‹ César BirotteauChapitre 6 sur 89 · CÉSAR A SON APOGÉE · texte numérisé non relu

CÉSAR A SON APOGÉE

Durant les nuits d'hiver, le bruit ne cesse dans la rue Saint-Honoré que pendant un instant ; les maraîchers y continuent, en allant à la Halle, le mouvement qu'ont fait les voitures qui reviennent du spectacle ou du bal.

6 Au miheu de ce point d'orgue qui, dans la grande symphonie du tapage parisien, se rencontre vers une heure du matin, la femme de M. César Birotteau, marchand parfumeur étabH près de la place Vendôme, fut réveillée en sursaut par un épouvantable rêve. La parfumeuse

10 s'était vue double, elle s'était apparue à elle-même en haillons, tournant d'une main sèche et ridée le bec-decane de sa propre boutique, où elle se trouvait à la fois et sur le seuil de la porte et sur son fauteuil dans le comptoir ; elle se demandait l'aumône, elle s'entendait

15 parler à la porte et au comptoir.

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Elle tourna péniblement la tête et regarda furtivement à travers sa chambre, alors pleine de ces pittoresques effets de nuit qui font le désespoir du langage et semblent appartenir exclusivement au pinceau des peintres de genre. Par quels mots rendre les effroyables zigzags 5 que produisent les ombres portées, les apparences fantastiques des rideaux bombés par le vent, les jeux de la lumière incertaine que projette la veilleuse dans les plis du calicot rouge, les flammes que vomit une patère dont le centre rutilant ressemble à l'œil d'un voleur, l'appari- 10 tion d'une robe agenouillée, enfin toutes les bizarreries qui effrayent l'imagination au moment où elle n'a de puissance que pour percevoir des douleurs et pour les agrandir ? Madame Birotteau crut voir une forte lumière dans la pièce qui précédait sa chambre, et pensa tout à 15 coup au feu ; mais, en apercevant un foulard rouge, qui lui parut être une mare de sang répandu, les voleurs l'occupèrent exclusivement, surtout quand elle voulut trouver les traces d'une lutte dans la manière dont les meubles étaient placés. Au souvenir de la somme qui 20 était en caisse, une crainte généreuse éteignit les froides ardeurs du cauchemar ; elle s'élança tout effarée, au milieu de sa chambre, pour secourir son mari, qu'elle supposait aux prises avec des assassins.

— Birotteau ! Birotteau ! cria-t-elle enfin d'une voix 25 pleine d'angoisses.

Elle trouva le marchand parfumeur au miheu de la pièce voisine, une aune à la main et mesurant l'air. Quand César se retourna pour dire à sa femme : ' Eh bien, que veux-tu, Constance ? ' son air, comme celui 30 des hommes distraits par des calculs, fut si exorbitamment niais, que madame Birotteau se mit à rire.

— Me voilà, dit le parfumeur en rentrant dans la chambre.

— Allons, arrive donc te chauffer, et dis-moi quelle S5 lubie tu as, reprit madame Birotteau en écartant les cendres du feu, qu'elle s'empressa de rallumer.

Le marchand posa son bougeoir sur la clieminée, et s'enveloppa dans sa robe de chambre.

— Vingt-deux sur dix-huit, reprit-il en continuant son monologue, nous pouvons avoir un superbe salon.

— Ah çà ! Birotteau, te voilà donc en train de devenir fou ? Rêves- tu ?

5 — Non, ma femme, je calcule.

— Pour faire tes bêtises, tu devrais bien au moins attendre le jour, s'écria- t-elle.

— Nous pouvons donner le bal.

— Donner un bal ! nous ? Foi d'honnête femme, tu 10 rêves, mon cher ami.

— Je ne rêve point, ma belle biche blanche. Écoute, il faut toujours faire ce qu'on doit relativement à la position où l'on se trouve. Le gouvernement m'a mis en évidence, j'appartiens au gouvernement ; nous sommes

15 obHgés d'en étudier l'esprit et d'en favoriser les intentions en les développant. Le duc de RicheUeu vient de faire cesser l'occupation de la France. Selon M. de la Billardière, les fonctionnaires qui représentent la ville de Paris doivent se faire un devoir, chacun dans la sphère

20 de ses influences, de célébrer la Hbération du territoire. Témoignons un vrai patriotisme qui fera rougir celui des soi-disant hbéraux, ces damnés intrigants, hein ? Crois-tu que je n'aime pas mon pays ? Je veux montrer aux hbéraux, à mes ennemis, qu'aimer le roi, c'est aimer

25 la France !

