NOTIONS PRÉLIMINAIRES
La méthode observationnelle et expérimentale qui, aidée du calcul, a conquis en Astronomie et en Physique les brillants résultats que l’on sait, est incapable de nous faire connaître le monde moléculaire, car la délicatesse de ces phénomènes rend les expériences incertaines quand elles sont possibles. Informatrice des faits, cette méthode est a fortiori incapable de déterminer ce qui doit être , c’est-à-dire le caractère normal des réactions vivantes.
Je suis parvenu à préciser ce que l'on doit entendre par le normal et à fonder sur les lois nécessaires de nos représentations une méthode qui offre aux hypothèses fondamentales des sciences toute la certitude dont elles sont susceptibles et nous permettra sans doute de pénétrer par des procédés déductifs dans Pinfiniment petit' moléculaire. J’ai choisi les excitations les mieux étudiées : lumières, couleurs, formes, sons. J’ai montré que les phénomènes connus sous le nom d 'illusions d'optique , consonance , dissonance , modes , harmonie sont des cas particuliers de fonctions subjectives, communes à toutes les réactions nerveuses : le contraste, le rythme , la mesure , et j’ai vu que ces fonctions permettent de formuler une loi d’organisation, un idéal pour les réactions vivantes. J’ai fait fabriquer des instruments comme le Rapporteur esthétique et le Cercle chromatique
qui permettent d’améliorer les formes et de créer des harmonies de couleurs. La théorie est d’ailleurs générale. Des haltères dynamogènes, des thermomètres et manomètres esthétiques vont prochainement, je l’espère, être appliqués à conjurer les imminents dangers dont nous menacent l’abus des excitants destructeurs et l’ignorance de nos besoins vrais. Ma méthode est essentiellement schématique, c’est-à-dire adaptée au caractère abstrait et simplificateur de nos représentations.
Ce qui importe le plus aux fonctions psychiques, c’est la continuité. Quand nous cessons de penser, il y a fatigue ; quand la cessation est violente, il y a douleur. Nous pouvons définir le plaisir : la continuité des fonctions psychiques; la peine : la discontinuité de ces fonctions. Mais nous ne pouvons nous représenter, donc étudier scientifiquement, que des mouvements : il nous faut préciser quelle relation existe entre les fonctions psychiques et les mouvements.
L’observation et le raisonnement montrent que les fonctions psychiques peuvent être considérées comme des mouvements qui ont été ou qui seront, comme des mouvements virtuels.
Il n’y a pas de sensation sans arrêt de mouvement, par conséquent sans mouvement virtuel en sens inverse. Si on fixe un objet sans déplacer l’axe visuel, et sans fermer les paupières, la vision devient indistincte. Réciproquement, un mouvement modéré de l’objet lumineux rend la vision plus facile. Si on palpe un objet sans déplacer le doigt, toute notion de contact disparaît au bout de quelques secondes. Vier-
ordt a démontré que la sensibilité tactile augmente de la racine du membre à sa périphérie, qu’elle dépend de la grandeur des mouvements et qu’elle est, pour chaque segment d’un membre, proportionnelle à la distance des points de la peau à l’axe de rotation du membre. Il n’y a pas de sensation auditive sans variation de tension musculaire de la membrane tympanique. Si on emmanche un diapason la3 à l’extrémité dun tube de caoutchouc fixé hermétiquement à l’oreille droite par l’autre bout, et si on adapte hermétiquement à l’oreille gauche un tube en caoutchouc transmettant les pressions d’une poire à insufflation de Politzer, toute pression douce effectuée sur la poire à gauche produit une légère atténuation du son perçu à droite : l’auscultation permet de constater l’atténuation du son ; il y a donc, en même temps que des déplacements passifs, production de mouvements actifs, synergiques, d’accomodation dans les deux oreilles. L’odorat ne peut s’exercer qu’avec des mouvements respiratoires ; le goût qu’avec des mouvements de la langue.
