‹ CérébrauxChapitre 17 sur 17 · UN HOMME DE GÉNIE · texte numérisé non relu

UN HOMME DE GÉNIE

« Tout écrivain qui ne gagne pas d'argent est un raté ».

(EMILE ZOLA : Figaro du 18 janvier 1896, cité par Léon Bloy).

« Que ceux qui m'aiment me « donnent quelque chose. Je ne « pourrai avouer ma misère « dans les journaux, à cause de « ma femme, elle en mourrait de « honte ».

(Lettre de Wagner à Liszt, citée par Péladan).

UN HOmiE DE GENIE

C'est là-bas dans des quartiers inconnus , au milieu d'un calme provincial. Une file d'ateliers s'allonge dans une cour, bordant un jardin de couvent d'où, à heures fixes, montent des prières. Parfois des nonnes passent, penchées sur un livre ou méditant, les mains aux manches. Mais le soir, les silhouettes balancées des grands arbres disparues, on ne voit plus, par les vitres froides, que le noir, vide et profond. Et l'on entend rien que, de demi-heure en demi-heure, l'heure qui sonne au couvent.

Et Lui, est assis au milieu du silence, sous le poids de la vie diurne, sans force, et condamné.

Ses mains d'ascète, ses mains de Saint- François d'Assise croisées autour des ge-

noux, il se repose. Ses yeux luisent dans l'ombre de la lampe. Vraiment on n'aurait pas l'idée de lui tàter les biceps pour voir sa force.

Penseur, il a atteint la limite de lavraie science et l'a considérée ; poète, aux jours passés, il a su vêtir d'art pur une femme; et ses vastes toiles empoussiérées dorment au fond de l'atelier, car il est peintre. Entre quelques panneaux inachevée, quatre chefs-d'œuvre, beaux et intelligents comme desVinci et douloureux comme Thumanité, disant toute la douleur de l'humanité. Aussi grand peintre, fort des procédés anciens que conscient idéaliste. Maintenant il ne peignait plus... il regardait seulement son chien qui n'avait peut-être pas assez mangé.

Patiemment, jadis, il avait amassé une bibliothèque de Maitres qu'il ne consultait plus, qu'il allait falloir vendre. Aux murs

étaient clouées des reproductions des plus belles œuvres humaines, il ne voulait plus les regarder. Son effort était las. Il avait renoncé.

Assis au milieu de tout, chauffant au poêle où brûlaient des livres ses pieds aux savates trouées, il prenait toute la nuit le loisir de méditer la saine parole de M. de Hartmann : « Nous ne voulons plus de génies ».

Il dit : « Saviez-vous que, pour vivre, Wronski devait apprendre l'alphabet aux enfants; et que. lorsqu'il parvint à faire éditer ses œuvres, les savants de l'Académie achetèrent le tout pour que leurs épiciers en fassent des cornets? » Il parlait souvent ainsi des maîtres morts de faim; comme nous, des poètes de génie morts avant vingt-huit ans.

Puis il dit encore le trop-plein des histoires personnelles, de celles qui trouvent

le cœur sans écorce et se mélangent à lui, auxquelles on offre de la douleur pour partager, auxquelles on n'ose pas offrir de l'espoir et du secours. De celles sur lesquelles il faut avoir la pudeur, quand on les a reçues, de garder le silence, de ne pas répandre des : « Ce pauvre un Tel».

— Alors vous ne peindrez plus?Vous ne lirez plus?

Il restait sans parler, devant le poêle, sonchien couché le regardant sans pouvoir le consoler.

Le temps était encore marqué par la cloche du couvent, à intervalles égaux...

... Enfin le visiteur se sépara de sa douleur et rentra dans le bon Paris, retrouver ses affaires personnelles.

Et il n'osa plus repenser à cette chose simple qui, criée, ferait rire: « Un homme de génie qui crève la faim».

Table des Matières

Page 1