INTRODUCTION
Le comte de Montlosier, anciennement député de la noblesse d'Auvergne, aux États-Généraux de 1789, était un catholique dévoué, convaincu; il défendit très-courageusement le clergé à l'Assemblée Constituante où il prononça ces paroles devenues historiques :
« Si on dépouille les évêques de leurs biens, s'ils « ne peuvent plus porter une croix d'or, ils porteront « une croix de bois, et c'est une croix de bois qui a « sauvé le monde. »
Le comte de Montlosier était gallican et même un peu janséniste, comme Camus et quelques autres; membres de l'Assemblée.
Plus tard il applaudit à la restauration du culte catholique par le concordat, et il aurait pu avoir une large part aux faveurs de la légitimité bourbonnienne. Mais cet homme loyal, ce chrétien austère et convaincu, fut effrayé des progrès du jésuitisme et des congrégations, dont l'influence devenait de plus en plus prépondérante dans les conseils du gouvernement; royaliste ardent, il dénonça la secte de Loyola d'abord aux magistrats et ensuite à l'opinion publique.
Or, cet homme, bien que sauvegardé par ses antécédents royalistes, eut peur d'entrer en lutte avec la formidable Société que le général Foy avait comparée, avec raison, à un poignard dont la poignée est à Rome et dont la lame est partout. Il eut peur, comme Laocoon, d'être enlacé par un serpent invisible :
« C'est la vertu que je vais accuser de crime, » dit-il.
Cette précaution oratoire une fois prise, il arbora bravement sa bannière.
« Il faut examiner, ajouta-t-il, si dans un État so- « cial et régulier, il est permis à une collection partii« culière de citoyens de s'incorporer, de senrégimen-
« ter, de se composer et de combiner entre eux des « règles, des signes de reconnaissance, des points de « ralliement pour une cause pieuse quelle qu elle « puisse être. »
Le comte de Montlosier n'ignorait pas les bruits sinistres qui coururent à 1 occasion de la mort de Clément XIV, après la suppression des Jésuites en 1773. Il eut une première impression de cette crainte que les hommes les plus courageux éprouvent au moment d'affronter un grand danger; mais il eut la force de surmonter cette faiblesse, bien pardonnable à l'époque où il écrivait contre le jésuitisme et les jésuitières. Il publia son acte d'accusation, et, deux années après, en 1828, les Jésuites étaient expulsés de France par ordonnance royale signée Charles X, fils aîné de V Église.
Certes, nous n'avons pour nous ni les antécédents, ni l'autorité, ni les puissantes relations du comte de Montlosier, et pourtant nous allons marcher sur ses traces, attaquer aussi le jésuitisme dans une de ses plus habiles transformations, Nous devons "avouer sans faiblesse, comme sans forfanterie, que si nous n'éprouvons pas les mêmes craintes qu'il ressentit,
nous nous trouvons en face de répugnances qu'il r.e dut pas connaître.
En effet, il s'attaquait au jésuitisme militant, au jésuitisme ennemi de tout progrès, au jésuitisme abhorré traditionnellement par tout homme qui sent un cœur de Français battre dans sa poitrine ; la cause était dangereuse, mais splendide à gagner. Jamais avocat trouva-t-il auditoire plus sympathique, plus prévenu en sa faveur ?
Nous, au contraire, bien moins servi par les circonstances et par le choix même de notre sujet, nous nous trouvons en face d'un ennemi qui a deux drapeaux à exhiber au besoin : sur l'un est écrit Jésuitisme, mot odieux à toute oreille française ; sur l'autre resplendit ce mot céleste : Charité, qui résume tout ce qu'il y a de grand, de généreux dans la nature humaine.
Et qu'on ne s'y trompe pas : la Société de Saint- Vincent-de-Paul a deux caractères bien distincts; elle est à la fois une société ultramontaine, c'est-à-dire une jésuitiere, et une société de charité, même exclusivement de charité, s'il fallait s'en rapporter aux apparences.
Or, comment oser combattre la charité qui soulage tant de misères, qui console tant de douleurs ! La charité, émanation céleste de l'amour que Dieu porte à toutes ses créatures ! n'est-ce pas un rôle odieux?...
Eh bien! ce rôle nous l'acceptons, ou plutôt nous le prenons : à une condition cependant ; nous nous battrons poitrine contre poitrine, œil contre œil, à face bien découverte, sous le soleil du Dieu vivant.
A bas les masques !
