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CHAPITRE HUITIEME

MOMREÀl1, - UNE FliGliE.

Sur les neuf heures du matin une voiture des accélérées passe et s'arrête pour relayer à Nemours. Angely s*inlorme s'il y a deux places. Sur la ré-

fERISBTTE. II. 19

294 CKRISETTE.

ponse affirmative, il va chercher Cerisette ; le bagage de la jeune fille était léger, celui de l'amoureux avait quelque valeur ; sa garde-robe dramatique remplissait une grande malle ; et en espèces Angély possédait une centaine de francs; c'est peu pour voyager à deux, surtout lorsque le but du voyage ne se dessine pas nettement à l'horizon; mais pour un artiste qui n'a que vingtquatre ans, c'esc une somme considérable, car si la buurse est légère , en revanche les espérances sont immenses, Angély était très en fonds de ce côté-là.

Le jeune couple a pris possession de

ses places dans la rotonde, près de deux fermiers qui dorment, d'un militaire qui chique et d'une vieille femme qui prise.

Après s'être case'e du mieux possible, Cerisette dit tout bas à son compagnon :

t — Où allons-nous, à présent?»

A cette question toute naturelle , Angely part d'un éclat de rire et s'écrie:

t — Ah ! ma foi... tu m'y fais

>» ser... Où allons-nous!.. Croirais* tu » que je n'en sais rien.

» — Tu ne sais pas où nous allons ?

» — Nullement ! J'ai aperçu la voi- » ture, j'ai demandé si Ton avait en- » core deux places, on m'a dit queoui? » j'ai été te chercher... nous sommes »» montés, on partait. Je n'ai pas pensé ' à m'informe^ où l'on allait... Mais » comme cela m'est égal de me rendre ■ plutôt dans un endroit que dans un

autre. . . peu m'importe après tout. . .

Mst-ce que tu as une préférence , » toi?

• — Mon Dieu non... Ah ! pour- » tant... j'aurais été Lien aise d'aller » à Bagnolet...

» — ABagnolet... Qu'est-cequec'est » que cela...

» — Je ne sais pas, mon ami.

» — De quel côte est-ce?

» —C'est du côté de Paris.

» — Tu connais donc du monde par » là...

• — Non, c'est-à-dire... \ y a un

» pauvre soldat qui s'est arrête. . . chez » monsieur Chatouillé... et il me té- » moignait tant d'intérêt.

» — Oh ! mademoiselle Cerisette , » auriez vous des connaissances dans les m tourlouroux !.. Ceci me semhle lou- » che. . . C'est un amoureux que tu veux » revoir.

n — Un amoureux!.. C'est mal ce * que vous me dites-là!.. C'était » un pauvre homme blessé... et qui » m'avait donné de bien bons con- » seils !..

» — Ma chère amie , je ne crois pas

» à l'amitié désintéressée d'un militaire » pour une jeune fille...

» — Vous avez tort !

» — C'est possible, mais je suis » comme cela ; si tu veux me faire pîai- » sir tu ne me parleras plus de ton sol- » dat de Bagnolet... Maintenant je vais » demander où nous allons. »

Angely se retourne vers la vieille dame qui prise encore et lui dit :

« — Auriez- vous, madame, Textrê- » me bonté de me dire où nous al- » Ions ? »

La vieille dame referme sa tabatière, regarde Angely d'un air refrogné et répond :

« — Où nous allons ; je présume que » vous le savez aussi bien que moi !

» — Si je le savais, madame, je vous » certifie que je ne me permettrais pas » de vous le demander.

» — Monsieur, je n'ai me pas que Ton » se moque de moi !.. cn'endez-vous !

» C'est pour rire à mes dépens cjue vous * me faites cette question, mais ce n'est

CERISKTTE. 301

» pas bien de vous adresser aux vieilles » gens pour cela...

» — Allors, bon!.. Ah! vouslepre- » nez ainsi, madame, à votre aise !..

» On ne se permettra plus de vous » adresser la parole.

» — Oh !' c'est que je connais toutes » ces petites farces-là, voyez- vous!..

» Tout à l'heure vous allez me dire » qu'on va nous attaquer. . . ou que nous » allons verser... mais je ne suis pas » poltrone, moi , ce n'est pas d'hier » que je voyage...

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» — Il me semble que je ne vous dis » plus rien, madame.

» — Vous avez voulu me faire al- » 1er... Ce n'est pas moi qu'on fait al- » 1er...

» — C'est vous qui produisez cet effet- » là sur les autres... Je le crois volon- » tiers, madame !.. »

Et Angely se tourne vers Cerisette, en murmurant :

t — Quelle infernale petite vieille..

» Oh Grattenboule ! où es-tu avec ta

CBRISETTE. 50£

» perruque et ta mélasse, j'aurais eu » du plaisir à te lancer sur cette momie » qui a si peur que l'on se moque i d'elle î. . Avec tout cela je veux pourj» tant savoir où nous allons. »

Angely s'adresse au militaire qui chique à sa droite.

• — Militaire, voulez-vous avoir I»

» bonté de me dire où la voiture doit * neus mener. »

Le militaire ouvre une énorme bouche comme s'il voulait avaler son interlocuteur et se met à mugir de la gorge

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une douzaine de mots allemands entremêlés de Larteiff' et de sapremann , puis il referme sa mâchoire et se remet à chiquer.

« — C'est gentil, dit Angely, si je » savais l'allemand j'aurais peut-être n compris quelque chose , mais je n'ai » jamais eu la moindre vocation pour » cet idiome... il me semble que cela » doit horriblement fatiguer à par- »ler... Si je réveillais un de ces » messieurs qui ronflent si fort...

» — Non, non , attendons, » $t Ceri*<*tte. « Ceux-là pourraient se fâcher » etioorè plus...

CERISETTE. o05

» — Allons, attendons... Il faut nous * résigner à rouler sans savoir où l'on » nous mène... Après tout c'est plus » drôle. »

Mais au premier relai , Angely s'adresse au conducteur, qui lui dit :

« — Nous allons à Sens, monsieur.

t » — Ah! ouwlà; nous tournons le

» dos à Paris alors.

» — Oui , monsieur.

» — Voilà qui est triste pour vous ,

» Cerisette , car cela vous éloigne de « Bagnolet et de votre pioupiou ! »

Angely a dit cela d'un ton railleur qui fait de la peine à la jeune fille; mais le jeune premier était naturellement moqueur, et il ne manquait pas une occasion de donner l'essor à son esprit caustique.

On arrive sans accident au terme du voyage ; à Sens, le premier soin d' Angely est de se faire servir un excellent déjeûner pour lui et sa compagne. Tout en déjeûnant il s'informe s'il y a spectacle, et apprend avec chagrin que la dernière troupe qui exploitait le théâ-

tre a quitté la ville depuis quinze jouis pour se rendre à Auxerre et qu'il n'en est pas revenu d'autre depuis.

« — Diable !.. je ne puis cependant » pas jouer tout seul ! » dît Angely.

Cerisette soupire et propose de souffler son amant.

t — Non , cela ne suffirait pas, » répond celui-ci en riant, « mais puisqu'il » n'y a rien à faire ici , partons pour » Auxerre.* • Ce n'est qu'à seize lieues » de Sens et nous y rejoindrons la trou- » pe qui était dans cette ville. »

Ceri?ette e^t tout étonnée en apprenant qu'ils vont se remettre en route

le soir même.

« — Vois-tu, ma chère! » dit Angely, « Auxerre est une grande ville-..

» pDur la province, mais où il y a, » m'a-t-on dit, une très jolie salle de » spectacle... Ah! par exemple, ma » chère amie , cela nous éloigne encore » de Bagnolet... J'en suis vraiment af- » fligé... mais qu'y faire, il faudra que » votre officier prenne patience. •

Ceriselte ne répond rien aux railleries de son amant ; mais le silence est

ce que l'on doit le plus redouter dans une maîtresse ; car la pense'e se grave plus profondément que la parole.

Les jeunes voyageurs, après avoir dîné à Sens , se remettent en route le soir dans une espèce de carriole qui se rend directement à Auxerre , en faisant tout au plus une lieue et demie à l'heure. Ils y arrivent le lendemain matin.

En fouillant à sa poche, Angely demeure tout surpris de la rapidité avec laquelle l'argent se dépense en voyageant. Mais il y a spectacle à Auxerre,

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310 cBRtSP.n .

on lui assuie même <;ue les comédiens i unt ■!(> bonnes affaires, c'est pourh Angcly commandé encore un exr déjeuner, auquel il compte in-

viter un ou deux de ses nouveaux camarades.

En're artistes on ne fait point de cérémonies, au lieu de ramener deux Camarades, Angely revient avec quatre hommes et deux dames , ce qui compose la tête de la troupe qui exploite Auxerre ; on fait un cordial accueil à Cer'sette, on vante très haut le talent d Angely que pas un des comédiens Wuxe.re n'a vu jouer, mais ils assurent que sa réputation a percé jusqu'à

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eux, et le jeune premier ne demande pas mieux que de croire tout cela; aussi le déjeuner est-il confortable , on y fête le Champagne; on boit aux futurs débuts du nouveau camarade, on boit à ceux de sa compagne , quoiqu'elle affirme de nouveau ne plus vouloir se risquer sur le théâtre ; puis quand on a bien mange et bien bu , la tête de la troupe s'aperçoit qu'il est temps de songer à rejoindre sa queue; mais on n'a rien arrête avec Angely, aucun des ouvrages où il joue n'est monté par la troupe d'Auxerre qui est fort incomplète et ne possède qu'un répertoire excessivement borné.

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Cependant, le soir Angeiy se rend ajEj théâtre; il veut absolument débuter- il se donne tant de peine, qu'il trouve enfin moyen de faire annoncer pour le lendemain Fra Diavolo sans choeur, et c'est lui qui jouera Fra Diavolo* Il retourne à son hôtellerie faire tous ses préparatifs pour paraître avec e'clat sur la scène d'Auxerre ; Cerisette est obligée de se mettre tout de suite à rafistoler certaines parties des costumes qui ne sont plus en bon état. Angeiy donne ses instructions à sa maîtresse et se couche, afin de ne point se trouver trop fatigué pour jouer le lendemain, ce qui ôterait de la fraîcheur à sa voix.

La jeune fille passe presque toute la nuit à border un manteau, rétrécir un pantalon, faire une ceinture, attacher des paillettes sur une veste de bandit napolitain; ce travail amuse peu Cerisette, il lui fait faire de nouvelles réflexions sur la profession qu'exerce son amant; elle la compare involontairement à la veste de Fra Diavolo qu'elle est en train de pailleter , et qui est très brillante de loin , mais qui n'a plus le même charme vue de près.

Angely s'éveille fort tard , Cerisette s'était endormie sur le superbe costume du brigand italien ; le jeune homme la réveille, la gronde un peu , puis essaye

Mil CERISKTTE.

son habit en se mirant devant une glace; et comme le cosfume va fort bien il demande pardon à Cerisette de l'avoir grondée ; puis il se déshabille et se met à vocaliser, à repasser les morceaux fju'il doit chanter le soir. Il se dispose à partir pour la répétition lorsqu'on vient lui annoncer de la part du régisseur que lespeclahle du soir est changé. On ne peut pas donner Fra Dluvolo, parce que monsieur Lulu qui fait le rôle de Lorenzo n'est pas en état de chanter.

Angely est désqspéi é , il s'arracherait les cheveux s'il portait une perruque.

« — Qu'est-ce que c'est donc que ce » monsieur Lulu, » demande Cerisette, « il me semble qu'il n'était pas hier » de notre déjeûner, je n'ai pas enten- » du prononcer ce nom-là.

» — Eh non ! il n'y était pas ! et voilà «justement pourquoi il ne veut pas » jouer ce soir.,. Oh ! je parierais que » c'est la seule raison de sa prétendue » indisposition !.. J'ai invité hier la » tête de la troupe à déjeuner seule- » ment...

» — Et ce monsieur fait partie de la » queue?

31 G CLIUSETTE.

» — Oui , il se sera trouvé offensé Je » ne pas être du déjeuné.

» — Il fallait inviter !a tête et la » queue alors.

» — Il fallait n'inviter personne, » j'aurais beaucoup mieux fait !.. Ah!

» ma pauvre Cerisette, tu as raison!..

» ce n'est pas tout plaisir que d'être au • théâtre, mais corbleu, nous allons » voir.

» — Que vas-tu faire?..

» — Je vais d'abord trouver mon- » sieur Lulu,..

• ERISETTE. $17

» — Et après?

» — Et puis... je lui dirai... quil » faut qu'il joue ou se batte en duel » avec moi...

» — Un duel... ô mon Dieu... et s'il » vous tuait...

» — Alors cela me serait égal qu'on » ne jouât point Fra Diavolo.

» — Et que deviendrai-je, moi...

» — Tu irais àBagnolet trouver ton

» militaire. »

Cerisette porte son mouchoir sur ses yeux, en murmurant :

« — Ah ! c'est bien vilain ce que » vous me dites-là... monsieur... vous » me punissez cruellement de vous » avoir suivie ! »

Angely n'écoute plusCerisette, il est furieux, il ne sait pas encore ce qu'il fera, mais il veut jouer ou se venger. Il est sorti ; il se rend chez monsieur Lulu, celui-ci fait dire qu'il est trop malade pour recevoir personne, Angely force la consigne, jette de côte la domestique qui veut l'empêcher d'entrer, et pénètre enfin jusqu'à monsieur Lulu qu'il trouve assis devant une table et en train de manger des côtelettes

CERISETTE. Si 9

aux cornichons , et de la salade de laitue enjolivée d'œufs durs.

f — Mon cher camarade, » dit Angely d'un ton gouailleur. « Voici un » déjeune qui me semble un peu lourd » pour un homme aussi malade qu'on » me le disait.

» — En effet, >•• reprend monsieur Lulu en ricanant. « C'est moins déli- » cat que ce que vous avez offert hier » à mes camarades. . . mais ceci est assez » bon pour moi... e< puis mon estomac » n'est pa? malade.

320 CEIUSKTTE.

» — Et votre goi ge r*e lest pas da- » vantage quoique vous vous disiez en- » roué.

» — C'est pour guérir ma gorge que » je mange du porc frais et de la sa- » lade.

» — Tenez, monsieur Lulu, ne plai- » santons plus, laissons de côté ces » petits moyens que nous employons » avec les auteurs dont nous ne voulons » pas jouer les rôles. Vous vous portez » aussi bien que moi , et vous jouerez » ce soir dans Fra Diavolo.»» Je vais

w faire poser d'autres affiches, et de- » main je vous offre un déjeûner mon-

» stre.

» — Mon cher camarade, je suis dé- » sole de vous refuser , mais j'ai vrai- » ment mal à la gorge, je ne peux pas » chanter.

» — Vous passerez vos morceaux.

» — Ce n'est pas dans mes habitu- » des.

» — Pour une fois.,.

» — Je ne jouerai pas ce soir.

» — C'est v< tre dernier mot.

» — Absolument.

» — Alors c'est une méchanceté que » vous me faites pour m'empêcher de » débuter.

» — Prenez -le comme . vous voudrez!

» — Voilà comme je le prends. »

Et Angely s'empare du saladier et du plat de côtelettes qu'il, lance à la tête

de monsieur Lulu; celuïrcî pousse les hauts cris parce qu'il lui est entré du vinaigre dans les yeux et que cela le pique horriblement. Angely laisse crier monsieur Lulu, il s'en va, en ayant soin d'arracher toutes les affiches de spectacle qu'il trouve sur son chemin. Use rend chez les artistes qu'il a traités la veille, il espère trouver chez eux fie bonnes dispositions à son égard, et les moyens de remplacer monsieur Lulu. Mais l'un se plaint de la migraine; un autre prend au thé; celui-ci a des coliques et celle-là a mal aux nerfs pour avoir bu du champague la veille.

Angely ne peut faire remplacer mon-

32/i. CERISKTTE.

sieur Lulu, bien au contraire ils voudraient se faire remplacer eux-mêmes.

L'amant de Cerisette les quitte de fort mauvaise humeur. Il se rend au théâtre ; arrivé devant la salle de spectacle, il entre dans un café qui est en face, se fait donner une grande feuille de papier blanc et écrif dessus en lettres majuscules : Relâche pour cause d'indigestion.

Puisa l'aide d'une douzaine de pain?

à cacheter, Angely va coller ce papier sur l'affiche i\u théâtre. Ensuite il retourne à son auberge, demande son compte, et pour payer les frais de son

lèr de \:\ veille est obligé de ven-

dre son beau costume de Fra Diavolo.

Une heure après Angely était de nouveau en voiture avec Cerisette, seulement sa malle était moins lourde et sa bourse ressemblait à sa malle.

La jeune fille qui voit son compagnon pensif et sérieux , contre son habitude, n'ose plus se permettre de lui demander où ils vont.

Mais la voiture qu'ils avaient prise n'allait pas plus loin que Joigny, petite

(XitlSETTI. II. 21

3'26 CÏIU9BTTE.

'.■ otf il y avait garnison , mais où l'on n'avait point alors de comédiens.

« — Nous repartirons demain 1 »> dit Angely d'un ton tragi-comique. « En » attendant vivons bien modestement » pour économiser ma garde-iobe.

» C'est un temps à passer , ma chère » amie U mais ensuite viendront les » grands succès , la fortune , la boni- »» bance et les plaisirs. »

Cevisette ne se plaignait pas, mais elle soupirait souvent.

Pli,*i>urs semaines t'écoulent pen-

CBRISETTE. 3'27

dant lesquelles les deux jeunes gen»

courent de ville en ville après une troupe sédentaire ; mais on était dans le cœur de l'été , le temps était magnifique, la chaleur accablante et le théâtre fermé dans la plupart des- petites villes où arrivaient Angely et Cerisette.

Les voyageurs étaient obligés pour payer leurs frais de route, de vendre quelques pièces de la garde-robe du jeune premier ; encore ce secours menaçait-il de leur manquer, car en arrivant à Montereau, Angely ne possédait plus dans sa malle qu'un costume complet de marquis.

CEKJSETTE.

Mais à Montereauon trouve le théâtre ouvert; il y a une troupe de comédiens. Angely embrasse Cerisette, ce qui lui arrivait bien moins souvent depuis qu'il était obligé de vendre sa garde-robe, et il s'écrie :

« — Tout est sauvé !.. Je vais jouer » ici, j'aurai un énorme succès, » on fera de l'argent , et vive la

» joie ! . . »

Et il court trouver les artistes qui exploitent le théâtre de l'endroit ; Ce-

CBRJSETTli. 329

risette attend avec impatience son retour ; Angely revient l'air satisfait, en disant :

« — Je jouerai demain, j'aurais joué » ce soir si on avait eu le temps défaire » des affiches; j'ai trouvé de bons en- » fants, très aimables... tout disposés » à m'être agréables.:, mais quelle ») pane ! Ils font à peine de quoi payer » leur aubergiste... N'importe je joue » demain Joe onde et le Nouveau » Seigneur.

» — Et tu n'as plus qu'un habit de » marquis.

350 CERISBTTB.

» — Quanta cela ils m'ont dit qu'ils » n'étaient jamais embarrassés. . . // ne » faut pas prévoir les malheurs de » ,sz loin ! »

le lendemain, Cerisette, qui a ao magne Angely authéâ're pour l'aiûtr à se costumer, remarque que les nouvea x camarades de sun amant se font des faux cols en papier, des jabots en papier; Pun d'eux, oblige d'être en noir, se décide, faute de bas de cette couleur, à mettre sur ses jambes une courbe de cirage anglais. Un autre n vaut pas de quoi aclieler du rouge

végétal, s'est procuré des guignes, dont il exprime le jus sur les pommettes de ses joues; enfin pendant la première pièce, qui se passe à l'époque de la ré gence, un seul acteur possède un habit de l'époque, aussi dès qu'il rentre dans la coulisse, il ôte son haoit qui est aussitôt endossé par le personnage qui entre en scène ; de cette façon le même costume sert à tous les personnages, mais lorsqu'ils doivent être plusieurs en scène ceux qui sont en manches de chemise, parlent derrière un para-

vent.

Angely retourne son haLit pour pa-

.i32 «ERISETTE,

raître d'abord en Frontin dans le Nouveau Seigneur; lorsqu'il vient ensuite en seigneur , il a mis son habit du bon côté, et il obtient un succès foudroyant. Ses camarades se pressent dans les coulisses pour l'admirer ou plutôt pour admirer son costume de marquis, depuis longtemps on n'avait pas vu à Montereau un artiste aussi bien mis.

Mais lorsqu'il s'agit de jouer Joconde, Angely qui n'a pu se procurer qu'un vieux costume de Turc, préfère paraître encore en marquis ; d'autant plus qu'il a remarqué aux premières loges une femme qui le lorgnait beaucoup.

En effet, avant le dernier acte, un petit garçon s'introduit sur le théâtre et remet à Àngely un billet écrit au crayon et qui contenait seulement ces mots :

« Après le spectacle on vous offre à » souper. Le petit commissionnaire » vous attendra devant le théâtre pour » vous conduire- répondez-lui seule- » ment : oui ou non. »

Le jeune premier n'avait pas l'habitude de répondre non , à ces sortes d'invitations; après avoir dit un oui

S34 CERISKTTE.

très accentué au petit garçon, il ne songe plus qu'à se débarrasser de Cerisette , ce n'était pas difficile ; il lui annonce que plusieurs amateurs de la ville viennent de lui offrir à souper ; qu'il a dû accepter, mais qu'il ne saurait se permettre de la mener avec lui chez des étrangers ; il l'engage donc à retourner à leur auberge , sans même attendre la fin du spectacle , et à se coucher sans être inquiète s'il ne revient que tard dans la nuit.

Cerisette se montre très docile; elle ne voit rien de surprenant à ce qu'on

ait engagé Angely sans elle, celui-ci pousse la prévoyance jusqu'à faire reconduire la jeune fille à leur auberge.

Cerisette, encore toute préoccupée des expédients employés par les acteurs de Montereau pour se faire des costumes, est de plus en plus désillusionnée sur la carrière dramatique, et se couche en se disant :

« — Je n'aurais jamais pu me déci- » der à me faire des couleurs avec des » guignes. »

Il est neuf heures passée», lorsque Ce-

risette s'éveille , les voyages commençaient à la fatiguer, elle espérait se reposer enfin quelque? 'ours à Montereau : mais en regardant autour d'elle c'est avec une sorte d'effroi qu'elle se voit seule ; Angely n'est pas rentre, et pourtant le soleil doit être levé depuis longtemps ; elle se hâte de s'habiller, puis elle sonne, et une servante paraît.

« — Quelle heure est-il » ? demande

« — Neuf heures sonnées madame. »

Cerise tte avait toujours envie de dire : vous vous trompez, quand on l'appelait madame, cependant elle se contient et reprend :

« — Et mon... mon... monsieur...

» enfin... Angely n'est pas re- »venu...

» — Non madame... mais il est venu » un commissionnaire qui a apporte' » une lettre pour vous en rapportant » les costumes de monsieur votre mari » et qui a payé toute la dépense y

» compris le déjeuner que je vais » vous servir dès que vous aurez » faim. »

Cerisette ne comprend pas bien ce que lui dit la servante, mais celle-ci se hâte de lui apporter le paquet et la lettre. Le paquet renfermait le brillant costume de marquis. La lettre écrite par Àngely contenait ces mots :

« Ma chère Cerisette , je suis oblige » de te quitter pour quelques jours, » j'ai à terminer une affaire dans les

t environs , et je ne puis t'emmener.

» Mais j'ai payé toutes les dépenses à » notre auberge, de plus, je te laisse » mon costume complet de marquis , » avec l'cpée ; il me revient à vingt » napoléons. Tu en auras bien cent » francs, avec cet argent , rends-toi à » Sèvres ou à Saint-Cloud, c'est tout » près de Paris, et tu n'en es pas loin; » ensuite, soit que tu habites Saint- » Cloud ou Sèvres , va te promener » tous les jours dans le parc, » qui sépare les deux pays, rends-toi » devant la grande pièce d'eau, » de midi à deux heures; j'irai » t'y retrouver très incessamment. Au

» revoir, ton sincère ami, Angely. »

La lecture de cette lettre ne semble pas beaucoup impressionner Cerisette; avait-elle déjà cessé d'aimer Angely s'attendait-elle à son abandon, ou plutôt croit-elle à ce qu'il lui écrit et espère-t-elle que son absence ne sera pas longue? Nous ne pouvons encore lire dans le cœur de cette jeune fille; attendons pour la juger.

Cerisette a donc pris son parti ; elle ne croit pas devoir refuser d'accepter le déjeûner qui est payé d'avance; tout en déjeûnant, elle prie la servante de

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lui trouver quelqu'un qui achète des habits de théâtre, la domestique va chercher le plus gros fripier de la ville. On étale devant lui le costume pailleté ; il l'examine , le tâte, le retourne, et en donne cinquante francs. La servante s'écrie qu'elle va chercher des acteurs qui en donneront plus ; ce fripier offre alors soixante francs, et Cerisette qui sait bien que les comédiens qui sont à Montereau ne sont pas en position de lui acheter le costume de marquis , le cède pour soixante francs, à condition qu'on lui indiquera le chemin pour aller à Sèvres ou à Saint- Cloud.

CfiBISETTE. lî. 22

JÙ2 CERISETTE.

c — Madame , dit le fripier , le plus » court est de vous rendre d'abord à » Paris: de là on vous conduira à Se- » vresou à Saint-Cloud pour dix ou n douze sous, soit en coucou, soit en » omnibus.

* — Mais pour aller d'ici à Paris?

» — Oh! il ne manque pas de voi- » turcs, dit la bc-rvaufe, il va en partir » une a onze bauj es , ?i madame veut, - je vas lui retenir une place... c'est » six ou sept francs... ou huit francs ou » neuf francs.

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» — Conduisez-moi plutôt avec vous, » car mon paquet est tout prêt et je • n'ai pas besoin de rester ici pluslong- » temps.

» — Volontiers madame.»

Cerisette a mis son argent dans sa poche, elle tient son petit paquet à sa main; la servante la conduit jusqu'au bureau des voitures; celle qui va partir pour Paris est déjà toute attelée.

Cerisette hésite un moment : elle se demande si au lieu de se rendre dans

?y!\!\ CERTSETTE.

une ville quelle ne connaît pas , elle ne ferait pas mieux de retourner à l'auberge du Cerf sans corne. Mais le souvenir de M. Chatouillé, de sa conduite avec elle n'était pas séduisant, et la jeune fille se dit :

« — En allant à Paris, je ne serai » pas loin de Bagnolet, je pourrai aller » voir ce brave soldat, M. Sabretache, » qui me porte un si vif intérêt... et • qui me dira ce que je dois faire si » Augely ne venait pas me retrouver » dans ce parc, où il me donne rendez- .> vous. J'ai toujours sur moi mon pe- •» ht médaillon... et dans ma bourse

» ma dame de carreau. . . Allons , voya- » geons... cette voiture va peut-être » me rapprocher de mes parents. ■

Et Cerisette monte lestement dans la voiture qui doit la conduire à Paris.

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