CHAPITRE X
CHAIBE D’ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
Dans son rapport au Corps législatif, le 2 9 brumaire an vii (19 novembre 1799), Sur l’organisation des Écoles de médecine, Cabanis s’était exprimé ainsi :
Il serait à désirer, par exémple, qu'on pût établir dans toutes les écoles une chaire d’anatomie pathologique; c’èst-à-dire de cette anatomie qui, par les lésions organiques observées après la mort, cherche à deviner l’enchaînement des phénomènes de la maladie, à déterminer sa véritable cause. L’objet de ce genre de recherches est véritablement médical et pratique; l’on n’a pas besoin d’être homme de l’art pour en sentir toute l’importance. Sans les lumières que ces recherches peuvent fournir au praticien, combien d’erreurs n’est-il pas sujet à commettre chaque jour?
une grande quantité de sujets pour les observations; où des hommes de tous les pays, de tous les climats, de tous les tempéraments, des hommes livrés à toutes les habitudes, pliés à toutes les formes de régime, apportent ou contractent toutes les espèces de maladies, et présentent, pour ainsi dire, à cet égard, comme à tout autre, un abrégé de l’univers. C’est donc surtout à Paris qu’il importe de créer des cours, où les ouvertures dès cadavres et l’enseignement anatomique aient, l’observation et la description pathologique des organes pour objet particulier.
On n’avait donné aucune suite au rapport de Cabanis, et la Faculté de Paris ne possédait pas de chaire d’anatomie pathologique, dont cependant on reconnaissait l’utilité. Dupuytren y avait songé depuis
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longtemps. Par son testament, en date du 21 octobre i834, il avait légué une somme de deux cent mille francs pour la fondation d’une chaire d’anatomie pathologique interne et externe à la Faculté de Paris, et il avait manifesté le désir que le Ministre, usant de son droit de première nomination, choisît Cruveilhier, son élève et son ami. Une ordonnance royale du 5 juillet i835 autorisa l’acceptation de ce legs. Une autre, en date du 20 juillet, autorisait la création de cette chaire, et un décret du 3 août 18 35 appelait Cruveilhier à la nouvelle chaire.
Toutefois, sur l’avis du doyen Orfila, une décision ministérielle changea la destination des deux cent mille francs et les consacra à l’établissement du Musée d’anatomie pathologique qui fut installé dans l’ancien réfectoire du couvent des Cordeliers et qui prit le nom de Musée Dupuytren(1).
Cruveilhier, âgé de 44 ans, comptait déjà de longs services dans l’enseignement, car depuis dix ans il était professeur d’anatomie à la Faculté de Paris. Il se consacra tout entier à son nouvel enseignement, et son Atlas d’anatomie pathologique du corps humain, qui fut publié en 4i livraisons, forme deux gros volumes in-fol. (i83o-i 842). Il publia ensuite le Traité d'anatomie pathologique générale (1849-1864), en 5 volumes, dans lequel il divise ainsi les lésions : i° solutions de continuité; 2° adhésions; 3° luxations; 4° invaginations; 5° hernies; 6° déviations; 7° corps étrangers; 8° rétrécissements et oblitérations; 9° lésions de canalisation par communication accidentelle; io° dilatations; 11“ hypertrophies; 1 20 atrophies; i3° métamorphoses et productions organiques analogues; 1 4° hydropisies et flux; i5° hémorragies; 160 gangrènes; 170 inflammations ou phlegmasies; 180 lésions strumeuses et lésions carcinomateuses; 19° dégénérations organiques.
Après trente et un ans d’enseignement, et âgé de 75 ans, Cruveilhier prit une retraite justement méritée (1866), laissant de lui le
souvenir d’un maître éminent, d’un praticien scrupuleusement honnête, dévoué et charitable.
Cruveilhier avait reconstitué en 1 8 2 6 l’ancienne Société anatomique dont il fut le président perpétuel.
