‹ Ces bons docteurs!Chapitre 18 sur 21 · L ’ I N OFFENSIF · texte numérisé non relu

L ’ I N OFFENSIF

madame de Préfleury?... et la petite de Rebondy?... Tiens!... la voilà, madame de Rebondy!... ( Madame de Bebondy entre.

Saluts, poignées de main; au bout d'un instant monsieur s'esquive.)

madame de rebondy. — Vous avez l’air agacé... ça ne va donc pas?...

madame. — Certainement je suis agacée!... on le serait à moins!... mon mari a recommencé aujourd’hui sa scie...

madame de rebondy. — Quelle scie?...

madame. — La scie des enfants... et savez-vous ce qu’il prétend?...

MADAME DE REBONDY. — Je lie lîl’cn doute pas!...

madame. — 11 prétend que ça conserve

l’inoffensif

d’avoir des enfanLs!... mieux encore, que ça embellit, que ça rajeunit...

madame de rebondy. — Mais je crois qu’il n’a pas tort!... il me semble qu’à âge égal une femme qui a eu des enfants... avec modération, bien entendu... est plus fraîche que celle qui n’en a pas...

madame, ébranlée. — Oh!... croyez- vous?... MADAME DE REBONDY. — Dame Oui ! . . .

ce n’est pas pour moi que je dis ça, mais positivement, j’ai toujours été frappée de...

madame. — Alors?... vous me conseillez de consulter?...

madame de rebondy. — Oui, certes!...

madame. — Et si pourtant c’était mon mari qui...

madame de rebondy. — Oh! quant à ça non!... vous n’avez donc jamais regardé la dernière des petites de Veloutey?... c’est son portrait, à votre mari !... il a été pendant quatre ans l’amant de madame de Veloutey, vous savez?... ( Mouvement de madame.) Oh!

c’était en 75 ou 7G... bien avant votre mariage !...

madame, revenant à son idée. — Si je consulte un médecin connu, tout le monde le saura...

MADAME DE REBONDY. — CoilSullez-en un qui ne soit pas connu!... pour une chose de ce genre, il me semble que n’importe quel médecin vous... renseignera... Après, il sera toujours temps d’en voir un autre s’il y a quelque chose à‘ faire...

madame. — Oui... mais c’est que je ne connais que ceux qui sont connus...

MADAME DE REBONDY. — Moi aussi!...

(Pensive.) je ne vois pas trop... ( Illuminée .) attendez-donc !... l’autre jour, madame de Yielbranche... vous savez bien, la petite de Vielbranche qui divorce?... m’a parlé d’un homme très savant, un débutant cependant... c’est un de ses cousins... qui a été docteur tout jeuneà ce qu'il paraît... et qu’on l’avait engagée h consulter... attendez-donc... il

l’inoffensif

s’appelle Saint-Yves et demeure de l’autre côté de l’eau... c’est tout ce que je sais!...

madame. — Ce serait très bien!... il ne me connaîtrait certainement pas... et je ne rencontrerais person ne. . . mais comment avoir son adresse?...

MADAME DE REBONDY. — Allez chez Achille... vous lui demanderez un Bottin ou un Tout-Paris... et vous trouverez ça tout de suite...

madame. — Jamais je n’oserai faire ça !... on n’aurait qu’à voir ce que je cherche... je n’oserai jamais !...

madame de rebondy. — Eh bien!...

envoyez un domestique!...

madame. — Oh!... au fait... oui, je peux envoyer un domestique... (Elle sonne, un valet de chambre paraît.) Vous allez aller à la librairie Achille... chercher l’adresse de M. Saint-Yves... qui demeure au faubourg Saint-Germain... c’est un docteur... (Indiquant madame de Rebondy.) et madame la

comtesse, qui a besoin de son adresse, a oublié la rue et le numéro... vous verrez les jours et les heures de ses consultations... Allez vile!... (A Madame de Rcbondy quand le domestique est sorti.) Ça ne vous contrarie pas que j'aie dit que c’était pour vous?...

