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CHAPITRE III

Pour le dîner des fiançailles, qui a lieu demain, ces demoiselles tirent de leurs immenses armoires de chêne l'admirable damassé que Mme Davernis leur a laissé et qui n'a pas servi depuis trente ans.

Des coffres du grenier, elles extraient un service complet de vieille porcelaine d'Arras, blanche aux fleurs bleues, qu'elles tiennent de l'héritage de l'oncle Joachim.

Ernestine leur offre de les aider à transporter ces merveilles :

— Non, c'est trop délicat...

Telcide, qui sait la valeur des choses, se méfie des domestiques brutales. Elle opère elle-même avec la collaboration de Jeanne et d'Ariette.

A cette dernière, elle présente ses merveilles :

— Vous voyez ces verres de cristal, si légers qu'un mot dit à voix haute les fait vibrer, si clairs qu'un souffle les ternit... c'est le duc d'Estancourt qui les a offerts à notre mère lors de son mariage. Le père de Mme Davernis avait été l'intendant du duc pendant vingt-deux ans.

— Et cette argenterie en haut du buffet?

— Nous allons la descendre. Il y a là des cafetières, des sucriers, des salières, des huiliers, des marabouts, des brûle-parfums...

— C'est un vrai musée I

— Toute cette argenterie est ancienne. Notez-le. Ce sucrier en forme de corbeille est du dix-huitième siècle, authentique.

— On croirait le chapeau d'une marquise de Trianon.

— Il faisait partie de la succession de notre cousin,

le conseiller Bigoudois-Marsan, de la cour de Douai...

— Est-ce que nous nous servirons des belles tasses à café? demande Jeanne.

— Certainement. Il faut que tout soit en rapport... Ces fameuses tasses, de vieux Japon, sont conservées

dans une caisse où leurs cigognes hautaines dorment, parmi les copeaux, où leurs soleils rutilants s'abîment dans la nuit, où leurs montagnes mauves s'alanguissent au bord des lacs transparents, en des papiers de soie :

— Cette collection a été rapportée d'Orient par notre cousin Léon Bigoudois, qui était missionnaire et qui m'a instituée sa légataire universelle...

— Et qu'est-ce que c'est que cette boîte carrée en marqueterie avec des incrustations de nacre et d'acajou?

— Pressez sur le bouton de bronze.

— Oh! c'est une cave à liqueurs...

— Oui... Quand on presse sur le bouton, les panneaux se tournent d'eux-mêmes, ayant, sur leurs parois, les verres attachés...

— Et au milieu des carafons carrés et ciselés avec de gros bouchons aplatis.

— Cette cave à liqueurs appartint au cardinal Davernis, qui fut notre grand-oncle.

— Quelle liqueur précieuse mettrez-vous dans ces bouteilles? Il faudra au moins, de l'hydromel.

— Non... Du cassis, de l'angélique, de la fourdraine et des cerises à l'eau-de-vie...

Bref, la préparation de ce dîner est somptueuse. Telcide a retenu la première cuisinière de la ville, Mélanie, « celle qu'on paie trois francs pour la journée, mais qui prépare elle-même ses quenelles ». Jeanne s'est chargée de plier les serviettes :

— En bateau?

— Non. En bonnet d'évêque M. le Doyen, sera des nôtres.

Ariette a promis de décorer la table avec des fleurs. Aussi, le lendemain, dès l'aube, est-elle dans le jardin, en peignoir.

La nuit a été fraîche, un peu humide. Le ciel est comme lavé. Son azur pâle a des miroitements roses.

Les nuages étirés flottent comme des chevelures. Les feuilles mouillées semblent fraîchement vernies, tant leur vert est vif.

Sans remords, Ariette dépouille les plantes innocentes. Dans son tablier, les roses rouges et les roses blanches rejoignent les roses jaunes. Qu'elles soient béatement épanouies, larges comme des pivoines, ou toutes petites, resserrées en boutons frileux, peu importe. Elles parfumeront des fiançailles. Cela ne suffit-il pas pour qu'elles soient heureuses de mourir lentement sur une nappe, leur âme s'exhalant en offrande à l'amour? Leur seul adieu au jardin est de secouer sur son seuil des perles de rosée, dans un geste que fait Ariette pour écarter de ses yeux des cheveux voltigeurs.

