ET, DE NOUVEAU, D'EUX
— Les cérébraux... Les IIP sphère, Nous... De nous on dit encore : Froideur d'inquisiteurs et de nihilistes.
— De chevaliers de la Sainte-Vehme ?
Au besoin ; mais je ne pense pas qu'on ait le droit et le devoir d'intervenir dans la virtualité de la chose encore vivante. Surtout si Ton tend vers l'omnicompréhension des utilités. D'ailleurs, à quoi bon : la justice fait ses affaires automatiquement. Et il faut bien aimer les hommes pour se sacrer inquisiteur et
prendre la responsabilité de les sauver par le feu.
— Taciturnes^ dit-on...
— Nous ne savons parler que de nos idées et nous n'aimons pas les faire parader toutes nues, devant n'importe qui.
— Et ma.nia.ques ?
— Dans nos habitudes ? Ce serait parce que, nous étant occupés d'un objet une fois pour toutes, nous avons mieux à penser. Des manies ? Parfois ; par exemple celle de nous représenter vieilles ou mortes, les jeunes femmes qui passent en souriant.
— De les voir dans le temps... gauches, aussi.
— Quand nous ne sommes pas dans notre sphère. Nos ailes de hibou noua empêchent de valser. Gauches; et timides, aussi... Cette timidité qui est la forme de notre mépris.
— Misanthropes ?
— Nous pouvons nous sentir en plus grande fraternité avec les bêtes, les forêts et les chefs-d'oeuvres, simplement ; et aimer les hommes comme sujets d'étude.
— Oui, je sais : « amusants à regarder se débattre dans les ténèbres intuitives du sentiment ».
— S'ils nous aimaient...
— Et haineux ?
— La Haine passive...
— La haine du beau ; la haine des femmes, parce que jamais elles ne nous ont aimés.
— Jadis peut-être nous nous sommes trouvés très seuls et il y avait de la haine dans nos pleurs de rage. Plus aujourd'hui... De la haine contre les femmes ? Oh ! non, ce serait de la rancune. Mais elles, doivent nous hair, car tous ceux qui nous attaquent sont les valets des
femmes, et nous combattent au nom de leurs maitresses.
— Envieux, jaloux...
— Nous avons pu l'être aussi ; et pas toujours par humilité.
— Sans confiance?...
— Avec bien des gens nous avons été confiants et nous nous sommes crus en communion momentanée... Mais dès que nous voulions être pleinement sincères et dire le plus profond, le meilleur de nous, ils arrondissaient leurs yeux et ne comprenaient plus.
— Pessimistes.
— Le temps n'est pas aux Raphaëls... Et la douleur seule nous fait communiquer, communier, avec la vérité intime des âmes et des choses. Peut-être même n'avons-nous pas encore assez le sens de la douleur.
— Sceptiques ?
— A quoi l'opposes-lu ?
— A simple, tendre, ingénu...
— Deux stades d'une même chose, ou deux faces de la même médaille. On est candide si on tombe sur le côté pile, et sceptique si on tombe sur l'effigie.
— Egoïstes ?
— Là conduit l'excès de notre tempérament, à la longue ; c'est vrai. Mais on veut faire en nous le procès de l'individualisme.
— Les bons normaliens, aussitôt sortis de la boutique paternelle, disent : bourgeoisisme.
Or, l'individualisme n'est qu'un point de départ, mais, pour beaucoup, il est le point de départ indispensable. Et il reste comme mise en place, comme contrepoids de tous nos grands élans vers nos chers frères. C'est la seule base solide.
— La vanité de croire travailler pour soi...
— Et celle de croire travailler pour tous. On en fait souvent plus pour les autres en faisant sa tâche, à soi, qu'en prononçant des discours altruistes.
Individualistes, certes, et indépendants, car nous haïssons toute emprise sur notre personne et notre liberté.
— Pourquoi sommes-nous ainsi ?