MADAME DE RE BOND Y. — Pas le moilîS du monde!...

madame. — C’est que j’ai une telle répugnance, une telle honle de ces sortes de choses!... quand je pense que ce médecin va... (Impatiente.) Qu’est-ce qu’il fait ce domestique!... c’est à deux pas!... (Au bout de quelques instants, le domestique revient.) madame, anxieuse. — Eh bien?...

le domestique. — J’ai cherché partout l’adresse sans la trouver... même que M. Achille m’a aidé...

madame, découragée. — Alors, vous ne l’avez pas?...

le domestique. — Si, je l’ai tout de même!... mais c’est un monsieur qui était

l’inoffensif

clans le magasin qui me l’a donnée... c’est un de ses amis, qu’il a dit... y s’appelle... (Il tire un petit papier de la poche de son gilet.) voilà ce qu’il a écrit...

madame, lisant. — « M. Pierre Saint- Yves, n° ***, rue de Yaugirard ; consultations tous les jours de cinq à sept... » MADAME DE REBONDY. — C’est bien Ça ! . . . la petite de Vielbranche m’a quittée à quatre heures et demie pour y aller...

madame, quand le domestique est sorti. — J’irai demain... maintenant que je suis décidée, j’aime mieux me débarrasser de ça tout de suite... rien que d’y penser, j’en suis malade!...

MADAME DE REBONDY. — Il faut VOUS faire une raison... (La conversation continue sur le meme sujet pendant une heure.)

Dans un fiacre.

madame. Elle a mis son costume le plus simple: robe de velours vert myrte, douce et tranquille à l’ombre, éclatante et chatoyante au soleil; capote de loutre couronnée de réséda ; manchon de velours vert à touffe de réséda ; gants coquille d’œuf montant au-dessus du coude. Elle embaume. C’est un mélange de réséda et d’héliotrope blanc qui remplit tout le fiacre. Elle est préoccupée et inquiète.

— Qu’est-ce que je vais lui dire, à ce médecin?... et surtout qu’esl-ce qu’il va me demander?... j’ai une peur horrible!... c’est si grotesque!... et si inconvenant!... livrer ses secrets, sa personne, tout, à un individu qu’on n’a jamais vu!... (Elle regarde dans la rue.) Ah! mon Dieu!... voilà le Luxembourg!... la rue de Vaugirard doit être par ici ?... l’Odéon !... les omnibus!... c’est elle!...

(Au bout de quelques instants, le fiacre s'arrête devant une vieille maison de très modeste apparence.)

madame, descendant de son fiacre. — C’est là!... (Sa toilette fait retourner tous les gens qui passent pendant qu'elle traverse le trottoir.) qu’esl-ce que ces gens ont donc à me regarder comme ça?... on croirait qu’ils devinent ce que je vais faire... (Elle se précipité dans la maison et cherche la loge du concierge ; un trou noir quelle finit par trouver.)

— M. le docteur Saint- Yves?...

unis voix. — Qu’est-ce que vous dites?... madame. — M. le docteur Saint-Yves?...

la voix. — Ah!... m’sieu Saint-Yves?...

au troisième...

madame. — Est-ce qu’il est chez lui?...

la voix. — Montez-y... vous l'verrez bien!... du reste, c’est l'heure qu’y reçoit censément...

madame. — Merci!... (Elle passe devant la lotje cl s'engage dans l'escalier.)

la voix, marronnanl. — Malheur!... toujours des clientes chez c’moineau là !... jamais d’elients !...

madame, montant. — Le concierge a dit: « Toujours des clientes!... jamais de clients!... » c’est peut-être un spécialiste!... en ce cas, j’aurais eu la main heureuse!... il n’est pas bien logé, ce docteur!... quel horrible escalier en colimaçon !... (Elle lève la tête en entendant du bruit.)

un monsieur qui descend bruyamment, fre-

l’inoffensif

donnant sur l'air de Barbe-Bleue : « U / aut qu'un courtisan s'incline, etc., etc... »

