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PREMIÈRE PARTIE

JÉSUITES ET CONSRÉGANISTES.

Sommaire : Paris, berceau du Jésuitisme et de la Société de Saint- Vincent-de-Paul. — La Compagnie de Jésus détestée par la France.

— Les Parlements et la Sorbonnc. — Injures des Jésuites contre Pasquier. — Pamphlet du Père Garasse , aïeul do M. Louis Veuillot. — Prédiction sur les Jésuites, par l'archevêque de Dublin.

— Un sonnet de Ronsard. — L'enseignement est le grand moyen des Jésuites. — Rapports entre les commencements du jésuitisme et la Société de Saint- Vincent-de-Paul. — La charité substituée à l'enseignement, comme moyen ^'action. — La charité n'est que le prétexte. — La franc-maçonnerie et la Société de Saint-Vincentde-Paul.

C'est la loi de toute réaction de mettre en honneur .as institutions attaquées par le parti de la révolution

ou, pour mieux dire, par les réformateurs; de plus, or a pu remarquer qu'après chaque tentative faite par la raison humaine pour reconquérir ses droits, il est parti de Rome un mot d'ordre pour créer soit une société, soit une institution destinée à arrêter la civilisation dans sa marche.

De ce nombre sont : la trop célèbre Compagnie de Jésus et la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qui procède directement de Loyola, quoi qu'on en dise.

Et d'abord, dans quelles circonstances fut enrégimentée la milice des Jésuites? Dans la première moitié du seizième siècle, à une époque où on put croire que c'en était fait de la domination cléricale, où l'autorité pontificale s'écroulait sous les coups des réformateurs. Au moment où Luther brûlait les bulles et les constitutions du Pape, Loyola conçut l'idée d'une garde prétorienne vouée à la défense des institutions du passé, même des superstitions du moyen âge. Loyola était étudiant de l'Université de Paris, et ceci se passait, ainsi que nous l'avons déjà dit, en

En 1833 , lorsque les pavés de Paris étaient encore brûlants de la commotion de Juillet, au moment où la démocratie presque mutilée, mais encore exaltée par l'odeur de la poudre des trois grandes journées, s'agitait pour compléter l'œuvre de 1792, la Société de Saint-Vincent-de-Paul fut fondée presque clandestinement par Frédéric Ozanam,

étudiant en droit, et sept autres étudiants de la même faculté.

En 1534, Ignace de Loyola réunit ses compagnons dans l'église souterraine de l'abbaye de Montmartre et leur fit prêter serment d'obéissance au Pape, serment de servir la cour de Rome, sans murmurer, sans faire la moindre objection. — Perindè ac cadaver f Comme un cadavre. Ce serment tuait l'individu ; en effet, chez les Jésuites, les personnalités n'ont jamais existé ; nous ne trouvons qu'une Compagnie pr- , ganisée sur le pied du despotisme le plus abject de l'extrême Orient.

Ainsi Paris, centre des lumières; Paris, qui renversa la Bastille ; Paris, où commencèrent les enrôlements de 1792; Paris, capitale du monde civilisé; Paris, temple des beaux-arts, a été, à trois siècles d'intervalle, le berceau de deux Sociétés qui ont pour mission spéciale d'enrayer les idées modernes, d'étouffer le progrès ! N'est-ce pas le cas de dire que les plus belles fleurs naissent et épanouissent sur le fumier.

Hâtons-nous de constater qu'au seizième siècle, les Jésuites à peine institués soulevèrent dans toute la France les plus violentes répulsions, Les légistes s'opposèrent à leur établissement et ils les poursuivirent d'une haine instinctive, implacable. Alors commença entre les légistes et les Jésuites un combat à mort, qui est pour nous le symbole de la lutte éter-

nelle entre PÉglise et l'État. Tout aussi fins et aussi rusés que leurs adversaires, les légistes sentirent d'instinct que les disciples de Loyola compromettaient leur plus chère doctrine, celle de la souveraineté civile, dont ils ont toujours été les organes et les défenseurs.

« Pasquier, dit M. F. Laurent dans la Libre Recherche de novembre 1859, prononça en 1565 un discours célèbre en faveur de l'Université, contre les Jésuites. Déjà les révérends Pères se faisaient trèshumbles, ils reniaient jusqu'à leur nom et ne demandaient que la faveur d'enseigner gratuitement au collège de Clermont. »

A cette époque, ils n'avaient point encore dévoilé leurs doctrines, ils ne s'étaient pas encore engagés sur le terrain scabreux de la casuistique ; pourquoi donc les légistes prirent-ils l'alarme? Les Jésuites ne demandaient qu'à enseigner, absolument comme les membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul ne demandent qu'à faire la charité.

Étienne Pasquier va nous révéler la cause de ces craintes trop bien fondées :

« Depuis cinquante ans en çà, dit-il dans ses Recherches de la France, livre III, chapitre xvi, se vint planter au milieu de nous une secte portant le nom de Jésuites, laquelle a ses propositions de tout contraires aux nôtres, à la ruine de notre État.

« Le but de cette institution ne tend qu'à la désoation et surprise de l'État tant politique qu'ecclésiastique.

« En effet, les Jésuites reconnaissent le Pape par dessus toutes les autres dignités. Il faut donc qu'il y ait quelque anguille sous roche, que le commun peuple n'entend, ne pensez pas que ce nouveau vœu soit chose oiseuse et sans effet. . :

« Que reconnaissent-ils par ce vœuî ce sont de nouveaux vassaux qui avouent le Pape avoir telle autorité et puissance sur nous, que tout ce qu'il veut, il le peut; que sans entrer en l'écrin de ses pensées, . il lui faut en toutes choses obéir... Proposition qu'ils tiennent si assurée, que leur père Ignace avait accoutumé de dire en ses joyeux propos, que si, au milieu d'un orage et tempête, le Pape lui ordonnait d'entrer dans une nef dégarnie de pilote, mâts, cordages, voiles, il n'y voudrait contrevenir. »

Étienne Pasquier dit dans un autre passage :

« Que penserait Charlemagne, s'il revenait en ce bas monde, quand il verrait au milieu dè son royaume des hommes soudoyés par la France s'armer contre la France 1 je ne parle pas seulement pour mon pays, je parle pour tous les autres royaumes ou républiques, introduisez-y les Jésuites et vous y établissez autant d'ennemis, si le malheur veut que le Pape les veuille guerroyer. »

Les Jésuites voulaient s'emparer de renseignement

au préjudice de l'Université : là était le danger le plus grand. Pasquier prononça en faveur de l'enseignement laïque un plaidoyer qui eut un immense retentissement dans toute l'Europe. La Compagnie de Loyola était dévoilée, mise à nu. Grande fut la colère des révérends ; ils poursuivirent leur redoutable adversaire d'injures et de calomnies. Voici un échantillon de leur vocabulaire. En lisant ces platitudes énoncées dans un langage de poissardes, on croira avoir sous les yeux le défunt Univers de M. Louis Veuillot, ou une des feuilles ultra- catholiques du Brabant. Cette prose nauséabonde et surabondamment pimentée, est du fameux Père Garasse, un des plus vigoureux insulteurs de l'ultramontanisme :

« Pasquier, est-il dit dans le pamphlet jésuitique,

« Pasquier ou Pasquin, est un porte-panier, maraud

« de Paris, petit galand, bouffon, vendeur de sor-

« nettes, qui ne mérite pas d'être valeton des laquais,

« bélitre, qui rote, pette, rend sa gorge.

«< Renard qui, sous l'accoutrement d'un badin, est

u un calomniateur à vingt- quatre carats , fort sus-

«* pect d'hérésie ou hérétique, ou bien pis ; un sale et

u vilain satyre, archi- maître sot, sot par nature, par

« bécarre et par bémol, sot à la plus haute gamme, <

« sot à triple semelle, sot à double teinture et teint

« en cramoisi, sot en toute espèce de sottise, un

« gratte-papier, un renard du Palais.

« Renard voilé d'un faux manteau de catholique ; « un serpenteau, un crapaudeau qui tourne le bon suc « en venin , comme bouche d'aspic , par sa parole ; « bouche infecte qui répand la puanteur; déiste, et, « peu s'en faut, athéiste de cœur; surpassant toutes « les impudences des plus éhontées et médisantes tri-

* pières.

« Avocateau de nèfles, ridicule corneille, pie ba- « billarde, oison bridé qui se débride licencieusement « pour embouer, envilainer et souiller la belle blan- « cheur et le net plumage des cygnes. Si de toutes les « têtes hérétiques il ne restait plus que la sienne, « elle serait coupée demain ; il lui faut couper la lan- * « gue maudite et infâme.

« Renard Pasquin, renard velu, renard chenu, re- « nard grison, grêlé en plusieurs parties de son corps, « renard puant et qui compisse tout de sa puante « urine.

« Fier-à-bras, trompette d'enfer, hibou de quelque « infernale contrée ; finalement, bouffon auquel il faut

* bailler le bonnet jaune, plumage de plumes de coq « et la marotte en main (1). ».

Certes, voilà un langage assaisonné d'ail, de vinaigre, de poivre, de piment, de vin épais et de potspourris. Maintenant débarbouillons-nous, lavons-nous

(l) Bayle, Dictionnaire philotophique ; voir le mot Gasasse.

les mains et laissons-la ce fougueux Garasse, le prédécesseur et le maître de M. Louis Veuillot, qui l'a imité avec un vrai talent dans sa diatribe contre les libres penseurs : Renard puant et navet de Fameuse sont presque cousins-germains. Tout change, tout se modifie dans ce monde ; les Jésuites seuls sont immuables jusque dans leur polémique ; l'échantillon que nous venons de citer le prouve suffisamment.

En se faisant les champions de la royauté papale, les Jésuites heurtèrent de front les libertés de l'Église gallicane, et ils blessèrent le sentiment de nationalité dont ces libertés étaient l'expression. Aussi la Sorbonne et les évêques se prononcèrent-ils contre la secte de Loyola. En Angleterre, ils soulevèrent aussi une répulsion générale, insurmontable. Vers 1558, Georges Bronsvel, archevêque de Dublin, fit touchant les Jésuites la prédiction suivante, qui s'est accomplie point par point :

«« Il y a, dit-il, une fraternité qui s'est élevée de- « puis peu et qui en séduira plusieurs : ce sont les « Jésuites, qui, vivant la plupart comme les scribes « et les pharisiens, tâcheront d'abolir la vérité. Ils en « viendront presque à bout ; car ces sortes de gens « se tournent en plusieurs formes.

« Avec les païens, ils seront païens; avec les «« athées..., athées..., exprès pour connaître vos in- - tentions, vos desseins, vos cœurs et vos inclina-

« tions. Ces gens se répandront par toute la terre, « ils seront admis dans les conseils des princes, qui « n'en seront pas plus sages, ils les enchanteront jus- « qu'au point de les obliger à révéler leurs cœurs et « leurs secrets les plus cachés ; ils ne s'en apercevront « point.

« Néanmoins, Dieu, à la fin, pour justifier sa loi, « retranchera promptement cette Société, même par « les mains de ceux qui l'ont le plus secourue et se « sont servis d'elle ; de sorte qu'ils deviendront odieux » à toutes les nations ; ils seront de pire condition que « les Juifs; ils n'auront point de point fixe sur la « terre, et alors un juif aura plus de faveur qu'un « Jésuite, n

L'archevêque de Dublin était-il réellement doué du don de prophétie \ c'est plus que probable, car ce qu'il disait, il y a plus de trois cents ans, de la Compagnie de Jésus, s'est accompli dans toute l'Europe. Les disciples de Loyola, à peine établis, furent un objet de répulsion pour tout le monde. Les poëtes eux-mêmes, pourtant assez insouciants en matière religieuse, les prirent à partie ; Ronsard, Y Apollon et le prêtre des muses, comme disait Charles IX, leur consacra le sonnet suivant qu'on trouve dans ses œuvres :

Sainte Société, dont on a fait élite,

Pour montrer aux humains les mystères caché»,

Pour repurger les maux dont ils sont entachés, Et pour remettre sus notre Église détruite.

Alignons de Jésus-Christ, qui, par votre mérite, Avez déjà si bien amorti nos péchés, Que l'on se peut vanter que là où vous péchez, Pour un petit poisson vous tirez une truite.

Secrétaires de Dieu, l'Église et ses humains,

Et Dieu et Jésus-Christ vous prient, à jointes mains,

De retirer vos rets hors de leur mer profonde.

Car vous pourriez enfin, par votre feint esprit, Pêcher, prendre, amorcer et bannir de ce monde, L'Église, les chrétiens, et Dieu et Jésus-Christ.

La haine était générale, irréconciliable, et les Jésuites ne parvinrent même à se fixer en France qu'en > biaisant et en transigeant avec leurs principes ; pour se mettre à couvert des poursuites de l'Université et des légistes, ils offrirent de se soumettre à la doctrine de la Sorbonne sur l'autorité du roi et les libertés de l'Église gallicane ; le Parlement prit acte de leur soumission, qui fut signée par les disciples d'Ignace et enregistrée. Les Jésuites, du jour où il leur fut permis de se montrer, se déclarèrent en quelque sorte les ennemis de l'État. Fallait-il admettre et nourrir aux dépens de la nation un ordre qui dominait sa souveraineté? Telle était la question au seizième siècle, telle est encore la question aujourd'hui, où on a la faiblesse de les tolérer.

Le Parlement les admit, et il commit une trèsgrande faute, car leur soumission n'était pas sincère et elle ne pouvait pas letre ; ils ont de tout temps plié sous l'autorité ou cédé aux circonstances, jamais il n'y a eu chez eux la moindre loyauté ; ils restèrent les gardes prétoriens de la Papauté temporelle, et ce fat une source perpétuelle de conflits entre les Parlements et Tordra de Loyola.

Le grand moyen de domination pour les Jésuites, ce fut d'avoir des docteurs pour tous les goûts et en harmonie avec les mœurs,, avec les opinions reçues et adoptées dans les pays où ils les produisaient.

« Les membres de la Société, est-il dit dans Y Image de leur premier siècle, sont dispersés dans tous les coins du monde, et partagés en autant de nations et de royaumes que la terre a de limites; division qui n'est marquée toutefois que par l'éloignement même des lieux, non des sentiments ; par la dissemblance des visages, non des mœurs.

« Dans cette famille le Latin pense comme le Grec, le Portugais comme le Brésilien, l'Irlandais comme le Sarmate, l'Espagnol comme le Français, l'Anglais comme le Flamand, et parmi tant de gens divers...., rien qui vous donne lieu de vous apercevoir qu'ils sont plus à'un

« Le lien de la naissance ne leur fournit aucun motif d'intérêt personnel...., même dessein, même conduite, même vœu, qui, comme un nœud conjugal, les

tient attaches ensemble.... Au moindre signe, un seul homme tourne et retourne la Société tout entière et détermine la révolution d'un si grand corps. »

Cette appréciation de la Compagnie de Jésus, de ses doctrines, de son organisation, ne s'applique-t-elle pas, presque en tous ses points principaux, à la Société de Saint-Vincent-de-Paul 1 N'y a-t-il pas pour ses conférences, comme pour les missions confiées aux révérends Pères, universalité, ubiquité, promiscuité de nations, de races \ Le président-général de Saint- Vincent- de-Paul ne correspond-il pas directement avec toutes les conférences des cinq parties du monde connu, n'exerce-t-il pas sur elles une autorité au moins égale à celle du général des Jésuites?

