DEUXIÈME SESSION
Qui tient le sceptre de l'éducation tient le sceptre du monde moral... Ce sceptre appartient à l'Eglise , à qui a été donné l'empire des âmes.
Elle ne peut se le laisser ravir à aucun prix, parce qu'à ses yeux la valeur d'une âme est sans prix.
C'est ce que ne peuvent ni ne veulent comprendre ses ennemis.
Et c'est pour cela que la guerre entre elle et eux est éternelle.
{Discours de M. de Gerlache, dans la session du 29 août 1864.)
Oui, la guerre est éternelle entre l'idée moderne et le jésuitisme, et M. de Gerlache a eu la franchise de dire tout haut ce que pensent, ce que désirent les ultramontains de tous les pays.
Nous acceptons le cartel...
Le jésuitisme, empruntant une nouvelle audace à la tolérance des gouvernements constitutionnels, nous menace d'un envahissement complet : il se glisse partout, comme le serpent; de même que l'araignée patiente et perfide tisse sa toile dansl'omhre, de même Pultramontanisme prépare les pièges où il espère prendre les libres penseurs, les hommes de progrès et de liberté.
Dans notre France, il s'est emparé d'une grande
partie du clergé qui, reniant ses antécédents et les libertés gallicanes, renonçant à sa liturgie, se rue dans Tultramontanisme, oublie les grandes traditions de Bossuet et mine sourdement le grand édifice de 1789.
En Allemagne, il a envabi les chancelleries, les administrations, le commerce ; les évêques des États catholiques fulminent des anatbèmes contre les tendances libérales. Dans les Etats protestants, le jésuitisme fait alliance avec le piétisme.
En Espagne, que d'efforts n'a-t-on pas faits pour se soustraire au joug de Loyola! Ce malheureux pays, même en ses jours de fièvre révolutionnaire, n'a pas osé proclamer la liberté de conscience, et aujourd'hui la reine, ses ministres subissent la mystérieuse et fatale influence de la sœur Patrocinio!
En Italie, les mêmes hommes, non contents de combattre le mouvement national, renouvellent les actes d'intolérance du moyen âge, enlèvent les enfants aux pères de famille... Au rapt du jeune Mortara, ils viennent d'ajouter celui du petit Coën.
Au Mexique et dans presque toutes les républiques d'origine espagnole, les jésuites conspirent et amènent la chute de tous les gouvernements qui veulent restreindre leur pouvoir, leurs richesses , leurs privilèges.
En Angleterre, en Hollande, aux Etats-Unis, ils Crient à la persécution, font voter les Irlandais à
coups de bâton, captent des successions et nomment des délégués pour former le cadre d'une armée qu'ils recruteront plus t^rd de gré ou de force*
Absolutistes en Autriche, en Prusse, en Italie où ils bénissent les poignards et les escopettes des bandits du droit divin,, ils prennent, traîtreusement en Belgique le masque de la liberté.
Leurs, adhérents se croyaient si aûjs. de la victoire, après le premier congrès de MaUues , qu'Us ont mis le gouvernement dans l'absolue nécessité de dissoudre la Chambre et, de faire appel au pays.
Nous n'avons pas à raconter ici les. incidents de la lutte électorale^ ni les violences du parti ulfrawoiitain. La nation belge a rendu un éclatant verdict de culpabilité contre le jésuitisme, et M. Deschamps lui-môme, le coryphée du parti ultramontain.n'a pas
été réélu.
Il était à présumer que cette défaite rendrait le parti dévot plus, prudeut ; mais* au lieu de se laisser abattre ou convaincre par le voeu de la nation, il a convoqué le ban et ra.rrière-ban jésuitique au deuxième congrès de Malines.
L'ouverture de la session a eu, lieu le, 29 ( août, comme la première, par une messe pontificale célébrée par le cardinal archevêque de Malines ; toutes ces cérémonies se ressemblent, aussi n'avons-nous rien à en dire. L'église de Saint-Rombaud était à
peine assez vaste pour contenir les légions de dévots accourus de tous les points de l'Europe.
