ESPAGNE
L'Espagne n'a pas dit son dernier mot.
Loin de là, elle n'a pas encore fait entendre sa voix ni prononcé la première parole de son poème : au seuil d'une vie nouvelle, elle est pleine d'un poème nouveau ; et ce qu'elle doit dire au monde moderne, demain sans doute, elle le dira. Le Moloch des Barbares damne tous les peuples et les voue à la perdition. Le Dieu de la France les appelle tous à la vie et à la bonne gloire.
La grande Espagne a été et n'est plus. Une grande Espagne est à venir. Non, la balance du commerce, le nombre des soldats, ni même celui des porcs, ne font pas la grandeur. Il suffît d'un homme et d'un esprit. La grandeur n'est pas des voies ferrées, de la fonte, du bétail, ni de l'or à la banque : la grandeur est de l'homme. Dix ans d'Athènes, ce canton, valent toutes les foules et tous les siècles de la Barbarie.
Cette magnifique table de feu et de sang entre l'Europe et l'Afrique, l'Espagne n'est ni l'Afrique ni J 'Europe. Elle est dressée, elle est offerte au ciel, entre les deux mers, pour un fécond sacrifice. Et je la vois comme un autel de splendeur,
un des hauts lieux qu'il y ait sur la terre.
Sur ce plateau, les moissons pousseront drues et fortes ; et les pions de la partie que l'homme joue contre la bête se dresseront un jour, quand ils seront aussi le nombre. L'Espagne est pleine d'hommes qui feront des hommes.
Tout ce qui lève d'elle a la force du fer qui pèse à ses entrailles, et la clarté du métal solaire, qui est la lumière, l'or qui ne corrompt point et qui ne se vend pas. Elle est de blé et de vigne sur du métal. D'or et de gueules, jaune et rouge, c'est elle : du vin, du sang et du soleil.
Noble nation, haïe des sols et suspecte aux tièdes. L'Espagne, qui n'est pas le
Midi seulement et qui n'est pas du tout le Nord, semble dormir et ne plus être en Europe. Mais elle est en Occident par le génie, et le fut toujours. D'Àrras à Anvers, elle a fécondé les rivages et la terre plate. Les Barbares ruinent et détruisent tout ce qu'elle y a laissé de beauté. L'Espagne est dans la guerre, quoi quelle veuille ; et comme elle y est d'abord victime, elle est du bon côté.
Elle est le vrai midi de la France et son pôle d'ardeur, comme l'Italie en est le véritable Orient et le pôle classique.
L'Espagne reste la grande ressource catholique de l'Europe : je ne l'entends pas au sens de la religion, mais de l'esprit et des mœurs. Pour la foi et la
morale, depuis longtemps, il n'est plus de purs catholiques, sinon en France, seulement. Bientôt peut-être ils auront un fumet d'hérésie. Saint Bernard, aujourd'hui, n'écrirait pas impunément au pape Eugène.
L'Espagne a besoin de la France qui, seule, l'aime assez pour la comprendre et la comprend.
Elle est forte en génie; et chez elle, toute morale est un cas de l'honneur : il sourit de se résoudre en heureux sacrifice. Il n'y a que la France pour sourire à ce sourire, et ne pas le trouver ridicule.
Ses pires erreurs sont belles : elles viennent de l'honneur. La cruauté d'Espagne, qui est le vice de cette chaude nation, comme le tranchant aigu est le revers de
l'épée et d'une si dure trempe, même la cruauté d'Espagne a une excuse : pure de tout intérêt, l'Espagne cruelle croyait défendre l'honneur de Dieu.
Une telle ardeur bondit et chante. Son sommeil même est de l'action, et sa lan-
Danse et mouvement, vitrail des couleurs, rythme perpétuel de la lumière et de l'ombre, le chant est partout en Espagne.
Avec la mélodie des Celtes, le chant populaire d'Espagne est le plus beau. Il n'en est pas de plus vit et de plus riche en Europe. La musique y doit atteindre quelque sommet que je pressens. Du reste,
on sait par Vittoria jusqu'où elle s'élève: Vittoria est inégal; mais où il a du génie, il l'emporte de loin sur Palestrina : Picr Luigi est froid près de cette brusque lave : j'entends sainte Thérèse chanter un répons de Vittoria.
Ce n'est point par hasard que la musique russe est hantée par les rythmes, les formes, la couleur et les souvenirs de l'Espagne. Comme l'Europe que nous voulons faire, et dont la France est l'âme, doit être le cœur du genre humain pour tous les temps, la Russie va nous rendre la Perse et l'Asie légendaires. L'Espagne nous rendra les Arabes et tout ce qu'il y a du désert conquis par l'amour de Dieu dans la fièvre des Sémites.