Nous le demandons à tout homme sincère et non infatué des folles idées de la centralisation religieuse, n'est-il pas étrange, sinon dangereux, qu'un directeurgénéral siégeant à Paris, de même que le général de la Compagnie de Jésus siège à Rome, tout près du Pape; n'est-il pas étrange, disons-nous, que le chef d'une association qui se dit de charité, donne des avis, intime des ordres aux conférences d'Italie et de Norwége, que par une sorte d'encyclique il puisse correspondre avec le monde entier et exercer partout une influence, même une pression qu'on ne saurait contester !

N'y aurait-il entre les Jésuites et la Société de Saint-Vincent-de-Paul d'autre rapport et similitude

uigi

que le mot d'ordre donne* sous toutes les latitudes , à toutes les distances , que l'agglomération des nationalités, on serait en droit de croire que les deux Sociétés sont presque deux sœurs jumelles; qu'étant nées toutes deux dans la même ville, dans notre Paris, elles ont procédé clandestinement, très-modestement ; mais que devenues bientôt grandes et fortes filles, adroites et cauteleuses par dessus tout, elles ont trouvé le moyen de s'entendre, de rayonner sur l'univers. Pour une simple association de pieux citoyens qui n'avaient d'autre but, dit-on, que de soulager les misères de leurs semblables, voilà une destinée plus que brillante, un triomphe qui ne peut s'obtenir que par les moyens adoptés et employés de tout temps par les Jésuites.

— La charité est notre seul but, la loyauté est notre seul moyen, vont s'écrier les défenseurs de la Société de Saint-Vincent.

— Ce n'est ni votre loyauté, ni la bonne foi de l'immense majorité des membres que nous voulons metti;e en doute. Loin de nous une telle pensée, nous cherchons seulement à vous éclairer sur les dangers qu'il y a pour vous à suivre les errements d'un Ordre trop fameux.

— Nous visitons les malades , nous distribuons des secours aux familles pauvres.

— Très-bien! Vous faites ce qu'on est convenu d'appeler la charité, et qui n'est pas autre chose que l'aumône.

— Eh ! grand Dieu ! les Jésuites ont aussi toujours caché, dégu'sé le sens réel de leur institution; depuis Loyola jusqu'à nos jours , n'ont-ils pas répondu et ne répondent- ils pas encore :

— Notre mission est d'enseigner, d'instruire la jeunesse et d'annoncer l'Évangile aux nations les plus éloignées de notre Europe.

L'enseignement a toujours été, en effet, le grand moyen employé par la Société de Jésus, et par le principe même de leur ordre, les disciples de Loyola forment un corps enseignant. Ils savaient très-bien ce qu'ils faisaient en s'emparant de l'instruction de la jeunesse ; l'enseignement fut pour eux le grand instrument de la réaction catholique ; Loyola et Laynez, qui furent les deux premiers généraux de l'Ordre, comprirent très-bien que celui qui possède les générations naissantes, s'assure, par avance, la possession presque entière de la société. L'Université de Paris, fidèle gardienne des traditions et des libertés nationales, vit le danger, et, secondée par les Parlements, elle combattit les empiétements des Jésuites. Étienne Pasquier sonna l'alarme :

« Au demeurant , dit-il , ne considérez-vous point, « Messieurs , combien il importe à la France que nos « enfants ne soient nourris avec les Jésuites, dont la « simplicité n'est que renardise ? on leur lit quelques « livres d'humanité et de philosophie : cependant on

« leur enseigne parmi tout cela toutes propositions « contraires à l'ordre hiérarchique, tant de notre reli- « gion que d'État, et à bien dire, on en fait une « pépinière pour être ennemis du roi, quand les ocea- « sions se présenteront.

« Les premières opinions que l'on sème dans le « cœur des jeunes gens leur plaisent au commence- « ment, comme n'ayant plus beaux objets que leurs « précepteurs, et en après prennent longues racines « dans eux (1). »

Étienne Pasquier avait frappé juste et très-fort : les Jésuites se vengèrent par des insultes , ainsi que nous le disions plus haut , et firent' tant par adresse, souplesse et supercherie, qu'ils conservèrent le monopole de l'enseignement de la jeunesse.

Eh bien ! si l'enseignement est le grand moyen de la Compagnie de Jésus, la Société de Saint- Vincent-de- Paul n'a-t-elle pas imité les disciples de Loyola, en choisissant habilement la voie de la charité, espèce de domination tout aussi efficace , tout aussi influente que l'instruction? N'a-t-elle pas eu recours à une organisation aussi savante, aussi envahissante que celle des Jésuites! Pourrait-on dire, par exemple, pourquoi les trois ou quatre mille conférences répandues dans

(1) Pasquier, Recherches wr l'Histoire de France, livre ITT, chapitre XMI.

les diverses parties du monde sont astreintes , par les règlements, à correspondre, à s'entendre, à se concerter, non-seulement entre elles, mais encore avec le président-général de Paris \ Pourrait-on nous dire pourquoi les conférences de Madrid et de Turin, de Naples et de Dublin, delà Martinique et de Pondichéry , ne peuvent et ne doivent distribuer à leurs pauvres quelques morceaux de pain ou quelques litres de mauvais bouillon, sans rendre un compte exact et fidèle à M. Baudon, aujourd'hui général en chef delà grande armée de la charité ? Cette concentration de renseignements, de correspondances, d'avis etde conseils, n'estelle pas une tradition jésuitique 1

Oui, la charité est pour la Société de Saint- Vincentde-Paul ce que fut toujours pour les disciples de Loyola l'enseignement delà jeunesse; un moyen sûr, efficace, latent, mystérieux, mais incessant, pour propager l'ultramontanisme. Frédéric Ozanam eut, du moins, la franchise de l'avouer , le jour où il dit à la conférence de Florence :

La charité cest le prétexte , le catholicisme c'est le but.

Et qu'on ne s'y trompe pas : la charité ainsi monopolisée peut devenir une puissance formidable, surtout avec le but avoué de faiçe triompher l'idée du pouvoir temporel, c'est-à-dire le jésuitisme, car il y a là un abus de mots que nous devons signaler.

Personne, aujourd'hui, ne serait assez osé, assez

éhonté pour se dire Jésuite; cette appellation a toujours été chez nous synonyme de ruse, de perfidie, d'hypocrisie, d'envahissement, de domination,^ fas et nef as; le jésuitisme, comme les politiques de l'école de Machiavel, s'inquiète fort peu des moyens; réussir n'importe comment, tel est le but unique de son ambition, et malheureusement il n'a que trop réussi à perpétuer le règne de l'obscurantisme.

Mais, si personne, en France du moins, n'ose se dire Jésuite, ni même partisan de cette odieuse Société, tout le monde peut avouer hautement qu'il est catholique, puisque telle est la religion de la majorité des Français. Voilà pourquoi la Société de Saint-Vincent-de-Paul a adopté pour devise, pour cri de ralliement, ces deux mots :

Catholicisme et Charité.

Le catholicisme est le but, et ce mot n'a rien de compromettant, puisque la grande majorité de la nation se dit et se proclame catholique. La charité c'est le moyen ; et nous pouvons dire que jamais société n'en

employa de plus puissant, de plus attrayant La

charité, mot gracieux, sonore, presque céleste, synonyme resplendissant de la grâce comme de la bonté ; . synonyme de la fraternité, de la solidarité humaine, grandes vertus si sympathiques, si chères à toutes les âmes tendres, à tous les cœurs nobles et généreux. La charité, c'est-à-dire l'affection, presque l'amour du prochain, le dévouement, presque l'abnégation ; la

charité, qui rapproche l'homme de Dieu, source éternelle et inépuisable de tous les bienfaits.

Ah! bons Messieurs de Saint-Vincent-de-Paul, pourquoi donc vous servez-vous comme d'un moyen très -vulgaire, de cette divine charité qui devrait être au contraire votre but unique, constant, sans partage, sans arrière-pensée !

Nous allons le dire pour éclairer ceux d'entre vous, et ils sont les plus nombreux, qui ignorent à quel mot d'ordre ils obéissent.

C'est parce que la Société de Saint- Vincent-de-Paul est basée, calquée sur le jésuitisme ; qu'elle a, comme ce fameux Institut, une présidence-générale, qui exerce une sorte de dictature sur toutes les conférences du globe.

C'est parce qu'elle est exclusive comme les disciples de Loyola, puisqu'elle n'admet que des catholiques parmi ses membres; or, la charité, telle que nous l'entendons et telle que tous les chrétiens devraient l'entendre, devrait s'exercer en dehors des diversités de culte. Les protestants ne sont-ils pas charitables, peut-être plus sincèrement que nous catholiques t Les Israélites eux-mêmes, émancipés par notre grande révoîution de 1789, citoyens comme nous tous, ne répondent-ils pas largement, généreusement, à tous les appels de la bienfaisance publique et des misères privées?

Et les loges maçonniques, mises à l'index, tenues

en suspicion par le catholicisme, ou plutôt par lo jésuitisme; les loges, composées de l'élite des citoyens, de libres-penseurs, de philosophes, tous chrétiens comme vous, bons Messieurs de Saint- Vincent-de- Paul, n'ont-elles pas apporté de tout temps un contingent énorme au budget de la bienfaisance nationale de la charité, si vous préférez ce mot, qui sonne d'ailleurs mieux à l'oreille?

Les loges ont un Grand-Orient, nous rcpondrezvous.

Oui, elles ont un Grand- Orient, c'est-à-dire un chef suprême directeur, mais dont l'autorité s'étend seulement sur les loges françaises. Le maréchal Magnan est Grand-Orient de France de France, entendez-vous de France seulement.

M. Baudon, au contraire, correspond avec toutes les conférences de l'univers et les dirige ; son autorité s'étend partout ; elle est ubiquiste, comme celle du Pape et du général des Jésuites.

La franc-maçonnerie française a jugé quelle avait assez à faire à soulager les infortunes de nos compatriotes. Il paraît que M. Baudon est autrement puissant, car d'un seul mot il parle aux peuples de tous les coins du globe. A notre avis, c'est trop, et la Société de Saint- Vincent- de- Paul, avec ses prétentions à l'universalité, ne saurait demeurer française.

Ici encore autre point de similitude avec le jésui-

ti^rne, qui ne reconnaît d'autre patrie que Rome* d'autorité que celle du Père général.

En écrivant ceci nous serons d'autant moins suspect de partialité que nous n'appartenons ni à la francmaçonnerie ni à aucune autre affiliation. Mais quand on apprécie les faits et gestes de son temps, il faut rendre loyalement à chacun selon ses œuvres.

Bons Messieurs de Saint-Vincent-de-Paul , nous vous avons déjà surpris par deux fois en flagrant délit de jésuitisme,... deux fois, c'est bien constaté! Continuons nos études, appréciations, comparaisons, et si de l'ensemble il ressort que les disciples de Loyola se sont servis de vous jusqu'à ce jour comme de comparses en redingote, la robe jésuitique n'étant plus de mise en France, vous nous remercierez peut-être de vous avoir dit quel rôle piteux et indigne^de vous, citoyens français, veulent vous imposer les gardes prétoriens du Pape-roi, les défenseurs du moyen âge, oiseaux nocturnes dépaysés au milieu des clartés de la civilisation moderne.

SOMMAIRE : Antipathie réciproque de la France et des Jésuites, — Pourquoi il n'y a pas eu de général des Jésuites d'origine française. — La Compagnie de Jésus pendant les guerres de religion.

— Jésuites bannis de tous les États. — Avis aux bons Messieurs de Saint- Vincent- de-Paul. — Les souscriptions pour les ouvriers cotonniers et pour la Pologne. — Ubiquité de la Scciété de Saint- Viucent-de-Paul. — Les légistes, Tépiscopat français et les Jésuites. — Assassinat de Henri 111. — Les Seize. — La Société des adorateurs de la Vierge Marie. — Congrégations. — Leur origine.

— Les sodalités. — ltavaillac et la Congrégation. — Y a-t-il corn* munauté d'origine entre les Jésuites et la Société de Saint-Vincent-de-Paul?

Toutes les fois que des haines vivaces, des répulsions générales, se concentrent sur certaines personnalités ou sur des agrégations d'hommes, on peut affirmer, en toute sécurité de conscience, que ces antipathies ont une cause réelle, bien réelle, car les hommes ne détestent ordinairement que ce qui leur est nuisible.

Ceci s'applique spécialement au jésuitisme et à tout ce qui lui ressemble, de près ou de loin ; les révérends Pères sont, par leur institution même, ennemis déclarés de l'Etat, c'est-à-dire du pouvoir civil, mais par dessus tout de la France, qui a eu le triste honneur d'être leur berceau. Cela est si vrai, que sur vingtquatre généraux qui ont gouverné la Société de Jésus jusqu'à ce jour, on ne compte pas un seul Français : Loyola et Laynez suivirent en ceci la politique papale, qui, depuis des siècles, a exclu tous les candidats de cette nation au souverain-pontificat; pour preuve, voici la liste des vingt-quatre généraux :

1541. Ignace de Loyola, espagnol.

1558. Laynez, espagnol.

15G5. François Borgia, espagnol.

1573. Mercuria, belge.

1581. Aquaviva, napolitain.

1615. Vitalleschi, romain.

1646. CarafTa, espagnol.

1619. Piccolomini, florentin.

1652. Gotifredo, romain.

1653. Goswinickel, allemand.

1669. Oliva, génois.

1682. Charles de Noyelle, belge.

1687. Tyrse-Gonzalès, espagnol.

1706. Tamburini, de Mo îène.

1730. Relz, de Bohême.

1751. Visconti, de Milan.

1755. Centurioni, génois.

1758. Ricci, de Florence.

1805. Bozozowski, polonais. 1820. Fortis, de Vérone.

1839. Roothaan, hollandais.

.1853. Becks, belge.

Ainsi pas un Français n'est parvenu au généralat de la Compagnie de Jésus. Pourquoi cette exclusion, si ce n'est à cause de l'état de suspicion dans lequel les révérends Pères ont toujours tenu la patrie de Gerson, de saint Bernard, d'Edmond Richer, du grand Bossuet, de Bourdaloue, de Parennin et de tant d'autres Pères qui ont pourtant illustré la Compagnie par leur t#ent et par leurs vertus?

De son côté, la France, ses rois, ses Parlements, sa Sorbonne, son clergé séculier et régulier, ont rendu largement aux Jésuites haine pour haine, répulsion pour répulsion. Jamais la terrible loi du talion ne fut mieux appliquée. On les vit à l'œuvre, aussitôt qu'ils se furent constitués ; la Ligue, fomentée, nourrie par eux, déchira la France ; elle attenta à la vie et à la couronne des descendants de saint Louis, et dans son coupable fanatisme elle alla chercher à l'étranger un prince orthodoxe pour l'opposer à Henri IV. Etienne Pasquier, qui ne les perdit pas un seul instant de vue,

va nous dire quel fut leur rôle dans les bacchanales préparées à Rome:

« Ils furent, dit-il, les premiers boute-feux de cette « malheureuse Ligue qui a ruiné de fond en comble « notre royaume ; elle fut chez eux particulièrement « concertée, et ayant été conclue, ils déléguèrent leurs « Pères Mathieu, Lorrain et Odon Pigenat, pour leur « servir de trompettes parmi les nations étrangères, et « puis ils se déclarèrent ouvertement espagnols.

« Recherchez, ajoute-t-il, les impiétés qu'il vous « plaira, vous n'en trouverez une seule si barbare « que comme celle-ci : — Conseiller une impiété et la * revêtir du masque de piété, et, à peu dire, perdre « une âme; un roi et notre Église tout ensemble (1) . »

Les disciples de Loyola eurent bientôt infesté l'Europe de leurs doctrines perverses ; ces doctrines attirèrent sur eux les malédictions universelles et ils furent successivement bannis de tous les pays qui avaient à cœur de maintenir les droits des princes et les autorités civiles : voici un tableau sommaire des expulsions dont ils furent l'objet jusqu'à la fin du dix-septième siècle.

Ils furent chassés de Saragosse en 1555; de la Valteline en 1566 ; de Vienne en 1568 ; d'Avignon en

(1) Recherche* de la France, tomo III, chay. xui, p. 313.

1570 ; d'Anverset deSégovie en 1578 ; d'Angleterre en 1579, 1581, 1598, 1601 et 1604; du Japon en 1587 ; de la Hongrie et de la Transylvanie en 1588 ; de Bordeaux en 1589 ; de la France en 1594 ; de Hollande en 1596 ; de Dantzig et de Thorn en 1606 ; de Venise en 1606 et 1612; d'Omura, au Japon, en 1613 ; de Bohême en 1618 ; de Moravie en 1619 ; de Naples et des Pays-Bas en 1622 ; de la Chine et de l'Inde en 1622; de Malte en 1634; de Russie en 1676: de Portugal en 1676 (1).

Tel est, d'après Charles Liskenne, le résumé des proscriptions infligées aux Jésuites et méritées par ces révérends Pères, pendant les premiers siècles de leur établissement. Ce fait d'une Société poursuivie et condamnée par toutes les puissances européennes, est unique dans l'histoire; il ne s'y trouve d'autre exemple d'hommes incorporés à une secte qui aient eu à lutter contre des hostilités si terribles ; ils avaient donc cent fois mérité la réprobation générale, ces gardes prétoriens du Pape-roi, puisqu'on ne pourrait pas citer un pays d'où ils n'aient été bannis publiquement, juridiquement, où ils n'aient été convaincus de propagation de doctrines funestes à la sécurité publique !

Bons Messieurs de Saint- Vincent-de-Paul, ce n'est pas sur de semblables maîtres qu'il faut vous régler; vous avez trop de probité, vous aimez trop votre pays,

(1) Résumé de l' Histoire des Jésuites, page 242.

vous êtes trop sincèrement dévoués au bien public, pour marcher sur les traces de la Compagnie de Jésus ; hâtez-vous donc de rejeter ses pernicieuses doctrines ; que la charité devienne à la fois pour vous le moyen et le but, le catholicisme n'a pas besoin de votre intervention: là où il y a du bien à faire à son prochain, la croyance religieuse devient une superfétation : Dieu ne soutient-il pas, n'anime-t-il pas également de son souffle éternel toutes créatures humaines, qu'elles adorent le Christ, Mahomet, Brahma ou Bouddha? Aimons-nous les uns les autres, faisons à autrui ce que nous voudrions qui nous fût fait, telle est la doctrine du divin Maître, enseignée dans l'Évangile. Pour exercer la charité chrétienne il n'est pas besoin de s'organiser, de s'enrégimenter comme les Jésuites.

Il y a quelques mois, un cri de détresse est venu d'un des départements de notre France, le plus riche par ses produits et par son industrie :

« Les ouvriers cotonniers de la Seine-Inférieure « sont sans travail et sans pain. »

A cet appel, à cette espèce de tocsin de travailleurs en détresse, la France entière a prouvé une fois de plus combien elle est grande et généreuse ; on a ouvert des souscriptions dans toutes les villes, dans les moindres bourgades : tout le monde s'est empressé d'offrir aux travailleurs de la Seine-Inférieure le témoignage de sa

fraternelle sympathie, chacun dans la mesure de ses moyens.

Qui avait donné le mot d'ordre 1... personne... chacun a compris, avec le merveilleux instinct de la solidarité humaine, qu'il y avait à aider par un concours efficace les victimes d'un chômage forcé, et chacun de nous tous a rempli son devoir avec empressement, nous disons devoir, parce que nous avions tous une obligation sacrée à tenir.

Dites-nous, bons Messieurs de Saint- Vincent-de- Paul, si votre Société, qui affiche pourtant des prétentions à l'ubiquité, à l'universalité, absolument comme le jésuitisme. . . dites-nous si votre Société, qui prétend avoir le monopole de la charité, ou plutôt de l'aumône, a jamais secouru d'une manière aussi spontanée des infortunes publiques ou privées? Certes, nous voilà bien loin, très-loin, du mince fagot de bois, du maigre bouillon et du morceau de pain bis que vos visiteurs distribuent aux familles pauvres, contre billets de confession ! ! !

Autre fait encore très-récent et non moins concluant contre l'organisation de la charité d'après le système jésuitique. La vaillante Pologne s'est insurgée au cri de ralliement :

Jésus- Maria.

Elle a arboré sur son drapeau national, d'un côté le

chevalier blanc de Lithuanie, et de l'autre l'image de la Vierge avec ces mots qui révèlent les croyances naïves et traditionnelles de cette nation éminemment

catholique:

Marie pour notre liberté et pour la vôtre.

Les Cosaques du Czar ont fait la chasse aux patriotes comme à des bêtes fauves ; ils ont incendié, pillé, violé ; les églises même n'ont pas été respectées. Les hommes, les femmes, les enfants qui ont survécu à cette épouvantable tuerie se sont trouvés sans asile, sans pain. Un cri de douleur s'est élevé de toute notre France ; les journaux ont annoncé qu'une souscription était ouverte pour les Polonais nos frères, et aussitôt chacun a fait deux parts égales de ses épargnes, l'une pour les ouvriers sans travail, et l'autre pour la Pologne. Tout le monde a donné avec empressement, pieusement, fraternellement; c'est plus que de'la charité, c'est de la fraternité : chez nous les partis les plus opposés se sont trouvés d'accord sur ce point. Démocrates, voltairiens, aussi bien que catholiques ardents, légitimistes et même ultramontains, se sont empressés de concourir à une œuvre de réparation envers un peuple qui a tant fait pour la civilisation latine et principalement pour la France.

Or , bons Messieurs de Saint- Vincent-de-Paul , l'action de votre Société ubiquiste a été complètement

étrangère à cette manifestation, et sans mot (Tordre de vos conférences, chacun a fait son devoir avec la simplicité et la spontanéité qui caractérisent les plus sublimes élans du cœur humain. Oserez-vous prétendre à l'avenir que vos statuts ont l'utilité que leur attribuent vos adeptes trop naïfs, qui ne voient pas qu'ils sont les émissaires, les serviteurs, la milice occulte du jésuitisme? Les faits sont contre vous, la réalité vous condamne : non, la charité n'a pas besoin d'être organisée d'après les doctrines et les statuts draconiens d'Ignace de Loyola.

On nous objectera peut-être que nous abusons des similitudes et comparaisons, mais les ressemblances sont si frappantes que le doute n'est plus permis. Continuons toutefois notre étude sur les empiétements des Jésuites ; nous trouverons encore des preuves évidentes des rapports qui existent entre la fameuse Compagnie de Jésus et la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

Ignace de Loyola est mort; Laynez, son coopérateur le plus ardent et son successeur, est venu en France pour prendre part au colloque de Poissy, 1561, entre les théologiens catholiques et les protestants. Catherine de Médicis la Florentine, Catherine la Bigote, Catherine qui sera bientôt le démon exterminateur de laSaint-Barthélemy, protège les Jésuites contre le Parlement et contre la Sorbonne ; les révérends Pères se font encore petits, bien humbles, et déclarent que leur misskn se borne à l'enseignement de la jeunesse.

Comment ne pas protéger un ordre qui se voue à l'instruction, à l'éducation de la jeune génération? Comment se dispenser d'adopter ces bons Pères qui se plient à toutes les exigences, qui se font courtisans, valets des grands seigneurs, simples professeurs, prédicateurs, missionnaires, afin de pouvoir espionner, intriguer en toute sécurité, pour le compte de la domination ultramontaine %

Les plus fins s'y laissent tromper, excepté pourtant les légistes, qui voient toujours les renards sous la toison des prétendus agneaux.

Mais voici la Ligue, fomentée par les ultramontains et par l'Espagne, la Ligue, dont la sanglante histoire sera une taché ineffaçable pour le blason de la France catholique. Quels furent les meneurs de cette coalition moitié politique et moitié religieuse? Les Jésuites. Nous les trouverons toujours armés contre la France et prêts à ourdir les plus basses intrigues, à recourir même à l'assassinat, pour faire accepter leur Ordre dans un pays qui le repousse avec une horreur instinctive. C'est un vaste système ou plutôt une conspiration contre l'idée nationale. Nous avons vu la Société à son origine, nous allons la suivre dans ses progrès, dans sa marche lente, souterraine, mais toujours sûre ; nous la verrons à l'œuvre, le poignard ou la torche à la main. Nous la combattrons, c'est notre devoir comme notre droit, et en ceci nous n'avons d'autre but, bons Messieurs de Saint-Vincent-de-Paul, que de

vous montrer combien il est dangereux pour vous de marcher sous la bannière de Loyola.

Ainsi, les Jésuites affirmaient et ont toujours soutenu qu'ils se consacraient exclusivement à l'enseignement et à la prédication.

Les membres de la Société de Saint- Vincent-de-Paul affirment (et nous devons les croire), qu'ils n'ont d'autre but que les œuvres de charité.

Voyons un peu comment Jésuites et Paolisles (1) sont restés dans les limites de leur mission.

A peine installés au collège de Clermont, les révérends Pères devinrent les fauteurs de la guerre civile : leurs diplomates les plus habiles, leurs intrigants les plus audacieux préparèrent la boucherie nocturne de la Saint-Barthélemy ; ils mirent aux mains du roi Charles IX la fatale arquebuse dont il se servit pour tirer sur les protestants, des fenêtres du Louvre; ils . s'emparèrent de Catherine de Médicis, l'enivrèrent de leur fanatisme, de même que les prêtres païens du temple de Delphes enivraieni leurs pythonisses avec des narcotiques ; ils bénirent le poignard de Jacques Clément et firent publiquement l'apologie de cet assassin. Le meurtre d'Henri III, accompli à leurs instigations, ne leur suffit pas : Henri de Bourbon, prince de Béarn, est l'héritier direct de la couronne, en sa

(1) En Espagne et en Italie on désigne sous ce nom les membres de la Société de Saint-Vincent- de-Paul.

qualité de descendant de saint Louis; mais le Béarnais est protestant, et les Jésuites frémissent à l'idée de voir un hérétique assis sur le premier trône du monde. Que font-ils, les révérends Pères \

D agneaux qu'ils étaient ils deviennent loups dévorants ; ils enrégimentent, ils organisent la faction des Seize, qui livre Paris à toutes les horreurs de la guerre civile. Cette habile organisation des Seize s'établit et s'installe au Louvre, en prenant toutes les allures d'un gouvernement régulier. Les Jésuites lui donnent pour base une théocratie bâtarde, qui séduit la multitude ignorante par les apparences d'une démocratie qui n'est qu'à la surface, car, au fond, c'est le despotisme ultramontain, avec un odieux mélange de fanatisme espagnol.

Et ce qui paraîtra plus extraordinaire, c'est le nom de la patronne que les Jésuites donnent à ces bacchanales ultramontaines. Ce nom est celui de la mère du Christ, de la "Vierge Marie. Les héritiers de Loyola n'ont pas oublié que leur ordre s'est fondé le jour de l'Assomption, dans la chapelle souterraine de Montmartre : ils prennent donc la blanche bannière de Marie, afin de mieux séduire la populace. Par quel concours de circonstances, par quelles intrigues perfides, ce nom de la Vierge, le plus glorieux, le plus beau de l'épopée chrétienne, est-il devenu un appel à la servitude, un signal d'oppression?

Nous l'ignorons ; mais l'histoire des deux derniers

siècles, et surtout celle du nôtre, démontre jusqu'à l'évidence que le nom de Marie a été invoqué avec une recrudescence de zèle à toutes les périodes de réaction jésuitique.

Les révérends Pères, non contents de dominer les plus riches familles par l'enseignement et par la prédication, fondèrent en France et en Italie, à dater de 1563, des Congrégations ou Sodaliiês, réunions clandestines qui eurent d'abord lieu dans les chapelles les plus mystérieuses et inaccessibles aux profanes. Les congréganistes ou sodalistes furent astreints par les Jésuites, leurs organisateurs, à un règlement très-rigoureux; ils recevaient un mot d'ordre qu'ils devaient suivre aveuglément sous peine de s'exposer aux dangers les plus terribles. 11 paraît que les congrégations de Paris furent établies sur le modèle de la Sainte- Vehme allemande.

Ces ténébreuses agrégations de personnes dévouées à l'ultramontanisme, créèrent pour les diverses classes de la population des habitudes nouvelles. L'espionnage inquisitorial entra dans les mœurs de la bourgeoisie, jusqu'alors si tolérante ; par les sodalités, les Jésuites couvrirent toute la France du double réseau de l'obscurantisme et du fanatisme, et leurs affidés, leurs espions, jetèrent à pleines mains les semences de discorde et de haine qui produisirent les sanglantes guerres de religion. Peu leur importait le choix des moyens, ils voulaient arriver et ils arrivèrent ; ils convoitaient la

France et ils l'ont possédée pendant près de trois siècles; aujourd'hui même ne s'efforcent-ils pas d'y maintenir leur domination par les confréries, les congrégations, les sociétés de charité, dont ils sont les directeurs occultes î

j Lorsqu'ils s'introduisirent en France, on leur demanda :

— Qui êtes-vous ? ,

D'abord, ils ne daignèrent pas répondre ; forcés enfin de rompre leur superbe mutisme, ils répondirent insolemment :

— Taies qvales. — Nous sommes tels quels.

Au colloque de Poissy, les évêques tentèrent de leur imposer des restrictions ; ils refusèrent avec une opiniâtreté et une audace qui froissèrent toute l'assemblée : ils se sentaient appuyés par leur bataillon de congréganistes, et leurs fougueux orateurs ne cherchèrent qu'à envenimer des haines malheureusement déjà très-violentes. La conversion de Henri IV au catholicisme déjouait leurs projets d'ambition et d'accaparement ; ils avaient espéré que, sous la protection de l'Espagne, ils pourraient gouverner la France théocratiquement: l'ordre, la paix se trouvant rétablis par la conversion du roi, ils ne pouvaient plus, comme on dit, pêcher en eau trouble ; d'ailleurs, l'assassinat de Henri III, qui leur était imputé à tort ou à raison, les avait rendus très-suspects , non-seulement aux seigneurs et à la bourgeoisie, mais encore au clergé ; il

fallait donc recourir aux moyens les plus énergiques, au poignard ou au poison.

Ils choisirent le poignard comme l'arme la plus sûre; leurs docteurs prêchèrent publiquement qu'il est permis non seulement de chasser et de déposer les rois au profit du Pape, mais encore de les tuer. Ils formèrent comme une convention régicide, non point par haine du pouvoir absolu, mais par un désir insatiable de domination personnelle.

Le célèbre Aquaviva, quatrième successeur de Loyola, avait pris les rênes de la Compagnie de Jésus en 1581 ; ce fut pendant son généralat qu'on vit une foule de jésuites impliqués dans des procès de régicides, en Hollande, à Venise, en Angleterre comme en France. Henri IV fut frappé par Châteî, élève des révérends Pères, et dans son interrogatoire fit des révélations qui mirent à nu les horreurs du jésuitisme. Les Pères Guignard et Guéret furent exécutés en place de Grève.

