SUR LE MEME AIR
A Paul Jacob
Un cendrier entre eux deux, ils avaient lu du Laforgue. Maintenant, seuls dans leur petite maison perdue, ils écoutaient les bruits nocturnes de la forêt et fixaient vaguement le chat noir endormi sur une chaise.
Alors lui, d'une voix pleine de bonne volonté voulut lire Ses Œuvres, quelques fragments mal achevés des grandes choses qu'il rêvait de réaliser, plus tard...
Il récitait :
Ils souffrent bonnement, sans pose,
Ceux qui pour tout génie ont eu leur désespoir...
Et encore :
Restez le camarade indulgent et hautain ;
Garde;: tout votre amour pour ceux qui seront vôtres...
Puis, implorait :
0 les bonnes petites Eves,
Vous qui si bien avez tari la sève De notre œuvre qui s'affirmait, Délivrez-nous de tous les rêves Que nous n'exprimerons jamais...
Ou bien il expliquait rame des poètes :
Ces enfants vaniteux qui ne sont que souffrances...
Mais les phrases, nues dans leur robe prosodique et sèches comme de vieilles filles sans amour, semblaient honteuses de leur maigreur austère et les paroles sonnaient faux dans l'atmosphère.
Tous deux sentirent les tentatives trop hardies pour la force de ses épaules et lui se vit un air ridicule de petit Atlas aplati sous une trop grosse boule.
Sans parler, il considérait ses vers, cris étouffés de célibataire-né, et ses idées, les
belles idées comme personne en son temps ne pensait à en avoir ! Et il découvrait l'invincible gaucherie d'un tempérament sous fluidité harmonieuse et son irréductible impuissance devant la réalisation.
C'était bien cela. Il avait beau se bercer d'espoirs^ il fallait reconnaître que «Plus- Tard » serait le frère ressemblant de « Temps-Gâché »...
Et il parlait au passé des produits étalés sur la table : « C'était une belle idée pourtant... » Et sachant quelles heures d'effort il méconnaissait, il dit : « J'ai été trop flemmard... »
Puis il remit le paquet dans le tiroir et tourna la clef...
D'autres avaient eu moins d'âme, mieux employée.
Alors, ils reprirent Laforgue et lurent des histoires de célibat, des solos de lune :
On ne le verra plus aux fête?, nationales
S'enfermer dans l'histoire et tirer les verrous,
Il viîit trop tôt, il est reparti sans scandale,
0 vous qui m'écoutez, rentrez chacun chez vous.
Sa gorge avait perdu toute voix.
Célibat, célibat, tout n'est que célibat...
C'était un son sourd, et cela parlait entre deux bouffées de tabac (pourquoi ne pas fumer, maintenant, et ne pas s'abrutir ? il allait culotter une pipe)... Les vers de Laforgue avaient l'air d'histoires racontées et l'autre, la mâchoire crispée, les dents découvertes et serrées sur une salive aiguë, l'écoutait.
0 file ton rouet, et prie, et reste honnête...
Quand ce fut trop triste, il se tut.
Tous deux savourèrent silencieusement une volupté sauvage, quelquechose comme
des hurlements dans une foret, vers les étoiles tout à leur rôle.
Enfin l'autre, sa pipe finie, se leva et alla se mettre au lit. Ils se parlèrent par la porte ouverte comme si rien ne s'était passé.
— « Comment va le beau chaton noir ?»
— « Bien. Il dort sur sa chaise... N'oublie pas de te lever de bonne heure demain. ))
Puis Tautre s'endormit, et il resta seul à regarder marcher sa montre.