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Chapitre iv

Le Bencdicite achevé, dans un bruit de satin qui se froisse et de jupons blancs empesés qui se brisent, ces demoiselles se sont assises, M. le Grand Doyen préside en face de Telcide. Marie est à la gauche de M. Hyacinthe et M. Duthoit est à la droite d'Ariette :

— Ohl que ces fleurs sont artistement éparpillés!... M. le Grand Doyen est le premier qui remarque le

chemin de table précieux. Il n'a pas besoin qu'on lui en désigne l'auteur. Il l'a reconnue aussitôt et lui adresse, en approbation, un signe de tête amical. Mais l'occasion est trop belle de vanter Ariette pour que Telcide n'en profite pas :

— Notre petite cousine est d'une ingéniosité rare. Avec rien, elle fait quelque chose...

Ce disant elle regarde Eugène.

— Ainsi, tenez... cette robe délicieuse de soie, qui lui va si bien, c'est elle-même qui l'a « fripée ». Elle t chiffonne » les étoffes avec des doigs de fée. C'est infiniment précieux dans un ménage. Les couturières sont devenues hors de prix. Vous ignorez cela, monsieur le Grand Doyen, vous avez bien de la chance. Mais une femme qui sait se suffire à elle-même vaut son pesant d'or...

M. Duthoit a-t-il compris? Mystère. Il est aux prises avec son potage tapioca et ne lèvera le nez de son assiette que lorsque celle-ci sera vide...

— Monsieur le Grand Doyen, minaude alors Telcide, pour que vous puissiez régler votre appétit, je veux vous indiquer notre menu. Il est très modeste...

— Je suis persuadé du contraire...

— J'ai une tête de veau.,.

— Hein? quoi? Je ne trouve pas...

M. Hyacinthe, qui est toujours distrait, sursaute. Il faut que Marie lui explique tout bas quïl s'agit d'un plat...

— J'ai une tête de veau avec une sauce vinaigrette et du beurre noir, un bon gigot aux haricots, du jambon avec de la salade et le dessert...

— C'est trop, c'est beaucoup trop!... N'est-ce pas, cher monsieur?

Le prêtre s'est tourné vers Ulysse pour le prendre à témoin que ce menu est trop abondant. Le professeur répond :

— Oh! moi, ça m'est égal!...

Il est très ennuyé, parce que ses bottines neuves commencent à le faire souffrir. Les hommes comme M. Hyacinthe ont toujours des cors aux pieds.

Heureusement Eugène Duthoit a un mot à dire :

— Nous autres, professeurs, sommes de l'avis de Molière. On doit manger pour vivre et non vivre pour manger! N'est-ce pas, mon oncle?

— Oui, Eugène!

— On ne saurait trop suivre les conseils des grands auteurs. M. Duthoit, qui vit dans le commerce de ces derniers, peut nous en parler sérieusement.

Ce disant, Telcide regarde Ariette.

— Encore serait-il nécessaire, insinue cette dernière, que les grands auteurs fussent d'accord. Je me souviens d'un certain Gargantua...

— Oh! oh! vous connaissez Rabelais?

— Évidemment! On n'a pas le droit de ne pas connaître Rabelais!

— Eh bien! moi, prononce avec désolation Rosalie, je ne le connais pas. A l'âge de seize ans, j'ai eu une fièvre scarlatine. Mes études ont été interrompues. Je ne les ai jamais reprises. En histoire, j'en suis toujours restée à 1789. Je ne sais pas s'il s'est passé quelque chose depuis lors. Quand on est sortie de pension, n'est-ce pas? on n'a plus le temps d'ouvrir un livre. Votre Rabelais a dû vivre depuis 1789...

— Non, ma cousine... Mais ça ne fait rien...

— Ah!...

L'attention générale se porte alors sur Ernestine,

qui présente à M. le Grand Doyen un plat sur lequel sont disposées, entre des bouquets de persil, la langue, la joue, les narines piquées de la tète de veau. L'œil se trouve au milieu comme dans le poème de Hugo :

— Notre grand-oncle, qui était cardinal, proclame Telcide, considérait l'œil comme un mets de choix...

— M. le Grand Doyen préfère la cervelle... Porcelaine d'Arras ! argenterie ancienne ! comment

pouvez-vous supporter sans révolte la médiocrité de ce repas, qui vous outrage? Où sont les festins d'antan, les ripailles somptueuses où de galants chevaliers lançaient de hardis propos à de grandes dames, plantureuses et festonnées? Vous ne connaissez plus que le jambon et le gigot aux haricots! Vanité des vanités! Grandeur et décadence ! . . .

Telcide l'ayant -interrogé sur ses élèves, Eugène Duthoit émet maintenant son opinion sur les enfants :

— Jusque seize ans, affirme-t-il, les garçons, aussi bien que les filles, sont de vrais petits animaux. Leur seul souci est de se rendre insupportables. Ainsi vous n'imaginez pas avec quels raffinements je suis torturé par ceux dont les parents m'ont confié la formation intellectuelle. Alors que je cherche à hausser vers la lumière leurs esprits bornés, ils n'ont qu'une préoccupation : se moquer de ma barbe. N'est-ce pas, mon oncle?

