‹ CérébrauxChapitre 1 sur 17 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

« TotiS sont aveugles et il n'y a personne pour les conduire. »

KOOT-HOOMI

11 était une fois sur une route quatre voyageurs. Allègrement, dans leurs souliers neufs, ils avançaient dun pas rythmé. A travers le damier des blés et des avoines

— chaque case possède quelques hommes

— la route, claire et sonore, filait toute droite, pointue au bout, et les quatre savaient qu'elle menait au bonheur.

Ils marchèrent. Quand le soleil fut à mi-hauteur, les champs de bonne terre

grasse s'espacèrent, les appels, au loin, des paysans sédentaires, les rencontres, sur le chemin, d'hommes et de lourdes charrettes, se firent plus rares. C'était comme une route moins réelle et moins sûre qui commençait. Ils poursuivirent.

Déjà sur l'horizon, la grande ville de plaisir s'apercevait avec sa vieille enceinte de toile peinte en rose et sa banlieue toute creusée de cimetières. Au lointain, un cortège se distinguait et c'étaient les tombereaux qui, chaque jour, allaient jeter à la fosse commune les cadavres de la nuit. Les voyageurs, ayant marché, dépassèrent un bourg isolé qu'à sa puanteur, ils connurent pour le quartier des hôpitaux.

Et lorsqu'ils furent arrivés., l'un d'eux cria : « Voici la ville de Beauté » et s'y rua, chantant toujours : « Voici la ville de Bonheur. »

Mais les autres se détournèrent et sui-

virent leur chemin. Bientôt ce fut dans leurs yeux la clarté de hautes tours métalliques ; comme ils approchaient, un grand froid leur pinça la peau. « Dans cette ville, dit l'un des trois, chacun doit vivre pauvrement parce que les privations s'y nomment économie ou richesse et parce que les ventres qui sont gonflés de beaucoup d'or, ne savent plus boire les chairs nourrissantes. » Mais un autre répliqua : « Ici est le bonheur. »

Et lorsqu'ils furent arrivés aux portes closes de la ville d'argent, celui-ci s'arrêta et frappa.

Les deux qui restaient cheminèrent longtemps en devisant des choses de l'âme et de l'esprit. Peu à peu, devant eux, la route s'escarpait. Ils parlèrent de ceux qu'ils laissaient dans les cités basses et s'entretinrent avec plaisir de leurs orgueils. — Le chemin s'allongeait entre des rochers

effilés, s'amincissait au bord de gouiïres obscurs. — Ils méprisèrent leurs anciens compagnons ; Tun deux pourtant songea à tourner et à ne vivre qu'en rêve dans la troisième ville, tandis que son corps redescendrait vers le plaisir. Cette troisième station est la vraie cité d'Amour et de Beauté, que certains disent être le lieu de l'Art parfait et que d'autres ont haineusement appelée la ville des Bonheurs - quimentent. Quelques-uns des hommes qui y parviennent y portent avec eux, sans le savoir, les erreurs de la plaine qu'ils ont traversée.

Au soir, les deux voyageurs arrivèrent.

Devant eux s'ouvrait la cité avec toutes ses magnificences extérieures et, plus loin, c'était la montagne qui reprenait, abrupte, terrible. Alors, un des marcheurs s'arrêta et dit : « Nous voici rendus. Il n'y a plus rien sur le chemin. » Mais le qua-

trième cria : « Je serai plus fort que vous tous. Je marcherai par ma volonté jusqu'à la ville d'esprit et de pureté. Et de là je crierai encore par sept fois à travers la plaine : Ah ! mes frères, mes frères, priez pour votre âme. Il y a quelque part une plaine de boue grise ». Comme son compa gnon ne comprenait pas, il lui dit adieu et le laissa entrer dans le lieu des Formessans-pcnsée.

Puis, s'étant reposé, il partit et marcha. Et celui-là mourut en route.

Page 1