CH C.OH
L’auteur ayant opéré seulement sur une espèce de raisin du nord
M. DELÉPINE.
italien, ne s’est pas prononcé sur la variabilité annoncée par Armand Gautier, mais il déclare possible que de petites différences surviennent d’une méthylation plus ou moins poussée ou dans la liaison avec le sucre.
Remarquons que si l’on retranche C1H de C23H25012C1, il reste C23H24012, formule qui s’éloigne assez peu de C21H20O10 ou de G23H22Oio trouvés par Gautier. Enfin, les rapports des catéchines et de l’œnidine sont évidents d’après les formules connues maintenant.
L’étude des pigments devait naturellement porter l’attention d’Armand Gautier sur la chlorophylle. Ce fut un événement lorsqu’à la séance de la Société chimique du 20 juillet 1877, il en présenta un échantillon qu’il qualifia de pure et cristallisée et qui figura à l’Exposition universelle de 1878.
Pour faire cette préparation, il s’adressa à l’épinard ou au cresson. On pile les feuilles vertes avec un peu de carbonate de sodium pour neutraliser le jus et on exprime. Le marc est délayé dans l’alcool à 55°, puis comprimé de nouveau fortement. On épuise alors par de l’alcool à 85° qui dissout cire, graisse et pigments. La liqueur filtrée est alors mise au contact de noir animal en grains pendant 4 ou 5 jours. On décante le noir, on le lave à l’alcool à 65° qui enlève un corps jaune, puis avec de l’éther anhydre ou de l’éther de pétrole léger. L’évaporation lente de ces solvants à l’obscurité fournit la chlorophylle cristallisée. Elle est formée de petits cristaux en aiguilles aplaties, pouvant avoir plus d’un demi-centimètre de long, de consistance un peu molle, de couleur vert intense, etc.
D’après Armand Gautier, elle répond à la composition C40H62N2O4; elle contient des cendres phosphorées avec un peu de magnésie, mais pas de fer comme on le croyait auparavant.
Armand Gautier insiste sur ce que le phosphore et le magnésium sont propres à la molécule; ils lui sont nécessaires , souligne-t-il, et l’accompagnent quel que soit le dissolvant et quoiqu’ils ne puissent se dissoudre, s’ils étaient à l’état de matière minérale, ni dans l’éther, ni dans le chloroforme, ni dans le sulfure de carbone.
Dans un écrit spécial, en 1886, sur le mécanisme chimique de la variation des êtres vivants, en hommage à Chevreul, Armand Gautier crut devoir affirmer, à la suite de ses travaux sur la chlorophylle des graminées et de la fougère mâle, qu’il y avait pluralité des chlorophylles, opinion qui fut exagérée ensuite parEtard, au point que l’on trouve dans les écrits de cet auteur qu’une seule plante comme Loliurn perenne contient jusqu’à six chlorophylles dans lesquelles, pour un atome d’azote il y a de 17 à 159 atomes de carbone ; les médicagophylles sont pour lui multiples également, alors qu’il ne s’agit évidemment que de cires plus ou moins colorées en vert. A côté de semblables travaux, celui d’Armand Gautier apparaît comme autrement sérieux, mais il ne pouvait être qu’une bien faible ébauche de recherches qu’il fallut plus tard entreprendre pour arriver à une bonne solution. Ce fut le rôle de Willstaetter : avec une série de collaborateurs très exercés euxmêmes, au nombre d’une vingtaine, qui l’aidèrent au cours de sept
ou huit années, il établit que la chlorophylle était formée de deux magnésiens de formule :
à) C55H7205N4Mg ou [C32H30ON4Mg] (CO2.CH3) (CO2.C20H39) b) G55H70O6N4 M g ou [C32H2802N4 Mg] (GO2.CH3) (CO2.C20n39)
Pour donner une idée de la complexité de cette étude, disons seulement que la description de l’extraction de ces chlorophylles couvre trois pages et demie dans les Annalen der Chemie.
Willstaetter a reconnu qu’il n’y a pas du tout de phosphore dans la chlorophylle, qu’il y a des quantités beaucoup plus fortes de magnésium (ù2,7 0/0 de métal) qu’on ne s’imaginait.
On s’expliquera aisément l’opinion d’Armand Gautier, si l’on songe qu’au moment même où Willstaetter exécutait ses recherches, un savant réputé comme Stoklasa, d’ailleurs aidé d’un nombre respectable de collaborateurs, affimait que les résultats de Willstaetter n’étaient pas corrects et que les préparations de chlorophylle sont toutes essentiellement phosphorées. Il est vrai que Tswett peu après pensait que le phosphore ne participait pas à la constitution de la chlorophylle.
Il n’en reste pas moins que l’affirmation d’Armand Gautier sur lanécessité du magnésium dans la chlorophylle était une vérité bien nouvelle et il est intéressant de noter qu’il la découvrit avec de bien faibles moyens. En annonçant que la chlorophylle cristalt lisait, il ouvrait la voie à des recherches plus complètes et il fau lui en savoir grand gré.
Dans le travail d’Armand Gautier, il est une prévision qu’il convient de noter.
« Il résulte de mes recherches, dit-il, que la chlorophylle que (i l’on a successivement comparée à une cire, à une résine, à une « graisse, etc., doit être en réalité rapprochée de la bilirubine , au « point de vue de ses aptitudes, de ses réactions, de sa compo- « sition élémentaire ». Il était ainsi formulé une ressemblance avec un dérivé de l’hématine du sang qui s’est trouvée vérifiée par l’existence d’un noyau commun tétrapyrrolique capable, ici, de fixer le fer, là, le magnésium; mais ceci ne fut étabi que bien plus tard.
Nous quitterons ce terrain pour en aborder un autre, celui de la recherche de petites quantités d’éléments dans la nature : l’arsenic, l’iode, le fluor, puis 1 hydrogène de l’air.
Le nom d’Armand Gautier restera attaché à l’arsenic sous bien des rapports : toxicologique, physiologique, thérapeutique.
