‹ CerisetteChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE LEVER. — Vsl BRETELLE,

Les comédiens avaient dormi la grasse matine'e ; il est près de dix heures lorsqu'ils commencent à se rendre dans

K3 Denoyer. !ibr. 30, r. du Vieux- Versai! les à VERSAILLES Seine-et-O

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la salle commune et à demander à déjeûner.

M. Chatouille* était levé' depuis longtemps ; il grondait sa vieille servante, il grondait François, il aurait sans doute grondé Cerisette si elle eût été là, mais la jolie fille n'avait point encore paru .

t — Que diable avez-vous donc à » crier de si bon matin, M. l'auber- » giste ? » dit Grangérant en allant prendre l'air dans la cour.

« — Ce que j'ai , monsieur , ce que » j'ai!... c'est que je suis entouré de » fainéants qui ne font rien!... C'est » que, si je n'y ai pas l'œil, un de ces

» jours ou une de ces nuits on volera » tout ce qui est chez moi !...

» — Qu'est- ce que cela veut dire?...

» — Cela veut dire , monsieur , que » nous avons couché la porte ouverte. . . » et qu'il était aussi facile de s'intro- » duire chez moi que de prendre une » prise de tabac.

» — Bah!... la porte était restée » ouverte, laquelle?

» — Celle-ci, monsieur. . . qui donne » sur la route. Il n'y a qu'une grande » barre de fer à poser en travers...

» c'est bien facile... et pas moyen de

» la forcer alors ! Mais ce matin, quand » je suis descendu, j'ai trouvé la porte » poussée tout bonnement, et pas la » moindre barre mise.

» — Mais quelqu'un pouvait être » déjà sorti?

jI ■?-<■• » — Non , monsieur , personne n'é-

» tait sorti, j'en suis certain, je me

» suis levé avant tout le monde... mes

» domestiques dormaient encore... ma

* femme n'est pas matinale depuis

» qu'elle a la goutte, et ce n'est per-

» sonne de votre société qui aurait eu

» envie de se lever avec l'aurore...

» Mon cher hôte 1 » dit Montézuma,

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qui vient d'arriver dans la cour , entortillé dans une espèce de robe de chambre de perse à grandes fleurs, dont on ne distingue plus la couleur, par suite des blanchissages, et coiffé d'un foulard orange dont les cornes se balancent avec grâce au-dessus de son œil gauche. « Vous ne savez donc pas » que :

naé* *jvr «Mt •. . • TiffÉwi

» Quant on fut toujours vertueux , » On aime à voir lever l'aurore !...

» — Je ne dis pas le contraire ! mon- » sieur, je vous crois très vertueux !... » mais est-ce vous qui avez ôté la barre » de fer au point du jour.

» — Ah! monsieur Chatouillé! »

s'écrie Desroseaux qui s'approche en fumant un cigarre :

« Le point du jour » Cause parfois, cause douleur extrême, » Que l'espace des nuits est court, » Quand il faut quitter ce qu'on aime ! » Au... au... au...

» Eh monsieur ! je ne vous force » pas de quitter ce que tous aimez !. .. > est-ce que cela me regarde ! » s'écrie l'aubergiste en interrompant le Figaro au milieu de son point d'orgue. « Mais » j'en reviens à ma barre de fer. »

Cuchot se pose devant M. Chatouillé en chantant :

« Et l'on revient toujours » A ses premiers amours! ..

»> — Ah ça, mais ils sont très em- » bêtants ! »se dit l'aubergiste en cherchant à se débarrasser des comédiens, mais le père noble le retient par le bras en lui disant :

« — Voyez-vous, mon cher mon- » sieur, quand j'étais chez l'avoué, » chacun avait son tour pour fermer » les portes... De cette façon on sa- » vait à qui s'en prendre s'il arrivait » quelque chose. Un soir , je me rap- » pelle...

>» — Monsieur, je sais très bien que

ill CERISETTE.

t je dois m'en. prendre à François... il » sera au pain sec pour huit jours...

» — Eh bien... et le déjeuner!..»

» Est-ce qu'on ne déjeûne pas ici... à » quoi pensez- vous donc, messieurs...

» j'ai mon pauvre estomac sur mes ta- » Ions. »

Ces paroles étaient dites par madame Grattenboule qui venait d'arriver dans la cour. La mère d'Albertine avait pour tout vêtement une grande camisole de flanelle et un jupon de tricot qui descendait à peine jusqu'à ses jarretières, laissant parfaitement voir une jambe qui était encore fort

bien faite. Ce jupon, devenu trop court et trop étroit à force d'être lavé, collait sur les fesses de cette dame ei lui bridait les cuisses, si bien que de loin on croyait qu'elle portait un caleçon; cette jupe courte aurait été bien indiscrète si madame Grattenboule s'était baissée pour ramasser une épingle. Un grand bonnet noué seus le cou, et deux madras mis par dessus le bonnet composaient la coiffure de nuit du souffleur de la troupe.

« — Rassure-toi, ô Grattenboule ! »

dit Cuchot, « j'ai commandé le déjeû- » ner... J'aime à croire que M. Cha- » touillé nous fera servir bientôt.