Mais on aurait en vain cherché dans la nef les célébrités ultrarnontaines dont les journaux cléricaux annonçaient, depuis plus de deux mois, l'arrivée triomphale.
Où êtes- vous, monsieur de Montalembert? Comme Achille t vous restez sous votre tente, lorsque le
parti dont vous êtes depiûs trente ans l'orateur le plus distingué, le plus puissant , marche , goupillon en main, contre la révolution et te libre pensée l
Le jésuitisme a inscrit votre nom sur la liste des suspects depuis que vous osâtes, dans le premier congrès, soutenir des thèses inspirées par le déman de la liberté...
En 1&63, l'uUramontanisme marchait soucia bannière de l'immortelle déesse... Liberté * criaient les jésuites à robe longue et à robe courte ; nous voulons la liberté ; avec elle, nous terrasserons les impies et les libéraux.
Mais, aux élections du 1 1 août, les citoyens belges ont déjoué par leur patriotisme les. projets, des jésuites, et depuis cet échec rv4tramontaiusîne renie cette même liberté qu'il invoquait afia de mieux établir l'absolutisme clérical.
Hors de l'enceinte ! monsieur de Montalembert , monsieur Lenormand, monsieur Arnaud (de l'Ariége), vous tous enfin qui aviez rêvé un hyménée
impossible entre rultramontanisme et le progrès moderne.
Les assises de l'intolérance sont ouvertes comme en 1863 dans la salle du petit séminaire de Malines, salle aussi .vaste que Tétait celle du Jeu de paume, berceau de l'émancipation française.
Le cardinal archevêque est, comme Tan dernier, nommé président d'honneur; M. de Gerlache, président effectif.
Parmi les membres de la commission figurent, sur le premier plan, M. Deschamps, le grand vaincu, comme disent les ultramontains belges, le chef de la droite parlementaire et du ministère avorté ; M. Dumortier, le plus fougueux des orateurs catholiques. Les étrangers sont : les rédacteurs des feuilles cléricales , représentant les conférences françaises de Saint- Vincent-de-Paul ; M. de Riancey, longtemps l'ami, le compagnon inséparable de M. de Montalembert... M. Le Camus, le vicomte Lemercier, M. de Champagny, M. Mac-Carthy, complètent cette maigre phalange de célébrités.
A son entrée, M. Deschamps a reçu une de ces ovations que les Romains décernaient aux proconsuls et aux Césars. Aux applaudissements frénétiques de la dévote assemblée, il a répondu :
« Ces applaudissements , messieurs , s'adressent « bien moins à moi qu à la cause que nous défen- « dons et aux honorables collègues qui sont tombés
Diqitize
a avec honneur, comme moi, le 11 de ce mois, sur « le champ de bataille politique; se sont les vaincus a de notre dernière journée électorale que vous « avez applaudis en me voyant arriver au milieu de « vous... Merci I merci !... »
M. Deschamps s'est souvenu du mot d'ordre de Rome portant interdiction de débats politiques, et, comprenant qu'il ne pouvait donner un démenti à la papauté, il s'est empressé d'ajouter:
« Je m'aperçois, messieurs, que j'ai involontatre- « ment violé le règlement... Je viens de parler polio tique, il est vrai, mais ce qui est vrai aussi, c'est a que vous êtes mes complices.
a Vos applaudissements n'étaient - ils pas poli- • « tiques? Dès lors, je fais de la politique malgré a moi ; vous m'avez pris au dépourvu. »
Quelle imprudence! quelle maladresse! M. Deschamps a dévoilé, par ses premières paroles, les tendances et les projets de l'ultramontanisme.