Dès 1875, Armand Gautier publiait une longue étude sur la recherche et le dosage de l’arsenic dans les matières animales. Ce chapitre était loin d’être nouveau, car au cours des expertises toxicologiques, de nombreux savants avaient consacré bien du temps à rendre les déterminations aussi sûres que possible. Une telle recherche est subordonnée à la destruction des organes dans lesquels se trouve disséminé le métalloïde; on doit tendre ensuite à retrouver aussi exactement que possible l’arsenic qui les imprègne.
M. DELÉPINE.
La méthode proposée comporte une destruction conduite suivant des règles bien fixées, une précipitation appropriée de l’arsenic à l’état de sulfure, une oxydation de ce sulfure en acide arsénique, puis une transformation en arsenic métalloïque dans l’appareil de Marsh.
En particulier, Armand Gautier montra que pour faire fonctionner cet appareil, le sulfate de cuivre que l’on ajoute souvent pour provoquer le dégagement d’hydrogène est néfaste; il fait perdre jusqu’au tiers de l’arsenic introduit; au contraire, le chlorure de platine permet de retrouver pour ainsi dire la totalité du métalloïde.
Divers toxicologues avaient préconisé d’autres méthodes de dosage ; Armand Gautier n’hésite pas à maintenir la valeur de la méthode de Marsh.
Lorsqu’en 1899, Armand Gautier lança l’idée de l’arsenic normal il crut bon de renouveler la publication des détails de son procédé. Cette conception nouvelle, il la tira de ses réflexions sur l’activité thérapeutique de l’arsenic dont il venait d’ailleurs de trouver des modalités heureuses dans l’emploi des cacodylates. L’arsenic introduit ainsi dans un but médical ne pouvait-il pas tout simplement parer à une déficience dans certains organes dont il est partie constitutive, au même titre que l’iode l’est de la glande thyroïde? A cette question, Armand Gautier répond catégoriquement : « Je viens dit-il, annoncer à l’Académie qu’en effet l’arsenic se rencontre d’une façon constante dans la glande thyroïde chez les herbivores, les carnivores et l’homme, à dose faible, mais pondérable et qu’on le trouve, en petites quantités, dans quelques autres organes », et plus loin : « J’ai constaté l’arsenic dans toutes les glandes thyroïdes normales que j’ai analysées chez l’homme, le chien, le porc, le mouton, etc. Toujours l’arsenic est présent dans cette glande, toujours il est absent (ou à doses insensibles) des autres organes, sauf le thymus et le cerveau ».
La méthode employée permettait de retrouver 0,005 mg. d’arsenic dans 100 g. d’organes frais, poids sur lequel on opérait en général. On n’en trouvait pas dans la rate, le rein de l’homme, etc., alors que dans la glande thyroïde, il en fut obtenu 1 millig. pour 127 g. Cette petite quantité fut considéré par Armand Gautier comme nécessaire pour accomplir une fonction vitale importante, bien qu’inconnue, mais certaine et indispensable, car, écrit-il « pas de thyroïde sans arsenic » et pas de santé sans « thyroïde ».
Si on ne trouve pas d’arsenic dans le sang, il faut cependant admettre qu’il y en a, mais à l’état de dilution extrême, inférieure à 1/50.000.000; la glande sait s’en emparer, suivant une sélection qui rappelle celle qu’observait Raulin avec le zinc vis-à-vis de l’ Aspergillas nig'er.
Armand Gautier n’a pas manqué de faire valoir que l’arsenic de la glande thyroïde ne représente guère que 1/400.000.000 de la massé totale d’un homme moyen et, cependant, ce quatre cent millionième suffit pour que la glande en fonction normale maintienne la santé.
Extrapolant, il prévoit la généralisation de cette découverte en
ajoutant que dès lors il y a lieu de rechercher dans chaque organe, par les méthodes les plus délicates les divers éléments qui, tels que l’arsenic, le manganèse, l’iode, le fluor, peuvent être raisonnablement regardés comme aptes à se substituer à leurs analogues chimiques : le sélénium à la place du soufre ; le soufre à la place de l’oxygène ; le cuivre, le zinc ou le manganèse à la place du fer ; le phosphore, l’arsenic, le vanadium, le bismuth lui-même, à la place de l’azote. C’est toute une chimie biologique nouvelle à entreprendre, dit-il.
Armand Gautier s’est ensuite demandé d’où venait cet arsenic et il l’a cherché dans les aliments.
Nous passons sur des considérations physiologiques développées en 1900 sur les rapports entre le système pileux, les menstruations et l’apport ou l’élimination de l’arsenic.
Lorsque Armand Gautier eût annoncé l’existence de l’arsenic à l’état normal dans quelques organes des animaux: peaux et annexes, glande thyroïde et os, il eut des contradicteurs. Par exemple, Cerny, renouvelant une célèbre affirmation de Raspail. concluait que de minimes traces d'arsenic sont présentes dans l'organisme animal , comme dans toute la nature ; mais que ces traces ne peuvent jouer aucun rôle. Et ainsi de quelques autres opérateurs.
En 1902, heureusement, Gabriel Bertrand confirma la présence de l’arsenic dans les tissus animaux et perfectionna encore le fonctionnement de l’appareil de Marsh en précisant les conditions qui permettent de retrouver le demi-millième de milligramme d’arsenic introduit dans cet appareil. Ainsi fortifié par les résultats de Gabriel Bertrand, Armand Gautier étendit ses investigations aux oiseaux, aux poissons, aux algues, même aux charbons d’algues fossiles, à l’eau de mer, au granit de Vire, etc. Il conclut ainsi :
« L’arsenic paraît donc jouer un rôle universel, comme l’azote et le phosphore. Il existe en petite proportion, mais sans exception, dans les roches primitives, les terres, la mer, les végétaux et particulièrement les algues, les animaux terrestres et marins. Chez ceux-ci, il se localise surtout dans les organes d’origine ectodermique qui président aux sensations et à la reproduction. Il semble donc jouer dans les cellules où on le trouve un rôle analogue à celui du phosphore, mais à un degré éminent ».
