‹ CerisetteChapitre 13 sur 14 · LES DÉBITS SE STOT ET SE SE RESSEMBLEE PAS · texte numérisé non relu

LES DÉBITS SE STOT ET SE SE RESSEMBLEE PAS

Le lendemain de cette soirée mémorable, le comité dramatique, assemblé dans l'auberge, décide qui!

donnera encore une représentation à

250 CKRISETTE.

Nemours le jour suivant; le départ iFAlbertine gênait un peu le répertoire; cependant on peut jouer sans elle le Tableau parlant, Richard Cœur-de-Lioji et les Jeux de l A~ mour et du Hasard ; on s'arrête à ce spectacle ; niais il faut que Cerisette apprenne pour le lendemain le rôle à' Antonio dans Richard. Angely se fait fort de le lui montrer.

Pour remplacer madame Grattenboule dans son trou, Poussemard a loué un vieux maître d'écriture qui, moyennant une rétribution fort modeste, se charge de tenir l'emploi de souffleur.

Enfin, l'orchestre n'aura pour renfort que le tambour, qui n'a pas dormi, et un monsieur qui pince de la guitare et est venu offrir ses services aux comédiens.

On décide à l'unanimité que toutes ; les entrées de faveur sont interdites ; on ne veut pas jouer devant des gens qui ne paient pas et se permettent souvent de rire au nez de ceux qui les amusent gratis*

Il est trois heures de l'après-midi.

Angely, après avoir donné quelques leçons à Ccrisette, la laisse pour aller au café avec quelques-uns de ses cama-

rade6; et la jeune fille, tenant à la liiain la brochure de Richard ^ descend dans un petit jardin qui tient à l'auberge, et tâche d'apprendre par cœur le petit rôle à* Antonio, tout en se disant :

« Ce nrest pas aussi amusant que

» je croyais de jouer la come'die. »

Le commis-voyageur, qui est amoureux de la jeune débutante à laquelle i! a jeté un bouquet la veille, s'est bien gardé tle quitter l'auberge; il a passé une partie de la matinée à flâner, à fntiu r, mais surtout à <:p'er le moment 1 pourra parler Sans !(: ><>:n à celle

qu'il croit rendre très heureuse en lui offrant son hommage.

Cet instant est venu : Cerisette est assise contre un massif de lilas; elle étudie avec !a conscience d'un e'colier qui doit bientôt paraître devant son maître, aussi n'a-t-elle pas vu venir ce monsieur bien pincé, bien pommadé, qui la guettait et se pose enfin devant elle, une main sur la hanche, l'autre dans l'échancrure de son gilet et la tête renversée en arrière, en murmurant :

« — Divine!... adorable !... parole » d'honneur, vous êtes encore plus jo- » lie à ]a ville qu'à la scène!...

)) — C'est à moi que vous parlez , » monsieur? » demande Cerisette en relevant la tête.

« — Et à qui donc ?. . . il me semble » qu'il n'y a que vous et moi dans ce » jardin... d'ailleurs, à quelle autre n pourrais je adresser le doux aveu qui » brûle mes lèvres...

» — Pardon, monsieur, j'apprends » un rô!e qu'il faut que je sacbe de- » main... et si je couse, je ne pourrai » pas apprendre...

» — Oh Ja bonne blague !... vous i. en saurez toujours as.«ez... quand on

» a vos yeux, on a le droit de ne point » savoir son rôle; vous mimerez comme » hier dans k's Rendez-vous, bour- » geois... car j'ai reconnu la pièce... » c'était difficile , mais je l'ai recon- » nue... et les bons habitants de cet » endroit n'y ont vu que du feu...

» — Je vous assure, monsieur, qu'il » faut que j'étudie.

>» — Allons donc, quelle charge!...»)

M. Froimont s'est assis sur le banc à côté de Cerisette; il se met tout de suite si près d'elle que celle-ci se recule pour ne pas supporter le contact de ce mon-

256 CRR19ETTE.

sieur qui se met à ricaner en disant :

« —Vous vous reculez... je vous » fais donc peur...

