‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 1 sur 77 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le poète du passé ne vient pas isolé jusqu'à nous; il nous arrive entouré du cortège nombreux des esprits amis qu'il a inspirés, et qui lui font une cour brillante et variée. Non- ne sommes pas seuls en face de l'œuvre poétique, mais nous portons en nous toute la tradition des pensées et des légendes qui sont passées autour d'elle et dont nous avons recueilli l'héritage. Notre conception du poète est faite, pour une part, de notre tempérament individuel, mais pour une part non moins considérable, des idées de DOS ancêtres qui nous parviennent par la voie de la critique, de l'histoire littéraire, des imitations poétiques, ou de la tradition populaire. S'il est intéressant et nécessaire de chercher dans une biographie d'écrivain l;i genèse de son œuvre, il n'est pas moins essentiel d'étudier .-;i descendance et la genèse de notre propre conception de cette œuvre, \ucun poète n'a mieux mérité cette biographie posthume que ( Servantes.

rvantes eut, après sa mort comme pendant Ba \\i\ un destin incidente. I - - grands courants qui canalisèrent

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pendant dos siècles l'art el la pensée continrent d'abord sa gloire entre des digues étroites et bien tracées. On ne connut guère de lui que le Don Quichotte et Don Quichotte apparut comme une satire, une grande leçon de morale universelle, le premier acte de la guerre de la raison contre les préjugés et les fantômes du passé.

Le romantisme allemand découvrit un Cervantes inconnu, l'artiste inspiré et conscient, le penseur hautain, qui eut une conception originale de l'art et de la vie, et la dressa en symboles puissants. Les poètes romantiques eurent l'intuition d'un poète plus grand qu'eux-mêmes, plus grand que tout, un Héros du Verbe et du Symbole. Ce fut une obscure divination, qui chercha vainement son expression définitive; mais ils fécondèrent par là la critique toute entière. Toutes les grandes questions que se pose la pensée actuelle à l'endroit de Cervantes ont été soulevées par la critique romantique. Peut-on lui reprocher ses solutions simplistes, partielles et partiales ? Sans doute, le Cervantes qu'ils ont élevé sur un piédestal de gloire nouvelle n'est pas absolument le Cervantes que nous aimons à nous représenter; mais sommes-nous bien sûrs cpie notre image du poète est plus authentique que la leur, et que l'avenir ne jugera pas nos tentatives aussi incomplètes et aussi contestables que nous jugeons la tentative romantique ?

Les écrivains de celte école ne s'intéressèrent qu'à peine à l'étude et aux découvertes biographiques qui passionnaient alors la critique espagnole; aussi bien ne pouvaientils dans ce domaine rien apporter d'original. La matière même de la critique cervantesque fut, sans aucun progrès nouveau, celle dont disposait à cette époque l'érudition allemande. Mais ce qu'ils prétendirent renouveler, c'est

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