AU NOM DE LA PRESSE
MESSIEURS
En s’associant aux hommages exceptionnels que la nation rend aujourd’hui à l’un de ses plus illustres enfants, la presse française obéit à ses devoirs comme à ses sympathies. La Science et les Lettres furent de tout temps solidaires, et lorsque dans l'enceinte de ce palais de la nature, créé par le roi Louis XIIT et adopté par la Convention nationale, ainsi que M. Chevreul le rappelait avec un si fier à-propos dans une lettre patriotique, qui demeure l’un de ses titres de gloire, lorsque dans cette enceinte, dis-je, on prononce les noms de Fontenelle, de Buffon, de Lacépède, de Daubenton, de Jussieu, de Cuvier, de Geoffroy Saint-Hilaire, de Flourens et de Jean-Baptiste Dumas, on éveille des échos qui vont se répercuter sous les voûtes sonores de l’Académie Française.
La solidarité que j’évoque entre la Science et les Lettres s’affirma d’une façon singulière le jour où la presse périodique apparut en France. Cinq ans après que le Jardin des plantes médicinales, devenu par la suite du temps le Muséum d'Histoire naturelle, eut été fondé par les médecins Hérouard et Guy de la Brosse, la presse périodique fut créée par Théophraste Renaudot, c’est-à-dire par un troisième médecin, que dis-je, par un chi-
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miste, qui s’empressa d’adjoindre des alambics à ses bureaux d’abonnement.
La presse scientifique naquit donc à la même heure que la presse politique et littéraire, dont elle ne s’est jamais séparée et dont elle a partagé les destinées sans cesse grandissantes.
A chaque progrès du journalisme, nous avons à enregistrer un développement nouveau de la presse scientifique. En vulgarisant les découvertes innombrables du génie moderne, la presse les a fait pénétrer dans les masses, remplissant ainsi sa mission providentielle, qui est de faire la lumière, sur le passé comme sur le présent et l'avenir. De la lumière ! toujours plus de lumière, telle est la devise commune du savant et du journaliste.
M. Chevreul a travaillé plus longtemps et plus fractueusement qu'aucun autre à cette noble tâche qui consiste à élucider, dans le calme austère du laboratoire, les mystères de la Science, et, par un travail patient et sublime, à déchiffrer les merveilles de Dieu.
On peut dire que la lumière physique et intellectuelle fut la préoccupation dominante du vénérable et infatigable savant dont la statue se dresse aujourd'hui sous nos yeux reconnaissants et attendris. Ses immortelles recherches sur les couleurs, ses découvertes non moins fécondes sur la nature des corps gras ont engendré une foule d'industries et d’applications nouvelles, qui, en enrichissant le patrimoine national, ont renouvelé la condition de l'éclairage domestique, et par conséquent du bien-être de toutes les classes, non seulement en France, mais dans l’univers civilisé; inappréciable conquête, qui fait de M. Chevreul non seulement celui que J'appellerais par excellence l’ouvrier de la lumuère, mais aussi l’un des bienfaiteurs de l’humanité.
Lorsque la postérité lointaine, qui n’apercevra plus que les sommets de l’histoire, parcourra la chronologie étonnante des siècles écoulés, elle rapprochera notre dix-neuvième siècle, qu’elle appellera le siècle de la vapeur et de l'électricité, de cet étonnant quinzième siècle, son précurseur, le siècle de Christophe Colomb, qui découvrit la moitié du globe terrestre, et de Gutenberg qui ouvrit à l'humanité présente et future un monde bien autrement vaste que celui de Colomb.
Que ces temps si reculés en apparence sont proches en réalité, et qu'est-ce qu’un siècle dans la mesure de l’espace infini!
Il y a quatre cents ans que parut le premier livre imprimé en langue française, et de ces quatre siècles, il a été donné à M. Chevreul d’en vivre
un tout entier. De sorte qu’il suffirait de quatre existences comme la sienne pour rejoindre la courte chaîne qui mène de Christophe Colomb à Fulton, de Gutenberg à Ampère, Arago ou Oerstedt, d’Ambroise Paré à Cuvier, d'Olivier de Serres à Lavoisier, à Gay-Lussac, à Thenard, à Berthelot et à Chevreul! |
Le spectacle d’une telle vie est fécond en enseignements. Elle réfute la tristesse décourageante du poète :
Breve et irreparabile tempus omnibus est ævr.
Non, le temps n’est ni court ni irréparable pour l’homme de bien qui, comblé d’années, nous enseigne encore son secret, renfermé tout entier en ces trois mots : la modération, le travail et la vertu.
Je m'arrête, Messieurs; ma tâche sera remplie lorsque j'aurai salué, au nom de la presse, dans la personne du collaborateur assidu du Journal des Savants, le doyen des écrivains scientifiques de l’Europe, le doyen des journalistes français, à qui nous pouvons non seulement souhaiter, mais encore prédire de longs jours.
Discours be M. GErspacu,