» — Mais monsieur, il n'est pas né- » cessaire que vous vous mettiez si près » de moi...

>♦ — Je ne serai jamais assez près...

» Voyons jolie Cerisette... car vous » vous nommez Cerisette au théâtre... » le nom est original... je gage qu'il »• deviendra célèbre... je vous promets > d'avance de le prôner !.. de le citer... » mais arrivons à notre btit. . . je n'aime » pas à perdre mon temps en paroles

» oiseuses ; je vous adore 7- chère amie , » vous avez dû vous en apercevoir » hier... mon bouquet était beau j'es- » père...

» — C'est vous qui m'avez jeté un » bouquet, monsieur.

» — Et qui donc ! elle est ravissante

» avec ses airs étonnés!..

» — Je yous remercie beaucoup, » monsieur , je ne méritais pas cela as- » sûrement!..

» — Je vous en jetterai trois de- » main.

» — Ah ! monsieur. . . pas tous pour » moi , jetez-en aussi à mes câmara- » des...

» — Je me fiche pas mal de vos ca- » marades... c'est vous que j'adore...

• la charmante taille... la jolie me- » notte... »

Le bel homme s'est rapproche' de

Cerisette , il lui prend la taille, le bras,

il va l'embrasser, mais la jeune fille se

défend adroilement , elle se rappelle

son métier de servante d'auberge, le

commis voyageur est repoussé au point

d'avoir les doigts presque brises, il se-

CEMSETTE. 259

coue ses mains , en faisant légèrement la grimace et murmure :

« — Tiens!., tiens ! nous faisons des * manières... Eh bien, c'est pas gen- » til!.. non, parole d'honneur... c'est » pas aimable. .. à quoi bon toutes ces » singeries... est-ce que nous voudrions » faire la cruelle par hasard ?

» — Je ne vous comprends pas mon- » sieur.

» — Elle est bonne!., elle est bien » bonne... est-ce dans votre rôle ça?

» — Dans mon rôle... mais vous

» m'empêchez de l'apprendre, mon- » sieur.

» — Voyons pas de bêtises ; parlons » raison : nous dînons ensemble nest- » ce pos.:. un dîner superfin... vous h commanderez .. et cette nuit je vous » attendrai... la clef sera sur ma por- » te. . est-ce convenu? c'est convenu , » c'est dit, c'est conclu. »

Cerisette n'était plus assez ignorante pour ne point comprendre la proposition de ce monsieur , cependant la manière brusque , impertinente avec laquelle il lui fait cette déclaration lui semble si singulière, qu'elle le regarde

fixement en lui disant d'un air mo-

queur

« — Il paraît monsieur que vous » êtes habitué à trouver des femmes a qui ne vous résistent guères.

» — C'est vrai1-., je ne compte que » des triomphes... La liste de mes con- » quêtes serait plus longue à apprena dre que votre rôle , chère amie !

» — Eh Lien, monsieur, je ne me sens » pas disposée à l'augmenter.

» — Comment. . . qu'est-ce que vous » dites?..

262 ilSETTE.

» — Je dis que je vais aller apprenne mon rôle dans ma chambre, si » vous ne me laissez pas étudier ici nquillement...

» — .Aa ca nous ne nous sommes

ne pas compris.,, voyons, voyons frhânte. . ne me suis

s vais repa-

r ma faute... je | que des

lianlil! avec moi !.. j'ai

iei ies... de quoi taire des robes ou » dés pardessus... tout ce . qu'on veui...

emière qualité... c'est un échange » que' j'ai fait contre du bordeaux...

)ns choisirez petite. ,, hein? nous

» sommes d'accord maftenant ?. .. »

Pour toute réponse, Cerisette s'est levée, elle va s'éloigner-; Froimout la retient en s'emparant de son bras.

« — Comment, ma belle, vous par - » tez sans rien me dire ?

» — C'est que je n'ai rieu à répon- • dre à tout ce que vous me dites, » monsieur.

» — Il me semble r » mon hommnjje n'est pas de ceu | "

» l'on doive dédaigner . ri qua » joins un coupon de soierie, >» vous le voulez!..