— Tu crois donc avoir des ennemis, mon pauvre Birotteau ?

— Mais oui, ma femme, nous avons des ennemis. Et la moitié de nos amis dans le quartier sont nos ennemis.

80 Ils disent tous : ' Birotteau a la chance, Birotteau est un homme de rien, le voilà cependant adjoint, tout lui réussit.' Eh bien, ils vont être encore johment attrapés. Apprends la première que je suis chevaher de la Légion d'honneur : le roi a signé hier l'ordonnance.

35 — Oh ! alors, dit madame Birotteau tout émue, faut donner le bal, mon bon ami. Mais qu'as-tu donc tant fait pour avoir la croix ?

— Quand hier M. de la Billardière m'a dit cette nouvelle, reprit Birotteau embarrassé, je me suis aussi de-

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mandé, comme toi, quels étaient mes titres ; mais, en revenant, j'ai fini par les reconnaître et par approuver le gouvernement. D'abord, je suis royaliste, j'ai été blessé à Saint-Roch en vendémiaire ; n'est-ce pas quelque chose que d'avoir porté les armes dans ce temps-là pour la 5 bonne cause ? Puis, selon quelques négociants, je me suis acquitté de mes fonctions consulaires à la satisfaction générale. Enfin, je suis adjoint, le roi accorde quatre croix au corps municipal de la ville de Paris. Examen fait des personnes qui, parmi les adjoints, pouvaient être dé- 10 Corées, le préfet m'a porté le premier sur la liste. Le roi doit, d'ailleurs, me connaître : grâce au vieux Ragon, je lui fournis la seule poudre dont il veuille faire usage ; nous possédons seuls la recette de la poudre de la feue reine, pauvre chère auguste victime ! Le maire m'a vio- 15 lemment appuyé. Que veux-tu ! si le roi me donne la croix sans que je la lui demande, il me semble que je ne peux la refuser sans lui manquer à tous égards. Ai-je voulu être adjoint ? Aussi, ma femme, puisque nous avons le vent en pompe, comme dit ton oncle Pillerault 20 quand il est dans ses gaietés, suis-je décidé à mettre chez nous tout d'accord avec notre haute fortune. As-tu donc envie de toujours rester dans ton comptoir ? Il y a, Dieu merci, bien assez longtemps que tu y séjournes. Le bal sera notre fête à nous. Adieu le détail, pour toi 25 s'entend. Je brûle notre enseigne de la Reine des roses, j'efface sur notre tableau César Berotteau, marchand PARFUMEUR, SUCCESSEUR DE Ragon, et mcts tout bonnement Parfumeries en grosses lettres d'or. Les passants ne verront plus coller les étiquettes, faire des sacs, trier 30 des flacons, boucher des fioles. Bon pour la rue Saint- Denis ; mais, rue Saint-Honoré, fi donc ! mauvais genre. Dis donc, sommes-nous les seuls parfumeurs qui soient dans les honneurs ? N'y a-t-il pas des vinaigriers, des marchands de moutarde qui commandent la garde 35 nationale, et qui sont très bien vus au château ? Imitonsles, étendons notre commerce, et, en même temps, poussons-nous dans les hautes sociétés.

— Tiens, Birotteau, sais-tu ce que je pense en t'écou-

tant ? Eh bien, tu me fais l'effet d'un homme qui clierche midi à quatorze heures. Souviens-toi de ce que je t'ai conseillé quand il a été question de te nommer maire : ta tranquillité avant toutj ' Tu es fait, t'ai-je dit, pour être 6 en évidence, comme mon bras pour faire une aile de moulin. Les grandeurs seraient ta perte.' Tu ne m'as pas écoutée ; la voilà venue, notre perte. Pour jouer un rôle pohtique il faut de l'argent ; en avons-nous ? Comment ! tu veux brûler ton enseigne qui a coûté six cents

10 francs, et renoncer à la Reine des roses, à ta vraie gloire ? Laisse donc les autres être des ambitieux. Qui met la main à un bûcher en retire de la flamme, est-ce vrai ? la politique brûle aujourd'hui. Nous avons cent bons mille francs, écus, placés en dehors de notre commerce,

15 de notre fabrique et de nos marchandises ? Ne vaut-il pas mieux avoir un pied-à-terre chez ta fille, devenue la femme d'un notaire de Paris, et vivre huit mois de l'année à Chinon, que de commencer ici à faire de cinq sous six blancs, et de six blancs rien ? Attends la hausse

20 des fonds pubhcs, tu donneras huit mille Uvres de rente à ta fille, nous en garderons deux mille pour nous, le produit de notre fonds nous permettra d'avoir les Trésorières. Là, dans ton pays, mon bon petit chat, en emportant notre mobiher, qui vaut gros, nous serons

25 comme des princes, tandis qu'ici, faut au moins un miUion pour faire figure.