Il est mort à Sussac, près de Limoges, le 19 mars 1 874 '’h
La chaire d’anatomie pathologique ayant été déclarée vacante, la Faculté dressa une liste de présentation dans l’ordre suivant : 1° Vulpian; 20 Laboulbène; 3° Empis. Vulpian fut nommé par décret du 9 février 1867 et installé le 16. Vulpian avait suppléé Flourens dans la chaire de physiologie comparée au Muséum , de 1 864 à 1 866. Son succès avait été éclatant. « Il s’était affirmé, dit Charcot121, comme expérimentateur habile, critique rigoureux et aussi comme inventeur. » Vulpian venait de publier ses Leçons sur la physiologie générale et comparée du système nerveux (2 vol. 1866). «Ce livre, ajoute Charcot, eut une singulière fortune : d’un côté il appelait sur l’auteur l’attention non seulement des physiologistes et des médecins, mais encore des philosophes, en raison des questions relatives aux fonctions cérébrales supérieures qui y sont traitées; d’un autre côté, il lui valait, en dehors du monde scientifique, une notoriété à laquelle il ne s’attendait guère. On l’accusait de professer une psychologie subversive et on le menaçait de bien des colères. » Sa nomination éprouva quelque résistance au Ministère, carie Conseil académique ne le nomma qu’à une voix de majorité. A cette époque, l’enseignement de la Faculté était fortement attaqué au Sénat : on l’accusait de matérialisme, d’athéisme et une pétition avait été adressée dans ce sens : des dénonciations avaient eu lieu contre un professeur de la Faculté (Sée); on avait fait refuser le diplôme à deux jeunes docteurs (Grenier, Piton). Vulpian monta dans sa chaire aux applaudissements de son nombreux auditoire. 11 laissa passer l’orage avec le calme d’un philosophe. « L’anatomie para Voir Éloge de CrmxOhier, par Bédard, tombe de Vulpian au nom de l'Institut (Compte
Mémoires de l'Académie de médecine , t. XXXï. rendus des séances de l'Académie des sciences,
(i) Discours prononcé par Charcot sur la p. i38g, i3go; mai 1887).
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thologique macroscopique, dit Charcot111, purement descriptive avait fait son temps; entre ies mains de Cruveiihier lui-même, elle avait presque atteint le plus haut degré de perfection possible, mais elle ne suffisait plus. Il fallait maintenant, l’œil armé du microscope, pénétrer jusque dans l’intimité des organes pour étudier, dans toutes les phases de leur évolution, les lésions des éléments anatomiques ». C’est ce que fit le professeur Vulpian.
Vulpian garda sa chaire jusqu’au mois de septembre 1872, époque à laquelle il passa par permutation à la chaire de médecine comparée que quittait Brown-Séquard. Vulpian avait publié : Leçons sur l'appareil vaso-moteur (1875); Maladies du système nerveux (1879-1882); Leçons sur l’action physiologique des substances toxiques et médicamenteuses (1882); Clinique médicale de la Charité (1879), etc.
La chaire d’anatomie pathologique devenant vacante, la Faculté dressa la liste de présentation dans l’ordre suivant : J. Charcot, Laboulhène, Parrot. Un décret du 22 janvier 1873 nomma Charcot, qui fut institué le 6 février.
Charcot s’était déjà acquis une grande réputation comme anatomopathologiste. Son œuvre fut considérable pendant les neuf années qu’il occupa cette chaire. Ses Leçons sur les localisations dans les maladies du cerveau, de la moelle, et de la moelle épinière ont été publiées en 1876- 1880. Il a publié ses Leçons sur les maladies du foie, des voies biliaires, desreins (1877); Leçons sur les maladies du système nerveux, etc. Beaucoup de travaux de Charcot ont été publiés par le Progrès médical, la Gazette hebdomadaire, etc. Plusieurs pages suffiraient à peine pour énoncer les titres des travaux de Charcot sur l’anatomo-pathologie. Son séjour à l’hôpital de la Salpêtrière lui a fourni des matériaux précieux et considérables dont il a su tirer profit; ils l’ont conduit insensiblement à la pathologie des maladies nerveuses, et lorsque le Gouvernement créa la chaire de clinique des maladies du système nerveux, Charcot
quitta la chaire d’anatomie pathologique pour passer à celle des maladies nerveuses.
La vacance fut déclarée le 26 janvier 1882, et Cornu. , porté en première ligne par l’assemblée des professeurs, fut nommé le 2 5 mars 1882. C’est le titulaire actuel. Il s’est préparé à l’enseignement officiel en fondant, en 186 5, un laboratoire privé d’histologie d’où est sorti, en collaboration avec Rauvier, le Manuel d’histologie pathologique, qui a eu plusieurs éditions.
Cornil a encore publié : Leçons sur la syphilis faites à l’hôpital de Lourcine (1879), dans lesquelles il a étudié les manifestations syphilitiques, surtout au point de vue histologique; Bu cancer et de ses caractères anatomiques, travail couronné par l’Académie de médecine en 1867 ; Sur les lésions anatomiques des reins dans l’albuminurie (1 864); De la phtisie pulmonaire, en collaboration avec Hérard (1867); 2e édition en collaboration avec Hanot (1888); Les bactéries et leur rôle dans l’anatomie et l’histologie pathologique des maladies infectieuses, en collaboration avec Babes, 1" édition (i885); 2' édition (1886); 3' édition en 2 volumes (1890); Leçons sur l’anatomie pathologique des métrites et des salpingites (1889); etc.
En 1880, le Corps législatif avait inscrit au budget pour 1881 une somme de 27,400 francs pour une chaire d’anatomie pathologique pratique et un laboratoire à l’Hôtel-Dieu. Le Gouvernement l’avait ainsi décidé sans consulter la Faculté et il aurait fait une nomination à son choix. Justement froissée dans ses prérogatives, la Faculté se réunit et le professeur G. Sée rédigea un rapport de quatorze pages dont voici les conclusions :
«La création d’institution nouvelle, sans que la Faculté soit consultée, ne constitue pas seulement une dérogation à tous les usages consacrés, mais peut porter un véritable préjudice à l’ensemble des études, à l’entente des programmes, à l’enseignement à la fois pratique et scientifique de la Faculté de Paris.