— C'est peut-être que nous avons commis le péché de science. Le châtiment, encore, de notre pieuse Babel...
— Sommes-nous plus intelligents que les autres ?
— Certes, car il faut que nous retrouvions par l'intelligence tout ce qu'ils peuvent sentir naturellement. Plus intelligents, oui; car nous savons encore nous étonner. Et pourtant, si loin que nous puissions, un jour, aller, nous trouverons
devant nous le mur dressé devant chacun, le terrible : « Je ne vois pas plus loin... >
— Que deviendrions-nous?
— La vie se chargera bien de notre perte si nous refusons longtemps de nous servir de ses moyens d'action, d'enfermer en nous notre vie intérieure.
— Que ne ferions-nous pas pour tenir le libérateur, celui qui nous permettra de nous promener dans l'état social comme une fourmi dans un domaine divisé en lopins !
— L'argent...
— Peut-être est-ce lui qui nous fait rêver au temps où l'on n'avait qu'à chasser la nourriture de la famille.
— Ne formule aucun désir, il se réaliserait. Si tu voulais te sauver par ce moyen, des germes seraient déposés en toi , autour de toi, qui germeraient en châtiment.
— Oui...
— En attendant il faudra cacher notre orgueil d'enfants prophètes et plier. Enduire nos angles de cirepourles conserver intacts...
— Mettre des housses... ou sinon la vie nous usera et nous fera évoluer de Hello à Rémy de Gourmont.
— Oh ! non, pas nous !
— Ne te révolte pas, cela pourrait-être bon et nous éviter le dessèchement; nous retomberions vite sur notre route, plus loin. Meilleurs, peut-être, et semblables à nous-mêmes.
— Ainsi les vices blessés s'épurentpeu à peu.
— Te rappelles-tu ma vanité ? Elle m'avait d'abord montré que « les autres » ne pouvaient pas comprendre le monde dont j'étais le centre, et je les avais méprisés et hais — Plus tard, j'ai reconnu que les sentiments nous étaient communs,
et, à les voir exprimés par des inintelligents, j'ai eu honte de mes sentiments.
Aujourd'hui j'ai reconnu que, devant tout homme, il faut intelligere, chercher des raisons d'amour... ou des raisons pour ne pas haïr; j'ai reconnu que chacun des hommes, était un monde incommunicable, incomplet et souffrant; qu'au fond de chacun, sans qu'il ait jamais su le discerner et le séparer, était un fragment de vérité étranger au mien. Et au lieu de les fuir, je les ai recherchés pour leur demander leur vérité et en nourrir la mienne.
— Pour moi, les idées qu'ils expriment ne me servent plus qu'à fixer leur tempérament, à les connaître. Les différences de nos pensées ne montrent qu'un degré différent d'éducation et d'intelligence.
— Frères sur la même route...
— Non, sur des routes sans jonction qui ne vont pas du même côté. Orois-tu
vraiment qu'ils puiseent, « les autres », nous apporter autre chose que des vérifications ?
— Oui, je le crois ; ils peuvent suggérer des applications nouvelles de nos idées générales. Je le crois, aussi fortement que tout ce que l'on croU... jusqu'à retour de l'opinion contraire...
(Et les voilà, repartis à parler idées et choses générales.)
— Manvantara. Cycles. Action et réaction. Principe d'élan, principe rétrograde.
— Les croyances changent, les idées viennent, passent etreviennent. Comment se fait-il que les cérébraux aient des pensées absolues ?
— Tu sais que toute idée devrait être accompagnée de sa palinodie ; jusqu'à amortissement et stabilité.
— Prends garde aux idées moyennes.
— Tu comprends mal. Ayant fait entrer
tous les éléments de contradiction et d'aflîrmation, formuler ; voilà la méthode de vérité. Voilà ce qui permet à quelques cérébraux d'avoir des idées absolues.
— Oui... oui...