LE DÉPART
Un grand bruit, partant du haut de la maison, attire l'attention générale : bientôt le maître de l'auberge entre dans la salle, l'air furibond, l'œil e'tin-
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celant, le bonnet de coton aplati sur la tête, il fait des gestes et semble vouloir menacer tout le monde, poussant des exclamations auxquelles on ne comprend rien.
€ — Qu'avez-vous donc , monsieur » Chatouillé ? les yeux vous sortent de » la tête, dit Desroseaux. Est-ce que » cette fois vous avez voulu faire du » bouillon sans viande?
» — Messieurs... cela ne se passera » pas ainsi... c'est affreux !.. c'est abo- » minable... Ma maison est honnête , » messieurs».,
— Nous aimons à le croire... il
» n'y a que votre manière de faire les » matelottes qui soit un peu hasar- » dée !..
» — Oh ! ceci n'est pas une plaisan- • terie... Vous me rendrez tous rai- > son... ces dames aussi...
» — Ha ça, mais à qui en at-il donc » ce fricotteur... il perd la tête !..
» — A qui j'en ai.. Votre camarade » Angely est en ce moment dans la » chambre de Cerisette... Comprenez » vous , messieurs ! . .
» —Oh ! parfaitement ! et c'est pour » cela que vous faites tout ce tapage...
» Comment, pour cela?.. Ah!
» vous croyez que je le souffrirai...
» J'avais des soupçons. Je suis monté à » pas de loups jusquesà la chambre de » cette petite... Je ne trouve plus de » nom assez affreux pour elle... Arrive »> contre la porte... j'ai entendu... Oh! » je ne veux pas dire ce que j'ai en- » tendu, vous le devinez...
» — Dites toujours , monsieur Cha- » touille, s'écrie Desroseaux, il faut » que nous soyons fixés...
» Je l'ai été, moi, monsieur. .. J'ai » poussé la porte... elle n'était pas fer- » mée... Concevez-vous cela ..
9 — Très bien ; les amoureux ne » pensent pas à tout.
» — Je vais pour entrer... mais » votre camarade accourt sur moi et » me donne sur la tête un coup de » poing...
» — Qui a fait une tourte de votre » bonnet de coton... cela se voit en- » core.
» — Puis il me ferme la porte sur le » nez. Messieurs, il y a abus de coii- » fiance, il y a séduction, il y a vio- » lence, il y a...
» — Il y a, » dit Angely, qui entre alors dans la salîe en conduisant Ce-
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risette par la main, « que je pré- * sente à toute la troupe une nouvelle » camarade. »
L'entrée de Cerisette produit un effet magique sur toute la compagnie; car, il faut le dire, la jeune fille est si jolie en ce moment , qu'il est difficile de ne point rester en admiration devant elle. Sa toilette de la veille est remplacée par une modeste robe de toile à petites raies roses et blanches; mais cette robe lui va si bien, elle dessine si parfaitement sa taille, qu'on ne voudrait pas qu'elle en portât une plus belle. Un petit fichu de soie se croise sur sa poitrine et est noué par
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derrière. Enfin, pour coiffure la jeune fille n'a que ses cheveux qui tombent en longue boucles de chaque côté de son visage -, mais alors l'émotion qu'elk éprouve, l'incarnat qui couvre ses joues, sa démarche tremblante, tout ajoute à ses charmes. Les hommes l'admirent, les femmes mêmes sont forcées de lui rendre justice.
Mais après un moment donné à la surprise et pendant lequel l'aubergiste lui-même est demeuré tout interdit , Elodia s'écrie :
« — Une nouvelle camarade... cette » servante d'auberge!.. Que signifie » cette plaisanterie, Angely ?
'\!i CE RISETTE.
» __ Je parle très sérieusement, mes-
» dames et messieurs ; oui , cette jeune
» fille se décide à embrasser notre pro-
» fession... Elle est clouée de grands
» avantages physiques, elle a de la voix,
» je me charge d'être son professeur...