» — Je ne me soucie pas plus de vos upon que de votre hommage. »

Le bel homme se mord les lèvres ; veq dep t, mais il ne lâche pas ie bras de Cerise! t' , ii prend un air d'importé , se rengorge dans sa cravatle et

ud :

< — Tenez, mademoiselle, jevoisLicu ne vous c r oyez avoir affaire à quelm me pau.re petit courtier en vins, » annuel on al" ne douze cent frai > d'appointements , plus les frais de » voyage! Mai* de trompez- voub 4 je ». me nomme Alexandre Froimont, je ; le neveu et Tunique héritier de

GEBISETTS. 265

>» Joseph-Nicolas Frof mont , qui a une » des meilleures caves Je Berev, et nos- >• sède quarante mille francs de rente . » tout ce!a me reviendra ; si je veiix « bien vova^er en m'occunant un peu » de placement de vins , c'est parte » cela est agréable à mon oncle .

» tient à ce que je me mette au coi:; » des affaires , que je compte bien » abandonner dès qu'il ne sera plus ,

• ce cher homme!., j'ai déjà devers

• moi quatre à cinq mille francs de o renie ; avec cela ma perspect ve d'à- » venir... qui ne saurait iar-'er à se » changer en présent... mon onc'e » jouit d'une fort mauvaise santé, eh » bien!., qu'en dites vous, su"s-je de ..

» ces hommes que l'on i^ne.^,

» — Mon Dieu, monsieur , qu'est-ce se cela me fait à moi , toute cette » histoire? »»

Le petit-maître est tout décontenancé par le ton avec lequel Cerisette vient lui répondre; il croyajl produire Lcauccup d'effet en faisant savoir qu'il aurait un jour une grandi fortune, et jeune fiUe a entendu cela sans sourr; il se remet c :it, et, re-

prenant un ton senti l, lui dit :

« — Allons bel ange, 1 c rep< nssez » plus mon amour... vous me direz ce

» dont voi

» capable de f' Polies pour vous.. .

» je suis stnpide, mais ma foilant pis*, » quand une femme me plak , il faut » que j'en vienne à mes fins, n'importe » comment...

» — Tenez, monsieur, tout ce que » vous pourrez me dire sera inutile...

» car, vous ne me plaisez pas du tout. .. » Oh! mois pas du tout... ainskroy z- » mol... offrez à d'à*

\s, vos coupons de soierie, et .ne me » jetez plus de bouquets... adieu, mon- » sieur, auprès de moi vous perdez » votre temps. »

Cerisette s'est éloignée vivement,

et cette fois le commis voyageur n'a pas essayé de la retenir; il est reslé stupéfait, son amour-propre est humilié de cet échec , mais il ne veut pas croire qu'on puisse réellement repousser son hommage, il se dit :

« — C'est une coquette! . . oh ! . . c'est » une madrée ! avec son petit air sim- » pie... je ne lui plais pas!., en voilà » une malice!., elle serait donc bien » difficile... mais c'est de la banque... » on connaît cela!., c'est pour me pi- > quer au jeu... pour que je fasse de n pins grand» sacrifices., qui au rail » cru Cela... elle a l'air encore lout • naïf, fou! franc. . '■ s. . on e

» saignera. puisqu'il le faut... mais ma- » demoiselle Cerisette sera ma maî- » tresse, je le veux, et cela sera.»

Vers le soir, Froimont écrit un billet brûlant ('ans lequel il offre un cachemire français en sus des pièces de soierie».

Il a remis son épître au garçon, qui trouve facilement le moment de la glisser en cachette à Cerisette ; celle-ci lit la lettre , puis la déchire pour se faire des papillottes.

Au bout d'une heure le garçon retourne près de Cerisette et lui demande

270 CERISEÎTE.

tout bas la i\ >ur le monsieur.

La jeune fille ôte gravement une de ses papillottes qu'elle donne au garçon en lui disant :

« — Voila tout.»