En 1908, Armand Gautier a perfectionné sa méthode de recherche et de dosage de l’arsenic en vue des traces les plus faibles. Le principe est d’entraîner le métalloïde dans un précipité d’oxyde de fer trivalent qui le draine, même aux dilutions les plus grandes. Cette méthode permet de trouver en fort peu de temps des milliardièmes d’arsenic, dans les eaux, dans les solutions salines les plus diverses, dans les sels, les acides, les bases. On peut même à la rigueur l’appliquer aux produits de destruction sulfonitrique dans les expertises médico-légales. Cette méthode a permis également d évaluer très rapidement les taux d’impuretés arsenicales contenues dans les réactifs précisément utilisés dans ces expertises et a entraîné par voie de conséquence l’auteur à se soucier de l’arsenic apporté par l’hydrogène sulfuré.
M. DELÉPINE.
En 1904, avec Clausmann, Armand Gautier s’est préoccupé de 1’origine alimentaire de l’arsenic normal chez l’homme. Les conclusions lurent les suivantes : Dans la chair musculaire de mammifère les quantités d’arsenic sont extrêmement faibles comparées à celles que l’on trouve dans les organes réellement arsenicaux. Il semble que l’on puisse admettre que les petites traces qu’on rencontre dans le muscle représentent de l’arsenic circulant et non fixé.
Certaines chairs de poissons et de crustacés en contiennent beaucoup et sont les plus riches que les auteurs aient rencontrées.
Le pain est très peu arsenical. Les choux, les haricots, n’en contiennent pas, même en opérant sur un kilo. Ici, les auteurs n’hésitent pas à dire qu’il est inexact que l’arsenic se trouve partout à l’état de traces, ou même qu’il est nécessaire à toute cellule vivante.
Du bilan des aliments ingérés ils concluent qu’un habitant de Paris introduit 7,66 mg. d’arsenic par an dans son alimentation.
Pour être complet, nous devrions ajouter que dans ce domaine, Armand Gautier trouva à la fois dans les travaux de Gabriel Bertrand des confirmations et des contradictions, tantôt sur les dosages eux-mêmes, tantôt sur la priorité de la démonstration réelle de l’arsenic normal. Par exemple, Gabriel Bertrand a considéré que les réactifs d’Armand Gautier pouvaient n’être pas aussi idéalement purs que les siens ; en s’appuyant sur des combustions de tissus dans la bombe calorimétrique de Berthelot, ce qui n’introduit pas les réactifs de destruction des matières organiques, il a pu résoudre la question de la présence ou de l’absence d’arsenic dans tel ou tel organe.
Chacun des deux savants semble être resté sur ses positions : pour Armand Gautier, l’arsenic existe normalement dans certains tissus, mais pas dans tous ; pour Gabriel Bertrand, l’arsenic fait partie de toute cellule vivante.
Nous avons dit que les recherches d’Armand Gautier sur la présence de l’arsenic dans l’organisme avaient eu leur source dans les rétlexions que lui avait suggérées l’activité bienfaisante de certains produits arsenicaux, en particulier, celle de l’acide cacodylique.
Effectivement, vers 1894, Armand Gautier avait confié à Danlos, médecin de l’Hôpital Saint-Louis le soin d’utiliser l’acide cacodylique au lieu et place de l’acide arsénieux dans les maladies cutanées. En 1898, déjà éclairé par des essais personnels sur la valeur des cacojdylates contre la tuberculose, il avait fait connaître ses résultats au Docteur Renaut (de Lyon). Lorsque celui-ci publia ses observations en 1899, Armand Gautier estima que Renaut n’aurait pas dû le devancer, et il fit aussitôt connaître les siennes propres.
11 avait employé l’acide cacodylique avec succès dans l’anémie grave, l’impaludisme, mais surtout dans trois cas de tuberculose confirmée.
Ce qui caractérisait la nouvelle médication, c’était l’innocuité de l’arsenic cacodylique, si on la compare à la toxicité de l’arsenic de l’anhydride arsénieux, puisque Danlos avait pu aller jusqu’à 0,80 g d’acide cacodylique par jour. Le mécanisme de son action bienfaisante fut attribué principalement au rejeunissement, à la reproduction active des tissus qu’il provoque.
La médication arsenicale, si elle est supportée, et les cacodylates sont un moyen d’y arriver, excite la reproduction des globules lymphoïdes, en particulier des polynucléaires qui nous débarassent des bactéries infectieuses et de leurs produits, elle multiplie avec une rapidité prodigieuse le nombre des hématies ; elle rend la respiration plus puissante, elle active la vie du muscle, rajeunit les cellules.
Aussi convenait-il de sauvegarder les bons effets d’un tel médicament en fixant Jes caractères de pureté et Armand Gautier n’y manqua pas.
En 1901 et ultérieurement, Armand Gautier put grouper lui-même en de longues communications qu’il fit à l’Académie de médecine tous les effets curatifs recueillis dans le traitement de la tuberculose par les cacodylates ; il pouvait y ajouter les bons résultats obtenus dans l’impaludisme, l’anémie, la chlorose, la leucémie, la grippe, la neurasthénie, les troubles nerveux, les troubles de la vision, de la grossesse, les vomissements incoercibles, le diabète, l’arthritisme, l’herpétisme, l’asthme, la pellagre, la chorée, le myxoedème, les maladies de peau, etc. Ces notes plutôt médicales couvrirent près de soixante-dix pages.
Si excellent que soit le cacodylate de sodium, il a cependant un inconvénient, surtout s’il est ingéré par voie buccale ; il se réduit dans l’organisme en cacodyle qui s’exhale par les poumons, la sueur, et communique au patient une odeur alliacée fatigante et pénible. Si on l’injecte, cet inconvénient est extrêmement amoindri, mais il s’en présente un autre: l’énervement des piqûres au point que des malades les refusent.
C’est alors qu’Armand Gautier eut recours au plus simple des dérivés arséniés organiques, se rapprochant toutefois du cacodylate, le méthyl-arseniate disodique CH3. As03Na2 -J-20H2 qu’il fit connaître sous le nom d’Arrhénal (de apfvjv, mâle, forme archaïque de apor,v, d’où vient le mot arsenic). Ce sel administré même par la bouche ne produit plus ni gastrite, ni dyspnée, ni odeur alliacée de l’haleine ou de la sueur, tout en conservant les avantages d’innocuité et d’activité du cacodylate.