«La nomination directe du professeur, sans notre avis préalable.
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porterait une plus grande atteinte aux prérogatives de la Faculté et en même temps la livrerait à l’arbitraire le plus compromettant pour l’avenir de ses institutions scientifiques.
« La chaire nouvelle qu’on veut fonder pour l’enseignement de l’anatomie pathologique, comprenant la pratique journalière des autopsies, existe de temps immémorial; elle est l’objet d’une véritable prédilection de l’École de Paris et ce cours présente le caractère manifestement pratique qu’on lui a contesté.
«L’anatomie morbide est en outre enseignée rigoureusement et pour ainsi dire cultivée dans les treize cliniques générales et spéciales ; là les autopsies, les dissections, les recherches microscopiques se font journellement, sous la direction des professeurs, par les chefs de clinique ou de laboratoire, et les pièces anatomiques sont montrées et démontrées aux élèves. Il y a dans cet ensemble un véritable luxe de démonstration anatomique.
« Une nouvelle chaire ex cathedra serait plus qu’une superfétation; elle constituerait un véritable danger en enlevant à la clinique le principal intérêt de la leçon, et en scindant l’observation scientifique; la vérification du diagnostic deviendrait impossible, à plus forte raison le parallèle des lésions post mortem et des symptômes manifestés pendant la vie.
«La fonction de la clinique serait stérile, et celle de l’anatomie morbide entièrement arbitraire.
« L’installation de cet enseignement dans un hôpital ne manquerait pas de soulever des difficultés d’exécution, des questions graves d’hygiène; en supposant même qu’on parvienne à les résoudre, on ferait naître infailliblement entre les deux professeurs de médecine et d’anatomie, dont aucun ne ferait bon marché de ses prérogatives comme de ses devoirs, un conflit perpétuel d’attribution; la clinique n’existerait plus, avec son contrôle anatomique, telle quelle fonctionne avec le plus grand succès depuis un demi-siècle au grand progrès des élèves et de la science.
« Pour toutes ces raisons nous repoussons à l’unanimité la création
d’une chaire nouvelle d’anatomie pathologique et à plus forte raison son installation dans un grand hôpital (1). »
Le Gouvernement ne donna pas suite à son projet.
Corail développe surtout dans son enseignement de l’anatomie pathologique le côté expérimental et histologique. Il s'efforce de le rendre aussi pratique et démonstratif que possible. La durée du cours est de deux années.
Dans la première, le professeur traite de l’anatomie pathologique générale, c’est-à-dire des lésions des cellules et des tissus ayant le caractère le plus général, telles que celles qui résultent des inflammations aiguës et chroniques, des dégénérescences variées, des néoformations de cellules et de tissus constituant les tumeurs ou néoplasmes. Dans chacun de ces grands processus, il étudie les causes, c’est-à-dire l’action des agents physiques, chimiques, parasitaires. C’est ainsi que, dès le début de son enseignement, il a fait entrer dans ses cours l’étude des parasites bactériens. Une des trois leçons professées à la Faculté, c’est-à-dire un cours par semaine est consacré à la démonstration au microscope et à l’œil nu des sujets traités dans les deux cours théoriques précédents.
Dans la seconde année, le professeur traite de l’anatomie pathologique spéciale, en prenant pour exemple une catégorie d’appareils et d’organes dont il passe en revue toutes les altérations.
Outre ces cours officiels. Corail fait depuis une dizaine d’années des conférences à l’Hôtel-Dieu, à l’amphithéâtre d’autopsie, pour montrer aux élèves la technique de l’ouverture des cadavres et les altérations organiques qu’on y trouve.
Le laboratoire organisé par Corail comprend quatre parties : 1° les salles destinées aux démonstrations d’anatomie pathologique , obligatoires pour tous les élèves, faites sous sa direction par le chef des travaux et les moniteurs; 2° un laboratoire de bactériologie; 3° un laboratoire d’histologie pathologique. Dans ces deux laboratoires les élèves
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inscrits acquittent une légère rétribution et ils sont exercés toute la journée sous la direction de l’agrégé Chantemesse pour le premier, et de Gombault dans le second; 4° le laboratoire particulier du professeur. Ces trois derniers constituent pour les internes et les docteurs français et étrangers des moyens de perfectionnement et d’études pratiques très précieux pour tous ceux qui veulent faire des travaux originaux.
Le but de Comil est surtout de montrer les pièces à l’oeil nu et les altérations histologiques, et de faciliter l’étude au laboratoire, par tous les moyens tirés de la bactériologie et de l’histologie, des lésions étudiées dans la partie de la science qu’il enseigne.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE