‹ CérébrauxChapitre 2 sur 17 · I ILS VONT PAR- LER DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

I ILS VONT PAR- LER DE L'AMOUR

«IQuel sauvage ! >>

(les passants)

(Dans le cabinet de travail brun etviolet, à Vheure de la lampe. Un très lointain roulement de voitures. Tous deux sont assis et réfléchissent.

Puis entre deux silences, par à-coups, au hasard des associations d'idées, ils parlent. Ils parlent ainsi, en touche-k-tout des choses de leur collection. Ils mettent leurs pensers en formule).

— Des canevas de nouvelles? Mais tu n'as qu'à choisir... Depuis les plus fines sensations, amusantes à décrire...

— Du temps perdu à des choses intérieures. Il n'est pas besoin d'intelligence pour enluminer des sensations.

— Au moins de sincérité, d'observation.

Il faut pouvoir enregistrer, savoir regarder...

— Nous sommes d'accord.

— Certains pourtant ont daigné, et leur maîtrise a été reconnue par le suffrage universel...

— Ils ont raffiné la sensation parce qu'ils étaient incapables d'en sortir.

(Vautre sait qu'il n'y a joas à insister. Saint Saturne a jugé, il n'ajoutera pas un mot).

— Soit... Passons. Tu peux donc aller chercher jusqu'aux plus profondes images de la douleur, de la douleur humaine.

— Images, encore. A part ça, oui...

oui. Exemple.

— Les peines de l'amour.

— Ou les erreurs de l'instinct sexuel, luxure et désillusions. Tristesses, en effet... Mais pourquoi pas les désillusions

de l'envie et, après, les rhumatismes du goinfre ou quelque autre des sept tristesses humaines ?

— C'est tout ce que tu trouves à dire sur l'amour ?

— Si là est l'amour, oui. J'ai vu un jour la lettre d'un sous-officier à une fille de brasserie. C'était aussi pur . que du Pétrarque adressé à une Laure de Noves. L'amour d'une pierreuse vaut celui d'une princesse, souvent plus. Il y a chez les hommes égalité sentimentale,

— Des hommes différents en leurs modes deviennent pareils parce qu'ils parlent, en phrases identiques, à une femme qu'ils voient toujours de même, ils l'appellent Madame l'Idéal. Ce sont des idéalistes...

— Tu vois, égalité sentimentale.

— D'où tu conclus ?

— Que nous ne valons que par le cerveau.

— D'accord. Peut-être même que nous ne nous distinguons que par notre cerveau et l'opinion que nous en avons... Mais tu as une nouvelle à faire et seules les choses de l'amour...

— J'écoute...

— Enfin, tu supposerais..., tiens, au hasard : une femme, mariée de force.

— Ah !

— Elle rencontre l'homme qu'elle peut aimer, le complémentaire des nuits d'insomnie...

— Si elle s'était défendu d'y penser le jour, elle n'en serait pas obsédée la nuit.

— Bref, elle reconnaît le bonheur. Elle ne voit rien qui le vaille.

— Elle est femme. Et en quoi éclôt la première seconde de pensée qu'elle a

appliquée sur le monsieur ? En lutte, au nom de quelque chose, contre l'obsession créée et grandissante ?

— Non, elle veut faire ce qu'elle nomme vivre. Elle suit l'aimé.

— Adultère.

— Adultère, oui, mais elle soufïrait...

— Et puis ?... et souffrait... il faudrait savoir encore jusqu'à quel degré. S'ennuyait, plutôt. Il y a une nuance. Et s'ennuyait parce que ni pensée, ni fonction normale ne pouvait la distraire.

— Toutes tes raisons ne valent pas contre le grand mobile: elle aimait,

— Pour cette raison qu'elle s'ennuyait.

L'amour ne prend de place qu'où il en reste à prendre. C'est quelque chose qui ne pousse que dans le vide, dans l'ennui.

— Ronce des terrains vagues...

— Si les images t'amusent. Après ?

— Avec l'amant elle souffre encore.

— Châtiment. Elle avait accepté un devoir, elle devait le porter jusqu'au bout et mériter. Pas de vie sans douleur ; tristesse pour tristesse autant choisir la plus noble.

— Que veux-tu, une femme qui n'aime pas son mari...

— Pourquoi l'a-t-elle épousé ?

— J'ai dit qu'on l'avait forcée.

— Tu crois ? Sachant ce à quoi elle était forcée ?

— Elle ne prévoyait pas ; elle ne savait pas le tort du mariage sans raison, sans motif d'union.

— Elle devait prévoir. Si on pouvait considérer l'ignorance comme une faute, tous nos malheurs seraient des châtiments mérités.

[L'autre réfléchit).

— ...Mantegna a peint l'ignorance parmi les vices.

— Et le Bouddah en fait le secret de la misère humaine. Saint-Thomas parle de même... Par le malheur on est châtié et averti.

— ...Revenons. Partager son corps entre le mari qui l'entretient et l'amant qui le réjouit est mal. Bien. Mais si la femme ne trompe pas, qu'elle quitte?

— De l'habitude de ne pas appeler les choses par leur nom. De dire amourpropre pour vanité et lorette, voire dictériade, pour prostituée.

Si la femme ne trompe pas, elle reste adultère ; et le mari, non trompé, reste cocu... Mettons abandonné. Il ne peut pas le mériter s'il s'appelle le devoir.

— Cherchons autre chose... Et la jeune fille qui, séduite, elle n'avait qu'à ne

pas ? Mettons violée ou surprise....

— Passons. J'ai connu aussi une jeune fille qui avait suivi un homme pour avoir de plus belles robes que ses cousines. On les a mariés. Je l'ai connue dans une brasserie.

— Celle-là avait la vocation. Mais la mienne, dupée par l'élu, chassée par ses parents, sans argent, forcée à la prostitution pournourrirrenfant...Lieu commun soit, mais réalité.

— C'est perdre une âme pour sauver un corps. Forcée à la prostitution ? Non. Et pourtant, il n'y a là que logique, triste logique. Elle devait aboutir où sa faute montre qu'il y avait en elle d'aboutir. J'explique sa conduite, je peux la plaindre si je suis sûr de l'excellence de sa souffrance et alors l'absoudre, car elle aura été châtiée pour ses moyens de charité.

Mais je doute, car n'est pas prostituée qui veut.

— Oui, c'est un joli gouffre de néant.la petite courtisane sacrée. Mais, sans oser approuver, j'excuse, parce que je comprends, en homme. Toi, tu te contentes d'expliquer les causes, en spectateur. Tu peux être juste, tu n'es pas piteux.

— Tu l'excuses, oui, avec un peu de mépris : elle ne gène personne, qu'elle. Chacun pour son plaisir. Elle a pris sa part. Quand tu prendras la tienne, elle t'approuvera car c'est ton affaire. Tant pis pour toi. Excusons-nous les uns les autres.

Excusons-nous les uns les autres ; c'est la nouvelle formule humaine. « Châtiezvous les uns les autres,., 11 n'y a pas de malheurs, il n'y a que des châtiments... Dieu sait quand mérités » dit la loi du

sort, celle qu'on craignait. Nou.s avons répondu : « Excusons-nous les uns les autres », et nous avons continué, sans le savoir, à nous châtier. Nous excuser...

au lieu de nous soutenir fraternellement dans la voie, dans le bien. Nous excuser... et puis travailler à l'embellissement du mal, à masquer le mal, de beauté, d'idéal. Tu blaguais tout à l'heure les idéalisateurs qui se disent idéalistes. C'est la génération naturelle de tes excuseurs...

Ah ! toutes ces idéalisations physiologiques, qui déprécient le nom sous lequel elles se cachent, et les sept dieux du bonheur japonais. Comme ce qui reste est clair. De quelle vie on se prive : Agenouillement, compréhension, silence, solitude ; pureté immatérielle et paisible. Belle vie... en harmonie, conforme.

— Et difficile à atteindre, mon ami, même avec la foi.

— ...Toujours à remâcher lestristesses de Tamour, quand on peut voir plus haut.

{Il est tout-à-fait parti à rêver.) D'ailleurs, il fautécrire le moins possible sur l'amour. Cela perméabilise et peut faire tomber inquiet d'une catin jolie,

— En cas d'alerte, il y a des remèdes.

— Oui. S'affirmer l'impossibilité de la chose. Le vieux moyen, se répéter ses formules, traiter par l'allopathie. Le soir, dans sa chambre imprégnée des idées habituelles, lire Vlmitation ou ce qui peut développer l'égoïsme littéraire, Barrés, ou l'orgueil moralisateur, Péladan ; et, le nez devant d'autres livres, s'envoler plus haut que toute femme.

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