Le garçon va retrouver M. Froiiiiont, il lui présente la pillotte en lui disant :

« —On s'est dépapillotée, et on m'a » dit : v.nlà tout* »

1/ naît un petit ;

doux; il devient furieux,!! j I se .< ;-/t , carîTest recoucher tout seul.

Le y ui suivant, les comédiens doi-

CER1SLTIE. 271

veut dernier leur seconde- représentatioD , qu iiS i ut tâche de faire mousser par tous les moyens possibles ; grande affiche, détails pompeux, tities nouveaux, rien n'a été négligé : le Ta-

bleau parlant est devenu : C Image vivante; Richard Cceur-cli-Lion , le Captif tt te Ménestrel; enfin, les Jeu. Amour et du H sdrdtovX

appelés : l éf-Tér Cupi-

don. Et on a mis en grosses lettres et en yédette : Mademoiselle Ceriselte, qui a obtenu tant de succès dans Deux mois, continuera ses débuts j ar le rôle d'un petit paysan , qui sert de Lâton au ménestrel.

Cette rédaction , qui e si encore Pou-

272 CERISlîTTE.

vrage du père noble , est désapprouvée par Angely, qui ne trouve pas heureux que l'on annonce que Ceriseite fera le rôîe d'un bâton; mais ceia est imprimé, et le jeune amoureux en est quitte pour gratter le mot bâton sur les affiches placées devant le théâtre.

En sorte que l'on voit sur l'affiche : qui sert de... au ménestrel, et chacun est libre de cherchera quoi sert la débutante.

Malgré les promesses brillante l'affiche, le publie n'afflue pas ; l'heure de commencer est venue , et il n'y a que deux personnes dans la salle, Serpolet et madame Lattendri.

f.KHISETTE. 273

« — C'est affreux de jouer devant » des banquettes ! * ditEiodia, qui est du Tableçifi parlent. « Il fallait don » ner des billets, au moins on voit du » monde, cela anime... mais jouée » pour ce monsieur et cette dame qui » sont au parterre... c'est pitoyable... v Si on leur rendait leur. argent, nous » irions nous coucher...

» — A Huns, ma chère amie, res- » pectons le publie, même dans sa plus » minime portion.; d'ailleurs il peut » encore venir du monde... je crois » que j'entends ouvrir une porte. »

Cuchot court regarder au trou de la toile, cl s écrie ;

274 CERISET1E.

« Deux personnes, dont un enfant, » entrent à la galerie !...

» Cela se. garnira , » Jit madame llamljoure.

t - On viendra pour les Jeux du » nàsard) » dit Grangerant en se frottant les mains.

Tout à coup Poussemard pousse un cri de joie : trois personnes viennent d'entrer au balcon.

t — Je finis par croire que nous » aurons du monde! » dit le père noble. « DeV i on peut coin ;en- » cer. »

Ou joue la première pfece devant

CERISETTli. 275

personnes ; pour la seconde, clans iclle doit paraître Cerisette , il arrVe un peu de monde; enfin M. Froi- »t paraît bientôt à la place fju'il occupait l'àvant-veille , et presque au même instant oW'^

d'une i-

sieurs ont eu l'av • ieclier la

tête de madame G >oule.

Cerisetle ne gû plus à ce mon-

sieur qui, la veille, lui avait déclaré

n si cavalière; elle

rôle et de

son parvenu, non

sans peine , à lui trouver un petit habit

de qui ne lui allait pas

mal, excepté la culoUe qui ia gênait liorriblement entre ies jambes; c'était la première fois que Cerisette mettait des habits d'hommes , elle osait à peine marcher avec; enfin, elle ne savait pas dix mots de son rôle, ce qui augmentait sa frayeur. Angely s'efforçait de la rassurer en lui disant :

« — Quand on est aimé du public, » c'est le principal... on te soufflera . » et puis le tambour est là. »

Poussemard joue l'ouverture de Rir chard, dans laquelle la guitare de l'amateur produit l'effet d'une poêle à marrons que Ton secoue ; mais dans le forte, le tambour crève sa peau d'âne ;

cet incident, ce mauvais augure pour la représentation n'empêche cependant pas a p èce de commencer.

