PROMENADE
Il se promène par les rues, et se récite les litanies de son âme. Il s'occupe à enluminer le livre de son âme.
Il est au beau milieu des quartiers populeux qui grouillent autour de Saint- Merri, à l'heure humide de la sortie des ateliers. Des gens le bousculent et se pressent vers la soupe, les réverbères s'allument. Et comme une petite ouvrière est là à admirer des fruits inconnus sur une voiture des quatre-saisons, il improvise :
« 0 Kate, Gretchen, la régénération par l'amour... Amour, ô sanctificateur et purificateur, amour, ô lave-moi de toute ma raison... Kate, les cheveux clairs dorés par la flamme du Foyer, les cheveux clairs... »
Mais des cheveux clairs, sa pensée descend vite aux seins, les petits seins androgynes, et à l'indicible sensation de la peau fraîche ou tiède, qui serait douce aux yeux, douce aux mains... Les petits seins androgynes de l'adonisiaque petite sœur à peine différente de soi.
a Car le corps d'amour d'une femme n'est intéressant qu'autant qu'il se rapproche de celui de l'éphèbe... Et le bonheur serait le jeune ami à corps de femme, la jeune femme qui serait le compagnon. Comme mes idées sont audacieuses, pourtant... »
Tel est le résultat de ses expériences, de toutes ses tentatives vers le bonheur, et quelles tentatives ! Il ajoute :
a Le bonheur, ce doit être bien ennuyeux... » Et il pense que voilà une idée neuve. Il aspire l'atmosphère du Marais faite de passé mélancolique, silencieux, et
de vie de Paris, humble et grouillante ; s'arrête parfois pour regarder une vieille fontaine sculptée, un portail blasonné, un fronton Louis XIV dominant une marque de fabrique, ou encore pour se jeter un coup d'œil dans la glace d'un marchand de vins. Et la délicieuse sensation de pouvoir être triste à son aise le promène d'une rue à lautre...
Souvent il sortait ainsi, au moment où le jour humide de l'hiver se fait plus rare sur Paris, où les choses se chargent de magnétisme. Il descendait tranquillement vers les quartiers qu'il aimait, déserts ou bruyants selon l'humeur et chaque humeur avait son lieu. Alors il ouvrait toutes ses barrières et s'imprégnait de l'atmosphère, des brouillards et des odeurs, jusqu'à ne plus vivre que par la vie ou le silence qui l'entourait...
Près de l'Hôtel-de-Ville, il achète un
chausson aux pommes pour se récompenser de ses découvertes, et il le trouve bon à sa faim. Tout doucement, il contourne Notre-Dame, dont l'harmonie le pénètre, et s'intéresse aux gargouilles qui allongent des cous curieux.... Là, tout près, il a retrouvé une tour oubliée dans un pâté de maisons depuis Dagobert.
« D'ailleurs, les femmes... Moi, j'aime mieux la Femme ; c'est-à-dire que je suis partagé entre deux sentiments : jouir de la femme et ne pas posséder de femme sans sentimentalité. J'écrirai une ballade qui aura pour refrain : Mieux vaut jeûner que manger des limaces... Les filles de mes brasseries, je les méprise avec indulgence. Pourtant je mène la même vie qu'elles. 0 les filles de mes brasseries, Béatrices des temps modernes.
« Il est vrai que, du sentiment, on peut en mettre partout... Comme j'ai bien l'âme
de Verlaine ! la même candeur, une sensibilité comme de haschisch,et je vais par les rues, bercé de rêves anesthésiques, avec une âme de petite ouvrière... Je suis le continuateur de Verlaine... 0 mes trésors de pitié inactive. 0 mon cœur ouvert à l'amour de la foule... Et des gens m'appellent faux-candide, faux-naïf!... »
Il s'arrête au milieu de la chaussée en une posture de dignité et de défi, qui fait se retourner un passant, puis il reprend sa promenade. Ses talons sonnent dans des rues où l'herbe verdit entre les pavés et la paix de la cité le baigne. Puis, des quais où l'eau vient clapoter, les maisons peintes autour de Saint-Julien-le-Pauvre, fléchissant à la rencontre l'une de l'autre, les lourdes grilles des fenêtres garnies de tiges sèches de vigne vierge, et derrière lesquelles on l'espionne : c'est la Montagne Sainte-Geneviève, et, en haut, les hauts
murs nus du Panthéon dressé au milieu de la vaste place déserte.
Là, bien que personne ne le regarde, il s'arrête pour caresser un chat maigre...
« Et puis, que je sois ceci ou cela, il n'y a là rien d'intéressant. Une chose compte : Efre, sans épii.hète, mais être quelque chose, bon, alcoolique, méchant, vertueux, ce n'est pas réel. Etre de plus en plus, voilà ce qui est vrai, et vivre, bien ou mal, pour vivre... Et rien de nous ne compte devant ce phénomène : que le jour commence le matin pour finir le soir et être suivi d'un autre jour. Et, rempliesou non, les heures suivent, régulières, et le temps marche en dehors de nous... Et rien de cela n'est encore le secret du monde.
J'écrirai cela un jour où quelqu'un m'aura vexé, car je ne travaille que quand je soufîre et je ne soutire que lorsqu'on me vexe... C'est ainsi que je suis.
