CHAPITRE DEUXIEME
He la Contame en matière de Rites et de Cérémoniee.
L'importante question à laquelle nous avons consacré cet opuscule, vient ici se présenter. L'influence de la Coutume s'exerce-t-elle sur toutes les lois ecclésiastiques sans exception, et des usages contraires peuvent-ils abroger ou modifier les règles des Rubriques et du Cérémonial^ aussi bien que les autres prescriptions de la discipline ?
Avant que nous entreprenions de résoudre cette question à posteriori, et en interrogeant les organes de la volonté de l'Eglise, il ne sera point hors de propos d'examiner à priori , et par la nature même des choses, s'il est utile de reconnaître à la Coutume un si grand empire.
Les prescriptions de discipline que le peuple doit accomplir, les pratiques qui lui sont imposées, les règles de conduite qu'on lui trace, doivent être en rapport avec les habitudes et les mœurs qu'elles sont appelées à rectifier et à
diriger; cela est évident. Donc^ elles peuvent varier selon les temps et les lieux ; donc, il est utile que le législateur accepte souvent et ratifie les coutumes sages qui dérogent aux lois ; nous l'avons établi plus haut Mais quant aux décrets qui ont déterminé Tordre du culte de Dieu et l'économie des cérémonies saintes, ils ne se fondent pas sur des considérations du même genre. Là, rien de variable, rien où le législateur ait besoin de consulter le peuple et de recueillir comme une instruction le témoignage des actions des hommes.
Si nous entreprenons, en effet, d'énumérer les sources ou causes des Cérémonies^ et de chercher ce que l'Eglise entreprend de traduire par ce langage, nous trouverons que les Cérémonies sont destinées à enseigner les fidèles de trois manières principales :
l"" Elles expriment par le langage des actions les vérités de la foi et l'ordre de la hiérarchie. Les génuflexions, les prostrations^ les poitrines frappées attestent tour-à-tour la grandeur infinie de Dieu, la présence réelle de N, S. J.-C. ou la misère de l'homme et le besoin que nous avons de la clémence du ciel. Les manifestations de respect de certains ministres par rapport à d'autres.
iadiquent la préséance hiérarchique de ceux-ci . 2® Elles recouvrent l'économie des mystères divins sous le voile de Tallégorie. On sait combien il est utile de rattacher les vérités de la foi à des images visibles, et de parler aux hommes le langage de l'allégorie. Notre Seigneur a rempli son Evangile deparaboles; la Providence s'était complue, dès le commencement du monde, à tracer, dans les aventures des Patriarches, Tesquisse de la vie du Sauveur, et toute l'histoire du peuple Juif n'est qu'une figure de ce que Dieu accomplit pour ses élus. L'Eglise s'est attachée avec soin à suivre de semblables modèles, et toute Taction liturgique, telle qu'elle l'a combinée, est un continuel symbole où le fidèle peut découvrir, dans ce qui frappe ses regards, l'ordre de la rédemption et de la sanctification de nos âmes. Qu'il pénètre au-delà des apparences; qu'il brise, comme disent les Pères, l'écorce où le fruit est enfermé, et, pour donner des exemples, dans le Prêtre qui vient^ assisté du Diacre et du Sous-^ Diacre, célébrer le saint Sacrifice, il apercerra Jésus-Ghrisl occupé du salut des hommes, et recevant témoignage de l'un et l'autre Testament. Le Diacre, ministre direct du célébrant, qui voit les saints mystères à découvert, qui chante les
paroles de l'Evangile, représente le Nouveau- Testament ; quant au Sous-Diacre, qui reste ordinairement éloigné de Tautel , et tient, pendant tout le canon , devaat ses yeux la patène enveloppée d'un voile, qui couvent chante dans l'Epitre les textes des Prophètes, c'est l'Ancien Testament qu'il personnifie. Dans le& vêtements sacrés que porte le Prêtre, voyez les vertus du Sauveur dont il faut que l'âme de son ministre soit elle-même ornée ; ou encore, cherchez-y un souvenir de cette robe blanche, de ce manteau de pourpre, de ces cordes, de cette croix, insignes sanglants de la Passion de Jésus-Christ. Cet encens,, dont la fumée monte vers le Ciel, c'est Temblême des affections et des prières du chrétien, qui s'élèvent vers le trône de Dieu. Ces cierges allumés qu'on porte à la tête des Processions ou qu'on place sur l'Autel , figurent cette splendeur du bon exemple qui doit faire de nos œuvres autant de flambeaux pour nos frères au milieu des ténèbres de ce monde : Sic luceat lux vestra coram hominibus^ avait dit notre Seigneur, ut videant opéra vestra 6ona, et glorificent Patrem vestrum qui in cœlis est.
Notre but n'est point ici, on le comprendra sans peine , de dérouler l'explication mystique
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des rites de l'Eglise; nous vouloos seulement rappeler un fait établi dans tous les écrits des liturgistes : c est rabondance des significations allégoriques contenues dans nos Cérémonies.
S"" Les Cérémonies ont une autre destination, celle de renouer les âges présents aux âges passés, en conservant la mémoire de l'antiquité et les vestiges d'anciens usages. La forme des vêtements sacrés^ par exemple, se rattache aux formes de vêtements usités au temps des Apôtres. L'ordre de l'office, aux veilles de Pâques et de la Pente-» côte, tient à l'habitude qu'on avait, aux premiers siècles, de passer en prières la nuit qui précédait ces deux grandes solennités , et de conférer en cette circonstance aux eathécumènes , le sacrement de la régénération. Là encore, si nous voulions citer tous les exemples propres à justifier ce que nous avançons, il nous faudrait parcourir presque toute la liturgie. Les actions prescrites par l'Eglise, servent , en effet , à plusieurs desseins à la fois : souvent un rit emprunté à l'antiquité, et riche de symboles, a en même temps sa destination littérale, et peut ainsi intéresser la piété à trois points de vue différents. Le Psalmiste donnait aux œuvres de Dieu un semblable éloge ; Exqumla in amnes voluntates ejus •
Ce que nous venons de dire suffit pour faire entendre sur quelles considérations relevées et souvent secrètes pour le vulgaire, repose la détermination des Cérémonies.
Cest pourquoi» tandis que pour fixer la discipline applicable à un peuple^ on consulte avec avantage la voix de ce peuple lui-même ; c est dans le conseil seul du législateur, et entre les hommes les plus doctes, que la forme de la liturgie doit être décrétée. L'initiative des sujets pourra souvent introduire dans les lois ordinaires des modifications heureuses : elle n'a rien à faire dans les rites dont elle troublerait presque toujours l'harmonie par son inintelligente et inopportune intervention. Ce que nous aurons à constater dans tout le cours de cet opuscule, de méprises grossières et d'altérations déplorables cherchant à s'autoriser du nom de coutumes^ montrera surabondamment combien nous devons nous féliciter de ce que l'Eglise a soustrait sa liturgie à des influences de ce genre.