» — Oui , messieurs , dans un mo- » ment, etcette Cerisette qui n'est point » encore descendue... que peut-elle » faire dans sa chambre!...

» — Et Vertigo a-t-il eu de l'avoine j» ce matin? » dit Poussemard en sadressant à François.

« — Oui , monsieur , vot' cheval a » mangé... j'aime mieux le soigner que » de jouer la comédie, moi.

» — Donnez-lui donc une hotte de » foin à présent,

» — Dans la minute, monsieur.

» — Ah! vous ne vous sentez pas de

• dispositions pour le théâtre, jeune >» homme, » dit la mère d'Albertine en s'approchant de François.

e — Oh! non, madame... au con- » traire. »

En disant cela, le garçon d'auberge s'éloigne de madameGrattenboule dont le costume bizarre semble l'effrayer, il craint probablement qu'elle ne veuille aussi jouer avec lui une scène de Paul et Virginie^ et il se demande où il en serait si cette dame l'obligeait à se cacher sous son petit jupon de tricot collant.

Les acteurs retournent dans la salle

iS CERISETTE.

où l'on doit déjeuner ; les dames viennent d'y arriver en toilette du matin.

L'habitude du fard a fait disparaître les roses de leur teint. La robuste Albertine est la seule qui ait conservé de l'éclat et de la fraîcheur. Du reste, toutes ces dames se plaignent de leur santé : Elodia a mal à la gorge, Zinzinette a la migraine, madame Kamboure a les nerfs agacés^ il n'y a qu'AIbertine qui déclare quelle a très faim, puis qui part d'un éclat de rire en regardant sa mère , et s'écrie :

« — Comment, ma mère, tu descends » dans ce costume !... c'est un peu lé- » ger!

» — Eh bien quoi donc ! qu'est-ce » qu'il a mon costume... je suis en ma- » tin, ne faut-il pas se gêner dans une

» auberge!..

tettMMO

» — Ton jupon raccourcit tous les » jours-.. Que tu fasses voir ta jambe, » je le comprends, tu Tas très bien » faite...

» — On s'en flatte, il n'y a personne s ici qui puisse en montrer une tour- » née comme ça ! . . .

m — Mais si tu t'obstines à sortir * avec ce jupon de tricot... tu risques » de laisser voir... tes genoux!

» — Eh ! bien , on verra que je ne > suis pas cagneuse!

>• — Oh ! oh ! madameGrattenboule, »

dit Desroseaux, « voilà un raisonne- » ment qui pourrait vous entraîner » bien loin... prenez garde. Quant à » moi j'offre de faire une souscription » pour vous acheter un autre jupon.

» — Ma mère n'a pas besoin de te^ » souscriptions pour s'habiller , en- » tends-tu.

» — Qu'on me donne plutôt une n?- » présentation à bénéfice... depuis le >» temps qu'on me la promet!... » dit

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madame Grattenboule, « Mais avec j> vous autres, Dieu merci ! on ne voit » jamais arriver la queue des pro- » messes!

» — - Il me semble que le déjeûner s est servi, » dit Cuchot.

<c — Et Angely n'est pas encore » descendu» ••

» — Tant pis! mettons-nous à table.

» — Angely est sans doute occupé j> à conter fleurette à la petite Ceri- » sette que je n'ai pas encore aperçue » en bas.

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f — Quel Lovelace que ce garçon- » là!.:.

» — A table, à table !

» — Quant à moi , » dit Monte'zuma en faisant une demi-pirouette pour se tourner vers la table, t J'avoue que » je ne donne pas dans les servantes » d'auberge ! J'apprécie peu ce genre » de conquête !

» — Tu aimes mieux les parfumeu- » ses ! bein? Montézuma , à propos , la » pommade de Fontainebleau est dit- » on superfine mais un peu chère... »

Le bel homme feint de ne point entendre.

CfeRISETTE. 2&

« — Mes enfants , » dit le père noble, t il faut partir aussitôt après dé- » jeûner, et nous hâter d'arriver à Ne- » mours , car ici nous perdons notre » temps, nous ne préparons rien...

» Nous n'avons pas encore décidé ce » que nous jouerons...

i — Que cet Angely est ridicule de

» ne point descendre, » ditZinzinette,

« mon ami, ayez donc la complaisance

» de monter l'avertir que le déjeûner

» l'attend, il est sans doute encore à

» s'habiller.

-4ft • — J'y vais, madame, »dit FYïw Oois.

« — Et n'oubliez pas notr^ cheval, »

fg CKRISETTK.

lit Poussemard. « J'ai vu à sa figure » qu'il avait encore faim... donnez-lui » une demi-botte de foin.

» — Oui, monsieur, n

François quitte la salle. Toute la compagnie se met à table et comme:

à déjeûner. M. Chatouillé avait disparu depuis quelque temps , il ne pestait personne pour servir.

« — On est fort mal dans cette au - >» berge, » dit Elodia, « voyez , il n'y a » personne pour nous changer das- » siettes.

