UNE LETTRE
Il était à son bureau, accoudé. Devant lui, un pupitre ancien portant un petit livre jauni ; sur la table, une lampe très douce qui éclairait les rayons surchargés de livres.
— Comment te sens-tu, aujourd'hui ?
Automnal ?
— Non, bien. Normal.
— Et... qu'est-ce que tu lis ?
— Du Paracelse. C'est plus près de nous que Hugo...
— Oui... Lis un peu à haute voix.
— Si tu veux. Ecoute : Beatus qui non sedet in cathedra pestilentise et impietatis, et qui non ambulat in concilio pravorum quoniamvisitabuntur et brevi, ira Dei est super eos.
— Ira Dei est super eos.
— Et ceci : Trsididit enim Deus quosdam ; excœcavit oculos eorum et induravit cor eorum, ne videant oculis et ne intelligant corde, et convertantur et sanentur...
Ecoute cette phrase : Peribitis itaque consilio et stultitia vestra.
Il reprit :
— Voilà ce qu'il faut leur dire. Prenez conscience ! Regardez-vous ! Sinon, vous périrez par votre volonté, par votre sottise. Ah ! faire entendre la parole qui réveille de l'habitude. La belle vie qu'il y a là, forte et pure, en accord avec les théories. Ne plus rien connaître que la guerre sainte, prendre ma place de combattant...
— d'obscur combattant ! Tu as ton âme de nabi aujourd'hui. Hiérouschalaim ! Hiérouschalaim ! Laisse donc Jérusalem
pourrir en paix.
— Dilettante !
— Tu sais bien que le dilettantisme est devenu la fin naturelle de la fureur prophétique. Tiens ! tu es mùr pour inspirer une chanson de café-concert. Te voilà à parler latin, tu négliges Téducation du peuple.
Peut-être aurait-il pu répondre quelque chose ; mais, immobile, les yeux vers les cercles concentriques que la lampe modelait au plafond, il répétait à mi-voix : Peribitis itaque consilio et stultitià vestra...
Sur les rayons, les livres sommeillaient, fraternellement appuyés les uns contre les autres ; lui se taisait, Jérémie entre deux lamentations. Il y eut un silence. Mon regard allait à ses joues pales et à ses mains fines, veinées de lilas ; puis, au petit livre illustré de scènes étranges.
Alors, je vis, cachée à moitié sous le pupitre ancien, une feuille de papier toute salie de crayon.
Moi :
— A quoi penses-tu ?
— A l'agneau septicorne.
— Poseur ! Tu n'as rien fait depuis l'autre jour ?
— Rien.
— Et ça ?
— Oh ! une lettre. Tu veux absolument voir? Au fait... prends.
— Une lettre, pour qui ?
— Pour moi. J'ai écrit ça cette nuit.
Et, devant lui qui semblait ne rien
entendre, à voix basse, je commençai à lire :
Lettre à moi-même, un soir de pluie.
Très cher Méconnu, « Jusqu'au lointain, sur la ville embrumée, la pluie duveteuse descend en longs
fils étirés. Moi, le nez aplati contre les Vitres embuées, je regarde ; j'écoute les jalousies goutter régulièrement sur le rebord de zinc du toit, et je rumine. Je rumine les raisons de ne pas agir... »
« Mais les raisons d'agir ? Ah !... Il pleut, à gouttes monotones, sur la gouttière de zinc.
« Ecrire ? Pour ? Pour vivre — la triste chose. Pour enseigner ? Et la force ?
Prophétiser, oui, c'est le beau, mais qui ? Les paisibles, les affairés ; ceux qui m'attendent... Montrez pourvoir. Heureux ceux qui croient à leur mission, heureux ceux qui peuvent, consciemment, en prendre une! Moi, un artiste ? Je ne suis qu'un sensible et ça ne prouve pas que je puisse exprimer. Ecrire ; Parce qu'on ne peut pas faire autrement, le calicot qui ne veut pas renoncer à son Art...
Reste la vanité. La vanité de se comparer
à sa concierge, la vanité d'avoir son nom sur la couverture — comme c'est maigre, comme ça s'use. La vanité d'être l'homme à la cervelle d'or. C'est cher, et quand la cervelle est en plomb... Non, je ne suis pas de ceux qui croient que c'est arrivé. Je sais que ce n'est pas arrivé, que rien de cela, n'est arrivé, ni mon talent, nimon pouvoir, ni mon utilité...