» Pourquoi ne réussirait-elle pas... Et
» quant à la réflexion assez maladroite
» de notre première chanteuse à rou-
» lades, au sujet de l'état qu'exerçait
» Cerisette , elle est au moins fort dé-
» placée ; dans les arts on ne relève que
» de son talent ! Qu'importe d'où l'on
)> parte si l'on se fait un nom par son
» mérite... et si je voulais fouiller dans
» les précédents de tous ceux qui m'en-
» tourent... je trouverais des position?
» infiniment au-dessous de celle qu'exer- » cait Cerisette...
» — J'ai été chez l'avoue ! » murmure le père noble avec fierté.
« — Mais je veux bien n'en pas dire » plus, à condition que Ton ne mettra > aucun obstacle à l'admission de cette » jeune fille. »
Les dames se taisent en faisant la moue. Desroseaux prend la parole.
« — Mademoiselle est jolie. Certai- » nement personne de nous ne songe à « le nier ; mais enfin , Angeîy, tu sais » bien que notre troupe est complète..
» Nos recettes sont souvent très mini-
j»3 CERISETTE.
* mes et tu veux augmenter nos de'- » penses...
• Cerisette n'augmentera point » vos dépenses , je prendrai la sienne » à mon compte ; elle ne demande au- » cune part dans vos bénéfices, et vous y> savez très bien que pour faire faire » de l'argent au théâtre, il n'y a pas m de meilleur auxiliaire qu'une jolie » femme. Enfin, mes chers camarades, » je n'ai plus qu'un mot à vous dire :
x vous n'admettez pas Cerisette dans » votre troupe, vous pouvez aussi me » regarder comme n'en faisant plu3 » partie. Je pars avec elle, je vous fais » à L'instant mes adieux. »
Le dernier argument employé par le jeune premier a obtenu un plein succès. Personne ne voudrait le voir partir : les hommes parce qu'ils ont besoin de lui ; les femmes parce qu'elles tiennent à lui , malgré, ou à cause des perfidies qu'il leur fait ; les visages redeviennent aimables, on se tend la main, la paix est conclue , la jeune fille est admise , Montézuma s'empresse de lui faire une place près de lui et Cerisette va s'asseoir à la table qu'elle a servi la veille, lorsque M. Chatouillé, qui avait écouté tout cela d'un air hébété, refait des yeux furibonds et se jette sur Cerisette qu'il veut empêcher de s'asseoir^ en s'écriant :
« — Qu'est-ce que vous faites-la...
» je vous défends de vous mettre à cette » table... Je ne sais pas ce que ces mes- » sieurs et dames veulent faire de vous , » mais je déclare que je m'y oppose... » Vous ne voyez donc pas qu'on se » moque de vous... allez bien vite re- * mettre votre tablier, et... »
L'aubergiste ne peut en dire davantage, car Angeîy est allé à lui, et le prenant vigoureusement par l'épaule, l'envoie trébucher à l'autre bout de la salle, puis s'assied à côté de Cerisette, en criant :
« — Une assiette à mademoiselle...
CERISETTB. &Q
» allons vivement, monsieur Chatouille', » et ne faisons pas le méchant...
» — Monsieur ! vous n'avez pas ie » droit d'emmener ma domestique...
» — Vous oubliez, monsieur l'auber- » giste, que vous nous avez conte hier » toute l'histoire deCerisette, vous l'a- » vez prise chez vous, parce que sa » nourrice avait quinze cents francs, » plus dix-huit francs soixante-quinze » centimes dans sa poche; ce n'est pas
l'humanité, ce n'est point la bienfai- » sance qui vous ont guidé alors...
» c'est votre intérêt seul qui vous a • fait agir, car sans les quinze cents
50 CEilîSEITE.
» francs de cette bonne femme, on » vous chassait de cette maison. Mais » en vous laissant la somme et la jeune » fille, on vous a mis pour première » condition que Cerisette serait tou- » ours libre... qu'elle pourrait vous » quitter dès que bon lui semblerait et » sans que vous ayez le droit de larete- » nir... est-ce vrai, monsieur l'hôte?