Sur la table de la salle à manger, chacune de ses fleurs est bientôt disposée. Telcide daigne féliciter Ariette de son goût.

Dès cet instant, chacun des détails de la journée vaut d'être conté :

— Si j'avais encore à vivre, avouera plus tard Telcide, trois jours aussi émouvants que celui-ci, certainement je mourrais...

Les quatre sœurs, pour assister à la grand-messe, ont mis leurs robes de satin noir et leurs capotesfanchons à plume verte. Ariette, sur les conseils de Telcide, a revêtu sa petite robe blanche de la procession :

— Comprenez, mon enfant, qu'il n'y a aucune incohérence dans ma pensée. Ce qui était inadmissible dans une cérémonie religieuse peut être acceptable dans un dîner. Un dîner est une fête profane.

— Oui, ma cousine!...

Après la grand-messe, au lieu de s'attarder dans la cathédrale, ces demoiselles s'esquivent prestement.

Mlle Clémentine Chotard et ces demoiselles Lerouge prétendront plus tard que ce départ leur a paru très louche et qu'elles en ont tiré sur le moment des déductions, qui, pour être contradictoires, n'en étaient pas moins fort intéressantes.

— Venez vite, venez vite...

Du plus loin qu'elle aperçoit ses maîtresses, Ernestine les appelle :

— Qu'y a-t-il? demande Marie.

— Votre « galant » vous a envoyé un bouquet de fleurs, qui vaut au moins une pièce de quarante francs...

Le cœur battant, Marie pénètre dans le salon. La corbeille de M. Hyacinthe ressemble à toutes celles qui ont été offertes depuis vingt ans et qui le seront pendant vingt ans encore, par les jeunes gens de la ville à leurs fiancées. Jeanne remarque en furetant que chaque branche plonge dans un tube en verre rempli d'eau :

— C'est une corbeille de soixante francs? estime Rosalie.

— Soixante-cinq 1 rectifie Telcide.

— Croyez-vous?

— Oui... J'ai vu celle que Vincent Caron a adressée à Léontine Bourdeux. Il l'avait payée cinquante-cinq francs. Elle était beaucoup moins avantageuse que celle-ci...

Marie ne cesse pas de regarder la carte lithographiée, qui est épinglée au large ruban de moire sous un flot de tulle. De voir ce nom : « M. Ulysse Hyacinthe, professeur au collège, » une langueur douce s'empare d'elle. Elle l'avoue à Ariette :

— Chaque fois que je pense à lui, il me semble qu'un ange me prend par la main...

Bienheureuse Marie!

On installe la corbeille sur la tablette de marbre du guéridon qui est fixé entre les deux fenêtres...

— Mam'zelle Telcide, on apporte la pièce montée, crie soudain Ernestine, plus écervelée que jamais.

Pour un peu on croirait que c'est elle la fiancée, tant elle s'agite !

De temps à autre, Rosalie va dans la cuisine. La confection des quenelles par Mélanie l'intéresse beaucoup. D'autant plus que cette cuisinière ne manque pas de raconter des potins sur les diverses familles qui l'emploient.

Marie ne peut rester cinq minutes sans aller admirer sa corbeille. Elle prend un plaisir extrême à entendre le craquement de ses bottines neuves. Pour elle, ce bruit est le critérium de l'élégance,

Le dîner est fixé à midi et demi pour que M. le Grand Doyen puisse être libre à l'heure des vêpres.

Dès midi, M. Ulysse arrive. Il est en redingote et a, lui aussi, des bottes qui craquent, ce dont il est très fier. Ce sont des bottes à élastiques!

Gomme Marie le remercie des fleurs, il lui avoue qu'il aurait préféré lui offrir une corbeille de couleurs moins fades. Il n'a jamais aimé le blanc, « qui est trop salissant » I Mais la marchande lui a enseigné que, pour des fiançailles, on ne fait point autre chose. Il s'est soumis aux usages. Il se soumet toujours!

— Mais comme vous sentez bon, monsieur Hyacinthe !

— C'est mon neveu!

— C'est votre neveu, qui sent bon?

— Non. C'est mon neveu, qui m'a emmené chez un coiffeur. Il prétend que les jeunes gens se font toujours « bichonner », le matin de leurs fiançailles. On m'a rafraîchi les cheveux, on m'a frisé, on m'a vaporisé avec le Prince de Galles...

— Le prince?...

— Ainsi se nomme le parfum!... On m'a donné à choisir : « Prince de Galles » ou « Verveine de Ninon ». J'ai choisi Prince de Galles...

— Vous avez eu raison! Ce doit être un parfum anglais...

— Eugène d'ailleurs ne va pas tarder à arriver. Je l'ai laissé aux mains de ces messieurs les coiffeurs. L'un d'eux lui lavait la tête... •

Tour à tour Telcide, Rosalie, Jeanne et Ariette viennent féliciter le professeur, dont la corbeille est si jolie! Ariette, qui est toujours sans nouvelles de Jacques, a bien le cœur un peu gros. Mais elle se domine. Elle ne se doute pas du plan que Telcide a ourdi contre elle. Elle est donc sans méfiance lorsque Ernestine introduit Eugène Duthoit :

— Mesdemoiselles, je vous présente mon neveu, qui est orphelin et membre du corps professoral...

Les quatre sœurs saluent.

Pommadé, sentant à dix pas le cosmétique, Eugène Duthoit est petit et sec. Il porte un binocle. Une barbiche roussàtre et une moustache aux pointes roulées

s'efforcent de lui donner une physionomie imposante. Vainement! Lui aussi a des bottines neuves, qui craquent. A sa boutonnière un large ruban indique qu'il est décoré.

— De quel ordre?

— Du plus beaul... de l'ordre de la Mutualité, répond M. Ulysse à sa fiancée, qui l'interroge à voix basse.

Devant Telcide, M. Eugène Duthoit s'incline longuement :

— Mademoiselle, je sais en quelle profonde et respectueuse estime vous tient mon oncle. Je connais l'honorabilité de la famille Davernis. Il n'est pas en ville de meilleure réputation que la sienne. Nous autres du corps enseignant, sommes plus sensibles que quiconque à la conservation des qualités ataviques, qui ont fait la grandeur de la France... N'est-ce pas, mon oncle?

— Oui, Eugène, nous autres du corps enseignant!... Devant Jeanne, M. Duthoit est moins cérémonieux.

Comme elle lui demande si son voyage s'est bien passé, il explique :

— J'ai pris le train de 5 h. 24. Je suis arrivé à Hazebrouck à 7 h. 33. J'en suis reparti à 7 h. 47, après avoir changé de train et je suis arrivé à 8 h. 32. J'aurais pu ne prendre que le train de 6 h. 42, mais j'aurais dû changer une première fois à Arras à 7 h. 45. Je serais parvenu à Hazebrouck à 9 h. 30 où j'aurais changé une seconde fois. Et j'aurais été ici à 10 h. 34. Comme je suis un homme qui prise peu les changements, j'ai préféré la première combinaison...

Jusqu'ici Eugène Duthoit n'a prêté aucune attention à Ariette. 11 était trop soucieux de bien réciter ses boniments patiemment appris! Son oncle lui ayant dit un mot à l'oreille, il a un sursaut :

— Ah! oui... la jeune fille!

Il se précipite. Ariette n'est sauvée d'un discours que par l'arrivée de M. le Grand Doyen...

— Monsieur le Grand Doyen est servi, annonce presque aussitôt Ernestine.

M. Hyacinthe croit devoir, par politesse, présenter son bras à Telcide, mais celle-ci se récrie :

— Non, non, monsieur Ulysse, vous n'appartenez qu'à votre fiancée...

Et, se tournant vers Eugène Duthoit, elle ajoute :

— Cher monsieur, je vous autorise à offrir votre bras à notre chère cousine Ariette.

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