‹ CertainsChapitre 6 sur 31 · GUSTAVE MOREAU · texte numérisé non relu

GUSTAVE MOREAU

bave de convoitise et prie ; quand un pays avarié par une politique accessible à tous, suppure par tous les abcès de ses réunions et de sa presse; quand l'art méprisé se ravale de luimême au niveau de l'acheteur; quand l'œuvre artiste, pure, est universellement considérée comme le crime de lèse- majesté d'un vieux monde, soûlé de lieux communs et d'ordures, il arrive fatalement que quelques êtres, égarés dans l'horreur de ces temps, rêvent à l'écart et que de l'humus de leurs songes jaillissent d'inconcevables fleurs d'un éclat vibrant, d'un paifum iiévreux et altier, si triste! — La théorie du miUeu, adaptée par M. Taine à l'art est juste — mais juste à rebours, alors qu'il s'agit de grands artistes, car le milieu agit sur eux alors par la révolte, par la haine qu'il leur inspire; au lieu de modeler, de façonner l'âme à son image, il crée dans d'immenses Boston, de solitaires Edgar Poe; il agit par rétro, crée dans de honteuses Frances des Baudelaire, des Flaubert, des Concourt, des Villiers de l'Isle Adam, des Gustave Moreau, des Redon et des Rops, des êtres d'exception, qui retournent sur les pas des siècles et se jettent, par dégoût des

promiscuités qu'il leur faut subir, dans les gouffres des âges révolus, dans les tumultueux espaces des cauchemars et des rêves.

Soyez certains encore que les artistes dont la cervelle est peu nomade, dont l'imagination casanière se rive à l'époque actuelle, n'éprouvent pas une exécration moins vive, un mépris moins sûr, s'ils sont des esprits supérieurs et non de ces âmes subalternes auxquelles s'adapte seule la méthode inaugurée par M. Taine.

Alors leur art évolue d'une façon différente; il se concentre, se piète sur place et, dans des œuvres narquoises ou féroces, ils peignent ce milieu qu'ils abominent, ce milieu dont ils scrutent et expriment les laideurs et les hontes.

Et c'est le cas de M. Degas.

Ce peintre, le plus personnel, le plus térébrant de tous ceux que possède, sans même le soupçonner, ce malheureux pays, s'est volontairement exilé des exhibitions particulières et des lieux publics. Dans un temps où tous les peintres se ventrouillent dans l'auge des foules, il a,

loin d'elle, parachevé en silence, d'inégalables oeuvres.

Quelques-unes furent, comme un insultant aoieu exposées, en i88é, dans une maison de la rue Laffitte.

C'était une série de pastels ainsi notifiés dans le catalogue ; « Suite de nus de femmes se baignant, se lavant, se séchant, s' essuyant ou se faisant peigner. »

M. Degas qui, dans d'admirables tableaux de danseuses, avait déjà si implacablement rendu la déchéance de la mercenaire abêtie par de mécaniques ébats et de monotones sauts, apportait, cette fois, avec ses études de nus, une attentive cruauté, une patiente haine.

Il semblait qu'excédé par la bassesse de ses voisinages, il eût voulu user de représailles et jeter à la face de son siècle le plus excessif outrage, en culbutant l'idole constamment ménagée, la femme, qu'il avilit lorsqu'il la représente, en plein tub, dans les humiliantes poses des soins intinics.

Et afin de mieux récapituler ses rebuts, il la choisit, grasse, bedonnante et courte, c'est-àdire noyant la grâce des contours sous le roulis

tubuleux des peaux, perdant, au point de vue plastique, toute tenue, toute ligne, devenant dans la vie, à quelque classe de la société qu'elle appartienne, une charcutière, une bouchère, une créature, en un mot, dont la vulgarité de la taille et l'épaisseur des traits suggèrent la continence et décident l'horreur !

Ici, c'est une rousse, boulotte et farcie, courbant l'échiné, faisant poindre l'os du sacrum sur les rondeurs tendues des fesses ; elle se rompt, à vouloir ramener le bras derrière l'épaule afin de presser l'éponge qui dégouline sur le rachis et clapote le long des reins; là, c'est une blonde, ramassée, trapue et debout, nous tournant également le dos ; celle-là a terminé ses travaux d'entretien et, s'appuyant les mains sur la croupe, elle s'étire dans un mouvement plutôt masculin d'homme qui se chauffe devant une cheminée, en relevant les pans de sa jaquette ; là encore, c'est une dondon accroupie ; elle penche tout d'un côté, se soulève sur une jambe, passe en-dessous le bras, s'atteint dans le cuveau de zinc; une dernière enfin, vue, cette fois, de face, s'essuie le haut du ventre.

Telles sont, brièvement citées, les impitoyables

poses que cet iconoclaste assigne à l'être que d'inanes galanteries encensent. Il y a, dans ces pastels, du moignon d'estropié, de la gorge de sabouleuse, du dandillement de cul-de-jatte, toute une série d'attitudes inhérentes à la femme même jeune et jolie, adorable couchée ou debout, grenouillarde et simiesque, alors qu'elle <^it comme celle-ci, se baisser, afin de masquer ses déchets par ces pansages.