Là encore, de bons effets furent observés sur la tuberculose, l’emphysème, la grippe, la bronchite chronique, l’asthme essentiel, l’hémichorée, la chorée, l’adénopathie, la leucémie, l’anémie pernicieuse, les vomissements de la grossesse, les maladies de la peau, la syphilis (en administrant en même temps du mercure) et surtout sur le paludisme.
Des expériences contre le paludisme furent faites à l’hôpital militaire de Constantine, par le docteur Billet. J’extrais de la communication d’Armand Gautier, faite le 11 février 1902 à T Académie de médecine.
M. DELÉPINE.
« Les résultats observés ont dépassés nos espérances. Les neuf malades traités , et qui tous étaient restés réfractaires à l'action des sels de quinine à haute dose , furent rapidement guéris ; chez quelques-uns seulement il se produisit de légères rechutes, mais la maladie céda à de plus fortes doses du médicament ».
Un des effets non négligeables fut l’augmentation rapide du nombre de globules rouges et de 1 hémoglobine ; ainsi que des grands mononucléaires, phagocytes spéciaux des hématozoaires du paludisme.
Il y avait là des espérances merveilleuses qu Armand Gautier développa encore dans la séance du 29 avril 1902 en donnant des indications précises pour la cure des différentes modalités du paludisme : fièvre tierce simple, double tierce, quarte, triple quarte, dérivées des observations faites sur 23 malades et sur les intervalles de leurs rémissions.
Toutefois Armand Gautier trouva en Laveran un adversaire plutôt incrédule, qui conservait toute sa confiance en la supériorité et la spécificité de la quinine. Plusieurs notes à l’Académie de Médecine nous ont conservé les discussions et les débats très vifs qui eurent lieu à ce sujet. Le résultat final semble bien que si les résultats obtenus par le docteur Billet n’étaient pas contestables, les heureux succès qu’ils relataient étaient dûs à ce que l'arrhénal avait été administré à une période de l’année où la fièvre prend une foftne peu grave, facile à guérir. Les cas sérieux de paludisme ne reçoivent des arsenicaux en question qu’un secours secondaire, mais non curatif. On sait que la quinine elle-même n’apporte que rarement la guérison totale, mais elle est incontestablement plus efficace. Nous avons ici un exemple de hâte dans les publications, qu’il faut éviter, surtout quand il s’agit de médications.
Lorsque le 606, ou chlorhydrate de dihydroxydiaminoarsénobenzène, lit son apparition en France, avec une réclame tapageuse dans laquelle Erlich n’était d’ailleurs pour rien, on pense bien qu’ Armand Gautier ne resta pas en dehors des débats passionnés qui prirent essor à l’Académie de Médecine et en diverses autres sociétés. Dans sa communication à l’Académie de Médecine du 8 novembre 1910, il se cantonna dans une réclamation appuyée sur des témoignages de divers médecins. « J’ai voulu établir seulement, conclut-il, que de tous ces composés (606, hectine, atoxyl, etc.) qui dérivent de ceux que je faisais connaître il y a douze ans, celui-là est le plus précieux qui, avec ou sans mercure, guérit non pas à plus faible dose, ni dans le plus bref délai possible, mais celui qui tout en guérissant définitivement le malade, lui fait courir le minimum de danger ». Armand Gautier faisait allusion à l’innocuité des méthyl arsinates comparé à la toxicité plusieurs fois éprouvée dans l’emploi du 606. Et Léon Labbé d’ajouter :
« Je constate que la citation des textes précis qu’il a mis sous nos yeux, et que l’emploi de la thérapeutique qu’il a préconisée depuis plus de dix ans, par des hommes tels que nos confrères Danlos et Brocq, établissent à mon avis, un droit de priorité incontestable en faveur de notre collègue. Il est vrai que le résultat de ses travaux a été simplement publié dans nos recueils scientifiques,
et non livrés à la publicité de la grande presse, comme il a été fait pour le 606 ».
Chacun sait toutefois que l’épilogue de ces controverses a donné raison à ceux qui trouvèrent finalement le moyen de donner au 606 une forme moins agressive que celle qu’il possédait à l’origine et que grâce à ses combinaisons méthylène-sulfitées ou sulfoxylées, il est devenu un réel agent curatif de la syphilis et que jusqu’ici on n’a rien trouvé de mieux, ce qui ne veut nullement dire qu’on n’y arrivera pas.
Il n'en reste pas moins que nous devons à Armand Gautier l’emploi thérapeutique des cacodylates et des méthylarsinates ; leur inscription dans de nombreuses pharmacopées suffit à prouver le profit que la médecine en tire journellement.
Armand Gautier, lors de ses travaux sur la composition de l’air dont nous parlerons dans un instant, y a recherché l’iode. Antérieurement, aux résultats positifs de Chatin, de Marchand, de Bussy, s’opposaient autant de résultats négatifs de Baumhauer, de Lohmeyer, de Martin, de de Lucca.
Armand Gautier s’en occupa en 1899 ; il eut l’idée de filtrer l’air pour examiner séparément les particules solides et le gaz épuré. Il a trouvé que l’air filtré ne contient pas d’iode, mais il y en a &e petites quantités dans les poussières, algues, spores, arrêtées par le filtre. A Paris, on trouve ainsi dans 1 mètre cube 0,0013 mg. diode; mais l’air de la mer en fournit 12 fois plus. Ce qui est remarquable, c’est que cet iode n’est pas minéral ; pour le révéler, il faut procéder d’abord à une fusion ignée en présence de potasse pure. Celle-ci est ensuite éloignée à l’état de sulfate par précipitation avec de l’alcool qui dissout l’iodure. L’alcool évaporé, on recommence au besoin la précipitation ; finalement, l’iodure amené à un petit volume est décomposé par de l’azotite en milieu acide et l’iode mis en liberté est capté par du sulfure de carbone qui se colore en un beau violet que l’on compare à des solutions étalonnées.
