ADIEUX
DE L’HOTESSE ARABE Puisquç rien ne l'arrête en cet heureux pays; ^i 1 ombre du palmier, ni le jaune maïs,
Ai le repos, ni l’abondance; A,i de voir à ta voix battre le jeune sein De nos sœurs, dont, les soirs, le tournoyant essaim
Couronne un coteau de, sa danse; Adieu, voyageur blanc! Oli ! que n es-tu de ceux Qui donnent pour limite à leurs pieds paresseux
Leurs toits de brandies ou de toiles!
Qui, rêveurs, sans en l'aire, écoulent les récits, Lt souhaitent, le soir, devant leur porte assis, ,
De s’en aller dans les étoiles!
Si tu 1 avais voulu, peut-être une < 1 <* nous, O jeune homme, eut aimé Le servir à genoux
Dans nos huttes toujours ouvertes; l'Ale eut fait, en berçant Ion sommeil de Ses chants, Pour chasser de tou l ront les moucherons méchants,
Un éventail de feuilles vertes.
Si tu ne reviens pas, songe un peu quelquefois Aux filles du déserl, sœurs à la douce voix,
Qui dansent pieds nus sur la dune; O beau jeune homme blanc, bel oiseau passager, Souviens-toi ; car, peut-être, o rapide étranger,
Ton souvenir reste à plus d’une!
Les Orientales LES ENFANTS PAUVRES Prenez garde à ce petit être,, Il est bien grand, il contient Dieu...
Les enfants sont, avant de naître, Des Lumières dans le Ciel bleu.
Dieu nous les offre en sa largessè, Ils viennent. Dieu nous en fait don.
Dans leur rire il met sa sagesse El dans leur baiser, son pardon.
Leur douce clarté nous effleure, Hélas! le bonheur est leur droit...
Ils ont faim, le Paradis pleure El le Ciel tremble, s ils opt froid.
La misère de 1 innocence Accuse l'homme vicieux...
L'homme tient l’Ange en sa puissance Obi quel tonnerre au fond des Cieux Quand Dieu cherchant ces êtres frêles, Que dans l’ombre où nous sommeillons Il nous envoie avec des ailes, I<es retrouve avec des haillons !
Art d’être Grand-Père
LA LYRE Jouis ! c’est au fleuve des ombres Que va le fleuve des vivants ; Le sage, s’il a des jours sombres, Les laisse aux dieux, les jette aux vents, Enfin, comme un pâle convive, Quand la mort imprévue arrive, De sa couche il lui tend la main ; Et, riant de ce qu'il ignore, S’endort dans la nuit sans aurore, En rêvant un doux lendemain!
Odes et Ballades
PARIS Oh! Paris est la cité mère!
Paris est le lieu solennel Où le tourbillon éphémère Tourne sur un centre éternel!
Paris, l’eu sombre ou pure étoile, Morne Isis couverte d’un voile, Araignée à l’immense toile Où se prennent les nations !
Fontaine d’urnes obsédée, Mamelle sans cesse inondée Où pour se nourrir de l’Idée Viennent les générations !
Quand Paris se met à l’ouvrage Dans sa forge aux mille clameurs, A tout peuple heureux, brave ou sage, Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs.
Dans sa fournaise, pêle-mêle, 11 fond, transforme et renouvelle Cette science universelle Qu’il emprunte à tous les humains; Puis il rejette aux peuples blêmes Leurs sceptres et leurs diadèmes, Leurs préjugés et leurs systèmes, Tout tordus par ses fortes mains!
{ Paris, qui garde, sans y croire, Tes faisceaux et les encensoirs, Tous les matins dresse une gloire, Eteint un soleil tous les soirs; Avec l’idée, avec le glaive, Avec la chose, avec le rêve, 11 refait, rc'ioue et relève r/échelle de la terre aux cieux ; 1' rAre des Memphis et des Itomos.
11 bâtit, au siècle où nous sommes, Prie Babel pour tous les hommes, I n Panthéon pour tous les dieux!
\ illc qu’un orage enveloppe!
C’est elle, hélas! qui, nuit et jour, Réveille le géant Europe Avec sa cloche et son tambour!
Sans cesse, qu’il veille ou qu’il dorme, II entend la cité difforme Bourdonner sur sa tète énorme Comme un essaim dans la forêt.
Toujours Paris s’écrie et gronde.
A'ul ne sait, question profonde, Ce tpie perdrait le bruit du monde Ec jour où Paris se tairait!
Voix intérieures
LE POÈTE Pourquoi t’exiler, ô poète, Dans la foule où nous te voyons ?
Que.sont pour ton âme inquiète Des partis, chaos sans rayons ?
Dans leur atmosphère souillée Meurt ta poésie effeuillée ; Leur souffle égare ton encens, Ton cœur, clans leurs luttes serviles, Est comme ces gazons des villes Rongés par les pieds des passants.
Dans les brumeuses capitales N’enlends-tu pas avec ellroi, Comme deux puissances fatales, Se heurter h* peuple et le roi ?
De ces haines que tout réveille A quoi bon emplir ton o. cillc, O poète, ô maître, ô semeur ?
Tout entier au Dieu que tu nommes, Ne te môle pas à ces hommes Qui vivent dans une rumeur !
Va résonner, âme épurée, Dans le pacifique concert !
Va t’épanouir, fleur sacrée, Sous les larges deux du désert î O rêveur, cherche les retraites, Les abris, les grottes discrètes, Et l’oubli pour trouver l’amour, Et le silence, afin, d’entendre La voix d’en haut, sévère et tendre, lit l’ombre, afin de voir le jour!
Va dans les bois, va sur les plages !
Compose tes chants inspirés Avec la chanson des feuillages Et l'hymne des (lots azurés !
Dieu t’attend dans les solitudes ; Dieu n’est pas dans les multitudes :
L’homme est petit, ingrat et vain.
Dans les champs tout vjhre et soupire, Ea nature est la grande lyre, Le-poète esl l’archet divin !
Peuples, écoutez le poète !
Ecoulez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète, Eui seul a le front éclairé !
Des temps futurs perçant les ombres, Lui seul distingue en leurs lianes sombre Le germe qui n’est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme ; Dieu parle à voix basse,à son’âme, Comme aux forêts et comme aux (lots !
C’est lui qui, malgré les épines, L’envie et la d irision, Marché'courbé dans vos ruines, Ramassant la tradition.
De la tradition féconde Sort tout ce qui couvre le monde, Tout ce que le ciel peut bénir.
Toute idée, humaine ou divine, Qui prend le passé pour racine A pour feuillage l’avenir. I] rayonne ; il jette sa flamme Sur l’éternelle vérité!
Il la fait resplendir pour l'âme D’une merveilleuse clarté!
Il inonde de sa lumière Ville et désert, Louvre et chaumière, Et les plaines et les hauteurs; A tous d’en haut il la dévoile, Car la poésie est l’étoile Qui mène à Dieu rois et pasteurs.
Les Hayons et les Ombres \ R. Baschot, Éditeur.
G. de Malherbe, Imprimeur.