L'assemblée était encore sous la fiévreuse émotion de l'ovation décernée à M. Deschamps, lorsque le cardinal archevêque a pris la parole. Le discours de M. le président d'honneur, bien qu'empreint d'une certaine modération, est l'apologie de tout ce qu'a fait Tultramontanisme dans ces derniers temps, principalement du pouvoir temporel du Saint-Siège apostolique; voici la péroraison que le prélat a prononcée d'une voix émue ;
Pour que les efforts que nous faisons pour l'Église aient les meilleurs résultats, la concorde la plus parfaite et l'union intime des esprits sont indispensables. Il faut éloigner toutes espèces de dissensions : elles briseraient les liens de la charité, et le perfide ennemi du genre humain, sachant qu'elles lui seraient d'un grand secours pour propager le mal, ne manquerait pas de les fomenter. Rappelons-nous la conduite des défenseurs de la foi catholique dans les anciens temps; ils triomphèrent des hérésies des plus opiniâtres parce qu'ils les combattirent dans un accord parfait entre eux et avec le saintsiège apostolique , comme les bo?is soldats combattent avec leur chef.
La conspiration ne se trouve-t-elle pas entièrement exposée, définie, dans ces paroles qui rendent tout commentaire inutile? Ou'on ne vienne donc plus nous parler de la réconciliation de Fultramontanisme avec la liberté! Si M. de Montalembert, déjà parqué parmi les hérétiques, les relaps, les impies, conservait encore quelques illusions, qu'il se donne la peine de lire l'adresse qui a été volée avec acclamation par les fougueuses et bruyantes phalanges du congrès et que tous les journaux ont publiée.
Les doctrines insensées du Monde, de la Civim eatholica, du Journal de Bruxelles et autres feuilles de l'absolutisme sacerdotal, triomphent du néo-catholicisme qui passe à l'état de niaise utopie.
A quoi bon des circonspections ? Qui veut la fin doit vouloir les moyens. Tel est Pavis de M. de Gerlache.
Le président du congrès n'a pas hésité à reconnaître que toutes les questions catholiques étaient
des questions politiques ; il a courageusement entamé une dissertation historique sur l'état des libertés catholiques après 1830, comparé à leur situation actuelle ; il a fait l'éloge de la constitution belge, comme œuvre de transition ; il a beaucoup parlé de liberté, en déclarant qu'il ne veut pas de la domination du pouvoir civil dans la direction des intelligences : sur ce point, nous sommes de son avis. Mais M. le baron voudrait substituer les prêtres, les moines, les religieuses, à l'action laïque.
Ainsi M. de Gerlache veut ramener le monde à la conciliation par la guerre étemelle*
Il demande la liberté pour tous, excepté pour les libres penseurs.
Il fait une chaleureuse apologie des couvents dont l'accroissement est, dit-il,
* Un signe de résurrection morale. »
Il serait fastidieux d'analyser ici ce long discours où l'insulte, la colère, l'invective, l'ironie, empruntent des accents fiévreux à la voix rauque de ce bilieux orateur.
Nous laisserons même M. Ducpétiaux donnant lecture de son rapport sur l'exécution des résolutions prises par le précédent congrès.
Nous ne parlerons pas des sections et sous-sections qui délibèrent gravement sur les questions les plus futiles, telles que rétablissement d'un service télégraphique spécialement consacré au catholicisme.
Une section spéciale a été formée pour l'organisation de certains services de la presse conservatrice et catholique. Cette section extraréglementaire a été composée de tous les représentants de la presse catholique qui suivent les travaux du congrès. Elle a tenu sa première réunion dimanche au soir, à la suite de Pouvertiire de l'exposition des objetsd'art religieux. Dans cette séance préparatoire, elle n'a fait qu'indiquer le sens des résolutions à prendre, tant pour la presse intérieure que pour la presse étrangère.
Il s'agissait, ainsi que nous l'avons déjà dit, de
fonder un journal catholique international ; mais.
après quelques heures de délibération, on a voté une
nouvelle proposition du comité central ainsi conçue :
L'assemblée estime que les grands journaux catholiques qui se publient dans la Belgique se trouvent dans des conditions particulièrement avantageuses pour revêtir le caractère d'organes internationaux, et qu'il y a lieu, à ce titre, de leur accorder tout appui et d'aider à leur propagation.
