‹ CervantèsChapitre 3 sur 11 · SAINT RIRE · texte numérisé non relu

SAINT RIRE

Soldat, héros ; blessé dans la bataille, manchot ; infirme dès la jeunesse ; souvent malade, toujours dans la gène; d'une forte trempe pourtant, et la fibre puissante ; beaucoup frappé, peu secouru ; captif à Alger, esclave à Tunis, la chaîne aux pieds et la corde au cou, comme dans les contes antiques ; pauvre partout, peu payé, peu goûté, confondu dans la commune élite, sauf à la porte du tombeau ;

chargé de famille, et la famille est sotte : Cervantes a vécu, tirant son faix sur un chemin montant et pierreux, l'épée de la fortune dans les reins, et l'aiguillon de la peine dans la nuque. Il ne se plaint pas, même quand il se met en colère. Il a du monde la même idée que Don Quichotte : il le sait mauvais, méchant, violent, dérisoire, grossier, brutal, inique et sans pitié: et il le croit bon ou pouvant l'être; capable de douceur et de respect ; fait pour la beauté, la charité et la justice. On est pessimiste de fait et optimiste d'intention.

Vénérable confiance, sublime optimisme

du grand cœur: il est le triomphe de la

bonne volonté. Certes, la raison n'y est

pour rien. Le monde est beau et bon:

il l'est, parce qu'il le doit être. La beauté est réelle, si elle est dans mes yeux. La bonté de l'homme n'est pas une fable : parce que, bonté et beauté, l'homme a charge de toutes deux, et qu'il les crée à la mesure de sa brave volonté.

Ainsi, la seconde partie de Don Quichotte est plus belle que l'autre. La création a conquis le créateur. L'artiste est forcé d'aimer son œuvre : elle le gagne. Il a peut-être commencé par en rire : à présent, il y croit. Il caresse en secret son héros, après l'avoir berné.

On n'a point discerné le saint en Don Quichotte.

Le héros comique est un prodige d'énorme sainteté. Les païens, rien ne les fait

rire comme la sainteté : ils s'en moquent à crever. La chevalerie de la France fait la risée de tous les goujats allemands.

Le plus saint des saints a bien lieu de se nommer lui-même le jongleur de Dieu. On le prend pour bouffon, en attendant qu'on le prenne pour patron. Les pères lui lancent des sous, les mères des trognons de choux : les fils l'adorent. Tous dupes également, en sens divers.

Tout va bien de la sorte : l'équilibre se fait.

La grande œuvre d'art parle toujours

de l'artiste, et le révèle. On fait ce qu'on

est, et rien de plus. La feinte est le propre

de ceux qui ne sont point. Ce n'est pas

la vie dans la rue, les aventures grandes ou petites, toute la friperie de l'homme qui compte : mais son fond le plus pur, le vrai du vrai, la forme éternelle qui vient au jour dans l'œuvre : et du même coup, la forme en lui de l'univers et delà vie. On pourrait dire, l'image qu'il rend de Dieu. Car la pensée est un miroir.

Chaque artiste est un miroir de Dieu.

Spinosa y consent.

Corneille fait figure d'avocat à Rouen, bourgeois sévère, grave à quarante ans, pieux, dévot, un peu jésuite; effacé, besogneux, et même il quémande; sujet des plus soumis et craintif près des grands. Or ce robin timide est un dictateur, un empereur de Rome, un Octave, un Camille , un appétit de puissance effréné : s'il de-

mande si mal et si lourdement, c'est qu'il est né pour régir un empire.

Dans Cervantes et Don Quichotte, il y a un saint Martin et un saint Georges. En quoi Cervantes est si fort au-dessus de l'Arioste. Cervantes et Rabelais ont une puissance égale. Cervantes tient plus au monde chrétien ; Rabelais au monde antique : Cervantes au passé, Rabelais à l'avenir. Je ne regarde ici qu'aux idées. Pour le sentiment, Don Quichotte est de tous les temps, et il n'a pas fini d'en faire la conquête. Il précède les hommes et les siècles de bien loin. Sous nos yeux, l'Espagne a trop de peine à le suivre. L'égalité dans la noblesse, la liberté dans le beau service, et l'amitié chrétienne, tel est Don Quichotte. Telle est l'âme de la

France : la charité de la justice. Tel est ce peuple, si beau à vivre et à mourir, chevalier de toute chevalerie.

Cervantes n'est Castillan que d'occasion. Andalou par sa mère, sa famille tire origine de la Galice. 11 a donc du Celte, lui aussi.

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