» — C'est possible, monsieur, » murmure l'aubergiste, « mais ce n'est » point une raison pour... d'ailleurs, » se faire actrice... elle ne sait pas » seulement annoncer le potage...
» Voyons, Cerisette, repondez-moi vous- » même, est-il vrai que vous soyez assez
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» ingrate pour vouloir nous quitter...
» Est-ce bien de votre propre volontt » que vous agissez en abandonnant » cette maison?.. »
La jeune fille se tourne vers l'aubergiste, et d'une voix bien claire , bien accentuée, sans hésiter un moment, lui répond :
« — Oui, monsieur, c'est bien n*& » volonté de vous quitter, et si l'occa— » sion ne se fût pas présentée aujour-» > d'hui, certainement j'en aurai saisi » une autre; je ne me crois pas ingrate » pour cela, monsieur, car mon départ » ne fera pas de peine à votre femme;:
» elle n'était pas assez aveugle pour ne v point voir que vous nie faisiez la » cour... Je vous avais dit déjà plu- » sieurs fois que cela m'ennuyait beau » coup... que je m'en irais... Eh bien, • je tiens parole, voilà tout. »
Monsieur Chatouillé demeure confondu ; les éclats de rire de la société , les réflexions piquantes des artiste.»
achèvent de le bouleverser , ne trouvant pi ifs rien à répondre, il se décida à quitter la salle , mais auparavant il juge convenable de donner un coup de pied à François, au moment où celuici changeait l'assiette de Cerisette.
On laisse aller l'aubergiste. La ré-
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ponse franche et décidée de la jeune fille lui a déjà conquis l'estime de la plupart de ses camarades.
t — Elle a joliment rivé son clou au » vieux gâte-«auce , » dit Albertine.
« — Elle a très bien dit cela, » ajoute ■ Grangérant.
* — Elle y a mis du sarcasme, du » mordant ! » dit Cuchot.
« — Allons , allons ! il y a de l'ave- » nir dans cette petite , nous en ferons » quelque chose.
» — A la santé de notre nouvelle » camarade !
C&MSETTE. II. h
» — A la santé de mademoiselle., »#Quel nom prenez-vous au théâtre?
» — Quel nom ?» dit la jeune fille en regardant Angely. t Est-ce qu'il » est nécessaire d'en changer?
» — Nécessaire non !.. D'ailleurs îe » nom de Cerisette n'est pas celui «Je » votre famille , je ne vois pas pourquoi « elle ne le garderait pas.
, — Soit, à la santé de notre cama- » rade Cerisette.
» — Et quel emploi precdra-t-elle.— » - Quel emploi?.. » murmure la
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jeune fille, en regardant encore son amant. Celui-ci s'empresse de répondre pour elle :
« — Eh mon Dieu ! sait-elle encore » vers quel genre elle est appelée!..
» Pour commencer, elle jouera tout » ce que Ton voudra, tout ce que ces » dames ne voudront pas ; heureuse de » leur prouver qu'avant d'aspirer à » leur emploi, elle veut avant tout les » prendre pour modèles , profiter de » leurs leçons et s'efforcer de marcher » sur leurs traces. »
Par ce discours flatteur , par ces louanges adroites, Angely tourne en-
tièrement l'esprit de œs clames en faveur de Cerisette. Les comédiens plus que tout autres, sont sensibles à la flatterie. C'est à qui des actrices fera le plus d'amitié à la nouvelle venue.
« — Elle a quelque chose dans le re- » gard qui me rappelle mademoiselle >» Mars! » dit madame Ramboure.
« — Je crois quelle sera délicieuse
» en soubrette, » dit Elodia.
« — Il y a de la candeur dans son » maintien, » s'écrie Zinzinette, « ce • sera une charmante petite ingénue!
» — Moi, » dit Alberline, « je Un
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» trouve des larmes dans la voix, il faut » qu'elle joue le sentiment. »
Comme on le voit, chacune de ces dames avait soin de ne point parler de son emploi.