Nous v’nons d'fêter la Saint-Yves, la Saint-Yves... Autant qu’on la peut fêter (bis).

madame, regardant le monsieur. — Comme cet homme est rouge !... (Elle se fait toute petite et se serre contre la rampe.)

le monsieur. — Pardon, mon rat!...

madame, saisie. — Oh !... (Elle continue à monter et trouve au troisième sur une petite porte une plaque de cuivre: « Pierre Saint- Yves. Consultations de cinq heures à sept heures. » Voilà !... j’y suis !... (Elle sonne en tremblant.)

une petite bonne. — (Elle ouvre et s'arrête stupéfaite à la vue de Madame qu'elle regarde avec admiration. ) Madame ne se trompe pas?...

madame. — Mais... M. le docteur Saint- Yves?... c’est bien ici?...

la petite bonne. — M’sieu Saint-Yves...

oui, madame...

MADAME. — Reçoit-il?...

la petite bonne. — Oui, madame... Si vous voulez attendre un instant, je vais le prévenir... parce qu’il a eu des amis à déjeuner et qu’ils sont encore là... t’nez!.. les entendez-vous qui beuglent?...

madame, un peu effarée , écoutant des cris étranges qui parlent de la pièce voisine. — En effet... (La petite bonne disparaît.)

madame, debout au milieu de la pièce, tournant le dos à la porte par laquelle la petite bonne vient de sortir. — Je ne me sens pas à mon aise!... cette bonne m’a drôlement regardée... c’est cette robe... au soleil, elle a des reflets d’un vert... et ici le soleil entre en plein... ça manque un peu de rideaux... (Elle pousse un cri horrible, en se sentant pincer solidement à l'endroit le mieux moulé par la robe verte qui colle comme une peau, tandis qu'une voix de basse-taille lui dit:) — Oh! la la!... nous as-tu assez fait poser?.., t’as pas fini tes magnes?...

l’inoffensif

madame, prêle à s'évanouir, se retournant et se trouvant en face cl’un grand jeune homme. — Monsieur... je...

LE GRAND JEUNE HOMME, étonné. —

Tiens!... pardon, mademoiselle!... je me suis trompé... je croyais que c’était Eugénie... elle nous a fait poser et...

madame, suffoquée. — Monsieur... je suis une cliente de M. Saint-Yves et je... (Une autre porte s'ouvre et un autre monsieur s’arrête surpris en regardant Madame , puis rentre dans la pièce où on entend toujours du tapage, en criant :)

— Saint-Yves!... il y a là une petite grenouille!... Mâtin!.., si j’en avais une comme ça dans mon bocal, je ne m’embêterais pas!...

la petite bonne, revenant. — Si madame veut bien passer dans le cabinet de Monsieur?... Monsieur va venir tout de suite... (Elle introduit Madame dans une petite pièce encombrée de paperasses, de fleurets et de masques étalés partout.)

madame, faisant le tour de la pièce. — Quel drôle de cabinet!... je regrette d’être venue!... ça n’a pas l’air sérieux, tout ça!... il n’y a pas seulement un malheureux buste d’Orfila... ni une pauvre photographie de Nélaton!... rien!...

m. pierre saint-yves, trente ans ; joyeux, frais, solide, bien campé; toujours de bonne humeur; intelligent; heureux d’être au monde; menant rondement et agréablement la vie. (Il s'arrête très étonné à la vue de Madame, la regarde d'un air de profonde admiration et la salue très bas.) madame, balbutiant. — Monsieur le docteur Saint-Yves?...

saint-yves, souriant. — Oui, madame...

(Elle enlève son voile; Saint-Yves resalue encore plus bas.)

madame. — Monsieur, je viens vous consulter...

saint-yves, offrant un fauteuilet s'asseganl lui-même. — Je suis à vos ordres, madame...

l’inoffensif

madame, les yeux baissés. — Je suis mariée depuis dix ans... et je n’ai pas d’enfants...

Page 1