visiter le village, plusieurs se dirigent à la hâte vers le premier magasin, pour utiliser les quelques sous qui pèsent dans leur gousset.
Il y avait encore une centaine de maisons éparpillées de distance en distance. Les dames sont à leurs portes et nous saluent sur notre passage. Toutes sont contentes et nous font mille souhaits d’heureux retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu’à elles leur demander un verre d'eau sont traités comme des frères ou des fils et sont reçus comme un parent dont on attend depuis longtemps la visite et qu’on voit partir à regret.
Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du village et jouissent d’un spectacle inconnu dans leur ville natale. A leur gauche, le vieux fort s'élève fier dans son armure d'écorce, montrant avec orgueil ses flancs percés de balles etses murs à moitié détruits que des ouvriers sont à réparer avec des précautions remarquables, comme s'ils craignaient de renverser cette relique précieuse.
A travers les fentes de la clôture, on peut voir quelques canons, la gueule encore noircie par la poudre, les oreilles pendantes comme un chien fa.
tigué attendant l'ordre de son maitre pour aboyer de nouveau.
A droite, le village avec ses jolies petites maisons blanches à contrevents verts on jaunes, la petite chapelle qui lève humblement vers le ciel sa croix de bois blanc, le tout décoré fraîchement par la nature qui fait pousser partout une herbe d’une verdure aux nuances variées.
Et devant eux. à perte de vue, des plaines immenses, traversées ça et là par de frais ruisseaux à l’eau limpide, accidentées par des tertres et des mamelons dispersés par-ci par-là dans le plus agréable désordre,
Vers les six heures, rous étions revenus à bord du vaisseau. Des retardataires nous apprennent la mort du soldat Millen de la batterie B.
Il avait été tué accidentellement par une balle de sa propre carabine en escortant un Sauvage au Fort.
Lundi, 6--A 44 h. du matin, l'on cotpe les amarres et bientôt Battleford disparaît au moment où nous tournons la première pointe. Le vent s'était élevé et le bateau marchait très-vite.
IL était vraiment curieux de voir comme les écueils étaient passés et comme les bancs de sable disparaissaient vite à droite et à gauche. Tout à coup, vers les neuf heures, le bateau arrète.
Le vent était devenu si violent que la Baroness ” était aussi bien échouée que jamais bateau ne l’a été. Voyant tous leurs efforts aboutir à rien, lss matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine se fit de la bile et nous dûmes passer le reste de la journée au milieu de la rivière, exposés au vent, avec la consolation, cependant, de n'être pas troublés
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dans notre sommeil par les maringonins qui n’oseraient pas entreprendre la périlleuse traversée de la rive au navire pour le faible plaisir de nous exciter le tempérament.
Mardi, 7— Le lever a lieu à six heures. Le vent continue toujours, mais on travaille avec ardeur à déchouer le vaisseau. On met une chaloupe à l'eau et quelques matelots vont à terre, attacher un bout de câble à un arbre pour aider à la manœuvre.
Après plusieurs essais infructueux, l’on réussit enfin à mettre le vaisseau à flot. Il est huit heures et demie. Pour passer le temps ou pour toute autre raison inconnue à celui qui écrit ces lignes, on eut deux heures d'exercice à bord du vaisseau. Comme l’espace manquait un peu, on procédait par demi-bataillon ; les compagnies 1, 2, 3 et 4 commencent, puis après avoir fait tous les mouvements de l'exercice manuel sous les ordres de l’instructeur Labranche, elles se retirent surledevantdunavire pour faire placeauxautrescompagnies. Quand cesdernières ont fini chacun regagne sa place et s'étend sur sa couverte. On n'avait pas d'autre endroit pour se reposer. Notre couverte formait notre chambre de solitaire, les murs étaientinvisibles; jamais aucun importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas de place pour le recevoir. Quelques fois deux amis voisins transformaient leurs deux chambres en une seule et habitaient sur le même palier. [L’ameublement était modeste, Un Ænapsack couché sur le côté servait de siége le jour et d'oreiller la nuit ; notre capote qui,le jour, servait de bourrure à notre unique fautenil,la nuit,remplaçait le matelas absent ; quant aux cadres, presque toutes les charbres en
étaient encombrées ; quelques uns les changeaient tous les jours, c'étaient nos rêves encadrés dans la frêle boisure de nos espérances et suspendus au fil invisible de nos illusions. Vers une heure et trois quarts, l’adjudant Starnes inspecta les sergents.