Et d'abord, les membres de la Société de Saint- Vincent-de-Paul forment-ils réellement une société de charité î Non. A ce mensonge trop répandu, trop accrédité, nous opposons une dénégation formelle, et cette dénégation, nous la basons sur la parole de Frédéric Ozanam, que nous avons beaucoup connu et qui fut notre ami, au temps où la démocratie triomphait.
Frédérie Ozanam, qui fonda la Société de Saint- Vincent-de-Paul en 1833, de même qu'Ignace de Loyola fonda la Compagnie de Jésus en 1534, disait en 1853, le 30 janvier, aux membres de la conférence qu'il venait d'établir à Florence :
« Notre bit principal n'est pas de venir en aide
« AUX PAUVRES , NON ! CE NE FUT LA POUR NOUS qu'un
« moyen. Notre but fut de nous maintenir fermes « dans la foi catholique et de la propager chez les « autres par le moyen de la charité (1) . »
Ainsi, de l'aveu public, éclatant, du premier fondateur, de Frédéric Ozanam, cette chaîne inextricable et mystérieuse qui pèse non-seulement sur la France, mais encore sur le monde entier, de même que le jésuitisme, la Société de Saint-Vincent-de-Paul n'est qu'une immense agglomération religieuse et non une réunion de bienfaisance: La charité n'est qu'un moyen.
Et pour remplir le but si nettement, si clairement indiqué par Frédéric Ozanam, on a organisé la charité d'une manière tellement forte , tellement complète, que la Société de Saint-Vincent-de-Paul est devenue une sorte de gouvernement ; dans chaque localité, il s'est fondé des conférences particulières, unies à des conférences générales d'après le système hiérarchique du jésuitisme. Cette immense organisation, aussi formidable au moins que les congrégations de la Restauration, aboutit à Paris à un comité central,
(1) Œuvres de Frédérie Ozanam, publiées par les soins de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, tome VIII, page 45.
— Tilde même que, pour les Jésuites, tout aboutit à Rome au Père général.
Le comité central de Paris embrasse non-seulement la France, non-seulement l'Europe, mais encore toutes les parties du monde connu, absolument comme le jésuitisme enlace l'univers dans ses réseaux mystérieux et inextricables.
Donc ce n'est pas comme congrégation de charité, mais comme jésuitière, que nous allons étudier la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Certes, si* elle se bornait ou du moins si elle s'était bornée à pratiquer, à propager la bienfaisance, il ne nous serait jamais venu à l'idée de la combattre ; c'est parce qu'elle est anti-française, inféodée à l'ultramontanisme, en sa qualité d'immense succursale de la Compagnie de Jésus, de tout temps si abhorrée en France, condamnée par les évêques, poursuivie par les parlements.
D'ailleurs, quels titres la Société de Saint-Vincent de-Paul a-t-elle à la reconnaissance du pays! quels sont ses bienfaits 1 quelles infortunes a-t-elle secourues! Osera-t-on parler de ses mesquines largesses, qui consistent en quelques fagots, quelques kilos de
pain bis et de viande de qualité inférieure, distribués, de loin en loin, par les visiteurs, aux f; milles pauvres !
Qu'on nous laisse libres, va-t-on répondre, libres de nous associer quand nous voudrons et comme il nous plaira. Très-bien... nous adorons la liberté, et quand on la désire sincèrement on la veut pour tout le monde, même pour la Société de Saint-Vincent-de- Paul. Mais cette Société elle-même, basée, ainsi que nous le démontrerons jusqu'à l'évidence, sur l'Institut jésuitique, veut-elle la liberté telle que nous la désirerions pour elle et pour nous î
Non, car elle est exclusivement composée d'ultramon tains, et son but réel est le triomphe, la propagation du jésuitisme qu'on déguise sous les apparences et sous le nom de catholicisme. Or, qu'est-ce que la liberté dans le sens des ultramontains, des Jésuites? à quoi aboutit-elle 1
Le général des Jésuites dit en plein concile de Trente que l'Eglise est née sujette du Saint-Siège ; la liberté jésuitique consiste donc dans la domination de Rome et dans la servitude de la chrétienté.
« Singulière liberté, s'écrie le savant Richer, doc-
teur de Sorbonne ! La liberté prétendue de l'Église « conduit à assujettir l'État à ceux qui dominent l'É- «« glise, à faire du Pape le monarque unique et absolu
du monde (1). »
Le Christianisme a émancipé, civilisé les nations : le jésuitisme a voulu, de tout temps, les asservir, les abrutir par l'obéissance la plus passive, la plus abjecte.
— La liberté, nous voulons la liberté.
