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CÉZANNE

Aucun renseignement sur le catalogue ; le tableau ne portait aucun titre à la suite de ce nom : o Wagner ». Ni prénoms, ni lieu de naissance, ni adresse, rien.

Je me suis souvent demandé quel pouvait être cet homme qui n'avait jamais exposé jusqu'alors et qui n'a plus jamais exposé depuis. Mais personne, parmi les littérateurs et les peintres, ne le connaissait. Longtemps après, il me fut dit, au hasard d'une conversation, un soir : « A propos, j'ai entendu parler, par un monsieur dont j'ignore jusqu'au nom, de ce Wagner dont l'œuvre vous préoccupe; eh bien! il paraît que ce peintre est un malheureux qui a été et qui est encore, je crois, lutteur dans les foires et clown. » Si c'était vrai, pourtant!

Mais alors, comment expliquer la maladive élégance de cette peinture noyée de rêve, le douloureux et délicat murmure de cet art réalisé par un paillasse qui fait les poids ?

CÉZANNE En pleine lumière, dans des compotiers de

porcelaine ou sur de blanches nappes, des poires et des pommes brutales, frustes, maçonnées avec une truelle, rebroussées par des roulis de pouce. De près, un hourdage furieux de vermillon et de jaune, de vert et de bleu ; à l'écart, au point, des fruits destinés aux vitrines des Chevet, des fruits pléthoriques et savoureux, enviables.

Et des vérités jusqu'alors omises s'aperçoivent, des tons étranges et réels, des taches d'une authenticité singulière, des nuances de linge, vassales des ombres épandues du tournant des fruits et éparses en des bleutés possibles et charmants qui font de ces toiles des œuvres initiatrices , alors que l'on se réfère aux habituelles natures-mortes enlevées en des repoussoirs de bitume, sur d'inintelligibles tonds.

Puis des esquisses de paysages en plein air, des tentatives demeurées dans les limbes, des essais aux fraîcheurs gâtées par des retouches, des ébauches enfantines et barbares, enfin, de désarçonnants déséquilibres : des maisons penchées d'un côté, comme pochardes ; des fruits de guingois dans des poteries saoules ; des baigneuses nues, cernées par des lignes insanes mais

emballées, pour la gloire des yeux, avec la fougue d'un Delacroix , sans raffinement de vision et sans doigts fins, iouettées par une fièvre de couleurs gâchées, hurlant, en relief, sur la toile appesantie qui courbe!

En somme, un coloriste révélateur, qui contribua plus que feu Manet au mouvement impressionniste, un artiste aux rétines malades, qui, dans l'aperception exaspérée de sa vue, découvrit les prodromes d'un nouvel art, tel semble pouvoir être résumé , ce peintre trop oublié, M. Cézanne,

Il n'a plus exposé depuis l'année 1877, où il exhiba, rue Le Pelletier, seize toiles dont la parfaite probité d'art servit à longuement égayer la toule.

M Forain est maintenant connu; les journaux . '1 1 andent sur son nom; ses aquarelles s'acquièrent à des prix fermes; il n'est plus

besoin de certifier, comme je le fis autrefois, Vapport ignoré de son talent neuf; je n'ai donc que quelques notes à joindre à celles ique j'ai réunies dans mon livre : « L'Art Moderne. »

Sorti de l'Ecole des Beaux-Arts et ayant même passé, je crois, par l'atelier de feu Carpeaux, M. Forain n'eut en réalité que deux maîtres, Manet et M. Degas. Bien que la filiation de Manet surtout puisse être soupçonnée dans ses premières œuvres qu'il signait d'un paraphe maintenant aboli, débutant par un L et un F emboîtés, en forme de 4, elle est devenue presque aussitôt problématique et quasi nulle. M. Forain eut, en somme, l'inespérable chance de ne ressembler à personne, dès ses débuts.

De ce temps datent des aquarelles étranges ; quelques-unes, usant de perspectives japonaises, prêtant, presque toutes, à la créature humaine une certaine roideur ironique, de bon ton, bizarre. |e me rappelle dans un jardin une jeune mère, eflSlée, droite, aux traits laconiques, au buste sortant d'un paletot mastic, conduisant par la main un enfant dont la très simple attitude du corps tourné sur le poignet était charmante ; de

la même époque, quelques dessins parus dans ÎM République de Lettres : l'un, un intérieur de salon, avec des messieurs chauves et diserts, aux allures différentes et pourtant pareilles; l'autre, une salle de cabaret, avec des ouvriers tout en barbes et en pipes, et une fille passsionnément vautrée sur un voyou froid; un autre dessin inséré, en 1876, dans la Cravache, était merveilleux encore. Il était intitulé « L'Amant d'Amanda » et formait une parodie du groupe « Gloria Victis,» de M. Mercié, avec un gommeux rigide, mi-mort, la tête en arrière, soulevé par une exquise femme qui tenait tout à la tois de la poupée et de la maraudeuse !

Puis cette saveur spéciale, dure, presque naïve, verte, si l'on peut dire, s'effaça ; sous l'influence de M. Degas, toute une technique plus compliquée parut. Alors, il fit, en d'extraordinaires aquarelles rehaussées de gouaches, des scènes de coulisses et de cafés-concerts, de bordeaux et de bars ; il apprêta des ragoûts de couleurs studieusement épicés, mit à de friandes sauces des nudités, obtint, par des mariages et des heurts inattendus de tons des effets inouïs, atteignit la nuance vraiment exacte, par l'observation atten-

tive des reflets et des ombres, par la science absolue des adjuvants et des fontes.

