‹ Cent-vingt jours de service actif [microforme]Chapitre 53 sur 70 · SERGENT C,. FAILLE · texte numérisé non relu

SERGENT C,. FAILLE

Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie à la mort au fond de cette barge où la seule distracuon possible est de manger un hard-tack beurré et sucré,

Qui pourrait dépeindre la vie de chacun de uous pendant ces deux mortelles journées ? [Il faudrait d’abord bien connaître l’'embarcation où nous étions et son étrange ameublement, A l'extérieur rien nu'attirait l'attention d’une manière spéciale, Sa robe de peinture blanche n'était pas fraîche et était parsemée d’'accrocs nombreux sous lesquels on voyait son corps humide. A l'avant on lisait Red River peint en lettres rouges. Sur le pont un assemblage des plus divers de barils de sucre, de boîtes de hard-tacks, de sacs à fleur, etc, dans un désordre indescriptible. Trois grandes ouvertures donnaient entrée à la cale où s'était refugiée la plus grande partie du bataillon, le pont était occupé par ceux qui n'avaient pu trouver place dans Ja cale et par les officiers qui avaient dressé une tente sur le devant. Ils étaient 22 à bord, le capt. Ethier avait le commandement. Des échelles de construction primitive mouaient du pont à la cale. Au pied de la première é& ‘lle un poêle à fourneaux servait aux besoins culinaires des compagnies. En pénétrant à fond de cale, l’on pouvait se croire dans une obscurité complète et n’eut-cê été l’humidité on se serait cru dans les régions infernales (car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit). Cependant l'œil s'habituait peu à peu aux ténèbres et un spectacle étrange s’offrait à la vue. De longues galeries à plusieurs étages bordaient de chaque côté l'étroit couloir qui menait le touriste à l'avant ou à

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l'arrière du vaisseau. Jamais bizar persan ni foire St. Cloud ne présenta à ses visiteurs spectacle plus burlesque. Tous les types s'y rencontraient, il y avait une étrange agglomération de caracteres et de costumes, Dans un coin quatre où ‘ing bons zigurs jouent au bluff et interrompent la partie par des jeux de mots affreux ; un peu plus loin, un solitaire ronfle sur sa couchette de planches ; ici, deux joueurs plus paisibles passent le lemps à faire la partie de dames, là deux amis fument la pipe avec une indiffé rence platonique en se communiquant leurs impressions de voyage : partout on rencontre les caractères les plus opposés, et, en certains endroits, les gais éclats de rire et les chants de joie forment un contraste frappant avec la tristesse mélancolique de la mise en scène, Ajoutez à tous ces éléments disparates les figures enluminées et les bras noircis des cuisiniers, et vous aurez quelqu'idée du tableau que présentait la vie du 65e à bord de la barge ‘“ Red River.”

Mercredi 15.—Enfin nous entrons dans la Rivière Rouge. Nous passons devant Victoria et, vers midi, nous arrêtons à West Selkirk. De grandes tables ont été disposées sous les arbres.

L'on s'y rendit en rangs. Un ‘ sandwich ’ au jambon accompagné de quatre ou cinq gâteaux de dif: férentes formes nous attendait Au bout de cha que table un baril de ‘ Lager beer” était à la disposition des plus altérés, et tout le monde l'était ; aussi chacun fit-il honneur à tout.

Pendant le repas, des circulaires imprimées, nous furent distribuées ; c'était une lettre de bienvenue signée par le maire de Selkirk. A ee avions-

nous vidé notre baril de bière que le Lieutenant des Georges fit son appariion ; il fut reçu avec force hourras ! et aux applaudissements de tous. Après dîner l’on retourna aux bateaux. Après une heure d'attente, on nous mena de l’autre côte de la rivière À East Selkirk.

Le transport du bagage se fit avec une prompiitude inaccoutumée ; chacun y mettait la main, sachant que c'était la dernière fois qu’on aurait à s'occuper de ce détail... Quand tout fut débarqué, on fit bouillir la marmite et chacun but avec satisfaction un pot de thé chaud.

Après le thé on s’amusa de son mieux pour dissiper l’impatience de l'attente.

Enfin, vers huit heures, un train spécial arrive et est salué par mille cris de joie. On ne prit pas grand temps à mettre le bagage à bord, et à neuf heures nous étions en route. Tous étaient heureux à l’idée qu'ils ne descendraient de ces chars que rendus à Montréal. On chanta jusque vers les onze heures, puis chacun s’arrangea de son mieux pour

dormir.

Jeudi, 16—Le matin, la pluie commence à tomber

On nous servit du café chaud, du bon pain blanc, du homard eu boîte et pour dessert des pêches en boîte. C'était tout nouveau et ça sentait le Montréal. Vers midi, l’on arrêta à [gnace pour dîner. Il y avait trois mois que nous n'avions pas eu autre chose que des ‘ hard-tacks, du corn-beef ou du bœuf salé.” Aussi chacun fait-11 honneur au repas. Après une heure de délai, le train se remet en route et l’on se rend sans arrêt jusqu'à Port Arthur où l'on arrive vers les dix heures.