Quant au journal charivarique, c'est-à-dire le Kladderadatsch clérical, il n'en a plus été question, quoique, de l'opinion de M. Stoffelt, l'œuvre (sic) de la presse catholique doive être placée à côté de celle du denier de Saint-Pierre et des missions étrangères.
« D'un côté, disait l'orateur, nous devons convertir les peuples barbares , d'un autre côté nous devons empêcher les peuples civilisés de retomber dans la barbarie. »
Qui se serait douté que le parti clérical nous empêchait de retourner au moyen âge ? Et malgré la nécessité de nous arrêter sur cette pente indiquée par l'organe international, on renvoie de nouveau ce projet, comme irréalisable, aux calendes grecques.
Mais pourquoi nous arrêter à de si menues affaires? Place au lion du congrès jésuitique de 1864 ! Hosannah! Ul tram on tain s, chantez le Te Deum... Cloches, faites entendre vos plus joyeux, vos plus bruyants carillons!
Une grande nouvelle est annoncée par M. Ducpétiaûx, qui s'écrie de sa plus forte voix :
« — Messieurs, j'ai le bonheur de vous annoncer « l'arrivée de monseigneur Dupanloup. »
Tonnerre d'applaudissements.
— Vive l'évêque d'Orléans! crient tous les membres du congrès.
Pendant dix minutes, disent les journaux de Malines, son entrée dans la salle a été saluée d'applaudissements unanimes et enthousiastes.
« Messieurs, a-t-il dit, ce n'est pas moi que vous « applaudissez, c'est mon père, Jésus-Christ, c'est « ma mère, l'Église, ce sont mes frères, la nation « française. Merci ! »
Quel début leste pour un évêque ! ne dirait-on pas un colonel de cavalerie remerciant ses escadrons après une charge brillante ?
M. Dupanloup a prononcé ensuite un discours sur les deux questions suivantes :
« Quel doit être le rôle de l'école dans la société? « Quel doit être le rôle de la religion dans l'école? »
11 a vivement attaqué la loi belge sur renseignement primaire, loi dont les cléricaux de Bruxelles et d'Anvers se montraient assez satisfaits jusqu'ici : ils voulaient bien se contenter de l'admission du clergé il titre d'autorité dans les écoles : M. Dupanloup, qui n'aime pas les moyens termes depuis qu'il a renoncé au gallicanisme pour l'uHramontanisme , leur a prouvé qu'à l'Eglise seule incombe le devoir d'enseigner la jeunesse.
Ainsi, l'évêque d'Orléans fait au jésuitisme la part du lion, et il voudrait lui livrer en pâture l'enseignement, les gouvernements, la politique, en un mot, rétablir la théocratie telle que la formula le pape Grégoire VII ; mais les élections du 1 1 août ont beaucoup rétréci ces vastes horizons. Décidément, la Belgique elle-même , bien que marquée au coin du fanatisme espagnol, ne veut pas subir le joug de la cléricature. M. Dupanloup aditau sujet des élections :
Appelez-les des libéràtres; comme on dit de certaines femmes quelles sont des marâtres quand onne diraitpas qu'elles sont des mères.
Abordant ensuite l'éducation des femmes, il a eneoit) demandé l'intervention de la religion :
« Hors de la religion, a-t-il dit, on a des femmes
« de lettres, des femmes d'esprit; il y en a, je le « sais... Demandez à leurs maris. »
Nous dirons à M. Dupanloup que le sarcasme est déplacé sur les lèvres d'un évêque. Il ne suffit pas d avoir de l'esprit, il faut B'en servir à propos.
M. Dupanloup a blâmé ensuite les prétentions de quelques écrivains qui veulent soumettre les religieuses à l'épreuve d'un examen public et à la nécessité d'un diplôme de capacité. La loi commune n'existe pas pour les nonnes et béguines ; les lettres d'obédience, c'est-à-dire de servitude morale et intellectuelle, sont à ses yeux une garantie suffisante.