— Renoncez donc au jésuitisme.
— Nous n'avons rien de commun avec la Société de Jésus.
— Si votre organisation était tout à fait étrangère à la Société fondée par Loyola, nous n'aurions pas écrit ce livre. En effet, il est pénible, très-pénible pour nous, d'avoir à combattre des hommes, des concitoyens, nos amis, nos parents, qui nous sont tous chers, dont nous estimons profondément le caractère,
# dont l'affection nous est précieuse, et dont nous connaissons les rares qualités; mais ces hommes, ces
(1) Rieher, De Ecclesiasticd et politicd potestate, tome II, p. 4.
engloba tous îes royaumes catholiques, comme le fait aujourd'hui la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
Nous établirons par des preuves historiques et les rapprochements les plus significatifs, les rapports directs qui existent entre l'Institut de Loyola et la Société fondée sous le patronage de Saint- Vincent-de- Paul.
Nous dirons par quelles ramifications la Société fondée en 1833, par huit étudiants, est devenue une institution si puissante qu'on Ta jugée dangereuse ; nous donnerons les monographies de Frédéric Ozanam, le grand initiateur, ce loyal fanatique, ardent comme Tertullien , dont il avait la fougueuse éloquence; de M. Bailly, le premier président-général ; de quelques-uns des membres les plus influents, des journalistes qui ont le plus aidé à la propagation de l'œuvre ; nous dirons pourquoi M. Baudon prit la présidence en 1848, dans des circonstances fort difficiles, et de quelle manière la Société s'est démesurément développée depuis 1852.
Nous arriverons enfin à la circulaire de M. de Persigny relative aux conférences ; nous décrirons les luttes, les résistances ainsi que la joûte parlementaire
qui eut lieu au Sénat et au Corps législatif en février et mars 1862. C'est par l'histoire, c'est par les faits racontés, exposés sans prévention, sans haine comme sans sympathie, que nous voulons démontrer dans quelles exagérations on est tombé de part et d'autre au sujet de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, qu'on a travestie en club politique, tandis qu'elle n'est qu'une immense jésuitière.
Nous publierons textuellement la circulaire adressée le 14 février 1862 par M. Baudon à toutes les conférences d'Europe, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. M. Baudon vient d'être investi d'une sorte de dictature par le conseil central : il se hâta d'en profiter pour resserrer l'unité, toujours d'après le système de la Compagnie de Jésus. Cette curieuse circulaire, qu'on dirait écrite par le roi de la chanté, complétera nos documents et confirmera nos appréciations et nos jugements.
Et maintenant, bons Messieurs de Sainl-Vincent-de-
Paul, vous connaissez le plan de notre livre ; veuillez le lire sans amertume de même que nous l'avons écrit, sans parti pris, avec la plus entière, la plus sincère impartialité. Nous devons constater qu'il existe une difle-
rence entre vous et les disciples de Loyola : vous êtes les dupes d'intrigants ultramontains ; les Jésuites se servent de vous et font concourir au succès de leur diplomatie féline l'influence de vos relations, de vos vertus publiques et privées. Ce que nous voulons, ce que nous désirons dans la sincérité de notre âme, c'est que vous ne soyez ni les dupes du jésuitisme ni les comparses d'une conspiration ourdie depuis plus de trois siècles contre l'idée française.
Ah ! chers et bons Messieurs de Saint-Vincent-de- Paul, croyez bien que si nous heurtons chez vous des
idées préconçues, des croyances volontaires ou imposées, ce n'est pas par plaisir ni penchant à dénigrer quand même, mais par affection et par un mouvement spontané que provoquent chez nous l'estime et l'affection que nous professons pour plusieurs d'entre vous.
Fais ce que dois et advienne que pourra, dit un proverbe connu depuis longtemps de toutes les personnes qui ont reçu les grandes traditions de l'honneur français.
Bons Messieurs de Saint- Vincent- de-Paul, telle est notre devise.
Entrez avec nous d'abord dans la caverne du jésui-
tisrae, antre ténébreux des intrigues politico-religieuses, succursale de la terrible Inquisition. Vous nous direz ensuite si vos doctrines ne procèdent pas directement de celles de Loyola, de Laynez et de Suarez.
S'il y a de notre part affirmative, nous vous aurons débarrassés du funeste bandeau.
Dans te cas contraire, vous serez indulgents par égard pour la sincérité de notre intention. Nous ne pouvons pas attendre moins de vous, bons Messieurs, vous qui êtes, on le prétend du moins, les apôtres de la charité.
DE