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La fanfare de la ville était à la gare et joua à notre arrivée. Au-delà de 4,000 personnes nous attendaient. On nous mena souper par compagnies, aux différents hôtels de ja ville. Après souper il y eut congé général et plusieurs en profitèrent largement.

Vendredi, 17.—I1 était une heure du matin quand nous fûmes prêts à partir dans de nouveaux chars. Vers huit heures du matin nous étions rendus à Red Rock, Ici l’on sépara le train en deux à cause du mauvais état de la nouvelle ligne qu'on allait avoir à parcourir. Malgré les dangers de la route, le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des plus gais. Longeant continuellement les rives du lac Supérieur et en suivant toutes les courbes, contournant les baies, partout le paysage est magnifique, L'on passa à McKercher Harbor où nous étions arrêtés en montant, et ce fut avec plaisir qu’on se rappela nos souvenirs du mois d'avril. Le soir, vers 8 heures, le train arrêta. L’ingénieur n'osait continuer pendant la nuit à cause du mauvais état de la route, on passa la nuit en cet endroit,

Samedi, 18—De bonne heure l’on se remet en marche. La journée fut des plus ennuyeuses, De temps à autre seulement l'attention des soldats était attirée par quelqu’affreux précipice qu’on traversait sur un pont de bois qui pliait sous le poids du char, ou par quelque tunnel qui répétait avec force les gais refrains des soldats. L'on traversa Jackfish Bay où l’on avait passé un jour et une nuit au mois d'avril dernier. Comme tout était changé! Comme tout paraissait plus gai! Cette nuit-ci l’on coucha encore en route 1!

Dimanche, 19—Plus l’on approchait de Montréal, plus la gaieté augmentait. Vers midi, l’on arriva à North Bay. Il faisait une chaleur écrasante, [L'on se miten rangs et l’on s’achemina vers le lac Nipissing. Ici chacun reçut ordre de se déshabiller et de se laver. Pour plusieurs, l’ordre était superflu, mais pour quelques-uns c'était nécessaire. En quelques minutes,tout le bataillon était à l’eau et bientôt tous se débattaient au milieu des cris les plus joyeux. Après un bain d’une demi heure, l’on se rhabilla et l'on retourna aux chars en rangs. Un quart d'heure plus tard nous étions encore en route, mais cette fois-ci, tous ensemble dans l: même train. Vers huit heures du soir l'on descendit à Matiawa. Ici encore, une foule nombreuse nous attendait. Après un bon réveillon, l'on rerrante à bord des chars et, vers onze heures, nous continuons notre route.

Lundi, 20--La nuit se passa en amusements. On s'attendait à arriver à Montréal dans le cours de lavant-midi, c'était assez pour empêcher de dormir même les plus indifférents. Vers deux heures l’on passa à Pembrooke.

Une grande foule nous salua au passage. Ceux qui furent assez chanceux de descendre des chars étaient traités comme des enfants gâtés même par les jeunes filles qui n’osaient résister à des vain. queurs si bien élevés. Un peu plus tard nous passions Carleton Place et, vers les six heures, nous étions à Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions les mains des quelques Montréalais qui étaient venus à notre rencontre ! Cette dernière partie de la route parut la plus lorgue,

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LE RLIOUR, 213

St. Martin et arrivons à Ste. Rose. Ici une véritable ovation fut faite au Col. Ouimet.

Cependant on ne pouvait attendre longtemps, Bientôt nous arrivons au Mile- End, puis à Hochelaga. De cette dernière place à Montréal ce fut le commencement de l'ovation. Enfin le train arrête. Une foule compacie se tient aux alentours de la gare. Nous serrons avec bonheur la main à plus d’un ami. Après quelque difficulté nous nous mettous en rangs, et la marche commence. Ce que nous ressentions en voyant ces figures Joyeuses qui nous saluaient de milliers de cris de Joie et de bienvenue, en passant à travers ces masses de concitoyens, est impossible à décrire.

Tous ont dû le sentir comme moi, mais je ne crois pas qu’un seul puisse le dépeindre. Enfin nous arrivons à l’église Notre-Dame. Chacun est ému au plus profond du cœur et sent des larmes de reconuaissance lui monter aux yeux. Notre compagnie marcha en avant jusqu’auprès de la chaire. Tout à Coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingué une figure de femme. En un instant je la considérai de la tête aux pieds. Elle avait les yeux remplis de larmes et était montée sur un banc pour voir. En m'apercevant, elle se prit à trembler de tous ses membres et tomba à genoux. Je me jetai à son cou et je ne sais trop si je ne fus pas oblige d’essuyer une larme en sentant ses lèvres froides sur mon front brûlant, C'était ma mère, Elle était bien changée. Quelques mèches grises se mêlaient à ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la première fois je vis quelques rides sillonner sa figure. Je ne sais trop ce qui se passa en moi alors ;

mais à genoux tous deux, nous remerciâmes Dieu de notre réunion, ayant déjà oublié les dangers de la route et Les ennuis de l'absence.

Après le Te Deum, nous allâmes à la Salle d’Ex. ercice, puis au marché Bonsecours où nous fûmes congédiés. La campagne était finie.

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