— Oui, Eugène!

— Comment la trouvez-vous, ma barbe?

— Mais... très bien... Elle vous va parfaitement, s'empresse de décider Telcide. N'est-ce pas, monsieur le Grand Doyen?...

— Certainement, ma bonne demoiselle...

Sur un autre ton, le prêtre ajoute :

— J'aime beaucoup la tête de veau. Je reprendrai volontiers un morceau de celle-ci...

M. Hyacinthe sent-il que son neveu a maladroitement abordé une question dangereuse en parlant de sa barbe? peut-être. En tout cas il change le sujet de la conversation, non sans adresse :

— Mesdemoiselles, Eugène vient de vous indiquer quelques-unes des misères de notre beau métier. Il est un point que volontairement il a laissé dans l'ombre :

c'est l'affection que ses collègues ont pour lui, l'estime que ses chefs lui témoignent, et la vénération que, malgré tout, ses élèves lui gardent. Même ceux qu'il punit, le respectent parce qu'ils se rendent compte qu'un Eugène Duthoit n'est jamais dominé dans la vie que par l'idée du devoir... Des sa plus tendre jeunesse, mon neveu a été un enfant modèle. Il a eu sa première dent à cinq mois et sa première culotte à deux ans. Il a toujours été précoce...

Cette biographie durerait encore si Rosalie, en présentant le gigot, ne proposait à M. le Grand Doyen un morceau de souris...

— Notre cousin, le conseiller Bigondois-Marsan de la cour de Douai, affirmait que ce paquet de viande nerveuse, qui touche l'os, est le morceau le plus vigoureux du mouton... Désirez-vous en goûter, monsieur Hyacinthe?

— Oh ! ça m'est égal I . . .

Aucun autre détail ne vaut d'être retenu jusqu'au dessert. M. le Grand Doyen raconte seulement uni' anecdote survenue durant la dernière tournée pastorale de Mgr l'Évêque. Et Eugène Duthoit commence à rouler de la mie de pain, qui prend des teintes grises entre ses doigts.

Lorsque la pièce montée, attaquée à coups de couteau doré, a été répartie entre les convives, M. le Grand Doyen se lève. Il tient à la main sa coupe ou pétille un Champagne de marque : le Champagne Jeanne d'Arc!

— Mesdemoiselles, messieurs, prononce-t-il, je ne vous ferai pas un discours. Soyez tranquilles. Je ne suis pas un orateur. Et je n'ai nul dessein de m'essayer dans l'éloquence alors que je me trouve devant deux hommes éminents, dont la profession est de connaître la pensée intime de nos maîtres...

Cette allusion directe est vivement appréciée par l'auditoire. L'oncle ignore s'il doit saluer. Le neveu ne le sait pas davantage. Ils se regardent pour copier leur attitude l'un sur l'autre. Dans l'ignorance, ils demeurent impassibles,

M. le Grand Doyen continue :

— C'est à la fois comme prêtre et comme ami de

la fajnille Davernis que je préside cette réunion. Je vous parle avec toute mon âme. Les fiançailles de Mlle Marie m'ont apporté une satisfaction très douce. Certes, je suis toujours heureux de voir au pied de nos autels des demoiselles, pieuses servantes du Seigneur. Mais combien plus tendre à mon cœur est le spectacle de deux époux chrétiens. Une vieille demoiselle, c'est un foyer qui s'éteint. Une jeune femme, c'est un foyer qui s'allume. Mademoiselle Marie, vous réalisez le gracieux modèle qui vous est tracé dans notre sainte liturgie : « Vous serez aimable comme Rachel, sage comme Rébecca, fidèle comme Sara. » Monsieur Hyacinthe, vous avez la bonté de Jacob. Dieu bénira vos fiançailles comme il a béni celles de Booz et de Ruth. C'est dans cette intention que je lève mon verre en votre honneur...

Un murmure approbateur suit ces mots. Rosalie, habituée aux sermons, fait le signe de la croix. On boit à la santé d'Ulysse et de Marie. Après quoi on attend le discours du professeur.

Celui-ci bredouille :

— Mesdemoiselles... excusez-moi... l'émotion... Je suis trop heureux... me serre la gorge... Je charge mon neveu, ici présent, de vous dire ma reconnaissance... Dis? Eugène, tu vas dire à ces demoiselles... ce que je devrais leur dire... et ce que tu leur diras mieux que moi...

