CHERET
ventre et se le tambourinait, pâmé, avec ses poings; un petit trottin, un carton dans chaque main, ricanait d'un rire sournois, avec des lèvres mauvaises et des yeux pinces, un concierge pilait du poivre à force de s'esclaâPer, une femme s'extravasait, la jambe en l'air, tandis qu'une petite fille, assise, les jambes écartées, les bras au ciel, éclatait en de jubilants cris ; M. Chéret avait noté toute une série de rires, et très finement observé la qualité de l'esprit et l'aloi de gaieté de tous ces gens.
Mais, parmi les innombrables affiches dans lesquelles il a raconté le rire, nulle ne fut plus surprenante que cet immense placard qu'il a peint pour l'Hippodrome, un Cadet-Roussel, à cheval, vêtu d'un costume d'incroyable, d'un pantalon à pont, d'un gilet à revers jaune serin, d'un habit noir, d'une cravate à goitre et de bas chinés ; ce vieillard avec sa bouche ouverte jusqu'aux oreilles, débusquait ses gencives, pompait un nez montueux sur des pommettes roses, s'auréolait comme d'un nimbe de teu, avec le tond d'un parapluie de pourpre ; le cheval lancé au galop en pleine piste, l'homme débonnaire et jovial, de carrure superbe, exubéraient de vie !
A citer entre toutes aussi, une petite affiche qui servait d'annonce aux Folies-Bergère et portait ce titre : « la Musique de l'Avenir par les Bozza. »
Celle-là était, dans son genre, une vraie merveille; elle mettait en scène une cascade de clowns habillés de tenues bizarres. En bas, un marmiton, bouleversé par un rire qui lui fendait la face et lui pochait un œil, donnait des coups de pieds dans le vide et sonnait avec ses casseroles de la cymbale; un peu plus haut, une sorte de Yankee flottant dans un pantalon à pattes d'éléphant et dans une veste à damier, blanche et verte, avançait un museau de singe et jouait comme du flageolet, bouchant avec ses doigts de fictifs trous, suçant, ainsi qu'une idéale flûte, le bec d'une burette à lampe ; plus haut, encore, un autre gâte-sauce se trémoussait, éperdu, en choquant des casseroles €t des pincettes, alors qu'une vieille femme, en bonnet à ruches, à nez retroussé, à bandeaux plats, un galfâtre déguisé en vieille et tenant de la poseuse de sangsues et du fruitier soûl, tournait rageusement la manivelle d'un moulin à café, soutenu dans son vacarme par un margougnat de Grenelle qui battait, avec des assiettes.