» — On mange sur la même, » mur-

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re Cuchot, « nous avons souvent •» été moins bien que cela...

» — Oh ! avec toi, il ne faudrait ja- < niais se plaindre! Et quels lits ! Est- » ce que vous avez dormi, mesdames?

» — Moi je n'ai fait qu'un somme !»

dit Àlbertine.

« — Moi , je suis bien sûre qu'il y » avait des rats dans ma chambre, »

dit madame Ramboure , « j'enten- » dais un froufrou très inquiétant , et » vous, messieurs?

» — J'ai aussi entendu du bruit, »dit Montézuma, « mais ce n'était pas des

20 CERlfeTTE.

» rats. Angely couchait dans la même » chambre que moi... il a probable- » ment été se promener cette nuit... on » a ouvert et refermé le porte, on avait >» beau prendre des précautions. . . cela » me réveillait toujours...

» — Mais ce pauvre garçon a peut- » être été indisposé, dit Zinzinette , il » l'est peut-être encore et c'est pour » cela qu'il ne descend pas...

» — Non, non... il n'était pas ma- » la Je... je pense qu'il se levait pour » tout autre chose... '

— » Ah ! voilà comme on est, on » suppose toujours des bêtises... Mais

» ce garçon revient, enfin... Eh! bien, » notre camarade va-t-il descendre? »

François qui vient d'entrer dans la salle, en tenant une de ses mains dans la poche de sa veste , se met à sourire d'un air qu'il veut rendre malin, et repond :

m — Ce monsieur n'est pas dans sa » chambre... je n'y ai trouve' person- » ne... Mais en revanche, en allant » dans le grenier au fourrage chercher » du foin pour le cheval, j'ai trouvé queuque chose sur des bottes qu'on » avait diablement foulées... on croirait -» qu'on a couché-là... Enfin, v'ià lob-

»» jet. Je me suis dit ; si c'est à quel- » qu'un île lasociété, il le reconnaîtra.»

En disant cela, François sort de sa poche une bretelle brodée en tapisserie et la passe à la socie'te'.

« — C'est une jarretière ! » dit madame Grattenboule.

c — Mais non, tu te trompes, ma » mère , ceci est un objet d'homme , » c'est une bretelle... il n'y a pas à s'y » méprendre. Eh ! bien, messieurs, qui » de vous a égaré sa bretelle dans le » grenier au fourrage. . . Comment, per- » sonne ne répond... Eh! mon Dieu, » si j'y avais laissé ma jarretière je

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» vous assure que je ne me gênerais pas «♦ pour la réclamer !

» — Cette bretelle n'est pas à moi . . .

» — Ni à moi.

» — Eh ! mais, c'est à Angely cette » bretelle-là ! s'écrie Elodia.

» Ah ! tu connais les bretelles d'An-

* gely, toi, » dit Cuchot en regardant sa femme d'un air surpris.

« — Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant » à cela... il ne porte pas toujours un » gilet ; d'ailleurs c'est une femme qui » lui a fait cadeau de celles-ci à Senlis,

» il nous les a montrées le même jour, » n'est-ce pas AlLertine ?

» — Oh ! ma foi ! j'ai tant vu de bre- » telles dans ma vie ! » répond Albertine en se faisant des tartines de beurre, « que celles-ci me sont sorties de la » tête '

» — N'importe, dit Desroseaux, cette » bretelle est à notre camarade Angel y » et elle a été trouvée par le garçon » dans le grenier au fourrage. . . Hum! . . » mesdames ! ceci devient grave , et » donnerait à penser que cette nuit...

» — Messieurs ! » s'écrie madame Gratteuboule , en se versant du café ;

« je n'ai pas bouge de ma chambre...

» ma fille est là pour vous le dire... Je » couche sur le dos et je n'ai pas re- » muq de la nuit.

• — Mais tu n'as pas besoin de te dé» » fendre, ma mère, est-ce que personne » songe à te soupçonner. Qu'est-ce que » ça leur fait que tu couches sur le dos!. » Déjeune donc tranquillement... ne te m mêle pas de tout ça !..

» — Moi ! Dieu merci ! je couche » avec mon mari ! » dit Elodia d'un air vexé et en se mordillant les lèvre» f « mais tout le monde n'en peut pas » dire autant ! . .

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• — Qu'est-ce que tu veux dire par p là ? » s'e'crie Zinzinette.

m — Elle jette des pierres dans notre » clos! dit Albertine en riant. Mais je » m'en fiche pas mal ! si j'étais la maî- » tresse d'Angely pourquoi donc m'en » cacherais-je !.. Je suis libre et je suis » majeure !..

» — Je crois bien que t'es majeure, » maronne madame Grattenboule , « et » ce n'est pas d'hier malheureuse- » ment. »

Pendant cette conversation madame Uamboure ne disait rien , mais elle

poussait de légers soupirs, affectait de baisser les yeux , d'être troublée , de laisser tomber sa fourchette, puis son couteau, et faisait enfin son possible pour attirer les soupçons sur elle. Mais cette comédie obtenait peu de succès.

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