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PREMIÈRE SESSION

Ce défi jeté à la tolérance, à la liberté, résume la pensée et le but du premier congrès jésuitique tenu à Malines au mois d'août 1863. Cet appel au fanatisme, cette évocation d'Ignace de Loyola, furent formulés fièrement, avec le calme de la force, nous dirons presque de la conviction, par le doyen de Pultramontanisme belge , le baron de Gerlache , président de la Cour de cassation de Bruxelles , défenseur ardent du pouvoir temporel, fondateur et propagateur de l'œuvre de Saint-Vincent-de-Paul.

Nous avons déjà dit, dans un autre écrit sur les

questions religieuses, que la Belgique est la Bèotie de la dévotion y une sorte de terre promise du jésuitisme, où les couvents prospèrent, où la croisade ultramontaine s'organise et se recrute au nom des libertés constitutionnelles.

Pauvre Belgique! enchaînée paf l'Espagne à la théocratie romaine, dit Saint-Sixte-, elle ne participa point à l'émancipation religieuse du xvi* siècle, et au xvm e la grande évolution philosophique qui , en France, prépara la proclamation du droit nouveau , ne pénétra guère que dans les classes supérieures de la société* A Paris, la révolution se fit au nom de la raison; en Brabant, au nom de la théocratie; là en avant, ici en arrière ; là contre la toute-puissance du clergé, ici pour et par le clergé. Dans ces derniers temps, les idées de 1789 y ont bien fait quelques progrès, mais la grande majorité du peuple et de Faristocratie y est restée étrangère.

Voilà pourquoi , malgré sa constitution démocratique , la Belgique est dominée par un parti nombreux, étranger ou opposé aux principes de liberté que cette constitution consacre.

Ce qui donne en Belgique au parti dévot, et par conséquent au jésuitisme, une force singulière, c'est la position toute spéciale que lui ont faite les articles 16 et 117 de la constitution, situation dont les écrivains libéraux ne tiennent point suffisamment compte dans leurs appréciations.

D'après l'article 16 :

« L'État n'a le droit d'intervenir ni dans la nomi- « nation, ni dans l'installation des ministres du culte,

• ni de défendre à ceux-ci de correspondre avec leurs

• supérieurs et de publier leurs actes... »

D'après l'article 1 1 7 i

« Les traitements et pensions des ministres du

• culte sont à la charge de l'État... »

Étrange anomalie tout à l'avantage du jésuitisme, et qu'on ne trouve dans la législation d'aucun autre peuple î

Le clergé belge a profité de cette situation avec Une habileté perfide... Il a erriprunté le masque de la charité et le nom vénéré de saint Vtncéht de Paul pour organiser une société politique dont nous avons apprécié l'imrnense et rapide ëxtënsion.

Cette société de fanatiques, ajoulé Saint-Sixte, se livre à la propagande la plus active parmi toutes les classes de lâ population ; janissaires du jésuitisme , ses membres recrutent partout des adhérents et agissent sur les électeurs en invoquant tour à tour les mobiles divers de l'ambition, de l'intérêt et de la crainte.

La question de la charité, telle qu'elle s est produite eh Belgique, a pris une importance beaucoup plus grande qu'elle ne semblait d'abord le comporter : on a pu s'en convaincre aux élections du 1 1 août

Quel étrange et triste spectacle le jésuitisme a donné à l'Europe! Les journaux nous apportent chaque jour de nouveaux détails sur les actes révoltants commis par les agents du jésuitisme dans une foule de districts.

Ainsi à Virton , un garde forestier s'était refusé à acclamer le candidat catholique : il fut roué de coups par des électeurs de ce parti, et le malheureux a succombé à la suite de ses blessures, laissant une veuve et cinq enfants en bas âge.

Quant à des faits tels que certains attentats commis sur des orphelins, ce sont des peccadilles auxquelles les organes du jésuitisme ne s'arrêtent pas....

Il ne faut donc pas s'étonner de la prédilection que l'ultramontanisme professe pour la Belgique : il peut y conspirer sous la sauvegarde d'une constitution libérale qu'il condamne tout en l'invoquant à son profit.

Que le ciel nous préserve de la liberté telle que l'entendent et la pratiquent les jésuites !

En Belgique, les disciples de Loyola exercent une action prépondérante par la chaire, par le confessionnal , par leur discipline , par le budget dont ils disposent, par les couvents qu'ils multiplient, par les sociétés politiques de bienfaisance qu'ils organisent, par les intrigues dont ils entourent l'armée.

Aussi M. Baudon, président général des conférences de Saint-Vincent-de-Paul, délégua- t-il ses

pouvoirs, en cas de mort, à M. de Gerlache, après la circulaire de M. de Persigny, relative aux conférences et à la franc-maçonnerie. L'an dernier, lorsque le jésuitisme voulut tenir ses grandes assises , il choisit la Belgique comme centre de son action la plus influente, la plus directe.

On n'a pas oublié avec quel fracas les feuilles dites religieuses annoncèrent que les bons messieurs de Saint- Vincent-de- Paul se proposaient de former à Malines un congrès des représentants les plus dévoués et les plus connus du pouvoir temporel et d'Ignace de Loyola.

Le choix même de la ville avait sa signification. En effet, Malines est le siège de l'archevêché métropolitain de la Belgique, érigé en 1559 ; cette cité, située au milieu d'une plaine très-fertile et surnommée la Joue, est essentiellement catholique ; nulle part on ne trouverait plus de couvents de religieux et surtout de religieuses; les paysans des environs sont très-fanatiques, et l'aristocratie, même une partie de la bourgeoisie, sont inféodées au jésuitisme.

Malines est donc devenue la ville sainte de ces bons messieurs, et deux congrès ultramontains lui ont donné une renommée qui dépasse celle de ses fabriques de dentelles.

Le premier congrès jésuitique se réunit à Malines

le 18 août 1863; le parti dévot ne négligea rien pour

que l'ouverture fût des plus solennelles; les religieux

ont toujours fait profession d'aimer les pompes terrestres.

L'archevêque de Malines , primat de Belgique , M. Sterckx, céiébraf la messe dite du Saint-Esprit, dans la magnifique cathédrale de Saint-Rombaud , église gothique commencée en 1220 et terminée en 1497. Les membres du congrès furent seuls admis à l'honneur d'assister à l'office divin, et dans cette solennité exclusivement consacrée à l'apothéose de l'uitramontanisme , il ne fut pas permis aux catholiques vulgaires de pénétrer dans le temple de la prière.

Ceci n'était pas conforme aux doctrines égalitaires du Christ, mais les membres influents du congrès ne se préoccupaient guère des préceptes de l'Évangile; on s'était réuni pour conspirer, et les conspirateurs habiles ont pour principe de délibéreï et surtout d'agir dans le secret le plus profond.

Immédiatement après la messe , les membres du congrès se dirigèrent processionnellement vers le petit séminaire, dont la grande salle avait été splendidement disposée pour les séances; on n'y voyait partout que guirlandes, que drapeaux, et au-dessus de cet appareil théâtral le portrait en pied de Pie IX.

En tête du cortège marchaient fièrement, comme des triomphateurs , l'archevêque de Malines , le cardinal Wiseman, le nonce du pape, distribuant sur

leur passage les bénédictions aux nombreux spectateurs de cette exhibition cléricale.

Venaient ensuite les évêques, les supérieurs des couvents et une phalange de jésuites.

Enfin les laïques... On eût dit qu'on avait cherché à imiter le cérémonial de la grande procession des états généraux à Versailles, en mai 1789.

Le cardinal archevêque do Malines ouvrit la première séance par un discours qui révélait le but essentiellement ultramontain et jésuitique du congrès ; tout à coup, cette ardente homélie fut interrompue par un épouvantable craquement qui terrifia la pieuse assemblée.

— Les libéraux ont miné la salle , s'écria un des membres.

— Nous avons été prévenus, dit le vicomte Kerkliove, que nos ennemis cherchaient une démonstration ; nous devons protester contre ces moyens infâmes.

La terreur ne fut pas de longue durée : on découvrit qu'une des poutres de l'estrade avait cédé sous la pression d'une foulé trop compacte, et M. de Kerkhove dut couper court à ses invectives et calomnies contre les libéraux.

De sa voix la plus sonore, la plus accentuée, le cardinal archevêque annonça que le pape avait daigné envoyer sa bénédiction apostolique aux membres du congrès.

— A genoux ! tout le monde à deux genoux ! s écrièrent les chefs...

Et l'assemblée, humblement prosternée, écouta les paroles sacramentelles.

Ainsi munis de l'approbation de Rome, les ultramontains de Malines procédèrent à la formation du bureau.

Le cardinal fut nommé président d'honneur : la présidence effective fut réservée à M. de Gerlache, ce vieillard passionné, comme Ta appelé Frère Orban.

Presque octogénaire, M. de Gerlache se rajeunit par la passion. Doué d'une organisation sèche et nerveuse, il a des traits vigoureusement accentués, qui rappellent ceux de Voltaire, dit YIndèpendance Belge, moins son sourire spirituel, qui est remplacé par un rictus fort peu chrétien ; ses yeux, ternis par le grand âge, lancent parfois des éclairs, et il y a dans sa voix rauque quelque chose des sauvages accents des inquisiteurs espagnols.

La vice-présidence fut déférée presque à l'unanimité au secrétaire général de la Société de Saint- Vincent-de-Paul. Ces bons messieurs méritaient bien cette distinction par les services qu'ils rendent à l'ultramontanisme et la guerre acharnée qu'ils n'ont cessé de faire à la franc -maçonnerie , à toutes les institutions et agrégations libérales.

Ces nominations furent acclamées avec enthousiasme, avec délire...

A ces trépignements, à ces battements de mains frénétiques succède, comme par enchantement, un profond silence.

M. de Gerlache parait à la tribune, et de sa voix la plus rauque, la plus stridente, il formule un acte d'accusation contre le progrès, contre la liberté, évoquant avec une éloquence fébrile le fantôme de la révolution ; son discours est un manifeste politique dans toute l'acception du mot...

« La société actuelle , s'écrie-t-il, a besoin de cou- « vents, qui sont aussi nécessaires à une société

• corrompue qu'à une société barbare.

• Les couvents sont pour nous une armure contre « la démocratie.

• 11 ne faut pas craindre, ajoute-t-il, de blesser

• les opinions des autres... Le catholique doit tenir « son drapeau haut t % nne, et combattre la franc-

• maçonnerie...

« Organisons des associations puissantes... »

Or, voici le but de ces associations patronnées par M. de Gerlache :

Annihiler l'élément civil et libéral; préparer Favénement du régime clérical, l'introduire partout, dans la poli tique, dans l'administration , dans l'industrie ... ; livrer l'Europe régénérée par la révolution de 1789 au jésuitisme et en faire un immense couvent...

Mais voici venir le héros du congrès jésuitique.

Place à M. de Montalembert, place au Mirabeau de l'ultramontanisme !

Place à son digne acolyte , M. Kolb-Bernard, le jeune èt ardent défenseur du pouvoir temporel.

La salle semble prête à crouler sous les applaudissements : ce n'est pas de l'enthousiasme, c'est presque de la folie ; et les vociférations qu'on entend sont tout aussi passionnées que les cris des ligueurs lorsqu'ils prirent les armes pour égorger les protestants dans la nuit de la Saint-Barthélémy.

On forme les bureaux sous l'impression de cette effervescence. Voici rénumération succincte de leurs travaux :

La première section s'occupe du denier de saint Pierre; plusieurs orateurs s'apitoient sur la pénurie financière du gouvernement pontifical, et on décrète la mendicité à son profit.

0 saint Pierre ! toi qui vécus et mourus pauvre et martyr, comme ton divin Maître, que penses- tu de ton successeur qui, non content d'une liste civile en sa qualité de pontife-roi, organise des quêtes pour entretenir le luxe de ses cardinaux ?

La deuxième section adopté la proposition Suivante :

• La liberté de la chârité publique implique le * droit de faire tous les actes nécessaires à la fonda- « tion , au développement et à la perpétuité de ses « œuvres. »

Par cette proposition, le congrès jésuitique écarte complètement faction civile, la loi commune, et tend à rétablir la main-morte abolie par Louis XVI , dans les domaines royaux, en 1779, et supprimée complètement par l'Assemblée nationale, en 1790. Oui, la main-morte , c'est-à-dire une des plus odieuses iniquités du système féodal.

La troisième section se livre à d'absurdes critiques contre la statuaire, contre les cbefs-d'œuvre anciens et modernes qu'on déclare entachés de paganisme.

La cinquième section propose de fonder en Belgique, avec l'aide de tous les catholiques, un organe international, une sorte de Moniteur du jésuitisme. A ce sujet, M. de Mérode reproche amèrement aux vieilles dévotes de pas s'abonner aux journaux religieux.

Dans la seconde journée, le piry Verein, de Suisse, envoie au congrès trois télégrammes qui peuvent se résumer en ces mots .

Volumus... possumus... fiât... amen.

« Nous vous voulons, — nous pouvons, — qu'il soit « fait, — ainsi soit-il ! *

Que de projets insensés dans ce laconisme !...

Nous voici à la troisième journée, à jamais mémorable dans les fastes du jésuitisme.

M .de Montalembertet M. de Brogliefont leur entrée solennelle dans le congrès. Dès qu'ils paraissent, tous les membres applaudissent, trépignent, s'extasient, pleurent, poussent les cris les plus discordants.

Jamais, dans une réunion d'hommes, on n'entendit * vacarme plus indécent. « — Ma conviction , s'écrie

• M. de Broglie, ma conviction, en entrant dans t cette ville, a été que j'allais voir l'avant-garde des « défenseurs de l'Église catholique dans le monde... « Les catholiques belges sont au point le plus avancé

• de la lutte; ils sont peunombreux, mais intrépides.» On annonce M. de Montalembert, et le président,

M. de Gerlache, croit devoir prendre des précautions contre une explosion insolite d'enthousiasme.

Un membre se lève et s'écrie :

■ — Permettez-moi , messieurs , de souhaiter en « votre nom, la bienvenue au fils des Croisés. »

M. de Montalembert, ainsi acclamé comme un proconsul victorieux, se dirige vers la tribune... Prenez garde, monsieur le vicomte,... à Malines comme à Rome, il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne.

Jusqu'à ce jour on vous a salué comme le Judas Macchabée de l'ultramontanisme, apôtre du Sunderbund helvétique, défenseur des jésuites, orateur sans rival de l'obscurantisme , vous avez mis un talent incontestable au service de la réaction cléricale. Plus que tout autre, vous avez préparé par votre initiative et l'autorité de votre éloquence l'avènement des hommes noirs...

Eh bien ! dans un seul jour, dans un moment, vous allez perdre aux yeux des fougueux ultramontainsde

Malines, aux yeux de la papauté, tout un passé entièrement consacré à les défendre.

Vous osez prendre pour texte de votre discours , V Église libre dans l'État libre! Quelle folie ! Vous ne connaissez donc pas les jésuites, vous qui avez vécu avec eux?

Vous osez proclamer l'indépendance du pouvoir civil !

Vous annoncez le triomphe de la liberté et de la , démocratie !

Vous dites qu'il n'y a plus aujourd'hui de rôle possible pour la théocratie! !

On vous écoute avec une stupéfaction profonde, et plusieurs membres du congrès s'écrient avec indignation :

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?

Vainement le cardinal Wiseman semble vous venir en aide, en reprochant aux Belges leur intolérance... On vous déclare hérétique , vous le fils des Croises. . .

Et vous avez la faiblesse de courber la tête sous la réprobation jésuitique .. Vous essayez de répandre un peu de baume sur la plaie...

Dans un deuxième discours, vous injuriez M. Renan , que vous appelez romancier sacrilège. Vous dites que les évêques et les prêtres sont les héros de la vie moderne.

Vous vous soumettez à l'infaillible autorité de l'Église...

Rétractation inutile, monsieur le vicomte... Les jésuites ne vous pardonneront jamais vos velléités libérales; vous aviez rêvé l'union de la foi et dé la liber té... On n!en veut pas...

Brebis désormais galeuse, vous serez à tout jamais renié , repoussé, par le noir troupeau de * Loyola.

Le discours de M. de Montalembert fut sans contredit le fait le plus remarquable du premier congrès. M. Cochin, représentant de la société de Saint- Vincent-de-Paul et premier aide de camp de M. Baudon, prononça aussi un discours, dans lequel il recommanda aux membres de rassemblée d'être des saints ; ensuite on décréta la fondation d'une académie catholique et on décida que le bureau du congrès âerâit, dans l'intervalle des deux Sessions, le comité central die l'assemblée générale des catholiques.

C'était constituer un comité de salut public jésuitique, avec le pape pour général en chef, ainsi que le dit M. de Broglie..;..

Après quatre jours d'acclamations et de trépignements, la clôture du premier congrès se fit au milieu d'une lassitude générale... On avait tant crié... on s'était tellement passionné... Les zouaves du jésuitisme se séparèrent en se donnant rendez-vous pour le mois d'août 1864.

Et maintenant, établissons le bilan de ces premières assises ultramontaines.

En voici les résultats, d'après le rapport lu par M. Ducpétiaux dans la session du 30 août dernier.

On a fondé Y Association de Sainte-Barbe contre les Solidaires, c'est-à-dire contre les libres penseurs qui se dispensent d'appeler les prêtres pour les funé- Jailles de leurs parents et amis.

Un membre du congrès nommé M. Charand, de Lyon, a créé un centre de correspondance, sous le nom de Buffet des Ames; cette correspondance a pour but de propager la sanctification du dimanche.

De plus, on a organisé, avec le Denier de Saint- Pierre y la mendicité au profit de Rome.

Enfin on a produit les élections du lt août 1864, élections dont M. Ducpétiaux s est bien gardé de parler dans son rapport.

Le jésuitisme ne se tient pas pour battu : nous allons .le voir bientôt à l'œuvre dans la deuxième session du congrès.

CONGRÈS DE MÀLINES

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