Terminons cette analyse de la harangue épiscopale par la citation suivante, digne dû Charivari, du Figaro et du Punch:
Perracttcz-moi , a dit l'orateur, de vous rappeler, dans la familiarité de cet entretien, l'histoire de ce barbier qui avait écrit sur sa porte : « Aujourd'hui on rase pour deux sous, demain on rasera pour rien. » La libre pensée écrit à sa porte : « Aujourd'hui on cherche la vérité, demain on latrouvera. » Demain n'arrive jamais.
Délicieux ! charmant ! admirable ! s'écrient les feuilles dévotes... Nous dirons, nous, libres penseurs, libérâlres, comme dit M. Dupanloup, qui a la prétention de doter notre langue d'un mot nouveau ; nous dirons que les libèrâtres trouvent de semblables facéties indignes d'un évêque, surtout quand cet évêque a l'honneur d'appartenir à la patrie de saint Bernard, de Bossuet, de Fléchier, de Massillon , qui furent de
grands orateurs sans recourir au Sarcasme et à Tépigramme.
Telle est pourtant la substance de ce discours , qui ressemble beaucoup aux speechs que prononce lord Palmerston dans ses meetings ministériels et électoraux. Mais le vieux ministre de la reine Victoria ne se livre aux écarts de son éloquence rabelaisienne qu'à la suite de plantureux festins arrosés des vins les plus généreux; or, nous ne pensons pas que M. Dupanloup ait demandé au Champagne ou au chambertin ses inspirations ultramontaines ; il a parlé à froid, et son ironie est d'autant plus âcre que tout s'y trouve habilement calculé , jusqu'à la dose de facétie jugée nécessaire pour dérider les fronts rembrunis et soucieux des cléricaux.
Son discours est le fait capital de la deuxième session du congrès de Malines : retranchez cette satire tantôt violente, tantôt bouffonne, et les débats sont incolores, dénués de tout intérêt.
N'oublions pas dédire que M. l'évêque d'Orléans et M. Deschamps se sont embrassés sur les lèvres, aux applaudissements de toute rassemblée. Les feuilles dévotes font toutes mention de cette accojade fraternelle donnée par M. Dupanloup au grand vaincu du 1 1 août.
Cet accès de fièvre une fois passé, la session a continué au milieu du calme le plus profond, le plus monotone.
On a entendu M. le vicomte Lemesrcier, qui a
raconté une anecdote charmante , selon le Journal de Bruxelles, sous prétexte qu'il ne devait rien dire.
M. de Riancey, de l'Union, a lu ensuite un long discours, véritable profession de foi ultramontaine : Oui, M. de Riancey, si longtemps le disciple, Valter ego de M. de Montalembert, a fait comme Pierre; il n'a pas attendu que le coq eût chanté trois fois pour renier son maître.
Aussi, pourquoi M. de Montalembert a-t-il eu la malencontreuse idée de vouloir appliquer la liberté au dogme romain ?
Le comte Zoltowsky, membre de la chambre des députés de Prusse, a parlé de la Pologne.
M. O'Reilly, membre du Parlement anglais, a fourni de curieux détails sur la situation du catholicisme en Irlande.
M. le comte de Richemont a traité la question de l'activité des catholiques en faveur du triomphe de la foi et de la vérité.
Enfin, ML Duclezieux a lu une pièce de vers composée en l'honneur du congrès
A l'exception du discours de M. Dupanloup, voici le bilan du congrès ultramontain de 1864 :
Petites harangues, petits hommes et petites choses.
Les chefs de la dévote phalange se sont raccrochés . à la robe du père Félix, qui avait promis de donner une conférence, suivie d'une quête, en faveur de la
société de Saint-Vincerit-de-Paul et des sœurs de la Miséricorde de Malines.
Cette conférence a eu lieu vendredi 2 septembre. Le célèbre jésuite a prêché pendant près d'une heure et demie ; il a parlé de l'Église, de ses épreuves, de son
triomphe, avec cette éloquence moitié religieuse, moitié mondaine, qui semble être l'apanage des disciples de Loyola.