Chassés du royaume par arrêt du Parlement, condamnés par la Sorbonne, suspects à la nation entière, les révérends Pères ne se tinrent pas pour battus ; ils comptaient sur les congrégations et sodalités qu'ils avaient fondées, et ils ne se trompaient pas. Les congréganistes et les vieux ligueurs firent si bien par intrigue et par intimidation, que le roi consentit à les rétablir, et comme ses amis les plus dévoués blâmaient cet acte de faiblesse, Henri, circonvenu d'ailleurs

uig

par Marie de Médicis, Florentine et dévouée à l'ultramontanisme, comme Catherine la Louve, repue du sang huguenot, Henri répondit :

— * Si je les laisse en exil, leurs partisans attenteront encore à mes jours : si je les rappelle, ils se montreront peut-être reconnaissants de ma clémence.

Et la Compagnie fut réintégrée, contre l'avis des plus sages conseillers de la couronne. Tout le monde snit ce qui advint ; en 1610,Ravaillac, ancien ligueur, affilié aux Jésuites ou du moins imbu de leurs doctrines, assassina Henri IV et trouva des apologistes, non-seulement à Rome, mais dans toutes les villes où le jésuitisme s'était implanté.

Enfin, vous voilà délivrés de ce roi hérétique dont vous n'avez voulu reconnaître ni la conversion ni la clémence à votre égard : allons, révérends Pères, montrez-vous tels que vous êtes ; la curée est toute préparée, vous saurez très-bien mettre à profit la minorité du jeune Louis XIII et la régence de Marie de Médicis. Le clergé français lui-même, royaliste et gallican sous Henri IV, s'est fait ultramontain sous la régente, dont l'appui et les faveurs ne vous ont jamais manqué. Vous pouvez compter sur elle, révérends Pères, elle est Florentine, elle est superstitieuse, de mœurs douteuses, et vous l'avez délivrée d'un époux qu'elle n'aimait pas. Repaissez-vous largement, tranquillement, la France est à vous !

— Qu'y a-t-il, que peut-il y avoir de commun entre

les crimes, l'ambition, les perfidies des Jésuites et la Société de Saint-Vincent-de-PauH

— Rien, bons Messieurs, absolument rien, et nous protesterions contre les moindres insinuations qu'on pourrait nous prêter à cet égard.

Vous êtes tous citoyens comme nous, bourgeois, fonctionnaires, travailleurs, pères de famille; vous aimez la France, et les Jésuites n'ont qu'une patrie, Rome.

Vous êtes sympathiques à la liberté, au progrès, et les disciples de Loyola ne peuvent vivre que sous le couvercle de l'ignorance.

Vous êtes presque tous d'une loyauté et d'une pureté d'intention incontestables, et les Jésuites n'ont jamais procédé que par la ruse et par l'hypocrisie.

— Donc, allez-vous- nous dire, vous avez tort de nous assimiler aux Jésuites.

— L'assimilation ne serait même pas possible; mais il y a dans l'ensemble des deux organiiations des ressemblances si frappantes, qu'il suffira de les signaler pour vous les faire apprécier.

Ainsi, nous avons démontré que des Jésuites fondèrent, en 1561, des congrégations dont ils couvrirent la France, et à l'aide desquelles ils s'emparèrent de l'opinion publique.

N'avez-vous pas établi dans toutes les villes, même dans les plus petits bourgs, des conférences composées

d'affiliés, absolument comme les congrégations jésuitiques?

Le mot d'ordre n'est plus le même ; vous agissez au nom de la charité ; mais l'ultramontanisme est le but réel. Ozanam, un de vos principaux fondateurs, 1 adit, et nous devons le croire sur parole, d'autant plus que nous l'avons connu et que nous pouvons affirmer que cet éloquent illuminé était sincère, loyal dans ses convictions aussi bien que dans ses affirmations.

A peine établis, les Jésuites affichèrent des prétentions à la domination universelle ; par les missionnaires, ils s'introduisirent en Asie, en Afrique et dans le Nouveau-Monde ; en Europe, tous les royaumes devinrent, en quelque sorte, autant de fiefs de l'Institut de Loyola.

A peine fondée à Paris, la Société de Saint- Vincent-de-Paul s'est propagée jusque dans les contrées les plus éloignées. Le directeur-général de Paris règne sur toutes les conférences des cinq parties du monde, absolument comme le Pape.

Ah! bons Messieurs de Saint- Vincent-de-Paul, n'avez-vous pas pris pour modèle la Compagnie de Jésus, ou plutôt n'avez-vous pas adopté sans vous en douter les principes d'ignorance de Loyola?

Nous voilà en plein dix-septième siècle, la ressemblance va devenir de plus en plus frappante.

Sommaire : Recrndeecence d'ultramontanisme et de Jésuitisme sou§ Louis XIII. — L'abbé Vincent. — Ses fondations pieuses et charitables. — Les soupes de l'abbé Vincent, au temps de la Fronde,

— Paroies de Frédéric Ozanam. — Le collège Louis-îe-Grand. — Puissance des Jésuites. — Le Père La Chaise, confesseur du roi.

— La bulle Unigenilus. — Escobar et sa doctrine. — M me de Maintenon, jésuitesse. — La Congrégation des Messieurs. — Louis XIV s'y affilie. — Qu'est-ce que la Congrégation? — Curieux manuscrit sur les congrégations et sodalités. — Le Manuel du Père Graffet à l'usage des congréganistes. — - Nouveaux rapprochements entre les congrégations du dix-septième siècle et la Société de Saint- Vincent-de-Paul. — L'ancien évôoue do Saint-Pons, ot Mgr Pie, aujourd'hui évêque de Poitiers. — Déclaration de 1682. — Triomphe du jésuitisme. Voltaire, élève des Jésuites.

Sous la minorité de Louis XIII, il y eut en France recrudescence d'ultramontanisme ; les théories hautaines de Belîarmin et de Baronius firent oublier les sages doctrines de Gerson. Les Jésuites furent plus puissants que jamais, et leur arrogance ne connut plus

de bornes ; ils firent condamner Edmond Richer, un des plus savants docteurs de notre vieille Sorbonne, auteur d'une apologie de l'Église gallicane ; Richelieu, le tout-puissant ministre, dont la volonté ne connaissait pas d'obstacles, se laissa-t-il intimider par les révérends Pères, de même que les lions r'eculent devant les reptiles? Cela n'est pas probable, car Richelieu ne connut pas la crainte ; mais en habile diplomate, il tira tout le parti possible de l'influence des révérends Pères, soit pour agir contre le protestantisme, soit pour exterminer les derniers représentants de la féodalité, soit pour mener à bonne fin les projets parfois si compliqués de sa politique féline. Quelqu'un a dit que les hommes d'État devraient être athées ; ils le sont tous, en ce sens qu'ils sacrifient même leurs croyances religieuses à leur ambition. Richelieu, prince de l'Église romaine, se servit des Jésuites qu'il n'aimait pas et qu'il estimait encore moins, raison d'État, disent les historiens.».. Déplorable et funeste raison, ajouterons-nous.

Or, pendant que le ministre à robe rouge pactisait avec les révérends Pères, un simple prêtre, venu du fond des landes de Gascogne, commençait à Paris une carrière, en apparence des plus modestes, et qui devait aboutir aux honneurs de la béatification. 1 Ce prêtre, qu'on appelait alors l'abbé Vincent, et qui n est aujourd'hui connu et vénéré que. sous le nom de saint Vincent de Paul, avait gardé les troupeaux

dans son enfance, et trouvé difficilement les ressources nécessaires pour aller suivre les cours de théologie à Toulouse, où il fut ordonné prêtre en 1600. Dans une excursion maritime de Marseille à Narbonne, il tomba entre les mains de pirates tunisiens, qui le vendirent comme esclave en 1605; il eut trois maîtres, dont un chrétien renégat, qui se convertit et revint en France avec le jeune prêtre.

En 1608, l'abbé Vincent se fixa à Paris où il s'occupa avec beaucoup de zèle d'oeuvres de charité. En 1619, Louis XIII le nomma aumônier-général des galères. En 1634 il fonda l'admirable institution des sœurs de charité pour le service des pauvres malades. En 1648 il put constituer définitivement l'établissement des Enfants-Trouvés. En 1655, il fonda, ou du moins il organisa l'hôpital de la Salpêtrière ; le peuple reconnaissant le surnomma Y Intendant de la Providence; il mourut en 1660 ; béatifié par Benoît XIII en 1729, il fut canonisé par Clément XII en 1737.

Tel est le résumé, on ne peut plus succinct, de la vie et des principaux actes de ce prêtre dont l'activité fit l'admiration de ses contemporains ; la Société de Saint- Vincent-de-Paul fit donc un choix des plus heureux en prenant pour patron un prêtre sanctifié pour ses œuvres de charité.

Toutefois, de même que le soleil a des taches, de même saint Vincent de Paul ou ses représentants ne

furent pas à l'abri de la critique de leurs contemporains.

Au temps de la Fronde, lisons-nous dans plusieurs Mémoires, M. Vincent ( il n'était pas encore saint Vincent de Paul) fonda à Paris une compagnie de missionnaires chargés de faire le catéchisme, de prêcher dans les églises et de distribuer des secours aux pauvres. Ces secours consistaient en aliments, et voici comment se faisait la distribution :

Dans les quartiers les plus populeux et alors presque réduits à la famine, les missionnaires de M. Vin~ cent établirent des cuisines en plein a^'r ; le menu de ces festins se bornait à une soupe très-maigre; mais comme le peuple parisien souffrait beaucoup de la faim depuis que les vivres n'arrivaient plus que trèsdifficilement dans la ville, il acceptait ces soupes comme un bienfait et comblait de bénédictions M. Vincent. Il y avait néanmoins à ces distributions de pain bouilli, une restriction que nous devons signaler.

A chaque personne qui présentait son écuelle à remplir, le missionnaire préposé aux largesses de la bienfaisance catholique adre^ait les demandes suivantes :

— Faites le signe de la croix.

Tous obéissaient, car tous étaient chrétiens.

— Maintenant, ajoutait le missionnaire, récitez le credo et un ave.

A cette dernière injonction plusieurs ne savaient que répondre.

— Retirez-vous, disait le missionnaire d'un ton

courroucé. Vous êtes protestant vous n'aurez pas

de soupe ; nous n'en donnons qu'aux catholiques.

Ce fait, attesté par les historiens les plus sérieux, démontre que du temps de M. Vincent on exploitait la misère au profit du catholicisme, tranchons le mot, au profit du jésuitisme.

Malheureusement ces traditions exclusives d'intolérance et de fanatisme religieux se sont perpétuées jusqu'à nos jours. En parcourant les bulletins mensuels que la Société de Saint-Vincent-de-Paul publie depuis 1848, année de l'avènement de M. Baudon, nous avons trouvé, à diverses reprises, des insinuations haineuses contre les protestants qu'on accuse de prosélytisme, comme si dans toutes les croyances les fanatiques n'avaient pas recours aux mêmes moyens.

Bons Messieurs de Saint-Vincent-de-Paul, Frédéric Ozanam, dont vous ne récuserez ni l'autorité, ni les paroles, a dit dans un de ses discours : .

** Pour nous il n'y a ni protestant, ni juif, ni turc, « nous ne voyons et ne devons voir que des pauvres » à secourir, n

En effet, ainsi devraient agir les hommes qui font profession, comme vous, de charité chrétienne; mais

les faits sont contre les dictrines d'Ozanam, et il nous est bien démontré que pour vous la charité n'est qu'un moyen de propagande au profit de croyances qui ne sont pas celles de tout le monde ; que vous fermez vos conférences, à toute personne qui n'est pas catholique; vous êtes donc des convertisseurs, des propagandistes ultramontains, agissant sciemment ou sans vous en

douter sous l'influence directe du jésuitisme Nous

le démontrerons plus loin. Revenons aux Jésuites, vos maîtres, ou du moins vos directeurs occultes.

Tout-puissants sous la régence d'Anne d'Autriche, les Jésuites perdirent beaucoup de leur crédit pendant les dernières années du ministère de Mazarin ; ce prince de l'Église, investi comme Richelieu du gouvernement de la France, n'aimait pas Tins— titut de Loyola; les révérends Pères le savaient bien ; aussi grande fut leur joie lorsque Louis XIV se déclara roi absolu. Comme il entrait dans les principes de leur ordre de s'accommoder aux temps et aux lieux, comme leurs missionnaires le faisaient en Chine , où ils pactisaient au besoin avec l'idolâtrie , les doctes et rusés professeurs du collège de Clermont se tournèrent avec enthousiasme vers le soleil levant de la monarchie incarnée dans l'homme le plus superbe qui ait tenu le sceptre ; ils eurent recours aux plus basses intrigues, à toutes les flatteries imaginables ; leur collège de la rue Saint-Jacques prit le nom de Collège de Louis-le-

Grand. Un des leurs, le Père Ferrier, fut chargé de la direction de la conscience du roi , et en 1675 il eut pour successeur le célèbre Père La Chaise, petit-neveu du Père Cotton, qui avait été confesseur de Louis XIII. D un esprit médiocre , mais insinuant et persuasif, avec des airs de gentilhomme, d'un caractère très-souple, presque bon quand il ne s'agissait pas des intérêts de la Compagnie , le Père La Chaise conserva la confiance du roi pendant trente-neuf ans.

Nous n'avons pas besoin de dire qu'il profita trèshabilement de son crédit pour sauvegarder son Ordre contre les Parlements et la Sorbonne , adversaires irréconciliables du jésuitisme. Les Jésuites firent condamner, dans la fameuse constitution unigenitus, sous le nom du Père Quesnel , les plus grandes vérités du Christianisme, fondées sur les textes mêmes de l'Écriture, dont ils proscrivirent la lecture ; ils voulaient substituer leurs doctrines à la Bible et aux saints Pères reconnus par l'Eglise ; un jésuite italien, Pallavicini, osa écrire les lignes suivantes :

« Les Jésuites modernes sont plus exacts dans « leurs doctrines que les anciens Pères, savoir : saint « Augustin, saint Thomas, etc. »

Le Père Quesnel fut condamné ; le Pape ne pouvait refuser à Louis XIV cette petite concession, et Louis XIV suivait les inspirations du Père La Chaise

avec d'autant plus de docilité, que ce jésuite favorisa constamment avec une tolérance que tous les historiens ont flétrie, les amours adultères du Jupiter de Versailles; de Mlle de La Vallière à Mme de Maintenon, les nombreuses favorites du grand Roi furent nonseulement admises par le Père La Chaise, mais encore entourées des égards les plus respectueux. Ce rôle que nous n'avons pas besoin de désigner par l'épithète de la flétrissure, était très-difficile à remplir, il y fallait toutes les ressources du jésuitisme : la plus grande affaire du Père La Chaise fut de ménager à la fois la reine et Mme de Montespan , et plus tard Mme de Maintenon. Cette diplomatie fut couronnée par le mariage de la veuve Scarron avec Louis XIV, mariage accompli à l'instigation du Père La Chaise.

Antoine Escobar , dont le nom est devenu proverbial , s'était déjà fait le théologien de la tolérance et dulaisser-faire; le fabuliste La Fontaine, qui détestait les Jésuites à cause de leurs doctrines pernicieuses, écrivit contre Escobar l'épigramme suivante :

Veut-on monter sur les célestes tours ?

Escobar sait un chemin de velours.

Il ne dit pas qu'on peut tuer un homme^ Qui sans raison nous tient en altercas, Pour un fétu ou bien pour une pomme, Mais qu'on le peut pour quatre ou cinq ducats. Même il soutient qu'on peut en certains cas , Faire un serment plein de supercherie, S'abandonner aux douceurs de la vie, S'il est besoin, conserver ses amours.

Ne faut-il pas après cela qu'on crie?

Escobar suit un chemin de velours.

Boileau, dans sa deuxième épître sur Yamour de Dieu, presque entièrement écrite contre la doctrines des Jésuites, dit que leurs préceptes sont « non- « seulement faux, mais abominables et plus contraires « à la vraie religion que l'hérésie de Luther et de « Calvin. »

Le grand Bossuet les tint toujours à très-grande distance : ce mâle et fier génie ne pouvait se plier ni à leurs intrigues, ni à leurs doctrines beaucoup trop mondaines : Fénelon, condamné par la cour de Rome pour son livre les Maximes des Saints, n'ignorait pas que les Jésuites et le Père La Chaise en particulier avaient demandé contre lui les peines les plus sévères. L'altière Montespan avait les Jésuites en abomination; mais comme ils la toléraient à Versailles, jusque dans la chapelle où le roi communiait , elle se montra presque dévouée à leur égard. Mme de Maintenon fut toute sa vie une jèsuitesse, en ce sens qu'elle se servit de l'influence des révérends Pères , comme du moyen le plus puissant pour arriver au but que poursuivait son ambition : ne paya-t-elle pas les complaisances du Père La Chaise par la révocation de l'édit de Nantes, une des mesures les plus iniques de l'ancienne monarchie et des plus funestes à la France ?

Quant à Louis XIV, le monarque le plus despote ,

le plus égoïste, le plus fier qui ait régné sur la France, il subit dans toutes les circonstances de sa longue et brillante carrière , l'influence des Jésuites. Afin de le tenir, pour ainsi dire , en charte privée , les révérends Pères avaient pris le moyen le plus efficace, l 'affiliation à la congrégation.

On nous pardonnera cette digression ; elle nous a semblé nécessaire pour bien établir les. origines et les ramifications de la Société de Saint- Vincent- de-Paul : nous voici au chapitre des congrégations , nous rentrons en plein dans notre sujet, car toutes les affiliations, quelles soient purement religieuses ou simplement charitables , dérivent du jésuitisme, et au dixseptième siècle les procédés jésuitiques étaient à peu de chose près les mêmes que ceux de la Société de Saint- Vincent-de-Paul.

La congrégation... ce mot est bien vague, va-t-on nous dire... oui, t rès- vague , très-mystérieux; on ne sait rien de précis sur l'origine de ces réunions et affiliations clandestines dont nous trouvons pourtant l'action parfaitement établie au temps de la Ligue. Comment se fondèrent-elles, quelle fut leur organisation primitive, par quel moyen parvint-on à y affilier le roi lui-même, les plus puissants seigneurs, les plus grandes dames et les classes ouvrières , on n'en sait rien ; le secret des Jésuites a été parfaitement gardé.

C'est, dit le c:::' do Montlosier. un corps qui

« s'est composé de manière à pouvoir, quand cela lui « convient, se dissiper comme une ombre ; et alors, « on se dit :

« Y a-t-il congrégation t

« Son objet n'est pas moins difficile à déterminer « que sa nature ; ce sera, quand il le faudra, de sim- « pies réunions pieuses : vous aurez là des anges.

« Ce sera quand on voudra, un sénat, une assem- « blée délibérante, des hommes d'État ; enfin, ce sera, « si on veut, un foyer d'intrigues et d'espionnage. »

11 y a, parmi les manuscrits de la bibliothèque de la rue Richelieu, un assez gros recueil, intitulé :

Histoire des congrégations et sodalités jésuitiques depuis 1563 jusqu'au temps présent (1709).

On y voit parfaitement décrite avec preuves justificatives, la part que ces associations mystiques eurent à la Ligue, aux guerres de religion et à tous les actes de l'ultramontanisme pendant la première moitié du dix-septième siècle. Ces affiliations figurèrent aussi dans la Fronde et on les trouve mêlées à toutes les intrigues politiques et même financières du ministère de Mazarin. Ce cardinal n'aimait pas les Jésuites, ainsi que nous l'avons déjà constaté, et il les estimait encore moins; par conséquent il devait éprouver, comme homme d'Etat, une antipathie instinctive à l'égard des congrégations. Mais ce rusé Italien, bien que plus occupé de s'enrichir que de pratiques de

piété, se fit affilier à la congrégation ; un grand seigneur le plaisantant un jour à ce sujet, le renard à robe rouge lui répondit :

— Si je n'étais pas avec les Jésuites, ils seraient contre moi, et je ne me sens ni la force ni le courage île lutter contre des ennemis insaisissables, invisibles.

Les congréganistes avaient alors pour devise : Ad majorera Dei gloriam, — A la plus grande gloire de Dieu. Cette maxime s'est conservée depuis dans toutes les métamorphoses qu'a subies la congrégation. Les Jésuites de Montrouge et de Saint-Acheul y ajoutèrent les mots : Sacratissimi Cordis Jesu. — Du sacré cœur de Jésus. Nous aurons occasion de signaler, à diverses reprises, le coupable abus que les Jésuites ont fait et font encore du sacré cœur, devenu symbole de conspiration ultramontaine, de réaction religieuse, de persécution, d'intolérance.

Nous nous souvenons très-bien que, sous la Restauration, dans les écoles ecclésiastiques, même dans plusieurs lycées, les professeurs astreignaient les élèves à mettre au haut de leurs copies, les initiales : A. M. D. G., qui signifiaient : A la plus grande gloire de Dieu. La congrégation et le jésuitisme s'étaient infiltrés jusque dans les écoles de village.

Sous le règne de Louis XIV, la congrégation avait pour quartier- général l'église des Jésuites de la rue Saint-Antoine, aujourd'hui connue sous le nom d'église Saint-Paul. Le Père Graffet, un des agents les

plus actifs, les plus rusés de la Compagnie, dirigea, de 1668 à 1692, la grande congrégation dite des Messieurs, parce qu'on n'y admettait que des gentilshommes ou de riches bourgeois ; en 1678, ce jésuite publia un tout petit livre intitulé : Manuel à V usage des Congrêganistes. Il est fort rare, et nous allons dire pourquoi.

On n'en donnait qu'aux affiliés les plus dévoués et dont on avait mis à l'épreuve le zèle, surtout la discrétion. Les congrêganistes du temps de Louis XIV, comme les bons Messieurs de Saint- Vincent-de-Paul aujourd'hui, tout en ayant l'air de ne pas craindre la publicité, même de la rechercher, n'en formaient pas moins des sociétés secrètes, en ce sens que les chefs, c'est-à-dire les Jésuites, possédaient seuls le secret de l'institution. N'en est-il pas de même, à présent, pour la Société de Saint-Vincent-de-Paul 1

Nous venons de dire que chaque affilié, aussitôt qu'il avait subi les épreuves voulues, recevait le petit Manuel à l'usage des congrêganistes, intitulé : Règles de la Maison professe de Notre- Dame- de-Saint- Louis, à Paris. Ce Manuel, composé de 143 pages et contenant la constitution en vingt-six articles, était rigoureusement réclamé par les Jésuites à la mort de chaque congréganiste, et les familles qui ne pouvaient le rendre s'exposaient aux investigations les plus rigoureuses. Il s'en perdit quelques-uns, soit volontairement, soit par hasard. C'est ainsi que nous avons pu

étudier le plan et le but des agrégations jésuitiques.

Pourquoi la Congrégation des Messieurs, dont la mission apparente et avouée consistait en pratiques religieuses et en œuvres de charité, s enveloppait-elle de tant de mystère ? Pour pratiquer la religion et la charité, est-il besoin de se cacher avec tant de précautionsî

Pourquoi les quelques exemplaires du Manuel qui se trouvaient dans les bibliothèques particulières ou publiques ont-ils disparu ? Par la même raison qui fait que dans la magnifique collection des Grands Hommes de Perrault, les portraits de Pascal et d'Arnault, le célèbre docteur de Port-Royal, se trouvent enlevés. Évidemment, la main des Jésuites a passé par là.

Si nous entrons dans tous ces détails, c'est pour mettre sous les yeux des bons Messieurs de Saint- Vincent-de-Paul le bilan du jésuitisme, dont ils sont les agents, les compères ou les dupes ; qu'ils se donnent la peine de lire le petit Manuel du Père Graffet, et ils verront que leurs fondateurs ont largement emprunté aux statuts de la Congrégation des Messieurs.

Du reste, cette congrégation était au dix-septième siècle tout aussi puissante, tout aussi active que peut l'être de nos jours la Société de Saint- Vincent-de- Paul : sa propagande entra fièrement, résolûment, dans le palais de Versailles, et Louis XIV jugea prudent de s'affilier à la Société des Messieurs : son confesseur, le Père Ferrier, lui en donna le conseil, et le roi devait

bien cette condescendance aux Jésuites, qui se montraient si tolérants à l'endroit de ses maîtresses et de ses nombreux bâtards.

Autre point de rapprochement que nous trouvons entre les deux affiliations, toutes deux de charité : de 1660 à 1682, il y eut en France, absolument comme de nos jours, recrudescence d'ultramontanisme ; en 1673, le Père Du Hamel, un des directeurs de la Société des Messieurs, prêcha dans la cathédrale de Clermont que le Pape était infaillible dans les décisions qui concernent la foi, la doctrine et les mœurs. Le révérend Père compara très - poétiquement le Souverain-Pontife au cadran solaire qui est la règle des horloges, de même que le Pape est la règle de TÉglise.

Ce sermon fut presque un scandale, car alors le clergé français était gallican et la magistrature tenait les Jésuites en grande suspicion. Donnât, un de nos plus grands jurisconsultes, alors avocat du roi à Clermont, Donnât, qui avait été l'ami, le confident de Pascal, dénonça le sermon du Père Du Hamel au procureur général. Le Parlement s'empressa de prendre parti pour l'autorité royale et en même temps pour les libertés de l'Église gallicane ; il imposa au fougueux prédicateur une rétractation publique.

Que firent les révérends Pères? Ils étaient sûrs de Louis XIV, en sa qualité de membre de la Société des Messieurs, et le Père Ferrier avait d'ailleurs toute au-

torité sur la conscience du roi . Cette affaire fut donc évoquée au conseil; le Parlement se trouva dessaisi, et on arrêta toutes les poursuites contre le Père Du Hamel.

La Compagnie de Jésus avait d'ailleurs des moyens très-efficaces pour attirer à elle et les grands seigneurs et les dames de la cour ; sa morale était des plus tolérantes, et ses doctrines, basées sur le probabilisme, s'accommodaient à toutes les faiblesses des courtisans et même des maîtresses du roi. Ils s'attachaient principalemént à aveugler les esprits, à pervertir les consciences par les dogmes les plus étranges que Bossuet qualifiait de poison mortel et les curés de Paris de peste des consciences,

La grande majorité des prélats de France était de plus en plus opposée aux Jésuites et aux congrégations dont ils avaient pris la direction. Nous trouvons des plaintes très-énergiques formulées par plusieurs assemblées du clergé, en 1641, 1656, 1682 et 1700. Les révérends Pères étaient-ils complètement délaissés, conspués par l'épiscopat!... Non, car sous Louis XIV comme de nos jours, il se trouvait des évêques affiliés aux Jésuites et à la Congrégation des Messieurs.

Ainsi, l'évêque de Saint-Pons accabla d'invectives son collègue, l'évêque d'Angers, qui avait publié un ouvrage contre les Jésuites.

« Il est bien singulier, s'écriait-il, de voir le prélat

« d'Angers, dans tout le cours d'un assez long ou- « vrage, tenir à nos magistrats à peu près le même « langage que Pilate tenait aux sénateurs et aux prê- « très de la synagogue pour arracher Jésus-Christ à « leur fureur. »

Eh ! qu'on ne dise pas que nous forçons les comparaisons, les analogies entre le jésuitisme ancien et le jésuitisme moderne. Il y a trois ans, Mgr Pie, évêque de Poitiers, ne s'est-il pas servi de cette même comparaison de Pilate, à propos du pouvoir temporel et de la Société de Saint- Vincent-de-PauH le Conseil d'Etat ne l'a-t-il pas condamné pour ce fait!

Donc aujourd'hui, comme au dix-septième siècle, mêmes intrigues, mêmes moyens, mêmes affiliations qui empruntent le masque de la charité pour faire triompher, non pas le catholicisme, mais les perfides doctrines de Loyola. On aura beau faire et beau dire, les Jésuites et leurs adhérents

Ne sauraient rien trouver de bon, Si tout ne vient de leur façon.

Mettant largement et très-adroitement à profit les querelles religieuses occasionnées par le jansénisme et par le quiétisme, les révérends Pères intriguèrent si bien en faveur de l'ultramontanisme, que le clergé français, effrayé des prétentions du Pape, se réunit en

1682, sous la présidence de Bossuet, et reconstitua les libertés de l'Église gallicane par une immortelle déclaration de principes, un des actes les plus importants, les plus élevés du long règne de Louis XIV.

Les Jésuites et les congréganistes dissimulèrent leur ressentiment; le Père Graffet, dans un sermon aux affiliés réunis dans l'église de la rue Saint- Antoine, annonça que le roi prendrait bientôt une décision contre les impies et les ennemis* de la sainte Église.

Cette décision était la révocation de l'édit de Nantes, que le Père La Chaise imposa, dit-on, à M me de Maintenon, comme condition de son mariage secret avec le Roi-Soleil. Louis-Dieudonné n'était-il pas congréganiste et ne devait-il pas, pour complaire aux directeurs de la Société des 31essieurs , proscrire, faire égorger par ses dragons, devenus bourreaux, près de cinq cent mille protestants!

Réjouissez-vous, Loyola, Aquaviva, réjouissezvous dans vos tombeaux, le roi vous immole cinq cent mille Français. Jamais les voraces divinités de l'Asie n'eurent semblable hécatombe. Triomphez, la France est en deuil, elle a perdu presque tous ses grands hommes; Port-Royal est détruit; jansénistes et quiétistes sont poursuivis, persécutés comme d'infâmes larrons; M m * de Maintenon est votre très-humble servante, et pour vous être agréable, elle perdra, s'il le faut, son royal époux.

Profitez du temps, montrez- vous ardents à la curée du bigotisme et de l'ultramontanisme ; la France menacée, très-souvent vaincue par l'étranger, n'a plus à vous opposer que les larmes du désespoir. Contemplez votre œuvre de destruction et de fanatisme; vous régnez à Versailles. Au Père La Chaise, qui avait du moins les brillants dehors du gentilhomme, a succédé le Père Letellier, qui a obtenu du vieux roi, déjà tourmenté de la crainte de l'enfer, la démolition de Port- Royal, ce glorieux berceau des lettres et des sciences, et du Saint-Siège la trop fameuse bulle Unigenitus.

Hâtez-vous donc, révérends Pères, par les congrégations vous êtes maîtres, non-seulement en France, mais encore en Italie, en Espagne, en Belgique, en Autriche, en Bavière; par vos missionnaires, vous régnez en Amérique et jusqu'aux extrémités de l'Asie ; vos hommes ont inauguré au Paraguay le communisme le plus abrutissant. D'autres amassent des trésors à la cour des rajahs de l'Inde et jusque dans les palais d'Aureng-Zeb. D'autres, enfin, sont mandarins à Pékin.

C'est le triomphe le plus éclatant que puisse obtenir une agrégation de religieux voués comme vous à l'enseignement et à la prédication. Soyez-en fiers, très-fiers, contemplez tout à votre aise la triste et piteuse attitude de vos ennemis, le soleil de Loyola est à son apogée... Chantez donc victoire... mais tremblez en même temps.