En examinant l’eau de mer (et les eaux douces), Armand Gautier a constaté avec surprise qu’elle ne contenaient pas traces d’iode minéral et que de plus, l’iode s‘y trouve sous une forme organique soluble et une forme insoluble arrêtée par le filtre de porcelaine. Cet iode ne peut être également révélé que par fusion à la potasse ; le total est de l’ordre de 2,4 mg. par litre d’eau de mer. Les eaux fluviales en contiennent beaucoup moins, des quantités de l’ordre de 2 à 5 millièmes de milligrammes par litre, mais si faibles que soient ces quantités, on estime qu’il n’en passe pas moins 40 kilos d’iode sous les ponts de Paris chaque jour.
Pour Armand Gautier, l’iode est nécessaire à l’organisme, bien que les plus faibles proportions lui suffisent. Cette influence n’est pas en elle-même plus mystérieuse que celle des quantités infinitésimales d’argent ou de cuivre qui s’opposent à la vie de telles ou telles moisissures ou de certaines algues ou de l’impondérable
M. DELÉPINE.
poids de zinc nécessaire d’après Raulin au développement de l’ Aspergillas niger. *1
L’iode existe en proportion notable dans tous les végétaux à chlorophylle de la classe des algues et dans les sulfuraires.
Les recherches d’Armand Gautier sur le dosage du fluor et sa répartition dans la nature ont été presque toutes exécutées avec le concours de Paul Clausmann, de 1909 à 1912.
Il s’agissait en beaucoup de cas, de doser de petites quantités de ce métalloïde. Les auteurs y sont parvenus par un ensemble remarquable de réactions successives qu’on peut résumer ainsi. Le milieu fluoré étant obtenu par des réactions adéquates ou bien se présentant naturellement, comme pour les eaux, on y provoque un précipité de sulfate de baryum ou de phosphate ammoniacomagnésien qui garde tout le fluor après évaporation à sec et reprise à l’eau alcoolisée. Pour extraire le fluor du résidu, on le place dans un creuset d’or spécial se prêtant à une attaque en vase clos par l’acide sulfurique ; l’acide fluorhydrique et le fluorure de silicium dégagés sont absorbés par de la potasse placée dans un petit panier d’or suspendu en haut du creuset, sous son couvercle. On dissout dans Peau la potasse imprégnée du fluorure et du fluosilicate de potassium formés ; on fait bouillir pour décomposer le fluosilicate et on sépare la silice par le bicarbonate d’ammonium; la liqueur est précipitée à nouveau en formant moins de sulfate de baryum.
Cette fois on traite le précipité dans un creuset de platine agencé comme le précédent mais contenant du cristal concassé humide au lieu de potasse. L’acide fluorhydrique se change ainsi en fluorure de plomb, le plomb étant emprunté au cristal. On extrait le fluorure de plomb et lui seul, sans toucher au silicate, par une solution de chlorate de potassium. La solution fluoroplombique est alors traitée par l’hydrogène sulfuré en milieu gélatiné qui conserve l’état colloïdal du sulfure de plomb. On procède ensuite à un dosage colorimétrique. On peut ainsi trouver 0,1 mg. de fluor dans un litre d’eau et même, en se servant de la gravure sur verre suivant une ingénieuse et nouvelle technique, en déceler cinquante fois moins.
Dès lors, les auteurs furent en mesure de rechercher cet élément dans les matériaux d’origine animale les plus divers : peau et ses appendices, émail, cheveux, ongles, cornes, plumes, os, cartilages, tendons, cerveau, muscles, thymus, thyroïde, ovaires, corps jaune, glande mammaire, pancréas, foie, poumon, rate, estomac, cristallin, sang, lait, bile, fèces, urine, tout ceci souvent sur plusieurs espèces animales, parfois même à des âges différents.
Dans tous les cas, le rapport du fluor au phosphore fut établi; il varie énormément, descendant, par exemple, de 180 mg. dans 100 g. d’émail dentaire à 0,15 mg. dans 100 g. de muscle sec. Il y a donc une localisation très accentuée, mais on peut affirmer que le fluor existe dans tous Jes tissus et organes animaux.
Les rapports avec le phosphore fournissent également d’intéressantes comparaisons. Dans les tissus à vie intense le rapport du phosphore varie de 1 à 4 de fluor pour 350 de phosphore, tandis que dans les tissus à vie obscure, tissus de soutien, de protection ou d’ornementation, on trouve une partie de fluor pour 3,5 à 4,5 de phosphore; ce sont les proportions mêmes sous lesquelles ces éléments se trouvent associés dans les fluophosphorates minéraux.
Un homme excrète environ 1 mg. de fluor par jour, sans compter ce qu’il perd par desquamation, épilation, poussée des ongles, etc.
Le fluor des eaux de sources ordinaires, des glaciers, des lacs, des eaux minérales et des eaux marines fut également dosé. Nous ne pouvons naturellement pas analyser ici tous ces travaux. Les eaux douces en contiennent parfois jusqu’à 0,6 mg., l’eau de mer environ 0,2 mg. par litre; certaines eaux minérales, comme celles de Vichy, peuvent dépasser 6 mg.
Enfin Gautier et Clausmann ont cherché le fluor dans le règne végétal. Ils l’ont toujours trouvé, accompagné par le phosphore. Aussi cet ensemble considérable de déterminations laborieuses se termine-t-il ainsi :
« Quelqu’incomplets que soient les résultats de cette longue étude qui nous a occupés durant plusieurs années, ils ont tout au moins l’intérêt des choses sur lesquelles on n’avait jusqu’ici absolument aucun renseignement ».
« L’ubiquité du fluor dans les tissus végétaux et animaux montre que cet élément, que l’on croyait localisé seulement dans quelques rares tissus, est partout indispensable au fonctionnement de la cellule vivante ».
