‹ CervantèsChapitre 11 sur 11 · L ALIBI DE PSYCHE · texte numérisé non relu

L ALIBI DE PSYCHE

A cinquante ans passés, un homme trop plein d'amour n'est plus guère agence pour la vie amoureuse. Don Quichotte n'a-t-il pas toujours cinquante ans ? Ni vieillard, ni jeune homme, il est fixé dans l'âge du poète tout à son œuvre. Avec heaucoup de sens, Cervantes n'a point voulu qu'il eût femme ni enfant à la maison. Il l'eût fallu tyran, pour en faire un héros ou un saint. C'est hien assez du ménage pour exercer la

sainteté. Don Quichotte et Sancho, leurs femmes, la gouvernante revêche et la sotte nièce, la famille est la matière même que dépouillent les deux héros : elle reste au logis, et ils s'en vont. Sancho est marié : près de sa femme, il est un pur esprit.

Ténus est-elle trop loin ou trop facile pour Don Quichotte ? C'est l'amour qu'il adore bien plutôt qu'une femme. Il lui faut un peu se forcer pour faire le jeune amant. « Je veux, Sancho, que tu me voies nu, et faire une douzaine de folies ou' deux.» Idée vraiment admirable : il se met à faire des folies, comme il le dit, en l'honneur de sa belle. Dévêtu, en chemise, il se lance en l'air, deux sauts, trois bonds, puis des cabrioles. Dans la culbute, il

montre de tels objets que Sancho effrayé tourne bride.

Il fait l'arbre droit, le doux Chevalier. Il marche sur la tête; il étale au soleil une nudité à faire rire les pies ; il exhibe sa chair secrète et la fait mordre de la bise. Il va prendre le mal de la mort. 0 le fol, ô le plus vrai des amoureux !

Maritorne elle-même ne dégoûte pas Don Quichotte de Dulcinée, quand elle en tient lieu, le démon des muletiers aidant, et qu'elle se glisse entre les draps du chevalier.

Parce qu'il veut qu'elle le soit, Maritorne est Dulcinée: il en est sur : il loi

en donne le nom et la forme. 11 la reconnaît. Dans l'âme de Don Quichotte, est-ce qu'il y a place pour Mari tome? Où trouverait-on l'amante d'un si parfait amant, sinon au rendez-vous de Psyché?

« Il la fit asseoir sur son lit. Sa chemise, en grosse toile à sac, lui sembla du tissu le plus fin et le plus délié. Il prit pour des perles les gros morceaux de verre qu'elle portait au bras. Ses cheveux, de vrais crins, furent à ses doigts des tresses d'or fluide comme l'or arabe ; et cette haleine, qui sentait à coup sûr la salade à l'ail mari née de la veille, fit à ses narines l'effet d'un parfum suave. Ni le toucher de ce corps épais, de cette peau au grain de poule plumée, ni l'odeur qui fouette, ni mille signes à faire vomir tout

autre qu'un muletier ne purent détromper Don Quichotte : il croyait tenir dans ses bras la dame de beauté ; et la pressant amoureusement, il lui murmurait à demi voix : « 0 noble et belle dame! »

0 prince des poètes, plutôt, prince des idéalistes! le plus vrai des amants, le plus digne d'aimer ; celui qui jamais ne prend ni ne possède, n'ayant plus rien à désirer ; que rien ne peut priver, que rien ne peut convaincre ; et qui tout à son rêve, n'a jamais eu moins de femme que celle qu'il tenait.

« Je m'imagine que tout est vrai comme je le dis, ni plus ni moins. Elle est telle que je la souhaite, tant pour le mérite que pour la beauté. Hélène n'en approche pas, et Lucrèce est loin de l'égaler.»

La fatalité de l'idéal est parfaite en Don Quichotte. Ce qui doit être a toute force sur ce qui est. Ce droit sublime n'est pas du tout sur le temps à venir : il est sur l'essence. Le devoir est le devenir accompli.

La justice absolue et le bien ne sont pas une promesse, mais une conquête. Elles sont la réalité durable, et non le rêve.

Toutes les misères et toutes les vilenies, qui sont les occurrences réelles pour la foule des hommes, ne sont pour Don Quichotte que le délire et l'état de maladie. Parfois, Don Quichotte pense comme Socrate, un Socrate chrétien. Pour Socrate, il suffît que les hommes pensent bien. 11 suffît qu'ils veuillent bien, pour Don Quichotte.

11 transforme le monde à mesure qu'il le regarde. Il le refait, comme il y porte la main, et du même pas qu'il y marche.

On dira qu'il rêve le vrai ? Mais qu'estce que le vrai, pour la conscience, sinon ce qu'elle rêve de plus beau et de meilleur ? La conscience est à la mesure du cœur. Pascal a découvert cette loi de la connaissance, si naturelle aux poètes.

Amour enfin est la source de toute invention comme de tout sacrifice. Toute vertu vient de cet amour qui élève l'âme, qui la nourrit et qui l'épure. Ln tel amour ne réclame rien, et il donne tout. Bonté d'homme, force du cœur, grandeur — il" —

d'âme et de courage, tout le royaume de la beauté morale porte sur une pensée d'amour. Et que ce soit une opinion que l'esprit se forme de lui-même, que ce soit un jeu divin de l'imagination, Don Quichotte ne l'avoue pas tout à fait ; mais il le laisse entendre. S'il devait le confesser, il ornerait sa vie de ce prestige comme d'une parure suprême, plutôt qu'il n'en serait confus. Je le sens à certaine perfection de sa bonne grâce: rien ne le pénètre moins que sa propre infortune : on dirait qu'il se sépare de ses chutes : ni au-dessus, ni au-dessous, il y semble étranger. Il a parfois un mystérieux sourire, où peut-être se cache un monde. Qui sait si Don Quichotte est dupe? ou s'il veut F être? Cette vue est si belle, que

Cervantes passe en ce point tous les hommes de son siècle, même Montaigne.

Il règne seul clans ce paradis de Psyché, où Dante a tant vécu : seul avec Shakspeare, prince des hommes.

Qui donc est plus noble ou plus pur que Don Quichotte ? Aux dunes de ta vie et de l'instinct brutal Bon chevalier, mon fier chardon de Vidéal, Tu fleuris et, ma foi, s'y pique qui s'y frotte-

Pèlerin de la gloire el justicier du mal,

Tu venges la faiblesse, et c'est là ta marotte;

Tu veux mettre le ciel sur cette terre sotte : Tu sers le droit contre la force et l'animal.

Ta rosse vaut Pégase : el rêvant baleinée.

Tu fais le jeu divin de foule destinée,

Plus juste que la vie et vainqueur à Lépante.

Ton rire est du froment: fécond comme Cérès Tu mûris sur la cime et tu bénis la pente. Homère de l'honneur, o soldat Cervantes.

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