Le roi Louis XIV, votre disciple, le roi congrégairiste, va mourir.

Un nouveau roi vient de naître, vous avez guidé

ses premiers pas il est presque votre fils eh

bien ! il vous terrassera.

Ce roi s appelle Voltaire.

Sommaire : Les Jésuites pactisent avec les débauchés de la Régence.

— L'attentat de Pierre Damiens. — Le Père Lavaletto, banqueroutier. — Scandales révélés. — Bref de Clément XIV supprimant la Compagnie de Jésus. — Les disciples de Loyola se réfugient en Prusse et en Russie. — Les Sodalités flamandes et la Société de Saint-Vincent-de-Paul. — Régiments affiliés aux Congrégations.

— Confrérie du Sacré-Cœur de Marie. — Un ministre de Louis XV affilié. — Le Jésuitisme en 1793. — Société du Cœur-de-Jésus. — Les Victimes de l'amour de Dieu. -—Les Paccanaristcs. — Le prêtre Corivière. — Pie VI rétablit les Jésuites. — Restrictions. — Rapport du comte Portalis. — Les Pères de la Foi au séminaire Saint- Sulpice. — Leur influence en 1809. — Protection de Madame-Mère. — Leipsick et Waterloo. — Joie des Jésuites. — Même système d'affiliation du Jésuitisme et de Saint-Vincent- de- Paul

Les Jésuites triomphèrent de tous leurs ennemis les plus puissants, les plus accrédités ; l'enseignement fut leur point de ralliement, et les congréganistes se firent leurs mercenaires; mais la victoire leur fut fatale, on ne peut plus fatale. Même avant la mort de

Louis XIV, les haines s'accumulèrent sur cette Compagnie, dont les envahissements ne tendaient à rien moins qu'à créer un Etat dans l'Etat, à substituer l'influence du Pape à l'autorité royale, aux idées nationales.

Sous la Régence, période de libertinage effréné, les révérends Pères vécurent fort tranquilles et les congrégations purent se multiplier à l'infini : les mœurs dépravées du temps trouvaient chez les Jésuites une tolérance si aimable, qu'on croyait se sauver tout en se livrant aux excès qui, d'après le dogme catholique, conduisentàl'enfer. L'avénement deLouisXV ne changea rien à cette situation très-commode et surtout très -favorable à la propagande jésuitique. Ce roi, qu'on a surnommé le Sardanapale français, était-il athée ou croyant 1 c'est ce que nous n'avons pas à établir ; nous dirons seulement que Louis XV favorisa d'abord les Jésuites, tandis que ses maîtresses protégeaient les philosophes, les économistes, dont les écrits faisaient entrevoir une révolution prochaine, non-seulement dans les mœurs du pays, mais encore dans sa politique. Les demoiselles de Châteauroux, la mar- * quise de Pompadour, la Dubarry, enfin toutes les sultanes de ce padishah de l'Occident, avaient intérêt à seconder les novateurs. De là dérivent pourtant les grandes doctrines du dix-huitième siècle !

Les Jésuites, si condescendants et si enclins à excuser les vices les plus odieux toutes les fois que l'autorité de leur Ordre n'est pas mise en question, rirent sem-

blant de pactiser avec les idées nouvelles : courtisans à Versailles, sigisbés au besoin, ils prirent en même temps une part plus ou moins active à toutes les entreprises et affaires véreuses organisées par les finan- . ciers qui voulurent marcher sur les traces de Law sans avoir le génie du banquier écossais.

Cependant, les révérends Pères furent soupçonnés d'avoir trempé, du moins par leurs affiliations, dans l'attentat de Pierre Damiens, fanatique de l'école de Ravaillac et un des protégés de la congrégation ; dès ce moment, leur crédit diminua beaucoup; afin de mieux tenir tête à l'orage qui s'amoncelait sur la Compagnie, ils redoublèrent d'efforts, ils déployèrent une audace si hautaine, que Voltaire lui-même, Voltaire, leur ennemi d'autant plus implacable qu'il avait été leur élève et les connaissait parfaitement, fut un instant déconcerté.

Mais la lutte recommença plus intense, plus ardente, entre les philosophes et les hommes noirs, comme on disait alors ; Voltaire les poursuivit, les accabla de ses épigrammes, de ses sarcasmes, aussi redoutables que la lame d'un poignard. Déplus, les révérends Pères, devenus agioteurs, maltôtiers, associés aux fermiersgénéraux qui affamaient le peuple de Paris, se virent en butte à l'exécration publique et aux soupçons du gouvernement.

Un des leurs, le Père Lavalette, Rouergas d'origine et membre de la Compagnie dès sa première jeunesse,

Les disciples de Loyola protestèrent contre la décision du Saint-Siège, et ils formèrent en France et en Italie de nouveaux régiments de congréganistes. Mais l'opinion publique, d'accord cette fois avec le chef de l'État, se prononça contre eux avec tant de force et d'unanimité, même dans les royaumes réputés les plus catholiques, qu'ils jugèrent prudent de céder à la tempête qui se déchaînait contre eux ; ces cèdres d'orgueil et d'entêtement se métamorphosèrent en humbles roseaux ; ils plièrent et ne furent pas brisés. Mis au ban du catholicisme, que firent les Jésuites ? Ils demandèrent asile à Frédéric II, dit le Grand, qui leur accorda la permission de s'établir en Silésie, ce qui lui valut force remerciements et adulations de leur part, L'ex-jésuite Demelmayer raconta, dans un sermon prononcé à Straubing, en Bavière, que les chevaux du roi Frédéric venaient de tomber à genoux devant le Saint-Viatique. Catherine II, impératrice de Russie, toléra aussi dans ses Etats des maisons de Jésuites, qui vécurent pendant quelques années en accord parfait avec le grand Frédéric, l'ami de Voltaire et très-dévoué au luthérianisme ; avec Catherine, très-vol tairjenne, anti-schismatique et presque papesse. De sorte que les gardes prétoriens du Pape-roi se firent les satellites de souverains hérétiques au premier chef; mais ceci n'a rien d'étonnant chez les Jésuites, qui n'ont jamais eu d'autre religion que le triomphe de leur Ordre et ne reconnaissent aujourd'hui d'autre patrie que Rome,

parce que cette ville est le grand centre de l'ultramontanisme.

Plusieurs membres de la Compagnie de Jésus restèrent en France comme simples citoyens ou prêtres, et n'y furent pas d'abord molestés : vers 1782, le lieutenant-général de police signala de nouvelles intrigues et une propagande très-dangereuse pour la sééurité de l'État, propagande organisée avec le concours des congrégations et sodalités, dont les ramifications n'ont jamais cessé de s'étendre sur toute l'Europe

Notre savant ami Alfred Michiels nous disait dernièrement, que pour son histoire des peintres flamands, il avait trouvé des notes très -curieuses dans les registres des sodalités de Bruxelles, de Gand et d'Anvers. Presque tous les grands artistes de cette école s'étaient affiliés aux Jésuites dès qu'ils eurent fondé dans toute l'Europe les sodalités qui dépendaient du Père général, de même que toutes les conférences de la Société de Saint-Vincent-de-Paul dépendent aujourd'hui de M. Baudon; au seizième comme au dix-neuvième siècle, pour réussir soit dans les arts, soit dans la politique, soit dans les fonctions les moins importantes, l'appui des sodalités jésuitiques était le chemin le plus sûr et le plus court. Aujourd'hui il n'y a plus de sodalités , va-t-on nous dire : cela est vrai , le nom est changé, mais le système et les procédés sont restés les mêmes.

Nous avons ditque Louis XIV fut, en quelque sorte,

lions, somme énorme à cette époque. En 1762, le Parlement de Paris le condamna comme coupable de banqueroute frauduleuse.

Ce procès révéla des scandales tellement odieux, que l'abolition de l'ordre des Jésuites fut décidée en principe par le gouvernement français ; on demanda la sanction du Pape qui la fit longtemps attendre et ne la donna que le 21 juillet 1773; elle est nette, catégorique, et toute autre institution que celle de Loyola ne se serait pas relevée du coup terrible que lui porta Clément XIV. Mais, ainsi que l'a dit un philosophe de beaucoup d'esprit, les Jésuites sont comme les chats, qui tombent toujours sur leurs pattes et se remettent à courir.

Le bref de la suppression de l'Institut de Loyola contient trente-trois pages. Le Pontife, après avoir jeté un coup d'œil générai sur la situation tourmentée du monde catholique, fait la déclaration suivante :

u Nous n'avons épargné ni soins, ni recherches, « pour découvrir et examiner tout ce qui a rapport à « l'origine, aux progrès et à l'état actuel de l'ordre « régulier, appelé vulgairement la Société de Jésus. »

Clément XIV rappelle ensuite que toutes les tentatives de réformes ont échoué contre l'orgueilleuse obstination des disciples de Loyola.

« Clément XIV, » est-il dit dans une dépêche du

forcé de s'aflilier à la congrégation des Messieurs; la fureur du prosélytisme était devenue si intense, que les Jésuites crurent le moment opportun pour s'emparer même de l'armée ; ils profitèrent avec adresse des premiers temps de la régence. En 1716, le gouvernement fut averti que les révérends Pères, secondés par des agents très-dévoués et très-habiles, s'étaient faits des prosélytes dans tous les régiments. On choisissait les soldats les plus dévots, les plus ignorants, ou bien ceux qui se laissaient endoctriner par des promesses de grades ou autres récompenses, et on les affiliait à la confrérie du Sacré-Cœur de Marie. Toujours le saint nom dala Vierge est mis en avant par le jésuitisme, sous la Ligue, sous Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, tout comme sous Napoléon III.

En 1716, l'armée française se trouva tout à coup infestée de confréries et archiconfréries ; les associés faisaient vœu de défendre la bulle Unigenitus et d'exécrer les jansénistes, absolument comme les congréganistes de nos jours s'engagent à combattre les ennemis du pouvoir temporel du Pape.

Cette ligue jésuitique fut découverte et le gouvernement reçut les rapports les plus précis : le danger était grand, il fallait le détourner ; mais comment agir! Les révérends Pères étaient si influents, ils avaient des protecteurs si haut placés, que le gouvernement du régent se trouva dans un très-grand embarras. Quarante soldats du régiment de Bretagne osèrent pré-

senter leurs statuts à leur colonel, en lui disant que s'il ne s'affiliait pas à la confrérie du Sacré-Cœur de Marie, ils cesseraient de lui obéir. On prit des mesures énergiques et l'armée fut préservée ; mais la société, dans toutes les classes et conditions, se trouva gagnée, pervertie par le jésuitisme. Les intendants et gouverneurs de provinces constatèrent en 1762, qu'il y avait plus de deux mille villes ou bourgs infestés de cette dévotion; qu'il existait plus de sept cents associations, parmi lesquelles ils signalaient comme les plus, dangereuses celles du Saint- Sacrement et du Saint esclavage de la mère de Dieu. Le roi et ses ministres déférèrent ces plaintes des gouverneurs au Parlement, qui se réunit le 9 mai 1762 et supprima les congrégations par un arrêt des plus solennels.

Que firent les congréganistesf Ils mirent pendant quelque temps plus de circonspection dans leur propagande et continuèrent leurs affiliations. Des Mémoires du temps rapportent qu'un ministre de Louis XV fut trouvé à sa mort revêtu des insignes d'affiliation du Saint esclavage de Marie.

A la suppression de l'ordre des Jésuites, dont nous avons déjà parlé, les congrégations et confréries se trouvèrent désorganisées ; mais les révérends Pères ne quittèrent pas tous la France, où ils trouvèrent des asiles sûrs et des protecteurs assez influents pour les sauvegarder. De plus, le séminaire de Saint-Sulpice, qui fut dès son origine l'arsenal ou plutôt la caserne

de l'ultramontanisme en France, devint un nouveau centre ou quartier-général pour les chefs d'affiliations religieuses. La révolution de 1789 annihila pendant quelque temps l'influence des congrégations, mais ne put les détruire; pendant la période dite la terreur \ plusieurs Jésuites vinrent à Paris avec des passe-ports russes, sous de faux noms et avec des attributions qui dépistaient les plus fins limiers de la police du Comité de Salut public.

Dans ce temps de grandes luttes et d'enthousiasme patriotique, le fanatisme religieux, clandestinement excité par les anciens moines, par les prêtres qui avaient refusé le serment civique, forma une foule de petites sectes dans le but avoué de conspirer contre le nouvel ordre de choses.

« Telle est, dit M. Portalis, dans son rapport au Conseil d'Etat, 3 messidor an xn, telle est l'origine de diverses associations connues sous* les noms de Société du Cœur de Jésus, de Société des Victimes de l'amour de Dieu, de Société des Pères de la Foi. »

La première de ces sociétés datait de 1791, elle fut fondée par un prêtre nommé Corivière, dans l'ancien diocèse de Saint-Malo. Parmi les règles intolérables que M. Portalis signala dans cette association, figure le secret le plus absolu : rien n'était communiqué qu'aux sociétaires dont on avait éprouvé la discrétion et la prudence, ce qui était bien du jésuitisme pur et* par conséquent, dangereux pour l'État

Corivière vint à Paris en 1792 ou en 1793, et organisa plusieurs affiliations principalement composées de femmes et d'anciens domestiques de grandes maisons. Le secret fut si bien gardé que les congréganistes ne furent pas inquiétés le moins du monde, et pourtant leurs réunions étaient très-fréquentes et très nombreuses.

D'après M. Portalis, la Société des Victimes de Vamour de Dieu n'était qu'une association clandestine née dans les caves et dans les oratoires particuliers, pendant la révolution ; elle n'était fondée que sur une doctrine fausse et dangereuse ; elle n'existait que par le fanatisme.

L'origine de la Société du Cœur de Jésus n'était pas plus rassurante ; on n'en a jamais bien connu les règles, parce que ses membres se liaient par le secret

Quant aux Pères de la Foi ou Jésuites, nous avons déjà dit que, dans le moment môme de leur proscription, les révérends Pères furent protégés par le roi de Prusse et l'impératrice de Russie.

La cour de Rome, par ménagement pour la France et pour l'Espagne, qui avaient proscrit l'ordre de Loyola, résista aux sollicitations de Frédéric II et de Catherine II, qui voulaient conserver les Jésuites tels qu'ils avaient toujours existé ; ils ne purent donc se maintenir dans les deux États que sous un nom simulé et avec un costume un peu différent de celui qu'ils avaient porté avant la dissolution de leur Société.

Dans le cours de la révolution française, l'empereur de Russie revint à la charge ; les Jésuites lui avaient persuadé qu'ils lui fourniraient les moyens de triompher du jacobinisme qui menaçait tous les souverains. Le Czar demanda au pape Pie VI une nouvelle autorisation pour la Compagnie de Jésus, et il l'obtint sous la condition que les révérends Pères ne pourraient exister qu'en Russie ; cette restriction du Souverain- Pontife ne faisait point l'affaire des Jésuites, qui ont toujours eu la prétention de dominer sur le monde entier. Force leur fut de se soumettre.

Vers la même époque, un nommé Paccanari, tailleur de pierres, puis soldat, emprisonné et mis en liberté par les Français, se mit à la tête d'un certain nombre d'ecclésiastiques, et forma -avec eux le projet de faire revivre la Compagnie de Jésus, principalement en ce qui concernait Y enseignement, les missions. Paccanari était évidemment un des affiliés de l'ancien jésuitisme, car il se conforma en tout et pour tout aux traditions des disciples de Loyola. Pour ces hommes faux et souvent pervers, l'enseignement et les missions n'ont été qu'un moyen de déguiser leurs projets, de même que pour la Société de Saint-Vincent-de-Paul, la charité est le prétexte et l'ultramontanisme le but.