En 1898, à propos d’une étude dont il avait été chargé depuis plusieurs années par le Conseil d’hygiène et de salubrité de la Seine et de la Ville de Paris, en ce qui concerne les fumées issues des foyers, Armand Gautier fit connaître un procédé de dosage de l’oxyde de carbone dilué dans de grandes quantités d’air. « J’étais en train, dit il, d écrire les résultats de ce long travail dont la publication va commencer cette semaine même, lorsque la note de M. Nicloux sur le dosage de l’oxyde de carbone mélangé à de grands volumes d’air, note parue dans le dernier numéro des Comptes-Rendus, m’est tombée sous les yeux. Quoique, par un détail, cette méthode diffère de la mienne, je dois dire que l’oxydation de l’oxyde de carbone par l’anhydride iodique me sert depuis sept ou huit années à doser l’oxyde de carbone dilué dans l’air au 1000e et même au 20000e, que mes préparateurs et élèves s’en servent et la connaissent, etc... » Nous nous trouvons encore une fois dans un cas où Armand Gautier dut défendre le fruit de son travail.
La réduction de l’anhydride iodique par l’oxyde de carbone avait été reconnue par Ditte en 1870. Armand Gautier vérifia qu’elle avait lieu à 65-80° (Nicloux opérait à 150°). Il s’en servit d’abord en mesurant le volume de gaz carbonique produit, puis en fixant l’iode sur du cuivre. L’air de Paris ne contient que des traces d’oxyde de carbone. Il fallut à cette occasion étudier aussi
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les causes d’incertitudes inhérentes à de telles analyses, ce qui conduisit à examiner par le menu les conditions d’absorption limites du gaz carbonique et de la vapeur d’eau, dilués dans de grands volumes d’air ou de gaz inertes. Ce travail devait être le prélude à des recherches étagées de 1898 à 1903 sur les gaz combustibles de l’atmosphère, recherches patientes qui aboutirent, en tout premier lieu à la supposition que du formène existe à faible dose dans l'atmosphère, au moins celle des villes, mais qu’il ne doit pas être le seul composé hydrogéné. En opérant ensuite dans les bois, à Lainville, puis au pied du mont Canigou dans les Pyrénées, à 2400 m. d’altitude, on vit baisser le taux de carbone par rapport à l’hydrogène et la conviction s’imposa que l’air contient normalement de l’hydrogène, en quantité, d’ailleurs fort appréciable, près de de deux dix-millièmes. En s’installant au phare de Roche-Douvres, à 56 m. au-dessus de la mer, à 40 km. de la côte, on ne trouve même presque plus de carbone, mais toujours de l’hydrogène, ce qui vint singulièrement affermir la première conclusion.
Naturellement Armand Gautier s’est soucié de la provenance de cet hydrogène et il l’a rapportée aux réactions constantes de l’eau sur les matériaux ignés ; de là, il s’échappe dans l’atmosphère par toutes les fissures, suflloni, évents, sources hydrominérales, sans compter qu’il peut en être resté au moment de la formation de l’eau terrestre.
L’existence de telles quantités d’hydrogène a été l’objet de réserves de la part de lord Rayleigh et de Leduc. Mais elle a eu une confirmation dans les expériences d’extraction directe de l’hydrogène libre de l’atmosphère par E. D. Liveing et J. Dewar en 1900. En recueillant les parties les plus volatiles de l’air liquide ils ont obtenu un résidu gazeux contenant incontestablement de l’hvdrogène libre. On voit ainsi comment une recherche initialement demandée pour une raison pratique d’hygiène a abouti à une découverte des plus intéressantes.
J’arrive maintenant aux travaux d’hydrologie. Armand Gautier s’en est beaucoup occupé. Il est même intéressant de noter que c’est par un travail d’hydrologie, en commun avec son maître Béchamp, que son nom a figuré pour la première fois en 1861 dans les Comptes-Rendus de l’Académie des Sciences. Il s’agissait de l’eau de Balarue-les-Bains. La caractéristique de cette analyse fut certainement la présence du cuivre en quantité très appréciable, correspondant à 0,42 mg. d’oxyde de cuivre par litre. Les auteurs se préoccupèrent déjà de rechercher d’autres éléments relative ment rares comme le brome, le manganèse, l’ion phosphorique.
La thèse de Doctorat en Médecine d’Armand Gautier, soutenue en 1862, avait pour titre : Etude générale des eaux potables suivie d’une application particulière aux eaux de source de la ville de Narbonne, thèse volumineuse de 241 pages; on y trouve de longs aperçus sur l’importance des doses très faibles de matières très
actives que l’on rencontre souvent dans les eaux. Mais l’idée de Gautier était à cette époque qu’elles n’ont aucun effet sur l’être vivant quand elles n'existent dans les eaux quen quantité beaucoup plus petite que les plus faibles que l'on a reconnues pouvoir être utilement employées dans l'art de guérir. En voulant comparer les effet de ces traces à ceux d’un médicament, on ne pouvait évidemment pas en déduire les effets physiologiques normaux proprement dits.
Armand Gautier avait eu pour but de donner une vue d’ensemble sur la question des eaux potables au point de vue aliment plastique, origine, hygiène, composition, altération, méthodes analytiques.
Passant à l’extrême de la carrière d’Armand Gautier nous trouvons qu’en 1911, cette fois avec Charles Moureu, il analysa l’eau du parc Sainte-Marie à Nancy. Cette analyse est intitulée : examen d’une eau thermale nouvelle, présentée comme prototype d’une étude physico-chimique moderne d’eau minérale. Méthodes de dosage de faibles quantités de lithium, manganèse, antimoine, brome, fluor, gaz rares, etc. On opérait parfois sur 30 litres d’eau. Les détails manipulatoires sont exposés avec minutie, cela va de soi. Peu auparavant, en 1907, les mêmes savants avaient analysé l’eau artésienne d’Ostende en la présentant également comme la plus complète qui ait été faite dans le domaine hydrologique. Cette eau se singularise par sa forte teneur en bore, correspondant par litre à 0,0885 g. de borate B407Na2 -j- 2H20 et par sa faible teneur en chaux, 0,0150 g., bien que la minéralisation totale soit de 2,77 g. au litre.
Mais ce côté purement technique ne fit que s’intercaler dans un ensemble de travaux sur les eaux minérales et thermales au point de vue de leur genèse et plus particulièrement sur leurs rapports avec le volcanisme. Déjà en 1885, dans la revue Scientifique (Revue rose), Armand Gautier avait écrit un long article sur l’origine des eaux thermominérales et leur relation avec la structure du sol. Il y avait là certainement une ressouvenance des leçons de Géologie de 'Ecole des Mines.
