CHAPITRE TX
— Ma chère enfant, je suis extrêmement heureuse. Laissez-moi vous embrasser. M. de Fleurville vient de me demander votre main pour son fils...
Telcide tend les bras à Ariette, qui s'y jette, sans rancune.
— C'est bien. Je constate que vous n'avez aucune acrimonie contre moi. J'aurais été désolée que vous en eussiez. Car, je m'empresse de vous le dire, nulle plus que moi ne se réjouit de votre bonheur. Si j'avais cru que M. de Fleurville fût capable de vous épouser, je ne vous aurais jamais proposé M. Eugène Duthoit...
— Je vous remercie, ma cousine...
— Seulement, n'est-ce pas? j'avais une très grave responsabilité, celle de votre avenir. Quand on est jeune, comme vous, on ne voit pas la réalité de la vie, on a des rêves, qui volent très haut. Je vous en parle en connaissance de cause. J'ai été comme vous jadis. Hélas! Je n'ai pas été assez heureuse pour que mon désir se réalisât comme le vôtre. Aujourd'hui je serais reconnaissante envers ma mère si, avec un esprit plus pratique que le mien, elle avait abaissé mes yeux sur un but plus accessible. Lorsque j'ai parlé de vous imposer mon autorité, je n'ai voulu faire autre chose que ce que ma mère aurait dû faire pour moi... J'espère que vous saisissez?
— Oui, ma cousine...
Les circonstances sont trop rares où Telcide est émue pour qu'Ariette n'en profite pas. Très gentiment, car au fond elle comprend le sentiment de la pauvre vieille fille, elle lui dit :
— Ma cousine, excusez-moi. Je vais peut-être com-
mettre une indiscrétion. Mais il est une question que je voudrais vous poser. Me la permettrez-vous?
— Certainement. De quoi s'agit- il?
— Est-ce que le facteur n'a pas, depuis deux mois, déposé à mon adresse des cartes postales, qui ne m'auraient pas été remises?
— De votre boxeur?
— Comment? De quel boxeur?
— De celui dont vous avez apporté la photographie.
— Je n'ai apporté la photographie d'aucun boxeur.
— Enfin... quoi?... de votre joueur de tennis... C'est la même chose.
— Des cartes signées : Jacqueline?
— Oui... C'est moi qui les ai arrêtées... Et voici à la suite de quelles circonstances. Lorsqu'il a été question des fiançailles de notre sœur Marie avec M. Hyacinthe, j'ai redouté que cette nouvelle n'eût une mauvaise influence sur vous. Déjà vous ne vous amusiez pas beaucoup ici. J'ai craint que vous ne vous ennuyiez davantage. Vous m'aviez dit que Jacqueline était une de vos bonnes amies d'enfance, la fille d'un ambassadeur, en France pour deux mois. Je lui ai écrit — vous m'aviez indiqué son adresse! — pour l'inviter à venir passer quelques jours avec vous. Cette distraction devait vous être agréable. Or la lettre m'a été réexpédiée avec la mention : « Inconnu » et le cachet du président delà République...
— Du président de la République?
— Oui. Je ne me suis pas expliqué le cachet.
— Ahl ça : c'est trop drôle... En vous donnant un numéro, au hasard, du faubourg Saint-Honoré, j'ai dû vous donner celui de l'Elysée...
— En tout cas, ma méfiance a été éveillée... Et dès ce jour j'ai arrêté toutes les cartes signées : Jacqueline.
— Eh bien! ma cousine... Jacqueline, c'était Jacques de Fleurville.
— Ah! si j'avais su!...
Et Telcide réembrasse Ariette. Elle est à présent tout douceur et tout tendresse. Il n'y avait pas de fiançailles qui pouvaient personnellement la flatter davantage...
Cependant M. Hyacinthe est perplexe. L'incertitude
dans laquelle il vit depuis trois jours le tue. Epouserat-il? N'épousera-t-il pas?