Ççrisette est entrée enscène avec Angely, qui représente B Ion ciel; elle marche avec difficulté, et lorsqu'il s'agit de dire son rôle , la difficulté devient plus grande; alors un murmure qui n'a rien de flatteur part du groupe de gamins qui sont arrivés avec le commis voyageur.

Cerisette s'émeut et regarde le souffleur; les gamins crient :

« — Ah !... elle ne sait pas parler.,.

• — Ni marcher !

CCWSETTE. IL 48

'21b CBRISETTE.

„ — Qu'est-ce qu'elle a donc dans » sa culotte?...

» — Va donc apprendre ton rôle!..

» — La toile !...

» — Une autre pièce!...

» — A la chienlit, li , li !...

» — Silence donc! à la porte! • dit M. Serpolet en se tournant vers les gamins qui occupent le fond du parterre.

Mais on ne tient pas compte de l'injonction du monsieur à tous crins, on continue de crier, de huer; ce bruit augmente le trouble de Cerisette, elle ne peut plus dire un mot de son rote,

sa langue s'attache à son palais et refuse d'articuler ce que lui envoie le souffleur ; en vain Angely cherche à la rassurer, à ranimer son courage, la pauvre débutante reste au milieu du théâtre sans oser faire xin pas ; ses jambes fléchissent , elle se sent défaillir , et un concert de sifflets, dont le commis voyageur a donné le signal en portant une clef à ses lèvres, achève de démoraliser la jeune fille, qui regagne la coulisse enpleurant, et tombe dans les bras d'Angely en murmurant :

« — C'est fini... j'en ai assez , je ne » veux plus jouer la comédie...

» — Mais c'est une cabale.», une in-

• fâme cabale ! » oit Angely en déposant sa maîtresse dans le foyer. « Il y » a à l'avant-scène un misérable qui » donne le signal des sifflets...

» — Ce qu'il y a d'extraordinaire, »

dit Grangérant, « c'est que c'est le » même monsieur '«jui, avant- hier, a » jeté un bouquet à Cerisette.

» — Que vois tu là d'extraordi- » naire? » dit Angely, « depuis avant- » hier, cet homme a poursuivi Ceri- » sette de ses déclarations , qu'elle n'a » pas voulu écouter... elle-même me » Ta dit, et voilà comment cet homme » se venge aujourd'hui... C'est un mi- » sérable!... mai* je le retrouverai à

» noire auberge... je ne serai plus sott- » mis à la volonté du public alors, et » cet homme aura affaire à moi.

» — Cabale!... cabale!... » .murmure Elodia en regardant Zinzinette.

« On veut toujours qu'il y ait cabale >» quand on est sifflé... Le fait est que » cette petite, arrivée en scène, ne sa- » vait pas marcher et ne pouvait pas » parler...

» — - Elle était pitoyable,» ajoute la Déjazet. « Une tournure gauche...

» un air bête!... Après tout, nous » avons un public payant aujourd'hui, » et il a droit d'exiger que l'on sache m son rôle... ce n'est pas comme la der-

m nière fois... ils ont jeté des bou- » quets... belle malice... ils étaient » tous entrés gratis !... »

Cependant le tapage continue dans la salle, où les gamins crient :

« — La pièce ou mon argent !

» — Faut-il rendre l'argent? » demande Poussemard à Desroseaux.

» — Jamais! t répond celui-ci avec une intonation de voix que Taluia n'eût point désavouée.

• — Mais alors...

» Alors, continuons la pièce sans

>♦ Antonio , ce n'est pas plus malin » que ça. »

Et, en effet, pendant que Cerisette pleure dans un coin du foyer , on continue Itic/iard, ou plutôt on en joue des fragments; mais les spectateurs ne sont pas obliges de comprendre , et ils usent de ce droit qu'ils ont acheté en entrant.