L'empereur d'Autriche favorisa dans ses États l'établissement des Paccanaristes, qui eurent bientôt reconquis toute leur influence ; au commencement du siècle ils avaient une maison à Rome.

Digitiz

« On prétend, dit M. Portalis, que les anciens Jé- « suites réfugiés en Russie ont refusé de reconnaître « les Paccanarisies et de se réunir à eux ; mais il est « certain que les affiliés du tailleur de pierres obser- « vent le même institut que les Jésuites, se lient par « les mêmes vœux, et font profession de ne dépendre « que du Pape seul. »

La Société de Saint- Vincent-de-Paul ne professe-telle pas les mêmes principes que les Paccanaristes au sujet du pouvoir temporel?

Du Paccanarisme aux Pères de la Foi, il y a un progrès immense. La tempête révolutionnaire est à peu près calmée ; le général Bonaparte exerce le Consulat et on entrevoit déjà le nouveau César. Les Jésuites reparaissent bientôt, timides, très- humbles ; toujours rampants et vivaces, ils se glissent en France comme le lierre sous les monuments, qu'il disjoint et finit par renverser; ils ont armé en Italie les assassins du général Duphot ; ils ont donné de l'argent et des espions au bandit Fra-Diavolo, et stipendié les Sanfédistes, impitoyables ennemis des Français. Qu'importe 1 ils rentrent à Paris où ils retrouvent leur quartier-général, Saint-Sulpice, où ils sont accueillis avec enthousiasme par M. Émery, supérieur de ce séminaire, foyer de l'ultramontanisme. Mais sous quel nonf se montrer? Le mot Jésuite est devenu si odieux, si compromettant, qu'ils ne sauraient le reprendre

sans s'exposera l'animadversion générale, ils se baptisent donc Pères de la Foi étrange prétention !

orgueil insensé, ou plutôt outrecuidance inqualifiable !

Les Pères de la Foi, ces disciples de Loyola qui n'ont jamais eu d'autre pensée, d autre but que l'envahissement des consciences, pour les torturer et les tenir à leur dévotion !

Les Pères de la Foi, ces mêmes hommes qui professent les doctrines de Bellarmin, d'Aquaviva, de Suarez et d'Escobar î

Cette appellation est presque une iniquité... Allons donc, place aux Pères de la Foi! ils rentrent dans la patrie de saint Bernard, de Gerson, de Bossuet, de Massillon, comme dans un pays conquis.

« En 1806, dît le comte de Montlosier, M. Émery, « supérieur de Saint-Sulpiee, forma, sans aucune " opposition de la police, certaines assemblées reli- « gieuses, dont l'objet était de se former dans la « piété ; elles avaient par là même de l'analogie avec * les anciennes congrégations. »

Les Pères de la Foi, d'abord timidement réfugiés au séminaire de Saint-Sulpice, se persuadèrent que tout était sur le même pied que sous l'ancien régime ; ils sondèrent le terrain, et le jugeant d'une solidité à toute épreuve, ils arborèrent hardiment leur bannière, • Sous leur influence et par leurs agents, les congréga-

tions, confréries et affiliations se multiplièrent tellement dans Paris, que le gouvernement, qui avait commis l'imprudence de tolérer le travestissement jésuitique, dut charger le conseiller d'Etat, comte Portalis, défaire un rapport sur les Pères de la Foi et autres associations : dans ce rapport, qui nous a déjà fourni de précieux documents, il dit au sujet de la réinstallation du jésuitisme :

« Les Pères de la Foi ne sont que des Jésuites

m déguisés, ils suivent l'institut des anciens Jésuites,

« ils professent les mêmes maximes, leur existence

h est donc incompatible avec les principes de l'Église

« gallicane et le droit public de la nation, on ne peut

« faire revivre une corporation dissoute dans toute la

« chrétienté par des ordonnances des souverains ca-

« tholiques et par une bulle du chef de l'Église. »

Quelques jours après, le décret suivant était inséré au Bulletin des lois :

« Art. 1 er . A compter du jour de la publication du présent décret, l'agrégation ou l'association connue sous les noms de Pères de la Foi, à* Adorateurs de Jésus ou. Paccanaristes, actuellement établie àBelley, à Amiens et dans quelques autres villes de l'Empire, est dissoute.

- Seront également dissoutes, toutes les autres agrégations ou associations formées sous prétexte de religion et non autorisées. »

Le décret du 13 messidor maintint seulement : les sœurs de charité, les sœurs hospitalières, les sœurs de Saint-Thomas, les sœurs de Saint-Charles, les sœurs Vatelottes.

Voilà donc les Pères de la Foi, c'est-à-dire les Jésuites, frappés par un arrêt qui dissout leur congrégation : sont-ils vaincus! non : la Compagnie de Jésus a toujours trouvé moyen de se soustraire aux coups terribles portés par les anciens Parlements. Le Conseil d'État n'obtiendra pas plus que les magistrats de Louis XIV et Louis XV.

En ]809 ils avaient déjà recouvré toute leur influence et ils firent autoriser les congrégations précédemment abolies. Ils eurent pour cela recours aux femmes, qui se sont de tout temps montrées faciles envers le jésuitisme. Sous le premier Empire, ils s'adressèrent directement à la mère de Napoléon I er , qui plaida leur cause avec tant de zèle et de persistance, que le triomphateur d'Austerlitz, qui ne savait rien refuser à Madame-Mère, autorisa quelques congrégations de femmes qui demandaient à se réunir pour des œuvres pieuses et charitables ; après les femmes vinrent les hommes, conduits presque par la main et introduits dans des cénacles clandestins par les Pères

de la Foi. Ce fut encore sous l'invocation de la Vierge qu'on plaça les congréganistes; le moyen avait si bien réussi au temps de la Ligue, que les Jésuites le jugèrent excellent pour enrégimenter leurs adhérents, au commencement du dix-neuvième siècle. L'Empereur, trop occupé par les questions extérieures, se laissa circonvenir par les dames patronesses, et les Pères de la Foi eurent une sorte d'existence légale. On comprit trop tard qu'on avait pactisé avec des ennemis irréconciliables des idées nouvelles et des séides du droit divin : en effet, après les désastres de Leipsick, Jésuites et congrégani*tes bondirent d'allégresse et considérèrent la France comme une proie qu'ils pourraient dévorer à loisir.

Nous voici arrivés à la première Restauration ; les congréganistes ont déjà organisé leurs bataillons de fanatiques, et les terroristes de la légitimité conspirent dans la Vendée et dans le Midi où ils préparent les massacres des patriotes.

Avant d'aborder cette phase sanglante du jésuitisme et des congrégations, nous demanderons aux bons Messieurs de Saint- Vincent-de-Paul, s'ils ne procèdent pas par des affiliations religieuses dont nous venons d'apprécier les faits et gestes ! s'il n'existe pas entre leur règlement et les statuts de la congrégation des Messieurs, sous Louis XIV, des Paccanaristes, des Pères de la Foi, des Victimes de l'amour de Dieu, des rapports tellement évidents qu'il y au-

rait mauvaise foi à les nier? Si, comme les anciens congréganistes, ils n'obéissent pas à un mot d'ordre venu de Rome? S'ils n'ont pas pour chef occulte le Père Villefort, provincial de la Compagnie de Jésus? S'il n'est pas vrai qu'on leur ait choisi un protecteur parmi les membres du Sacré-Collége? S'ils n'ont pas, comme les Jésuites, la prétention de réunir sous leur bannière les contrées les plus éloignées afin de régir le monde absolument comme les anciens Jésuites missionnaires ou propagandistes?

Non, il n'y a pas ombre de doute; la Société de Saint-Vincent-de-Paul est bien une affiliation jésuitique, ultramontaine. D'ailleurs, l'histoire des deux Restaurations va nous fournir de nouvelles preuves. Plus nous avançons, plus les témoignages deviennent accablants,

Sommaire : La Restauration et la Grande-Congrégation. — Serments politico-religieux. — Les Jésuites s'emparent de l'éduca tion. — Opinion de Louis XVIII sur les corporations religieuses

— Le comte de Villcle, ministre congréganiste. — La loi contre le sacrilège. — Le milliard des émigrés. — M. de Martignac. — Ad majorem Dei gloriam. — La Congrégation s'empare de tout. — ■ Laquais et marchands de vin. — La Société de Saint-Joseph et le duc de Bordeaux. — Le ministre et le Jésuite. — Les Missions et la presse libérale. — Les Hommes noirs. — Assemblées de charité.

— Agences de placement de domestiques. — Rapprochements entre la Congrégation et la Société de Saint- Vincent-de-Paul.

Les Cosaques sont à Paris ; les sauvages coursiers des peuplades asiatiques se sont désaltérés à la Seine ; la patrie est en deuil ; les derniers survivants des armées de la Révolution sont rentrés dans leurs foyers, vieillis par les fatigues, noirs de poudre, le désespoir dans l'âme.

Hélas! il se trouve des Français indignes de ce

nom qui se réjouissent de la terrible défaite de Leipsick et qui poursuivent de leurs vociférations Vogre corse dont ils ont tant de fois adoré la puissance, quand elle les protégeait. Congréganistes et Jésuites se montrent au grand jour, se font délateurs, espions, assassins. La Terreur blanche, savamment organisée dans le Midi, dépasse les plus terribles journées de 1793; à Avignon, à Nîmes, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, les Compagnons de Jéhu, les Verdets, les chevaliers du Brassard, font la chasse aux patriotes, comme à des bêtes fauves. Ni pitié, ni merci : dans notre première enfance nous avons pu entendre les cris des victimes, et ce souvenir nous inspire encore une horreur invincible.

A cette époque désastreuse, les diverses affiliations religieuses se réunirent toutes pour ne former qu'un seul et même faisceau qui s'appelle dans l'histoire la Grande-Congrégation , la congrégation par excellence: ce fut, comme le dit le comte de Montlosier, une vaste conspiration qui engloba la France entière et fit autant de victimes qu'une des grandes batailles de la Révolution.

Tous les marquis de Carabas de l'ancien régime qui revenaient de l'étranger, où ils avaient servi contre la France, s'y affilièrent avec empressement, dès qu'ils purent reconnaître la perfide direction des Jésuites. Alors, comme aujourd'hui, la Grande- Congrégation dissimulait son but réel sous des apparences reliçieu-

ses : Dèjendons le trône et V autel, se (lisaient les congréganistes en prêtant des serments politiques qui n'avaient rien de commun avec la religion. Us étaient impitoyables et très-ardents à la curée, de même que . les fanatiques de la Ligue, et ils oubliaient que Bonaparte n'était qu'à deux pas de la France, dans l'île d'Elbe. Ce Prométhée moderne ne voulut pas rester passivement sur le Caucase où la diplomatie de la Sainte- Alliance croyait l'avoir enchaîné.

Tout à coup un cri immense retentit des bords de la Méditerranée à Paris : — Bonaparte vient de débarquer à Cannes !

Quelques jours après, l'Empereur rentrait aux Tuileries, et, cette fois, la Congrégation, qui avait trop de méfaits à se reprocher, se tint éloignée du gouvernement impérial : pendant toute la période des Cent- Jours, les Jésuites et leurs affiliés firent les morts, comme on dit vulgairement, se promettant bien de se dédommager amplement à la première occasion.

Le désastre de Waterloo fut suivi de la seconde Restauration, et cette fois le droit divin reprit trèssérieusement possession des Tuileries. La Terreur blanche se remit à l'œuvre, et la Congrégation, après avoir consulté ses principaux affiliés, jugea qu'elle était assez puissante pour établir un gouvernement occulte, gouvernement qui fonctionna en dehors et souvent à l'encontre des ministres de Louis XVIII; elle eut bientôt des agents, des espions dans les départements

les plus éloignés, dans les grandes villes et jusque dans les bourgades. Les Pères de la Foi, bien que supprimés légalement, s'installèrent dans quelques collèges, à Mont rouge, à Saint- Acheul, à Montmorillon, etc. Légitimistes et ultramon tains, congréganistes des deux sexes, s'empressèrent de leur confier l'éducation de leurs enfants.

Les nombreuses affiliations dont nous avons déjà parlé se rétablirent paisiblement, fièrement, sous la protection des préfets et des magistrats du droit divin. L'ultramontanisme fit une nouvelle invasion et il y eut une telle inondation de fanatisme, que ses flots allèrent frapper jusqu'aux portes des Tuileries. Les congréganistes, dans l'excès ou plutôt dans la fureur de leur prosélytisme, trouvaient que Louis XVIII n'était pas assez dévôt, assez engagé avec Rome. Quelques-uns le traitaient publiquement de Roi voltairien, ce qui était alors le comble de l'injure dans le monde de la légitimité.

Ils avaient raison : Louis XVIII, élevé à la grande école des philosophes du dix-huitième siècle, n'était pas très-sympathique à la dévotion exagérée et même fort tapageuse des congréganistes : il tolérait pourtant les affiliations religieuses ; c'était beaucoup pour un roi qui se prétendait libéral, c'était trop peu pour les ultrà-royalistes.

On assure qu'un de ses ministres, le questionnant un jour au sujet des congréganistes, il lui répondit:

« Les corporations de cette espèce sont excellentes « pour abattre, incapables de créer. Faites au sur- « plus ce que vous jugerez nécessaire. »

Pendant toute la durée du règne de Louis XVIII, le gouvernement se borna donc à tolérer les congrégations, sans leur accorder de protection efficace. L'auteur de la Charte, enclin à un certain libéralisme, autant que pouvait letre un homme imbu des idées de l'ancien régime, ménageait sagement les patriotes qu'il savait hostiles au jésuitisme.

Les révérends Pères firent contre mauvaise fortune bon cœur ; ils savaient, d'ailleurs, que si le roi ne les tenait pas en grande estime, il ne voulait ni ne pouvait les combattre. N avait-il pas répondu à une de leurs députations :

« Crescite et multiplicamini. — Croissez et multi- •* pliez, »

Ils se le tinrent pour dit, et les congrégations se multiplièrent à tel point que toute la France s'y trouva bientôt affiliée : ces réunions de personnes dcvotes et intrigantes devinrent autant de foyers de réaction et de conspirations. La congrégation centrale de Paris envoya à toutes les cours d'Europe un plan pour restaurer le Droit divin dans toute sa splendeur; les

hommes d'État qui jouissaient de la faveur du souverain s'affilièrent, de bon gré ou par force, de bonne foi ou par calcul.

1 De ce nombre fut le comte de Villèle, gentilhomme toulousain qui avait pris part aux troubles du Midi en 1815 et avait fait partie de la Chambre dite introuvable, et un des chefs de l'opposition ultrà-royaliste. La Congrégation, qui battait depuis longtemps en brèche le ministre de Cazes, qu'elle accusait de libéralisme, fit d'abord nommer M. de Villèle ministre d'État sans portefeuille, et ministre des finances, président du Conseil, en 1821. Ce rusé Gascon, plus modéré, surtout plus prudent que le parti qui l'avait poussé au pouvoir, lui résista quelquefois, mais il lui céda le plus souvent. La Congrégation était si menaçante que tout le monde en avait peur. A l'instigation du jésuitisme, M. de Villèle laissa donc faire la guerre d'Espagne en 1823, accorda un milliard d'indemnité aux émigrés dont les propriétés avaient été vendues comme biens nationaux pendant la révolution, rétablit le droit d'aînesse, fit des lois contre la liberté de la presse et le sacrilège.