Cette petite scène a été réglée à l'avance pour donner à M. Duthoit l'occasion de <• briller ». M. Hyacinthe est à peine assis que l'autre est déjà debout et parle avec un aplomb prétentieux :

— Mesdemoiselles, je ne peux pas me soustraire à l'invitation que mon oncle, qui lut le frère de mon père, m'adresse. Je le peux d'autant moins que la mission, dont il me charge, est infiniment agréable. 11 s'agit pour moi de vous exprimer sa reconnaissance. La place que vous lui offrez dans votre famille, dans votre maison, dans votre cœur, est si belle que jamais sa mère, qui fut ma tante, n'aurait pu en rêver de meilleure. Je ne connais pas, dans l'histoire universelle et dans la littérature française, de fiançailles qui se soient présentées sous de plus favorables

auspices que celles-ci. J'aurais voulu vous déclamer un poème classique, exprimant un état d'âme compa. rable au mien devant vous. Je n'en ai pas trouvé. Dans mon désespoir, qu'ai-je fait! J'en ai composé un. Je vous demande la permission de vous le réciter... C'est un poème humoristique...

Lorsqu'ils monteront à l'autel Pour le sacrement immortel,

Tel! Tel!

Que tous les anges dans l'abside Chantent pour eux un chant placide!

Cide! cide!

Tel! tel! cide! cidel Telcide !

— Oh! ravissant! délicieux! il a un esprit! c'est adorable!...

Ces demoiselles en ont des pâmoisons, M. le Grand Doyen sourit. M. Hyacinthe se trémousse. C'est un succès !

Se rengorgeant, comme un coq qui vient de boire, le poète continue :

On sait combien ils se sont plu.

Auraient-ils pu s'être plu, plus?

Leur rêve est un bateau qui glisse, Sur un océan de délices !

Lysse! Lysse!

U! U! Lysse! Lysse!

Ulysse !

— Bravo, bravo ! . . . — Quel talent ! — C'est une surprise qu'il nous a faite. — Mais, chut! Ce n'est pas fini...

— Écoutez prononce M. Hyacinthe de la voix d'un bedeau qui fait visiter une crypte.

Quand on a celle qu'on aima, On ne connaît plus les frimas,

Ma! ma!

La route toujours est fleurie, Faite d'art et de rêverie 1

Rie! Rie!

Ma! Ma! Rie! Riel

Marie!

CES DAMES AtX CHAPEAUX VERTS 205

— Oh! merci! monsieur! merci...

Telcide enthousiasmée s'est levée. Elle serre avec effusion les mains d'Eugène Duthoit, qui, rempli de componction, salue à droite, salue à gauche. Marie montre son ravissement en poussant des petits cris vers son fiancé. Rosalie et Jeanne ne croient pas pouvoir mieux manifester leur admiration qu'en répétant :

— Tel! Tel! cide! cide! Telcide — U... U... lyssei lysse ! Ulysse! — Ma! Ma! rie! rie! Marie...

— N'est-ce pas que c'est joli, monsieur le Doyen?

— Oui. En entendant cela, on a l'impression de voir danser des marionnettes...

Ariette est la seule qui ne dise rien. Elle est là comme une étrangère. Dans ce bruit, parmi ces rires, ces interjections, elle n'éprouve aucun sentiment de mépris. Elle ne songe nullement à se moquer des niaiseries qu'elle entend. Eugène est ridicule. Ulysse est grotesque, Telcide est surannée. Jamais comme aujourd'hui Ariette n'a senti le poids de la solitude!

Pour recevoir d'elle un éloge, M. Duthoit lui confie : ■

— Je prépare, selon le même procédé, un poème à la gloire du parlement. Comme Tel! Tel! cide! cide... Il y aura les noms de tous les députés.

Elle répond par politesse :

— Au point de vue artistique, ce sera extrêmement précieux...

Marie, depuis un moment, donne des signes d'inquiétude. Que se passe-t-il? 11 lui semble que le programme doive comporter maintenant la remise de la bague. M. Hyacinthe ne parait pas s'en préoccuper. Il a placé son verre dans son assiette et très sagement, la pointe de la serviette enfoncée dans son col, il trempe un biscuit dans un Moulin-à-vent que Jeanne lui a signalé en prétendant qu'il » lui en dirait des nouvelles »...

— Monsieur le Doyen, s'écrie alors Telcide, ne croyez- vous pas que M. Hyacinthe et Marie doivent sceller leurs fiançailles par un chaste baiser?

— Certainement, ma bonne demoiselle... Que ce baiser librement échangé soit l'affirmation, devant Dieu, de leur désir d'être chrétiennement heureux!...

Marie se lève timidement, les yeux baissés, M. Hyacinthe s'approche d'elle. Leurs deux visages se touchent presque, quand il s'arrête :

— Permettez!...

Va-t-il prononcer un discours. On tend l'oreille.

— Permettez que je m'essuie la bouche...-

Sa serviette rejetée au dos de la chaise, il pose sur le front de Marie ses grosses lèvres et se rassied en disant :

— Voilà qui est fait!...

11 ne prononce pas un mot de la bague. Marie regarde désespérément son doigt nu.

Or Ariette surprend alors Telcide, qui murmure à l'oreille de M. Hyacinthe :

— Votre neveu me plaît infiniment. Jamais notre petite cousine ne trouvera un parti meilleur... Ils seront très bien assortis!..

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