« Mais, pour Elle, pour que toutes choses soient en place quand elle paraîtra. Elle, celle qui doit venir et ne passera pas, Elle, la femme pas trop femme (faudra-t-il donc en baptiser une : Elle ?) Foyer, douceur, tisane ! Pour elle je réaliserai... Et puis, et puis... Bah ! si elle doit m'aimer, elle comprendra tout ce que j'aurais pu faire, si j' avais voulu : elle assoupira les pensées inexprimées... « Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête...)) Pauvre femme! Quand elle
viendra, je me connais, je la laissera aller par raison, par lâcheté, par flemme.
Qu'est-ce que j'en ferais ?
« Autre chose? Voyager. Vivre parmi les vieilles choses aimées! A l'infini, baignant les choses, le ciel vide sur la mer plate! (Tiens, deux vers, qui ne riment pas, naturellement). Voyager. Voici mon dictionnaire, mon atlas; au besoin je pourrais acheter l'indicateur; est-ce assez? Et puis, et puis... D'hôtel en hôtel, se déplacer sur une terre couverte de musées, ne plus rien voir bientôt, rien que des couleurs sur des formes... et se retrouver partout...
« Il pleut... Et me voilà. Sans enthousiasme romantique et saugrenu, oh! non?
je meurs de finesse et de bon goût. Je ressemble à ces Méduses sans yeux pour voir dans l'air, flasques, inertes, charriées, avec de jolies reflets pâles. Elles roulent...
Des siphonophores? Exactement. Je ressemble encore à un coucher de soleil dans les bois d'octobre : l'air en demi-teintes, mauve et saumon ; les feuilles rousses friables comme du « plaisir, Mesdames»; dans leur papier à cigarettes, les bouleaux qui pèlent ; les branches embrumées et tristes... C'est joli, paisible et désolé... Comme je suis fier de m'en rendre compte. Il n'y a pas de quoi. Je me regarde : réfléchissant du matin à la nuit sans pouvoir dire à quelle idée; menant par les paysages inconscients la même indifférence torpide ; au fond, ne pensant à rien sans même m'apercevoir que je ne pense à rien.
«Mais je m'enlise, je m'abêtis ! Je m'enlise? Tiens, oui! Comme je suis bien de mon temps.
« A gifler...
a Fini levoyage, l'ambition, l'espoir. Le
suicide, le suicide logique, non... Pourtant, lorsque le sang fait le cerveau lourd comme une éponge pleine et bat la mesure dans les yeux gonflés, tant et tant que d'une balle on voudrait lui donner issue... Pourtant, manger des pétales de fleurs, des roses, de la digitale, de la belladone, des couronnes de marguerites et des violettes avec leur petit ventre plus dur sous la dent, comme ce doit être bon. On a quelquefois envie d'essayer. Non... on risque trop. Alors quoi? Je ne sais pas... Il pleut.
«Quoi? ce soir remonter ma montre et me coucher; demain matin mettre une lettre à la poste ; l'après-midi, travailler (travailler ?) avec un petit dessein précis — «écrire? pour vivre! la vilaine, la piètre chose »; — après-demain, aller voir un homme à mitre, un homme à or, puis... Mais c'est vrai, il reste cela : Vivre!
« Vivre... Et si, comme œuvre, on ne peut faire qu'une âme, la sienne, si on peut en éveiller quelques autres, sans écrire, on aura déjà mérité... »
Le crayon s'était arrêté là. En marge, au crayon bleu, cette phrase ajoutée après coup, et que j'eus du mal à déchiffrer : « La vie comme une plaine morne, infranchissable si l'on n'y voit les poteaux télégraphiques et les bornes kilométriques de tel jour, telle heure. Y repenser ».
Sans parler, avec une interrogittion d'yeux, je reposai la feuille sur le bureau à côté du livre de prophéties. Pauvre nabi !
Alors, il eut un regard navré qu'il voila vite du sourire moderne, et il dit :
— Que penses-tu de la dernière phrase?
Hein! Cette comparaison entre les bornes de la route et les moments de la vie qui, empêchent de voir l'immensité...
Mais comme je me taisais toujours, il rougit et avoua :
— Le plus drôle, vois-tu, c'est que j'ai failli le penser.