À deux heures et demie le bateau arrête et tous descendent à terre. Pendant que les hommes de fatigue entrent des provisions, le reste du bataillon fait l'exercice militaire.
Cette place s'appelle lAnse du Télégraphe. A peine revenus à bord, on nous demande à signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir tout en trouvant que l’on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de l'argent du gouvernement, Pour. tant ces murmures étaient bien inutiles, car à quoi nous aurait servi notre argent dans un pays où les magasins étaient aussi rares que les châteaux ? La nuit fut très-froide.
Mercredi 8-—-Le lever se fait de bonne heure.
L’avant-midi est très-froide et presque tous mettent leur capote grise, Enfin vers midi on arriveen vue de Prince Albert. C’est un des plus beaux coups d'œil que l'on puisse imaginer.
Situé au fond d’une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli village de Prince Albert s'étend sur une longueur de plusieurs milles. Ce sont de jolies maisons blanches, espacées par de grands vergers ou de gais jardins de fleurs multiples, ici et là une maison en briques rouges varie d’une manière agréable la beauté du tableau. On distingue entre tous le frais couvent des Sœurs de Ste, Anne ; plusieurs religieux et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs
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mois à peine ils auraient avec plaisir passé au fil de la baïonnette.
Le célèbre chef Cris est étendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps à autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre désappointement. Son fils, âgé de douze ans à peine, nous regardait avec de grands yeux noirs, honteux luimême d’être exposé aux regards des curieux qui venaient le voir comme une bête rare ou un héros précoce,
Enfin Gros-Ours, étoutfant sans doute sous sa couverte, nous montre sa face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s’est rendu fameux par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa résistance opiniâtre aux troupes du Gén. Middleton. Tout rapetissé sur lui-même, il se sent humilié de sa défaite et de sa triste position. Avaitil donc tant combattu pour n'avoir après tout que l'avantage d’être examiné comme un animal rare d’une ménagerie quelconque ? Nous pouvons lire sur ses, traits changeants et dans ses yeux mobiles encore beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l’ordre du départ et après l'avoir considéré une dernière fois, tous reprennent le chernin du bateau en méditant sur son sort et en discutant entre eux le résultat probable de soû procès.(1)
À quatre heures, tout le monde étant revenu à bord, le bateau continua sa route. Au moment du
(1) I] a été jugé par le juge Rouleau à Battleford,—le 25 septembre il fut condamné à 3 années de pémitencier.—Le 28 du même mois il passait à Winnipeg et le lendemain il a été enfermé dans le pénilencier de là montagne Slony.
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départ, le maire de la localité, qui avait été colonel du 43e nous adresse la parole. [l parle une dizaine de minutes et, se faisan' i'interprète de la population de Prince Albert, nous félicite du succès de nos armes, de notre courage etc, et termine en nous sou haïitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des cigares dûs à la générosité du maire de Prince Albert.
Une heure plus tard, nous descendions à terre pour monter à bord une vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en moius d’une heure, nous étions prêts à partir.
Cependant le capitaine du vaisseau ayant déclaré la route dangereuse, et comme il se faisait tard, l’on passa la nuit en cet endroit.
Jeudi 9—A deux heures nous étions en route.
Le paysage devient de plus en plus pittoresque. Les courbes de la rivière sont plus fréquentes et la scène change d'aspect à chaque nouveau détour. On saute ce qu’on était convenu d'’appeler des rapides. Dans un autre bateau, ce n'eut été rien, mais le nôtre était si drôlement construit qu’on pouvait s'imaginer le trajet dangereux ; en effet, un poêle de cuisine qui se trouve au bord du vaisseau, est renversé et tombe dans le courant, à la grande stupéfaction du cuisinier qui était à se faire une crêpe d'autant plus précieuse qu'il n’en avait pas mangée depuis plusieurs mois et qu'il avait dépensé toute sa ration de lard de la journée pour la faire cuire. Mais le courant emporte tout, excepté l'appétit et le désappointement du cuisinier. Après une longue journée de marche, l’on jette l'ancre entre deux îles vers les dix heures du soir. Pendant
la nuit, personne ne peut dormir ; chacun fume de son mieux pour chasser les maringouins devenus plus entreprenants et n'y réussit qu'à demi.