Ainsi armé, M. Forain a voulu faire ce que le Guys, révélé par Baudelaire, avait fait pour son époque : peindre la femme où qu'elle s'affirme, dans les lieux où elle travaille, et il a naturellement peint aussi l'éternel comparse de la vieille farce, le Hulot moderne ou le jeune jobard en quête d'un renom mondain. A coup sûr, personne n'a mieux que lui, dans d'inoubliables aquarelles, décrit la fille; personne n'a mieux rendu les tépides amorces de ses yeux vides, l'embûche polie de son sourire, Témoi parfumé de ses seins, le glorieux dodinage de son chignon trempé dans les eaux oxygénées et les potasses; personne, enfin, n'a plus justement exprimé la délicieuse horreur de son masque rosse, ses élégances vengeresses des famines subies, ses dèches voilées sous la gaieté des falbalas et l'éclat des fards.

En sus de ses qualités d'observation aiguë, de son dessin délibéré, rapide, concisant l'ensemble, avivant le soupçon, forant d'un trait jusqu'aux dessous, il a apporté, en art, la sagace ironie d'un Parisien narquois.

C'est grâce, sans doute, à cette orientation

d'un esprit net et blagueur, très élagué de toute chimère, qu'il dut d'avoir trouvé, pour les dessins des journaux où il logeait, d'audacieuses légendes, parfois cruelles, souvent même presque comminatoires pour les ridicules gredineries de CCS temps fous.

ChéreL

:i j'étais l'homme qui incarne si formellement le goût du siècle, l'homme qui secrète la pensée de tout le monde et qui, par conséquent, professe pour l'art une insatiable haine, si j'étais M. Alphand, je voudrais interdire l'affichage des œuvres de M. Chéret, le long des murs.

Elles gâtent, en effet, la taciturne tristesse de nos rues; à l'heure qu'il est, les ingénieurs ont démoli les quelques maisons, les quelques sentes qui pouvaient demeurer aimables; tous les coins intimes ont disparu, tous les vestiges des anciens âges sont tombés, tous les jardins sont morts ; le boulevard Saint-Germain, l'avenue de Messine s'imposent comme le type du Paris moderne ; nous ne verrons bientôt plus que des

rues rectilignes, coupées au cordeau, bordées de maisons glaciales, de bâtisses peintes au lait de chaux, d'édifices plats et mornes, dont l'aspect dégage un ennui atroce.

L'irrémédiable sottise des architectes a, du reste, ardemment suivi l'idéal casernier des ingénieurs ; le public est enfin satisfait car aucune œuvre d'art n'offusquera plus désormais sa vue. Il est d'ailleurs convaincu que Paris est sain. Jadis les rues étaient étroites et les logis vastes, maintenant les rues sont énormes et les chambres microscopiques et privées d'air; l'espace demeure le même, mais se répartit de façon autre ; il paraît qu'au point de vue de l'hygiène, cela constitue un exorbitant bénéfice.

Toujours est-il que sur cette teinte générale, d'un gris morose, les affiches de M. Chéret détonnent et qu'elles déséquilibrent, par l'intrusion subite de leur joie, l'immobile monotonie d'un décor pénitentiaire enfin posé ; cette dissonance compromet l'ensemble de l'œuvre réalisée par M. Alphand.

Autrefois, en effet, les placards en couleur affichés sur les palissades des maisons en construction ou le long des murs étaient d'une telle

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laideur qu'en dépit de leurs tons crus, ils s'harmonisaient avec la teinte des alentours. La tristesse sourde et le cri coriace se mariaient à peu près^ faisaient presque bon ménage, ne blessaient pas, en tout cas, par un faux accord. M. Chéret a changé cela; mais, on peut le dire, lui ou la rue, l'un des deux tel qu'il est, n'a pas de raison d'être.

Il est, on le conçoit, impossible de rendre compte, par le menu, de l'œuvre de M. Chéret qui a dessiné des milliers d'affiches, qui, dans ce journalisme, au jour le jour, de la peinture, s'est révélé véritable écrivain, très authentique peintre. Je ne puis donc que noter, en examinant quelques-unes de ses planches, les très spéciales qualités qu'elles décèlent.

M. Chéret a d'abord le sens de la joie, mais de la joie telle qu'elle se peut comprendre sans être abjecte, de la joie frénétique et narquoise, comme glacée de la pantomime, une joie que son excès même exhausse, en la rapprochant presque de la douleur.

Plusieurs de ses affiches l'attestent. Qui ne se rappelle, parmi ses nombreuses illustrations, celles qui célèbrent le Pierrot, ce Pierrot en habit noir

qu'il arbora le premier et qu'a repris, à sa suite, M. Willette ? Qui ne se rappelle l'incompressible gaieté de son Agoust conduisant la pantomime des Hanlon-Lees, dans Do mi sol do } Cet homme, en maillot vermillon, agitant un crâne piriforme surmonté de deux touffes de cheveux en escalade, projetant les yeux hors du front, tordant sa bouche en fer à cheval, dans un rire d'hospice, s'enlevait en l'air, et fouettait à tour de bras, le délire de l'orchestre audessus duquel passait subitement, en pétillant comme une fusée, un minuscule train. Agoust devenait presque satanique dans ce dessin qui bondissait, étofîé de rouge sur un tond verdâtre pointillé d'encre, surmonté d'éclatantes lettres blanches, doublées de noir.

Cette joie démentielle, presque explosible, il l'exprimait aussi sur une couverture bleue et jaune, qu'il fit pour un volume de M. Duval, a Paris qui rit ; » là, c'était une sarabande de gens se culbutant, se roulant, dans des accès d'allégresse folle. Une sorte de gnatî, un Auvergnat, se débridait la mâchoire, se trouait le mufle jusqu'à la luette ; un gommeux à la renverse, le chapeau envolé du crâne, bombait le

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