Et d ailleurs, non-seulement les sujets sont incompétents pour proposer des modifications liturgiques, mais encore les motifs qui justifient des changements dans la discipline ordinaire, selon les diversités de temps et de lieux, ne sau-
raient s'appliquer à la liturgie. Un rit qui gardait au dîx-septième siècle des vestiges de l'époque primitive, ne sera pas moins utile pour les conserver au dix-neuvième. Une cérémonie allégorique prêtera son voile aux mystères sacrés, avec autant d'opportunité à Paris qu'à Moulins ou à Marseille. Il est vrai que les démonstrations de respect varient dans leurs expressions , avec les pays et avec les âges ; mais si l'Eglise eût autorisé les ministres inférieurs à emprunter, pour traduire leur soumission envers les ministres d'une hiérarchie plus élevée, les formes usitées parmi leurs contemporains ou leurs compatriotes, qui ne voit les inconvénients de variations incessantes ? Pourrait-on , d'ailleurs, autoriser dans l'Eglise, cette grande école de respect, l'introduction des mœurs de sociétés où le respect est presque inconnu, et nous faudrait-il subir dans le Sanctuaire la poignée de main Américaine? Voilà pourquoi l'Eglise, en adoptant une langue morte et des formes de vêtements sacrés appartenant aux temps apostoliques, s'est à la fois appropriée une étiquette et un corps entier de Cérémonies qui constituent chez elle les manifestations du respect, et demeurent invariables comme cet idiome latin dans lequel elle exprime ses prières.
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Pour résumer ceâ observations, remarquons que la discipline ecclésiastique, destinée à réformer les Chrétiens dans leurs mœurs et à les élever jusqu'aux actes les plus sublimes de la vie surnaturelle, peut être envisagée sous deux aspects principaux. Il faut qu'elle saisisse l'homme dans ses idées, ses actions, ses habitudes, et pour cela, qu'elle se proportionne à lui ; c'est son côté contingent et variable, et c'est par là qu'elle s'assimile fort à propos les coutumes légitimes des divers temps et des divers lieux. Puis il faut qu'elle initie le fidèle aux mystères sacrés de la rédemption. Ce dernier côté de la discipline ecclésiastique en est le côté divin , que l'Eglise doit régler directement par elle-même et en dehors des inspirations parties d'en bas. Or, c'est ici que se place la liturgie.
Les actions liturgiques ne sont pas des actions humaines que l'Eglise ait à rectifier : ce sont des actions toutes divines qu'elle crée, qu'elle institue, qui lui doivent toute leur existence, et ont à recevoir d'elle leur complète détermination. A quoi bon laisser dès-lors aux temps et aux lieux le soin de les modifier ? Quel besoin sérieux de la France du dix-neuvième siècle sera satisfait, parce qu'on autorisera le Clergé de notre pays à
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vicier le» prescriptions qui fixent pour l'univers catholique avec une sage harmonie, d'après les traditions antiques et des significations mjstérieusesy Tordre des vêtements sacrés ou des cérémonies du Sacrifice !
Le peuple redoute les changements liUxrgiqueSf disent les partisans de la Coutume ; donc, il faut s'en tenir aux usages en vigueur.
Il est très-vrai, répondrons -nous, que le peupie, fort bien servi par son instinct, comprend que la liturgie ne doit pas être soumise à de perpétuelles variations, et de là, nous conclaoas à la nécessité de règles stables et bien définies. Rien n'étant souvent plus difficile à constater qu'un usage* rien n 6st plus facile que d'ouvrir un champ libre a ses inventions, en affirmant que l'usage est celui-ci ou celui-là M)-
(1) Nos pères seraient bien étonnés, s ils étaient les témoins de ce qu'on fait en France, au nom de la ûdSité aux usages et du droit coutumier. Le joug des règles précises étant secoué, on avait belle carrière ; on s'est même piqué d'instituer des usages. Cest un usage qui datera d^ aujourd'hui, répondait un excellent homme, curé d'une des grandes paroisses de Paris, auquel on ohjcclait que telle de ses inventions n*était pas conforme à
L'étude que nous venons de faire sur le caractère des lois rituelles, nous mène donc à reconnaître que la Coutume ne devrait point avoir sur elles le même empire que sur le reste de la discipline. Après cet examen à priori, nous avons à demander maintenant aux Ganonistes et aux sources du droit, ce que l'Eglise, en fait, a décidé.
lusage. Il ne se doutait pas que lusagc étant le résultat de faits accomplis et d'habitudes prises, il était aussi impossible d'instituer un usage que de faire du vin vieux ou do créer du passé.