L'Espagne n'a plus qu'à vouloir, et à se
guérir de l'éloquence. La volonté expire dans le souffle oratoire. Elle n'a qu'à être vraie pour être belle, cette Espagne : la passion est toujours assez éloquente. La redondance est le mensonge du Midi, comme la fausse austérité est le mensonge du Nord : on fait grand état de leur silence, et ils n'ont rien à dire : chaque Lapon est un merveilleux poète; mais le phoque seul le sait, et l'huile de foie qui nourrit sa rêveuse lampe. Les Scythes ont bien droit de mépriser les fils de la lumière. L'Espagne a montré qu'elle pouvait atteindre le style dans tous les ordres. Musique et poésie, les chants d'amour en Andalousie sont une étonnante merveille. Les « soléas » sont pareilles à des vases persans soudain mués en baya-
dères et en argile amoureuse. Enfin, on peut tout attendre d'un peuple qui a donné Cervantes. Car Saavedra est bien l'Homère et le Dante de l'Espagne. Et si l'Espagne l'a formé de sa chair, Cervantes en retour a fait pour jamais les Espagnols
à son image.
Don Quichotte est le délire de la justice, parce que tout est délire dans un sentiment absolu. Le plus bel amour du monde est un délire pour l'instinct qui assure l'espèce et ne prétend pas plus.
Don Quichotte aime tant la justice qu'il est la mesure de tout droit. Un sentiment divin anime ce long sac d'os et de parchemin. Il est le dossier vivant des
pauvres, des offensés et des souffrants Or il ne plaide pas : il fond, l'épée haute, sur le mal triomphant, comme un archange : son père a nom Michel. La force méchante est le dragon.
Il est le justicier. Il sait le droit : il le dit. Et il le fait : il agit.
Il est le chevalier de toute cause que la force opprime. Il n'aime que la paix, qui est le royaume de la justice : il l'offre à tous, et ne l'a jamais.
Et lui, tout seul, armé d'une latte, coiffe d'un pot à barbe, monté sur une rosse, il sait qu'il est plus fort que toutes les puissances de la terre, que tous les sorciers de la violence, et tous les démons de l'enfer. 0 force des forces, ton nom est le grand cœur.
Dire le droit, ordinairement, n'est pas dire l'équité, mais la règle établie par la société des hommes. Cette règle est une compensation des intérêts; et l'intérêt commun en est l'étalon. Mais au delà de ce monde réglé, il va le royaume de Dieu. Jésus condamne les tribunaux, parce que la charité divine n'a point de pacte avec toutes les infirmités de la justice entre les hommes : infirmités lugubres et parfois si insolemment vilaines qu'elles font à la justice la figure d'une morte.
Au total, l'histoire du droit n'est pas l'histoire du juste, mais le progrès douloureux de la justice à l'équité, de l'homme égoïste à l'homme qui l'est moins, enfin de la bête à l'homme.
Don Quichotte est le chevalier de la
sainte équité, qui est la charité parfaite : mais la charité fondée sur la raison.
Voyez comme il peine, et toujours avec tant de bonne grâce et de douceur. Le Chevalier de la Triste Figure est l'ombre bouffonne de Dieu dans l'homme. Il est l'homme de douleur qui fait rire. Par le rire, souvent, les méchants sont désarmés.
On le joue, on le berne, on le bafoue. On l'assomme. Et on l'aime. On le vénère. Il est très sage, et on le croit candide. On le traite de fou, et l'on s'étonne de sa raison. Peu s'en faut qu'on ne le prie et qu'on ne l'adore. Il n'y a qu'un forçat ou un docteur en théologie pour lui faire la leçon.
Don Quichotte mène notre bataille.
C'est lui qui se jette sui les moulins de la science et de la barbarie, pour délivrer la Belgique torturée et la Serbie traînée par les cheveux, deux nobles sœurs au supplice. C'est lui qui défie tous les géants, et le pire de tous, Teutobochus, le roi de la mort boche. La France l'aime et ne doute pas de lui. Ils ont les mêmes dieux et la même horreur du méchant :
le démon est le mal qui se donne raison.
Us sont libres, elle et lui, comme jamais mortels ne le furent. On ne vante pas, aussi belle qu'elle est, la folie de liberté qui anime Don Quichotte. Il brise toutes les chaînes ; et il pardonne aux coquins même, s'il les trouve enchaînés. L'être le plus noble est le plus libre, et le plus épris de liberté.
Votre nom est liberté, princesse Dulcinée, vous que les valets voient sous la forme d'une mégère et d'une sale rustaude, voire d'une servante à soigner les porcs dans une étable et à récurer des plats. Mais pour vos vrais amants, fussiezvous masquée en maritorne, vous êtes la plus pure, la plus belle, l'immortelle fiancée du cœur noble.
Toboso est en France, aujourd'hui. C'est le pays entre Dunkerque et Mulhouse.
Certes, Don Quichotte chevauche par là.
« Me voici. Vous voyez bien, dit-il, que l'Espagne est avec vous. »