De même, il n’y a pas d’idée sans mouvements virtuels, puis réels. Sont confirmées par l’observation journalière, les données des appareils, comme les pléthismographes et la balance de Mosso, qui enregistrent des modifications dans les phénomènes vasculaires en corrélation avec la plus légère émotion. Il y a trente-quatre ans, M. Chevreul faisait justice des pendules dits explorateurs et des baguettes dites divinatoires, en prouvant que les mouvements observés, si l’on tient un anneau suspendu par une ficelle, sont le produit de mouvements musculaires inconscients, dont le sens est déterminé par l’idée. On a. confirmé l’exactitude de ces
observations. Récemment, M. A. Charpentier attirait l’attention sur une illusion d’optique non moins instructive. Lorsqu’on regarde pendant quelque temps dans une complète obscurité un objet immobile, de petit diamètre et faiblement éclairé, cet objet paraît se mouvoir. La vitesse angulaire du déplacement apparent est en moyenne de 2° à 3° par seconde; la direction du déplacement est variable ; le plus souvent, pour l’auteur, l’objet paraît filer suivant une ligne courbe allant de bas en haut, et de dedans en dehors : ce sont les directions normales ; l’étendue totale du déplacement peut atteindre et dépasser 30°, c’est-à-dire un douzième de la circonférence ; ces points sont à noter. Il suffit de songer à voir un autre objet ou à exécuter un acte dans une certaine direction pour provoquer le déplacement apparent de l’objet dans ce sens. L’observateur peut faire volontairement subir à son regard de petits déplacements en divers sens autour de l’objet considéré, sans cesser de percevoir le mouvement continu de celui-ci dans la direction primitive, et même l’illusion persiste dans la vision indirecte pour tous les points de fixation du regard. On peut provoquer l’illusion avec une direction déterminée en agissant sur l’œil fermé qui ne sert pas à l’expérience. Ce n’est pas l’œil qui accomplit lui-même le mouvement, puisque l’œil regardant vers le haut, l’objet devrait paraître filer vers le bas et réciproquement. Supposons, au contraire, simultanément à l’idée d’un second objet, par exemple, une porte qui se ferme, la prise de possession virtuelle de cet objet par nos appareils de préhension, l’idée changeant d’objet, les appareils changeront de place et le premier objet se déplacera dans ce sens.
Je pourrais citer un grand nombre de faits qui marquent, simultanément à la perception, la réalisation virtuelle de l’objet par notre mécanique naturelle ; mais je crois inutile d’insister sur ce point de vue très familier à la psychologie contemporaine, si évident par soi et sans lequel il serait d’ailleurs impossible de rien comprendre aux suggestions de l’idée par l’attitude et de l’attitude par l’idée.
En résumé, on peut considérer la sensation et l’idée comme des exercices virtuels de notre mécanique naturelle: la sensation correspond à un mouvement réel qui aboutit à un mouvement virtuel ; l’idée, à un mouvement virtuel qui aboutit à un mouvement réel, mais plus ou moins vite et sous une forme différente, suivant les sujets.
Le problème esthétique se pose sous une forme nouvelle et, cette fois, scientifique: « Quels sont les mouvements que l’être vivant peut décrire continûment ? Quels sont les mouvements qu’il ne peut décrire que discontinûment ? » On voit que ce problème ne dépend pas de la Mécanique générale, mais d’une autre mécanique que l’on pourrait désigner sous le nom de Mécanique de situation , dont l’objet a été précisé par Poinsot dans ce passage d’un mémoire célèbre : « La mécanique elle-même nous présenterait deux espèces de mécanique : et d’abord celle qui calcule la quantité des mouvements, les forces, les vitesses ; ensuite celle qui n’a en vue que la disposition des corps, leur jeu réciproque, la manière dont ils croisent leurs routes, et cela sans avoir égard ni à la direction de ces lignes, ni au temps que les corps mettent à les décrire, ni aux forces qui sont nécessaires pour les mouvoir. »
D’autre part, ce problème de la continuité et de la discon-
iinuité des mouvements physiologiques n’est pas différent du problème de la dynamogénie et de l’inhibition qu’ont posé les travaux modernes, et surtout les belles recherches de M. Brown-Séquard. D’après la définition de cet éminent physiologiste : sont dynamogènes les irritations nerveuses qui, plus ou moins instantanément, pour une durée plus ou moins longue, dans des parties nerveuses ou contractiles plus ou moins distantes du lieu de l’irritation, exagèrent plus ou moins une fonction : sont inhibitoires les irritations nerveuses qui, dans les mêmes conditions, font plus ou moins disparaître une fonction. Les effets d’inhibition sont encore connus sous le nom de phénomènes d'arrêt. La notion de discontinuité et la notion d’arrêt sont identiques : la notion de continuité est liée à la notion d’accélération des fonctions, un mouvement accéléré pouvant être considéré comme un mouvement dont la continuité est augmentée à chaque instant. Chacun sait qu’à toute sensation agréable correspond un accroissement dans la force disponible, à toute sensation désagréable une diminution : ces faits, M. Féré les a précisés, en enregistrant sur des hystériques et des sujets normaux les variations de la force au dynamomètre suivant la nature de la sensation. Ainsi, un Dr G. dont la force à la main droite varie de 50 à 55 kilogr., dès qu’on approche vivement de ses narines un flacon de musc pur, déclare cette odeur extrêmement désagréable, et voit sa force baisser à 45 kilogr. Si on place le flacon à distance, il déclare l’odeur très agréable, et donne 65 au dynamomètre. Chez une hystérique, l’approche du flacon de musc détermine une sen« sation très agréable qui se traduit par 46 au lieu de 23.
On peut donc considérer comme d’une portée absolument
générale, aussi bien esthétique que physiologique, les problèmes suivants : « Quels sont les mouvements que l'être vivant peut décrire continûment? Quelles sont les formes que ces conditions imposent à la perception ? »