Ses réflexions sont mornes et lamentables :
— Je vivais tranquille... Professeur modeste, je n'aurais jamais dû sortir de mon obscurité... Démon tentateur, cette jeune fille m'a présenté la pomme d'Eve... Pourquoi ne me suis-je pas souvenu que les vers de terre ont toujours tort d'être amoureux des étoiles?... Allons! mon vieil Ulysse, oublie tout... Comme Achille retire-toi sous ta tente... Rentre chez toi et en toi-même... Reprends tes livres... Si tu vas plus avant, tu perds toute espérance... Comment? Comment? tu avances quand même... Quelle force te pousse?... Tu n'es donc qu'une vieille bête...
Il est dans cet état d'esprit quand il sonne à la porte de ces vieilles demoiselles.
Quel accueil va-t-il recevoir? C'est sa première visite depuis les événements considérables qui pèsent sur son iront comme une épée de Damoclès :
— Mlle Marie est-elle là? demande-t-il en tremblant, à Ernestine.
— Non.
— Ahl soupire-t-il en imaginant aussitôt qu'on lui a enlevé sa fiancée et que peut-être elle est dans une tour mystérieuse, cloîtrée...
— Mais elle va quasiment revenir...
11 entre donc, mais il a les plus noirs pressentiments. La bonne qui s'en aperçoit, lui offre des consolations...
— Vous avez l'air de souffrir?
— Oui... Je souffre horriblement...
— Ça doit être de l'estomac. Voulez- vous prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'oranger?
— Non. C'est dans le cœur...
Mélancoliquement, il commence le récit de ses
peines. Ernestine s'y intéresse. Elle a toujours aimé la lecture des feuilletons. Malheureusement la suite en sera remise pour elle au prochain numéro. Telcide et Marie rentrent :
— Hélas 1 trois fois hélas I leur dit le professeur. Ne craignez pas de m'avouer la vérité. Je serai fort.
— Quelle vérité?
— Tout est fini, n'est-ce pas?
Ces deux demoiselles, qui reviennent de porter la réponse officielle d'Arlelte à M. de Eleurville, croient que M. Ulysse parle d'Eugène Duthoit.
— En effet! répond Marie.
— Tout est fini! répète Telcide.
— Et c'est irrévocable? murmure péniblement M. Hyacinthe, avec la mine du condamné à mort qui s'inquiète de son pourvoi.
— Absolument irrévocable! prononce en souriant Marie.
— Oh!
Le professeur prononce les « oh » ! comme d'autres donnent des coups de gong...
— Je comprends votre chagrin, intervient Telcide. C'est celui d'un homme de cœur. Mais il ne faut pas non plus exagérer votre douleur. Au fond, ce qui vous arrive n'est pas si grave. Prenez-en votre parti...
— Ce n'est pas si facile.
— Allons donc... Chaque fois que vous penserez à ce petit désagrément, n'hésitez pas, venez nous voir et embrasser Marie. 11 n'y a rien de tel pour panser une blessure.,.
— Que je vienne embrasser?
M. Hyacinthe roule des yeux effarés. Ce qu'il entend l'abasourdit.
— Mais oui, continua Telcide... Dorénavant il ne doit plus y avoir pour vous d'autre remède... Un baiser, ça guérit tout...
— Non, non, riposte le professeur dignement... Je respecte trop Mlle Marie pour l'embrasser ainsi. Je m'étonne d'ailleurs que ce soit vous, Mlle Telcide, qui osiez me faire cette proposition... Je la trouve... Je la trouve... Je la trouve inconvenante.
Telcide et Marie se lèvent également furieuses. Mais le quiproquo prend fin, le nom d'Eugène Duthoit ayant été par hasard prononcé par ces demoiselles, M. Hyacinthe se confond alors en excuses. Il pleure, il rit. Comme réparation, il veut aussitôt embrasser sa fiancée. Mais il est si troublé qu'il embrasse à sa place Telcide en lui bafouillant dans l'oreille : « Ma petite enfant, je vous aime... »