« — Moi, je voudrais voir Cerisette » en petit page ! » dit Montëzuma.
« — Elle serait ravissante sous le *► costume d'une fille grecque...
» — C'est la petite mantille espa- » gnole qui lui irait bien!
9 — Moi, messieurs, j'avoue que je m préférerais la voir en sauvage... -
» — Je suis de l'avis de Cuchot. »
Il n'y a pas jusqu'à madame Grattenhoule qui , lorqu'on commence à quitter la table, va s'asseoir à côté de Cerisetle, à qui elle veut faire prendre du gloria, en lui disant:
« — Sois tranquille, chère amie, je » t'habillerai, je te soignerai... as-tu » un corset?
» — Non, madame!...
» — Faudra te faire faire un fameux » corset... uneactrice sanscorset! c'est » une rémoulade sans moutarde I As-
» tu vu jouer ma fille dans Fret Mon? » — Non, madame!
— C'est le type du croustillant!
elle ne faisait jamais moins de douze » conquêtes par soirée quand ellejouait î> cela... et les bouquets, les couronnes, » les billets doux, les verses\.. nous en » étions assommées... Et moi, quand » je sortais dans la rue, on s'écartait » pour me laisser passer, en chuchotai tant: c'est la mère de Frétillon,.»
a hein ! c'est flatteur ca... si ma fille
» n'avait pas une si mauvaise tête, elle » aurait maintenant cent mille francs » de rente et un grand duc derrière
» sa voiture, et moi je mangerais des » truffes tous les jours!
» — Ne bavarde donc pas tant, ma » mère, • dit Albertine, t et va vite » achever de t'habiller, nous allons » partir.
» — Déjà !.. on n'a pas le temps de » prendre son pousse-café ! faut toujours rouler en voiture! c'est fa ti- .» gant!
» — Allons, mesdames, apprêtez- » vous vivement et en route. Vertigo • est attelé, il a l'air plein d'ardeur !
» — Vraiment, il n'est donc pas re-
CERÏSETTE. Cl
» connaissabie, il aux u une personne de » plus à mener, ça le calmera. »
Tout le monde s'occupe des apprêts du départ. Chacune de ces dames donne à François un paquet pour qu'il le mette «dans la voiture. Celui de Cerisette est tout petit, la garde-robe de la jeune fille était fort modeste; elle a mis sur sa tête un grand chapeau de paille dont les bords ne sont point relevés et qui lui sied à ravir.
M. Chatouillé a voulu se venger des comédiens ambulants en faisant monter le total de sa carte, mais Desroseaux lui rappelle la matelotte sans poisson et
le contraint à devenir raisonnable.
La grande tapissière est amenée par Poussemard devant la porte de la cour.
On fait monter les dames; quand il s'agit de hisser madame Grattenboule dans la voiture, François va se cacher de peur que l'on ne réclame son assistance.
Cerisette a été faire ses adieux à madame Chatouillé, qui, ainsi qu'elle lé présumait, n'a pas parue affligée de «on départ. Au moment où la jeune fille va grimper dans la voiture, l'aubergiste, qui tourne autour d'elle, lui dit à loreillç:
« — Vous vous en repentirez, Ce- » risette.
» — Au petit bonheur, monsieur, » j'ai mon médaillon et ma dame de » carreau ; avec cela, partout, je puis • retrouver mes parents.
» — Allons! allons, tout le monde w en voiture! » crie Poussemard, en reprenant son poste de cocher.
Tous les hommes sont monte's. On est un peu plus pressé que de coutume, mais Angely s'est mis à côté de Cerisette, qui est à moitié sur ses genoux, et il ne se plaint pas d'être gêné.
François est revenu quand tout le monde est monté en voiture; il fait un signe d'adieu à Cerisette, celle-ci lui adresse un sourire et jette un dernier regard sur l'auberge du Cerf sans corne qui bientôt disparaît à sa vue.