AVEC PASCAL
Comment il comprend l'amour et l'amitié, c'est la moitié de l'homme. Et dans la plupart beaucoup plus : car l'amour est leur façon de vouloir, de vaincre, de servir l'instinct et de le nourrir; l'amitié, leur habitude du sentiment et parfois sa digestion.
Don Quichotte n'a pas d'ami : parce
qu'il en est trop digne, et qu'il n'est pas
facile de lui en faire un qui lui soit égal,
sans être un triste AchateJ un ennuyeux
séide. Puis, l'amour même est pour Don Quichotte une amitié parfaite, passionnée et pourtant idéale. Que ferait-il d'un ami, lui qui n'a seulement pas besoin d'une maîtresse pour être le modèle des amants? Si Don Quichotte avait un ami de son rang, le vrai pair de l'âme, la figure homologue et semblable, le complément, d'un homme et son contraire, Don Quichotte ne pourrait plus, lance baissée, courir sur les moulins à vent. 11 serait empêché de tenter les aventures. L'ami du généreux chevalier ne saurait être que Socrate à cheval, Minerve ellemême déguisée en Mentor ; et, j'y songe, tout cru, l'autre Michel, Montaigne. Je rêve là-dessus. A la vérité, si Montaigne donnait la réplique à Don Quichotte, avec
Sancho le chœur, un tel livre pourrait tenir lieu de tous les autres.
Dans un monde opposé, au fond d'une cellule, loin de l'action, Pascal fait penser à ce livre. L' 'Apolorjic est une terrible aventure. Il charge les moulins à vent de l'objection, sans prévoir les ailes où il va se briser, ni les châssis sans toiles qu'il traverse : demain, ils seront garnis et d'un tissu plus dur que le fer. Il est sûr de vaincre qu'il est déjà vaincu.
Pascal met la science au-dessous de lui, résolument. Il le pouvait encore.
Mais c'est elle qui l'entrave. Elle le retient. Il le sait et ne le dit pas. — 10:; —
Il ne doute pas. Il est dévoré d'inquiétude. Le doute de Pascal, pauvre idée de Pascal.
Son mal est de manquer la sainteté. Il ne désire passionnément, il n'aime, il ne vénère que la sainteté. La sainteté est la passion de ce grand passionné. Où que le destin l'ait fait naître, Pascal est né pour être prince. Dans la foi, le saint est le prince du sang.
A cause de son génie et d'un redoutable orgueil, il ne peut pas étouffer son esprit. La force de savoir l'emporte, dans Pascal, sur la force du sacrifice. Or la connaissance parfaite est au prix de l'immolation. Qu'il est dur de s'immoler, et de ne l'être pourtant pas. On peut tout abdiquer plus aisément que la puissance
de l'esprit. La volonté n'y suffît pas : la pensée reste entière : ce qui mesure sa puissance mesure sa liberté. On a beau s'abêtir : on n'en est pas plus bête.
Tout serait plus facile, si la terre ne tournait pas. Mais la terre tourne, et le pape et Josué avec elle.
Quel homme est-ce, ce Descaries? Ce Père La Pensée s'accommode trop bien de sa mathématique.
S'il a besoin de Dieu, son monde n'en a pas besoin. Pascal s'irrite de tout le mal que Descartes lui donne, sans l'éprouver. Pour Pascal, Descartes n'est peut-être pas sincère.
Si Pascal hait la science, ce n'est donc pas qu'il doute : c'est qu'elle l'arrête. La science est l'ennemie de Pascal : elle l'empêche d'être un saint.
La certitude est du cœur, je le crains. C'est faute d'esprit, qu'on est certain d'esprit.
Montaigne, jamais certain s'il n'examine, l'est fort sagement en conduite. Et Pascal n'a aucune certitude, sinon celle du cœur. Montaigne est bien plus stoïque. et Pascal plus nihiliste qu'on ne croit.
Près de ces deux là, Bossuet toujours sur, toujours fixe, sait, prouve, conclut et ne pense point. Comme Cicéron, il fait semblant de penser : il accepte toutes les pensées que l'ordre autorise, et il s'emploie magnifiquement à les imposer.
Bossuet est le plus romain des Français; Pascal Test le moins. On le voit surtout aux Provinciales : la morale est la raison du tempérament. On est pour ou contre
les Jésuites en vertu de l'humeur et du sang. La bataille des dogmes cesserait bientôt sans les théologiens. A Port-Royal, loin de croire qu'ils fussent hérétiques, ils niaient les propositions qui les faisaient condamner pour hérésie : mais ils niaient dans un esprit non romain. Pascal est un Breton de terre ferme.