Ces concessions, qui soulevèrent pourtant l'opinion publique contre ce ministre, furent jugées insuffisantes par la Congrégation, qui travailla à renverser l'homme

1 d'État qu'elle avait élevé au pouvoir. La majorité anti-ministérielle, obtenue aux élections de 1827, lui vint en aide. M. de Villèle se retira, et l'avéne-

ment de M. de Martignac, qui passait pour libéral, fit comprendre aux congréganistes qu'ils avaient été stupidement ingrats envers le ministre qui venait de tomber.

Depuis la mort de Louis XVIII (1824), la Congrégation s'était renforcée de nouveaux adhérents, parmi lesquels elle comptait Charles X, le nouveau roi. Ce prince, dont la jeunesse fut si orageuse et presque scandaleuse, était tombé dans des accès de dévotion qui dénotaient chez lui une grande indolence de caractère ou un affaiblissement des facultés intellectuelles ; il se donna corps et âme à la Congrégation, il lui abandonna les postes, la police, la direction de Paris ; toutes les administrations publiques furent peuplées de ses affiliés, à tel point qu'on ne pouvait parvenir aux emplois les plus modestes si on n'était pas congréganiste. Les ministres eux-mêmes furent circonvenus, enrôlés, le tout ad majorent Dei gloriam, à la plus grande gloire de Dieu, absolument comme du temps des Seize , L'espionnage passa à l'état de devoir ou du moins d'obligation. On s'introduisait dans les familles, on dénonçait pour la sainte cause de la religion, pour le trône et pour l'autel ; l'espionnage était un acheminement vers la sanctification ; de riches bourgeoises, après avoir servi le jésuitisme' par les moyens les plus honteux, furent récompensées par des lettres de noblesse qu'on accorda à leurs dignes époux, affiliés aussi aux hommes noirs.

Le comte de Montlosier assure qu'un maréchal de France, qui sollicitait une sous-préfecture pour son fils, ne put l'obtenir que par l'entremise delà Congrégation ; en 1825, parmi les membres de la Chambre des Députés, on ne comptait pas moins de cent cinquante congréganistes.

La France se trouva envahie par le froc et la capuche, sans compter les Jésuites à robe courte, dont le nombre était effrayant. On vit alors revenir comme des fantômes, les Frères, les Petits Frères, les Pères de la Foi, les Trappistes, les Capucins, les Lazaristes ; on organisa des phalanges de missionnaires qui prêchèrent une croisade contre le libéralisme et se livrèrent à des excentricités ridicules en même temps qu'elles étaient odieuses. Pour un sermon annoncé dans une cathédrale, il y avait une mise en scène organisée comme pour un mélodrame.

Alors fut aussi fondée la Société de Saint-Joseph, et on nomma le duc de Bordeaux, qui n'avait pas encore cinq ans, chef-protecteur ; mais le roi déclina cet honneur pour le jeune prisce, et il fit bien, car ce n'était qu'une basse courtisanerie à la Tartuffe.

Ici trouve place une anecdote qui a, selon nous, une grande signification : Vers 1826, les Jésuites étaient si puissants et se croyaient tellement sûrs de leur restauration définitive, qu'un moine de Saint- Acheul, ancien condisciple d'un des ministres du roi, dit à celui-ci, du ton le plus superbe.

« — Tu ne me reconnais donc pas ?

u — Non, répondit le ministre.

« — Eh bien ! je suis un tel ( et il déclara son « nom).

Il ajouta ensuite, en se redressant :

« — Tu vas me demander d'où je viens? — De « Saint- Acheul. — Qui je suisî — Jésuite. — En cette « qualité, tu peux me persécuter si tu veux.

« — Te persécuter 1 s'écria le ministre. Et pour- « quoi!... Non, non, tu t'érigerais en martyr; il ne « me convient pas de t'envoyer au ciel par un chemin « trop facile et trop court; ainsi, c'est bien dit, bien « convenu, ni toi, ni les tiens ne serez persécutés : on « vous chassera, et voilà tout. »

Les manifestations de plus en plus énergiques de l'opinion publique indiquaient déjà que les paroles du ministre étaient une sorte de prophétie, « En efïet, dès l'année 1825, dit M. Dupin dans son Manuel de Droit ecclésiastique, la réapparition des congrégations non autorisées ayant éveillé de vives inquiétudes dans le public, la presse s'en rendit l'organe. Parmi les journaux qui entrèrent plus avant dans celte polémique, le Constitutionnel et le Courrier Fraiiçais se firent remarquer ; on leur fit ce qu'on appelait alors un procès de. tendance, en provoquant leur suspension. »

M. Dupin plaida pour le Constitutionnel et M. Mérilhou pour le Courrier Français.

Fidèle aux antécédents du Parlement, la Cour royale de Paris, en audience solennelle, sous la présidence du premier-président Séguier, rendit l'arrêt suivant :

« Considérant que l'esprit résultant de l'ensemble « des articles dénoncés, n'est pas de nature à porter « atteinte au respect dû à la religion ;

« Considérant que ce n'est ni manquer à ce respect, « ni abuser de la liberté de la presse, que de discuter « ou de combatre l'introduction ou l'établissement, « dans le royaume, de toutes associations autorisées « par la loi, dit qu'il n'y a lieu de prononcer la sus- * pension requise. »

Ce premier arrêt concernait le Constitutionnel.

Deux jours après, 5 décembre 1825, la même Cour rendit l'arrêt suivant dans l'affaire du Courrier Français :

« Considérant que la plupart des articles du Cour- « rier Français, dénoncés par le réquisitoire dupro- « cureur-général, sont blâmables quant à la forme, « mais qu'au fond ils ne sont pas de nature à porter « atteinte à la religion de l'État ;

« Qu'à la vérité, plusieurs autres desdits articles

« présentent ce caractère, mais qu'ils sont peu nom- « breux et paraissent avoir été provoqués par certai- « nés circonstances qui peuvent être considérées « comme atténuantes ;

« Que ces circonstances résultent principalement de m corporations religieuses défendues par la loi, ainsi « que de doctrines ultramontaines hautement prof es- « sées depuis quelque temps par une partie du clergé « français, et dont la propagation pourrait mettre en « péril les libertés religieuses et civiles de la France ;

« La Cour déclare n'y avoir lieu à prononcer la sus- « pension requise dudit journal. »

Ces deux arrêts firent grande sensation, non-seulement en France, mais encore à l'étranger. Jésuites, congréganistes et partisans effrénés du Droit divin firent entendre des cris d'alarme, et les afïidés du trône et de l'autel redoublèrent d'activité et d'audace.

La Grande-Congrégation, qui avait pourtant jeté sur la France entière l'inextricable réseau de Loyola, éprouva une frayeur instinctive ; elle voyait le libéralisme monter rapidement comme un flot vengeur, et elle jugea que, dans des circonstances aussi critiques, elle devait augmenter le nombre de ses affiliés et adhérents.

Les Jésuites prirent les moyens les plus sûrs, les plus efficaces ; l'aristocratie leur appartenait ; magistrats et fontionnaires faisaient assaut de dévotion.

La bourgeoisie elle-même se laissait prendre aux agaceries des émissaires de Montrouge. Mais les classes ouvrières se doutaient à peine de l'existence des congrégations, et ils ne connaissaient les Jésuites que par cette chanson de Béranger, alors dans toute sa vogue et sa popularité :

Hommes noirs, d'où sortez-vous? Nous sortons de dessous de terre, Moitié renards, moitié loups, Notre règle est un mystère, etc. , etc.

Les coryphées et les thuriféraires de la Congrégation se mirent donc en campagne ; mais il n'était pas très-facile de racoler les rudes et braves travailleurs pour le service de la dévotion; il leur fallut recourir à des moyens détournés, tels que les associations fraternelles, de secours mutuels, assemblées de charité; la Société de Saint- Vincent-de -Paul ne procède-t-elle pas de la même manière?

Or, les délégués du club central de la Congrégation affilièrent d'abord quelques ouvriers à la Société de Saint- Joseph, qui disposait àe fonds considérables fournis par les Jésuites; le nombre des adhérents fut en peu de temps si considérable, qu'il fallut les enrégimenter et les discipliner; chaque quartier eut son eentenier, ses visiteurs, ses distributeurs, ses espions; car l'espionnage faisait partie des théories ténébreuses

de la Congrégation. Un jésuite était le général en chef de cette armée occulte.

Il fut question de leur céder le grand commun du palais de Versailles, pour s'y réunir comme dans un quartier- général. Les oracles de Montrouge s'opposèrent à cette installation, qu'ils jugèrent dangereuse parce qu'elle aurait mis à découvert leurs projets et leurs ressources.

« Nous devons procéder dans l'ombre, toujours dans l'ombre, sous terre si nous pouvons, répondirent les révérends Pères; là est le succès, là est le salut pour nous. »»

Un des membres les plus influents de la Compagnie, récemment arrivé de Rome avec des instructions du Père général, réunit vers la fin de 1825 les principaux chefs de la Grande-Congrégation ; il écouta les rapports qui lui furent faits, et témoigna, à plusieurs reprises, son contentement :

« — Mon révérend Père, dit un des assistants, si nous avions les marchands de vin avec nous et pour nous, le triomphe de la sainte Congrégation serait certain.

« — Vous avez négligé les marchands de vin! » s'écria le jésuite avec colère.

Il y eut quelques instants de profond silence.

« — Sachez donc, continua le jésuite d'un ton plus calme, que les marchands de vin seront pour la Congrégation des agents incomparables, surtout ceux qui

se trouvent aux barrières. Où vont les ouvriers après leur travail, surtout les dimanches et lundis 1

« — Chez les marchands de vin, répondirent les assistants émerveillés de la sagacité du révérend Père.

« — Il faut les enrôler tous sous notre bannière. Voici un moyen qui réussira infailliblement. Il faudra d'abord affilier le débitant, sa femme, ses domestiques. Il sera alloué certaines sommes à ceux qui se montreront les plus zélés pour l'Œuvre ; ils pourront ainsi donner leur vin à meilleur marché, attirer une plus nombreuse clientèle et réaliser de plus grands bénéfices.

« — Révérend Père, dit un des membres de la réunion, vous oubliez que la classe ouvrière est déjà trop portée à l'ivrognerie.

« — Vos scrupules sont intempestifs, s'écria le jésuite... Comment! l'irréligion relève la tête avec audace, les libéraux ont repris leur influence jusque dans les conseils du roi, et nous hésiterions à recourir aux moyens qui nous paraissent les plus efficaces ! Que les ouvriers s'enivrent, Dieu leur pardonnera s'ils prennent fidèlement les intérêts de la Congrégation. «

Et l'assemblée acclama le révérend Père.

Quelques jours après, les principaux marchands de vins de Paris étaient affiliés. Un de ces débitants répondait à un négociant qui ne comprenait pas comment il pouvait donner du vin à si bas prix :

« — Monsieur, je vais vous dire mon secret... Ce

vin ne me coûte rien : c'est la Congrégation qui paie. »

Il se fonda aussi, sous la protection et direction du jésuitisme, à Paris et dans les principales villes de France, des agences de placement de domestiques, femmes de chambre, laquais, cochers, etc.

Tout affilié recevait un certificat constatant qu'il appartenait à telle ou telle congrégation : ce papier jésuitique lui servait en quelque sorte de passe-port, et les agents de Montrouge lui réservaient les places les meilleures. On recrutait aussi dans la garde royale et jusque dans les antichambres des Tuileries.

La Société de Saint- Vincent- de-Paul suit aujourd'hui les traditions de la Congrégation ; elle compte parmi ses affiliés de nombreux marchands de vin, des limonadiers, des liquoristes, des débitants de bouillon, etc. ; nous le prouverons en temps et lieu.

Sommaire : Les affiliations en 1826. — Le comte de Montlosier dénonce les Jésuites et la Grande-Congrégation. — Consultation des avocats de Paris. — M. de Montlosier et la Société de Saint- Vincent-de-Paul. — La Cour royale se déclare incompétente. — Rapport et conclusions du comte Portalis, 18 janvier 1827. — Grande discussion a la Chambre. — Dissolution de l'Assemblée. — Ordonnance du 20 janvier 1828. — Fureur des Jésuites et des Congréganistes. — Rapport de Mgr Feutrier, évèque de Beauvais. — Ordonnance du 16 juin contre les établissements jésuitiques. — Nouvelle tactique des Jésuites et des Congréganistes. — La Congrégation, asile des disciples de Loyola. — Congréganistes et membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul se ressemblent en tout et pour tout. — Le ministère Polignac. — Jésuites et Calotins. — Charles X à la procession. — Les ordonnances de Juillet. — Les trois journées. — Jésuites et Congréganistes se cachent. — Après 1830. — Les Jésuites en redingote. — Tolérance du nouveau gouvernement. — La Congrégation renaît par la Société de Saint- Vincent-de-Paul.

En 1826, comme de nos jours, les affiliations religieuses et charitables étaient des succursales du jésuitisme; il fallait donc, pour détruire la Grande-Congré-

gation, devenue très-dangereuse pour la sécurité de l'État, remonter à la source du mal ; un homme de Fancien régime, très-dévoué aux institutions monarchiques et qui avait rédigé le Courrier de Londres pendant l'émigration, se chargea de cette mission hardie autant que périlleuse ; c'était le comte de Montlosier dont nous avons déjà parlé. Il conçut l'idée de dénoncer à l'opinion publique et aux magistrats tout ce qu'il a su découvrir au sujet du jésuitisme, en sa qualité de royaliste initié aux secrets du gouvernement.

Au mois de février 1826, il fit paraître un petit livre devenu fameux 1 , il eut huit éditions en une année; il est intitulé: Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la religion, la société et le tronc.

Le 5 mars, il adressa à M. Dupin aîné un Mémoire à consulter, manuscrit, sur la question de savoir s'il était en droit de dénoncer les faits dont il s'agissait à la Cour royale.

Une première consultation signée Dupin aîné, Mérilhou, Berville, Cofliniére et Devaux, à la suite de conférences tenues dans le cabinet de M. Dupin, en présence et avec le concours de plusieurs avocats appartenant à d'autres Cours, qui se trouvaient alors à Paris, exprima l'opinion suivante :

« Il y a lieu à dénonciation sur plusieurs faits si- • gnalés dans le Mémoire à consulter. »

Le comte de Montlosier, appuyé de cette consultation, adressa, le 16 juillet 1826, à la Cour royale de Paris, sa dénonciation basée sur les quatre points qui suivent :

1° L'existence de plusieurs affiliations, connues sous le nom générique de congrégations, dont quelquesunes ont pour objet apparent des exercices de piété, mais qui sont toutes liées par le même esprit et sous une direction centrale, et tendant, à raison d'engagements divers, de promesses, de serments et de vœux, à se composer dans l'État une influence particulière, au moyen de laquelle elles espèrent maîtriser l'administration, le ministère et le gouvernement.

2<> L'existence flagrante de divers établissements de Jésuites en contravention aux lois du royaume qui ont proscrit la société de Jésus.

3° La profession patente de doctrines ultramoniaines.

4° Enfin l'esprit d'envahissement du parti prêtre.

En toute franchise et loyauté, les quatre points posés par le comte de Montlosier ne peuvent-ils pas être appliqués entièrement à la Société de Saint-Vincentde-Paul ?

1° Les membres de cette Société ne sont-ils pas tous liés par le même esprit , les conférences ne sontelles pas placées sous une direction centrale, d'après l'organisation jésuitique 1

2° Si nous n'avons plus d'établissements publics

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