Vendredi 10—-Vers trois heures du matin, le bateau se mit en mouvement, les maringouins nous font un dernier adieu et chacun essaie de dormir. Vers les six heures un coup de canon nous réveille. Nous passions au Fort à la Corne et M. Bélanger nous saluait en faisant tonner l'unique canon du Fort. Un second coup suit de près le premier et tous à bord répondent par des cris de joie.
Après cela, la journée fut ennuyeuse. On traversait un lac assez grand. Bientôt on ne put voir que le ciel et l’eau. Cela dura une heure. Le soir on jette de nouveau l'ancre au fond d’une baie. Notre sommeil n’est pas meilleur que la nuit précédente, ayant à supporter malgré nous la compagnie peu plaisante de gens que nous n'avions nullement invités, les maringouins !!!
Samedi 11.—Partis de bonne heure nous continuons notre route à travers des îles. La journée se passe à faire les préparatifs du débarquement car on s'attend à descendre à terre dans le cours de la journée. Jamais journée ne parut aussi longue! Enfin vers les trois heures le bateau touche à terre, nous sommes rendus. Chacun éprouve un soulagement intérieur de se voir descendu de ce bateau que plusieurs commençaient déjà à considérer comme leur dernière demeure. Pendant onze longs jours on n'avait quitté ce vaisseau que pour quelques instants de temps à autre. On se met en rangs par compagnies, puis les hommes de fatigue aident au débarquement.
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De lourds chariots attelés d’un seul cheval (qui suffit à la charge, car la voie est ferrée) servent de transports, On les laisse prendre le devant, puis l'on se met en marche. Une pluie fine commence à tomber et refroidit l’ardeur de quelques-uns. Malgré tout on n’a que quatre ou cinq milles à marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec un entrain joyeux. On chante presque tout le long de la route. Arrivés au pied des Grands Rapides, chacun prend son bagage et l’on monte à bord d’une barge appelée ‘“ Rivière Rouge” L'on trouva moyen de placer, tant à fond de cale que sur le pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands. Malgré qu’on presse les préparatifs, le retard du vapeur * North West” nous force à attendre au lendemain pour partir. Pendant l'après-midi, on allume des feux le long de la rive et, une distribution de fleur ayant été faite, plusieurs en profitent pour se faire rôtir des galettes. On pouvait se procurer du beurre à 50c la livre et du sucre blanc à 25c. La nuit venue chacun s'étend du mieux qu'il peut au fond de la barge ; ceux qui avaient la bonne fortune de se trouver vers le milieu étaient les mieux, les autres, que leur mauvaise étoile avait menés en avant dans la coque, dorment debout, adossés aux côtés du bâtiment.
Dimanche 12.—On se lève de mauvaise humeur, pour tous la nuit avait été mauvaise. Deux soldats s'étaient couchés sur un amas de bois de chauffage dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'était plutôt pour essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de se reposer. Un peu après minuit, en se remuant,
un bout de bois plus court que les autres dégringole et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait au pied du lit. Ce dernier réveillé en sursaut et croyant que tout le pont était défoncé, crie comme un perdu. Cela cause un émoi général. Un second morceau de bois culbutant d'un autre côté, écrase les pieds d’an dormeur un peu plus loin et ses cris de douleur mettent le comble au tumulte, Chacun se reveille en sursaut et quelques-uns, mauvais juges de la direction des souffrants, courent sur le pont, réveillant ceux qui y dorment pour savoir quel malheur est arrivé. Après beaucoup d'excitation, naturellement augmentée par l’obscurite de la nuit, on s'expliqua la cause du trouble et, une demiheure après, tout était silencieux. Le matin, au réveil, il pleut à verse et le temps ne contribue pas peu à augmenter le malaise général. Vers huit heures le Révd Père Provost nous dit une messe basse à fond de cale. Chacun prie en silence, peu peuvent se mettre à genoux Car il avait plu toute la matinée et le plancher était tout humide. L’avantmidi, les préparatifs se poursuivent avec une ardeur nouvelle, Tous y mettent la main et se construisent des espèces de lits à trois étages dans le fond de cale de manière à accommoder 300 hommes sans trop d’'encombrement. Le soir arriva et nous étions encore à travailler.
Lundi 13.-—De bonne heure l’on se met en route. L'eau est calme et le trajet s'annonce favorable. Petit à petit la terre disparaît etse mêle avec le bleu azuré du firmament où elle ne parait bientôt plus que comme une bande grisâtre. Quelques. heures plus tard on ne voit plus rien que le ciel et l’eau.
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