Sur ce thème, Armand Gautier a publié de très nombreux articles et mémoires où l’ingéniosité des expériences ne le cède pas à l’originalité des conséquences qu’on en déduit.
Le thème général en est que les eaux minérales doivent être considérées comne ayant deux origines : superficielle et profonde. La première origine appartient à des eaux qui ne sont que les résurgences des infiltrations d’eau pluviales, cheminant dans le sol, suivant un parcours qui les met en contact avec des roches auxquelles elles soustraient des matériaux plus ou moins abondants ; selon la profondeur atteinte dans un circuit ressemblant à celui d’un siphon renversé, l’eau sortira plus ou moins minéralisée, plus ou moins chaude. Cela fut enseigné par Daubrée et d’autres et est certainement vrai pour certaines eaux. Mais Eliede Beaumont avait pensé, dès 1847, que les eaux minérales avaient même origine que les filons métalliques. Modifiant cette opinion, Armand Gautier admet qu’à côté de ces eaux d’infiltration ou
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météoriques, il y a des eaux vierges ou nouvelles, d’origine plutonienne ou ignée venant du tréfond de l’écorce terrestre. Et il donne les détails qui les opposent point pour point aux eaux météoriques : situation géologique en rapport avec les failles éruptives ou filoniennes, débit indépendant des saisons, débit souvent rythmé rappelant le caractère strombolien d’un volcanisme atténué, composition constante, température souvent élevée, constitution spéciale attestée par la présence du fluor, du bore, de l’arsenic, du phosphore, du brome, de l’iode, du soufre à l’état de sulfure alcalin, des bicarbonates alcalins, de la silice, des silicates alcalins, du fer, du cuivre, etc., de l’ammoniaque, de l’azote libre, des gaz rares, parfois de l’hydrogène et du méthane.
Nous ne pouvons suivre Armand Gautier dans toutes ses démonstrations. Nous rapporterons quelques-unes de ses opinions.
Puisque les eaux vierges ou juvéniles viennent de la profondeur, il faut que les roches puissent la fournir. En fait Armand Gautier a montré que les roches primitives : granits, porphyres, ophites, etc., contiennent de l’eau, malgré les températures élevées qu’elles sont censées avoir supportées. Mises en poudre et séchées à 200- 250°, puis ensuite portées au rouge, elles dégagent entre 250° et le rouge des quantités d’eau de l’ordre du décagramme par kilo, en même temps que plusieurs litres de gaz où prédomine l’hydrogène.
Le chiffre d’eau formé semble bien faible pour alimenter les sources thermales qui, rien qu’en France débitent, dit-on, 70.000 mètres cubes par jour. Qu’à cela ne tienne! Passons du kilo de granit au kilomètre cube. Et voilà que ces mille milliards de décimètres cubes, soit 3 mille milliards de kilos de roche, vont nous fournir 30 milliards de kilos d’eau, soit 30 millions de mètres cubes, de quoi faire couler nos sources thermales pendant plus de 400 jours. Et Armand Gautier de faire remarquer qu’un kilomètre cube n’est que bien peu de chose dans les grandeurs géologiques des couches incandescentes infraterrestres. Je passe sous silence les calculs de pression auxquels on peut se livrer en supposant gaz et eau aux environs de 1300°. Un tassement brusque, c’est une éruption volcanique déchaînée. Un tassement modéré, c’est l’entretien des sources thermales.
Pour expliquer leur permanence, il faut tout de même que la roche déshydratée récupère son eau. Voici comment Armand Gautier s’en explique :
« Les matériaux de la roche anhydriflée par le feu emprunteront l’eau qu’elle avaient perdue, soit à l’hydrogène venu des profondeurs et qui va s’oxyder au contact des roches, soit aux couches rocheuses superposées, que leur moindre échauflement n’avait pas suffi à déshydrater. Dans ce dernier cas, appelée de couche en couche vers les profondeurs en vertu de l’affinité chimique des matériaux rocheux déshydratés, l’eau cheminera du dehors au dedans pour aller compléter l’hydratation des couches profondes.
« Cet appel venu de l’intérieur finira par se faire sentir à la zone beaucoup plus excentrique où l’eau a pu pénétrer du dehors par inhibition ou capillarité et à son tour cette eau arrivée à cette profondeur en vertu de la pesanteur ou de l’inhibition, pourra être
attirée plus bas, non plus par capillarité, mais en raison de son affinité pour les matériaux des roches déshydratées par le feu, affinité chimique autrement puissante que les forces physiques pour assurer ce cheminement de l’eau vers les roches les plus profondes. »
Les échauffements et refroidissements alternatifs nécessaires pour que la même roche puisse servir indéfiniment à prendre et à fournir de l’eau sont expliquées par des oscillations dues aux pressions gazeuses qui éloignent ou rapprochent ces roches du magma incandescent.
Pour montrer la genèse des substances spécifiques des eaux minérales vierges, Armand Gautier réalisa toutes sortes de réactions génératrices des principes minéralisateurs : action de l’eau sur les sulfures de fer, de plomb, sur le gaz carbonique, sur le gaz sulfhydrique, sur les silicates et sulfosilicates, action de la silice sur les sulfures, les chlorures, du gaz carbonique sur les silicates, etc., et y retrouva nombre d’explications de la composition de certaines eaux minérales.
Nous ne pouvons que signaler ses nombreuses publications de 1899 à 1910 sur le volcanisme et principalement sur le rôle de l’eau, sur la nature et l’origine des gaz qui forment les fumerolles volcaniques ou qui sortent des cratères des anciens volcans.