Le sermon terminé , l'archevêque de Malines est monté en chaire et a prononcé les paroles suivantes :
Avant de vous séparer, vous voudrez exprimer à Dieu ensemble les sentiments de gratitude qui sont au fond île nos cœuts. Kh bienl je viens vous proposer de rempli! solennellement ce devoir par une fervente prière d'actions do grâces. Nous emploierons une formule qui est en usage dans les églises de Rome, et à laauelle le pape Pie VIT a attaché une indulgence a une année. Le prêtre en récite successivement les diverses parties et les lidèles les répètent. Faisons de même. Je réciterai lentement et vous répéterezmes paroles à haute voix, ou au moins de cœur.
Cette prière a été répétée phrase par phrase par toute l'assistance. Puis, Mgr l'archevêque a repris :
Il me reste, très-chers frères, à vous souhaiter un heureux retour dans vos familles, ainsi qu'une longue vie remplie de tous les dons célestes. A cette fin, je vais vous donner, du fond de mon cœur, la bénédiction la plus étendue : « Benedictio omnipotentis, Patris et Filii et « S\nritus sancli descendat super vos et maneat semper. « Amen. »
Qu'on dise, après cela, que les ultramontains ne
sont pas de grands acteurs et ne connaissent pas toutes les ressources de la mise en scène?.,.
Le congrès a terminé ses travaux x vendredi soir, par une allocution de M. de Gerîache, qui a remercié tous les membres du concours qu'ils ont apporté aux grandes assises du jésuitisme.
L'assemblée s'est ensuite séparée aux cris de : Vive Pie IX !
Il y a eu samedi matin une cérémonie religieuse à la cathédrale Saint-Rombaud, cérémonie qui a été suivie d'un banquet fraternel...
Tel est le bilan des deux premiers congrès de Malines ; nous l'avons emprunté aux comptes rendus des feuilles ultramontaines, qui n'ont probablement publié que des détails incomplets : le jésuitisme est de l'école de Machiavel , il délibère daus l'ombre et tait parfaitement ses secrets.
Faut-il dire avec Shakspeare : c'est Beaucoup de bruit pour rien?
Assurément, les assises du jésuitisme, convoquées à grand renfort de sermons et d'encycliques, ne présentent rien de très-dangereux pour la libre pensée, qui ne doit pas s'en préoccuper outre mesure; néanmoins, il y aurait folie à afficher une Irop grande sécurité, parce que le flot de la réaction dévote monte, monte sans cesse , et nous menace comme une des marées d'automne, si souvent désastreuses.
Le jésuitisme est de connivence avec les ultramon.
tains de tous les pays, et nous devions ramasser le gant si fièrement jeté par M. de Gerlache.
Nous devons donc nous placer en sentinelle aux postes les plus avancés et crier aux libéraux de toute l'Europe :
—Prenez garde à vous!... les jésuites sont là. M. de Montalembert et la phalange pourtant si enthousiaste, si dévouée des néo-catholiques, sont frappés d'ostracisme, parce qu'ils ont prononcé le mot de liberté.
Eh! qu'on ne s'y trompe pas! Ce n'est plus un rapprochement que poursuit l'armée cléricale; c'est une lutte qu'elle commence. La démocratie doit-elle rester désarmée devant le jésuitisme proclamant une croisade contre l'idée moderne? Non, mille fois non !
Loin de nous la pensée de blâmer les efforts tentés par le parti dévot pour se grouper en un faisceau puissant, d'user de la liberté qui règne en Belgique ; mais s'il oppose le jésuitisme au libéralisme , opposons la liberté aux disciples de Loyola, qui voudraient faire de notre vieille Europe une immense jésuitière, sans le moindre respect pour le tranquille développement des idées nouvelles.
« La guerre entre les libéraux et nous est éter- « nelle, » a dit M. de Gerlache.
La guerre... soit! Nous la ferons loyalement, courageusement ; et, quels que soient les déguisements, nous tâcherons de démasquer les tartuffes à robe longue et à robe courte.