Le spectacle est termine. La troupe dramatique est revenue à l'auberge où elle loge ; mais la discorde règne dans le camp. Angely est exaspéré ; il semble méditer quelque projet de vengeance et ne tarde pas à quitter la compagnie; les hommes sont très mécontents de la recette ; les actrices chuchottent entre elles, puis font tout

28/t CERISETTE.

haut des reflexions piquantes sur ce qui i^t arrivé dans la soirc\\

Quant à Cerisctte , seule dans un coin de la salle où personne ne lui parle, parce qu'on ne parle plus à une p2rsonne qui vient d'être siffléeja pauvre jeune fille se dit encore :

« — Moi qui croyais que l'on était si m heureux de monter sur un théâtre...

» de mettre différents costumes... de » représenter une foule de personna- » ^es. . . Ah î combien je me trompais.. . » le soldat avaitraison... je n'aurais pas » dû quitter la maison de M. Chatouil- » lé... mais... ce n'est pas ma faute. »

ÀngelV rentre d'un air furieux dan»

la salle où ses camarades sont encore rassemblés, en s'écriant :

« — Le lâche ! le misérable ! . . . il est » parti... il a quitté cette auberge?

» — Qui donc ? » demande Guchot.

» — Eh ! parbleu ! cet homme qui, » au balcon , donnait le signal des sif- » flets... ce commis voyageur qui lo- » geait dans cette auberge et poursui- » vait Cerisette de ses déclarations d'à* » mour.

» — Eh bien, qu'est-ce que cela » nous fait que ce monsieur soit parti?» . dit Zinzi nette d'un air moqueur.

« — Cela me fait à moi , parce que

» je voulais venger Cerisette qui ce soir » a été victime d'une indigne cabale.

» — Oh! d'une cabale !... Voyons , » Angely, entre nous, conviens donc » que le public a bien le droit de sif- « fier un peu quand on a l'air de se * moquer de lui...

» — De se moquer de lui... qu'est- » ce que tu entends par là?...

» — Je veux dire quand on ne sait » pas un mot de son rôle.

» — Mon Dieu, mon cher, ami, 9 nous n'en faisons pas un crime à Ce- > risette, elle n'est point actrice, elle » ne se doute pas de ce que c'est que

» le théâtre... Elle a perdu la tête au

> premier sifflet parti de la salle...

» — Il est certain qu'elle n'y est pas » encore habituée comme toi, Monté- » zuma.

» — Des épigrammes!... cela ne

> donnera pas à mademoiselle ce qui lui » manque ! . . .

» —Quant à moi, » dit Elodia, « je » déclare que je ne jouerai point avec » quelqu'un qui ne me donnera pas ma » réplique!...

. » — Ni moi...

» — Ni moi...

» — Tiens , il y a de l'écho ici !...

» — Assez! assez, mes bons cama- » rades,» dit Angely. e Je vous coni- » prends,., vous repoussez Cerisette...

» à votre aise ; mais vous voudrez » bien aussi vous priver de mes ser- » vices ; nous sommes tous libres , au- » cun traité ne nous lie les uns aux » autres. Vous trouverez donc bon » que, dès demain, je suive une autre » route que la vôtre , et que j'aille » chercher sans vous la gloire et la » fortune... que l'on rencontre rare- » ment en votre compagnie...

» — A ton aise.

» — Comme tu voudras.

» — Tu es libre.

» — Bonne chance.

» — En attendant, je vous souhaite » une bonne nuit. »

Et Angely, s'emparant d'un flambeau, va prendre le bras de Ceiisette et se retire avec elle, après avoir gracieusement salué ses ci-devant camarades.

« — Vous avez tort de les quitter » pour moi , mon ami , » dit Cerisette à son amant ; « car, je vous le répète w je ne veux plus être actrice, je n'en » aurai jamais le talent.

» — Laisse-moi donc tranquille, >»

répond Angely. « Je suis enchanté d'à-

» voir trouvé cette occasion ! avec eux » il n'y a rien à faire !... ils sont pleins » d'amour- propre et encroûtes dans les » vieilles routines... Seul , je puis aller » où je voudrai donner des représen- » tations... choisir mes rôles !.. les vil- » les où je veux jouer... Et d'ailleurs, » ma chère, le changement, c'est la » vie ! c'est le bonheur ! »

Cette réflexion était peu rassurante dans la bouche d'un amant.

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