Ayant été contredit à propos du rôle de l’eau, comme cause efficiente des éruptions et des séismes, Armand Gautier écrivit à ce sujet de longs articles dans la Revue Scientifique pour démontrer le bien fondé de ses opinions et, ce qui est plus remarquable encore, bien que proche de ses 70 ans, en 1906 et en 1907, il alla lui-même recueillir des gaz de fumerolles sur le Vésuve; la première fois alors que durait encore la grande éruption d’avril 1906; la seconde, un an après. Grâce à un appareil spécial il les a prélevés à une profondeur de plusieurs mètres dans les fissures de la lave encore à près de 300°. On y trouve alors plus des deux tiers de vapeur d’eau, avec d’autant plus de gaz carbonique que le temps écoulé depuis l’éruption est plus grand; il y a toujours de l’oxyde de carbone, de l’oxygène et de l’azote ; au début, il y a de l’acide chlorhydrique, etc.
A ce travail sur le terrain se rattachent de nombreux travaux de laboratoire, souvent exécutés pour la plupart avec Clausmann sur la Chimie des phénomènes volcaniques : production d’hydrogène dans les roches ignées, action de la vapeur d’eau sur les sels ferreux, sur l’oxyde de carbone, sur les sulfures au rouge, de l’hydrogène sulfuré sur les oxydes métalliques et métalloïdiques, action de l’oxyde de carbone mêlé ou non d’hydrogène et de gaz carbonique sur les oxydes de fer, action du fer sur l’oxyde de carbone, action des argiles sur le sulfure de carbone, etc...
A propos de ces études, signalons encore un travail antérieur fait avec Hélier, en 1896, par lequel les auteurs montrèrent que la combinaison de l’oxygène et de l’hydrogène commence dès 180° et que l’explosion ne se produit que très au-dessus du rouge à 840° à la condition de faire les expériences dans un milieu tel que la messe réagissante soit maintenue à température constante, c’est-à-
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dire en présence de matériaux inertes en quantité suffisante pour soustraire rapidement la chaleur dégagée. A des températures convenables, à 300°, par exemple, le gaz tonnant donne ainsi une combustion limitée à 38 p. d’eau pour 1000. Les auteurs estiment ainsi qu’à température constante, le produit de la combinaison des deux gaz limite ou refrène, dans une très large mesure, la tendance de ces gaz à se combiner ; les limites augmentent avec les températures, et n’ont rien à voir avec les dissociations.
Les mêmes auteurs ont aussi étudié la combinaison du chlore et de l’hydrogène secs ou humides, pris soit en quantités théoriques, soit avec excès de l’un d’eux, à l’obscurité ou en présence de lumière de puissance bien établie.
J’arrive entin à un côté plus humain, si l’on peut dire, de l’œuvre d’Armand Gautier, celui de son action dans le domaine de l’hygiène. Nous avons dit que c’était à titre de membre du Conseil d’hygiène, où il entra en 1878, qu’il entreprit ses travaux sur la composition de l’air. Nous pourrions ajouter que dès son arrivée il eut à s’occuper de la question du saturnisme. Il s’y employa si bien, qu'en quelques années le Conseil obtenait des dispositions législatives qui annihilèrent très rapidement les méfaits du plomb. Le cuivre passait aussi pour malfaisant, surtout à cause des conserves reverdies. Armand Gautier montra qu’une certaine tolérance était ici admissible, alors que le plomb est véritablement et constament un agent mortel. Ses études furent si complètes qu’elles formèrent la matière d’un ouvrage publié en 1883 : Le cuivre et le plomb dans V alimentation et V industrie au point de vue de l'hygiène.
Le vin a été, pour Armand Gautier, un sujet de prédilection toute naturelle, puisque son père après avoir exercé la médecine, était devenu viticulteur. Armand Gautier lui a consacré de nombreux articles, étalés de 1876 à 1906, destinés à sauvegarder la bonne réputation de nos vignobles.
Rien que dans notre Bulletin de 1876 figurent une trentaine de pages relatives à la coloration frauduleuse des vins et aux moyens de la reconnaître ; combien d’autres plus tard dans divers périodiques! La connaissance d’Armand Gautier en la matière était si bien établie que le livre intitulé : Sur la sophistication et l'analyse des vins qu’il écrivit en 1876, fut réédité en 1877, en 1884 et en 1891. Ce succès dispense d’en louer la valeur. Nous en dirons autant de son livre sur l’alimentation et les régimes chez l’homme sain et chez les malades qui eut trois éditions. C’est un ouvrage fourmillant de documents qu’on trouverait difficilement ailleurs, et qui assurait à son auteur une compétence et une autorité auxquelles les pouvoirs publics eurent souvent recours.
Ce serait forcer votre patience que de citer seulement les titres des quelque cinquante rapports, notes et communications faits au Conseil d’Hygiène. Leur variété va des cosmétiques pour effacer les rides à l’incinération des ordures ménagères, à la conserva-
tions des viandes, aux émanations acides dégagées par les accumulateurs de tramways, etc..., montrant la souplesse de l’esprit qui apportait d’heureuses solutions à des soucis d’hygiène si changeants.
Je m’arrête ayant abusé de votre bienveillance, mais n’ayant pas épuisé le sujet, car j’ai dû omettre une grande multitude d’autres travaux, ouvrages, conférences, rapports, discours, biographies, essais philosophiques, qui sont la menue monnaie des hommes dévorés d’activité comme Armand Gautier. Je me sentirai un peu quitte avec vous, si, en vous remémorant le principal de l’œuvre d’Armand Gautier, je vous ai rappelé un homme d’action, un enthousiaste de la science désintéressée, un chercheur ardent plein d’originalité, qui ne craignait pas de s’écarter des théories établies et trouvait ainsi des imprévus tels que carbylamines, ptomaïnes. leucomaïnes, arsenic normal, anaérobiose des tissus, hydrogène de l’air, genèse des phénomènes volcaniques et des eaux thermales, suivant ainsi la fantaisie heureuse de son esprit, mais n’oubliant cependant pas que si ses devoirs d’état lui dictaient de servir la Science, il a aussi pensé que la Science doit servir l’homme. Jamais il n’a cessé de rester fidèle à son programme : le travail. Certes, si son père, comme Lebon le rappelle, lui demanda de suivre la voie des applications scientifiques, on peut affirmer que jamais désir paternel ne fut plus dignement exaucé.
Paris. — lmp. Paul dupont (Cl.).
ft
53 ôù.2.1938