— ICO —
« Il faut pourtant que je travaille pour faire comprendre aux gens mon idéal. L'idéal habit d'Arlequin, fait de phrases qui m'ont plu.
« Car si je crois à un système d'idées pour l'avoir rêvé, je ressemble beaucoup à ces cristaux d'alun qui se nourrissent dans les milieux alunés. Oui, j'ai trouvé, je suis un cristal d'alun...
« Je le sais bien que je ne raisoiïne que par images, ainsi on prouve moins, c'est vrai, mais on fait mieux comprendre.
D'ailleurs, on ne prouve rien et personne de me forcera à voir l'immortalité de l'âme — car elle me fait peur. Pourquoi rirait-on si pour expliquer l'existence d'un dieu, je disais : « Dieu? prenez un morceau de zinc, traitez-le par un acide... »
Il se retrouve dans un entrelacs de petites rues vermiformes et malodorantes où il marche en dînant d'un sac de nèfles et
en récitant ses poèmes. Tl regarde un peu autour de lui : refuges de nuit, longs couloirs noirs et suintants des maisons sans air, ouverts comme des égouts sur la rue, fritures rances fumant sur les trottoirs étroits, fenêtres montrant sous la lumière économique le geste interminable de l'aiguille. C'est l'heure où commencent les bals-musette dans les arrières-boutiques d'inquiétants bistros ; des passants le coudoient, le croisent; vieux à long cheveux, qui vont, souliers troués, les mains aux poches du pardessus, coiffés de vieux chapeaux choisis au tas d'ordures — voyous maigres balançant des mains — filles en savates flasques, des papillottes aux cheveux, pressées d'aller revêtir les atours de chasse, — femmes aux cheveux lissés, suivant les bras croisés sous le châle, silencieuses, un ivrogne — étudiants pauvres descendus avec une assiette pour chercher
une portion ; des russes généralement... Vraiment, il éprouve en artiste affiné qu'il est une jolie sensation de couleur locale.
Et à ce moment enfin, se rappelant à son souvenir, il peut se comparer à l'Homme des Foules; ressemblances, différences, supériorités, dissertation sur Edgar Poé...
Et, d'Edgar Poë, le voilà parti à parler de Ses hommes de génie :
« 0 tous, je les admire et je les sens... Manet, Toulouse-Lautrec, Bellini, Léonard deVinci, La Gandara, Willette, Van Dyck. . . Pas Michel-Ange, il n'a pas décrit mon âme.
« O ! un ton bleu à côté d'un ton rouge, la caresse profonde et loyale du bleu, le coup d'épée féroce du rouge. 0, dans un Van Eyck, les broderies sur le manteau d'un ange et l'auréole ouvragée, guillochée, orfèvrie du Christ de Gustave
Moreau, et les verts de Pissarro, et l'harmonie d'un Whistler ! »
Et il s'arrête sur un pavé, pieds joints, comme un point d'exclamation ému, et repart.
« Je suis comme une harpe éolienne qui se regarderait vibrer. Qu'importe ceux qui disent : tu es un terrain sur lequel on ne peut bâtir aucune amitié car tu n'es qu'une trop sensible girouette... Je suis le Rêve... D'ailleurs, qu'importe ce que je suis ? Etre, voilà. Et si, en plus de l'être, j'ai d'autres attributs, personne ne peut les deviner.
« Comme je suis artiste, pourtant ; j'admire autant Bach que ReynaldoHahn.
Pourquoi pas? Chacun d'eux correspond à la sensibilité d'une époque et ma sensibilité est universelle j>.
Et il sourit amicalement à la glace invisible qu'il porte devaut lui.
« Mais Michel-Ange ! quelle finesse y a-t-il là-dedans ? Il n'est pas humain, et seul ce qui est humain m'intéresse; je suis l'Homme et si j'admets un destin, c'est pour prendre le plaisir de l'insulter, en dilettante. 0 l'Homme, libre ! 0 la gloire de la feuille qui se détache de l'arbre pour être libre et voler ! »
Fils des Gaulois qui n'a plus peur du ciel, il se dresse sur ses ergots devant l'Infini, un peu comme l'enfant qui tire la langue à son maître, quand il pense qu'on ne le voit pas. Et lui, l'Homme-Siegfried, il toise un bon gros Fafner de nuage qui se traîne, inofïensif, dans le ciel obscur. Et il est beau. Et il marche ainsi, somnambulique et beau comme ce poète qui tomba dans un puits en regardant le ciel.
Mais une voix le réveille, qui dit :
« Oui, c'est très vieux, un roi y est devenu
fou ». Il s'aperçoit qu'il est devant e château de la Reine Blanche, qu'il est très fatigué et qu'il a peur. A ses pieds la Bièvre, boueuse et puant la tannerie, se tait. Plus loin, une rue descend vers lui, toute noire, entre des portes de jardins, une rue creusée en son milieu d'une rigole luisante. A côté de lui, sur la berge, un mur derrière lequel grouille toute une cité. On entre par une petite porte. Du seuil, il aperçoit, au milieu d'une impasse, des lanternes pendues par une ficelle, comme autrefois ; et comme un pas approche, il prend sa course, follement, la peau plissée de frayeur, jusqu'à un large boulevard solitaire où il sait qu'il y a des lumières.