Mais en sus de cet accent particulier de mépris et de haine, ce qu'il faut voir, dans ces œuvres, c'est l'inoubliable véracité de ces types enlevés avec un dessin ample et foncier, avec une fougue lucide et maîtrisée, ainsi qu'avec une fièvre froide; ce qu'il faut voir c'est la couleur ardente et sourde, le ton mystérieux et opulent de ces scènes; c'est la suprême beauté des chairs bleuies ou rosées par l'eau, éclairées par des fenêtres closes vêtues de mousselines, dans des chambres sombres où apparaissent, en un jour voilé de cour, des murs tapissés de cretonnes de Jouy, des lavabos et des cuvettes, des flacons et des peignes, des brosses à couvertes de buis, des bouillottes de cuivre rose!

Ce n'est plus la chair plane et glissante, tou-

2é CERTAINS

jours nue des déesses, cette chair dont la plus inexorable tormule figure dans un tableau de Régnault, au musée Lacaze, un tableau où l'une des trois Grâces arbore un fessier de percale rose et huilé, éclairé en dedans par une veilleuse, mais c'est de la chair déshabillée, réelle, vive, de la chair saisie par les ablutions et dont Ja froide grenaille va s'amortir.

Parmi les gens qui visitaient cette exposition, d'aucuns, en présence de celle de ces femmes qui est vue, accroupie, de face, et dont le ventre s'exonère des habituelles fraudes, s'écriaient, indignés par cette franchise, poignes quand même par la vie émanée de ces pastels. En fin de compte, ils échangeaient quelques réflexions honteuses ou dégoûtées, lâchaient au départ le grand mot : c'est obscène !

Ah! si jamais œuvres le furent peu; si jamais œuvres furent, sans précautions dilatoires et sans ruses, pleinement, décisivement chastes, ce sont bien celles-ci ! — Elles glorifient même le dédain de la chair, comme jamais, depuis le moyen âge, artiste ne l'avait osé 1

Et cela va même plus loin, car ce n'est pas un dédain révisable d'homme, c'est bien plutôt

l'exécration pénétrante, sûre, de quelques femmes pour les joies déviées de leur sexe, une exécration qui les fait déborder de raisons atroces et se salir, elles-mêmes, en avouant tout haut l'humide horreur d'un corps qu'aucune lotion n'épure !

Artiste puissant et isolé, sans précédents avérés, sans lignée qui vaille, M. Degas suscite encore dans chacun de ses tableaux la sensation de l'étrange exact, de l'invu si juste qu'on se surprend d'être étonné, qu'on s'en veut presque ; son œuvre appartient au réalisme, tel que ne pouvait le comprendre la brute que fut Courbet, mais tel que le conçurent certains des Primitifs, c'est-à-dire à un art exprimant une sufgie expansive ou abrégée d'âme, dans des corps vivants, en parfait accord avec leurs alentours.

(Bartholomé. — ^affaëlli. — Stevens. — Tissât. — Wagner.

— Cézanne. — Forain,

L^î/lfSiJ

;ANS la solennelle infamie des salons de Mai, deux toiles :

Une récréation de M. Bartholomé, ainsi conçue : des petites filles jouent dans un préau autour duquel court un hangar soutenu par des piliers de fonte et coiffé de tuiles rouges. Au fond, un arbre poussé de travers, un pan de mur qui se profile sur un champ pommelé de ciel. Un coup de soleil divise la cour en deux parts : l'une éclairée , l'autre perdue dans i'ombre.

Au premier plan, six fillettes se tiennent la main et s'apprêtent à tourner en rond. La chaîne est interrompue par l'une d'elles, qui renoue le cordon de sa chaussure; plus loin, d'autres se lancent et se renvoient des balles, tandis que,

dessinant un A renversé sur sa pointe avec leurs pieds réunis et arcs-boutés sur le. sol, leurs corps renversés en arrière, écartés à droite et à gauche comme les deux jambages de la lettre et reliés au milieu par la barre des bras, deux bambines, les mains enlacées, se préparent à pivoter éperdûment sur place.

D'autres, enfin, grimpent sur des bancs pour une partie de chat-perché, et, dans l'ombre du hangar, passe la silencieuse silhouette d'une méditante sœur.

Ce qu'il faut tout d'abord relever, c'est l'observation précise du peintre. Ces enfants sont saisies, piquées sur la toile, sans tricheries ni dois. A ce point de vue, les fillettes, qui tendent encore la main à leur camarade si naturellement courbée sur sa chaussure, sont décisives ; — puis, prenez chacune d'elles à part et voyez combien les tempéraments s'accusent. — Ici, une petite, maigriotte, pauvre de sang, intéressante par sa mine fùtée, anoblie presque par sa chétivité et sa pâleur; là, une autre plus membrue, plus mastoque, plus tachée de sons ; là encore, une autre dont la figure est déjà faite : son visage de trente ans est prêt; plusieurs sont dans ce

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