— Voilà où je t'attendais, ma femme, dit César Birotteau. Je ne suis pas assez bête encore (quoique tu me croies bien bête, toi !) pour ne pas avoir pensé à tout.

30 Écoute-moi bien. Alexandre Crottat nous va comme un gant pour gendre, et il aura l'étude de Roguin ; mais crois-tu qu'il se contente de cent mille francs de dot (une supposition que nous donnions tout notre avoir liquide pour étabhr notre fille, et c'est mon avis : j'aimerais

36 mieux n'avoir que du pain sec pour le reste de mes jours, et la voir heureuse comme une reine, enfin la femme d'un notaire de Paris, comme tu dis) ? Eh bien, cent mille francs ou même huit mille Hvres de rente ne sont rien pour acheter l'étude à Roguin. Si Crottat ne donne

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pas moitié comptant, comment se tirerait-il d'affaire ? Césarine doit avoir deux cent mille francs de dot ; et je veux nous retirer bons bourgeois de Paris avec quinze mille livres de rente. Hein ! si je te faisais voir cela clair comme le jour, n'aurais-tu pas la margoulette 5 fermée ?

— Ah ! si tu as le Pérou...

— Oui, j'ai, ma biche. Oui, je n'ai point voulu te parler de cette affaire avant qu'elle fût cuite ; mais, ma foi, demain je la terminerai peut-être. Voici : Roguin 10 m'a proposé une spéculation si sûre, qu'il s'y met avec Ragon, avec ton oncle Pillerault et deux autres de ses clients. Nous allons acheter aux environs de la Madeleine des terrains que, suivant les calculs de Roguin, nous aurons pour le quart de la valeur à laquelle ils doivent arriver 15 d'ici à trois ans, époque où, les baux étant expirés, nous deviendrons maîtres d'exploiter. Nous sommes tous six par portions convenues. Moi, je fournis trois cent mille francs, afin d'y être pour trois huitièmes. Si quelqu'un de nous a besoin d'argent, Roguin lui en 20 trouvera sur sa part en hypothéquant. Pour tenir la queue de la poêle et savoir comment frira le poisson, j'ai voulu être propriétaire en nom pour la moitié qui sera commune entre Pillerault, le bonhomme Ragon et moi. Roguin sera, sous le nom d'un M. Charles Claparon, mon 25 copropriétaire, qui donnera, comme moi, une contrelettre à ses associés. Les terrains payés, nous n'aurons qu'à nous croiser les bras, et dans trois ans d'ici, nous serons riches d'un million. Césarine aura vingt ans, notre fonds sera vendu, nous irons alors à la grâce de 30 Dieu modestement vers les grandeurs.

— Eh bien, où prendras-tu donc tes trois cent mille francs ? dit madame Birotteau.

— Tu n'entends rien aux affaires, ma chatte aimée. Les emprunts seront inutiles : j'ai découvert une essence 35 pour faire pousser les cheveux, une hnilc comagène ! Livingston m'a posé là-bas une presse hydrauUque pour fabriquer mon huile avec des noisettes qui, sous cette forte pression, rendront aussitôt toute leur huile. Dans

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un an, suivant mes probabilités, j'aurai gagné cent mille francs, au moins. Je médite une affiche qui commencera par A bas les perruques ! dont l'effet sera prodigieux. Tu ne t'aperçois pas de mes insomnies, toi ! 5 Voilà trois mois que le succès de Vhuile de Macassar m'empêche de dormir. Je veux couler Macassar !

— Voilà donc les beaux projets que tu roules dans ta caboche depuis deux mois, sans vouloir m'en rien dire. Je viens de me voir en mendiante à ma propre porte, quel

10 avis du ciel ! Dans quelque temps, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Jamais tu ne feras ça, moi vivante, entends-tu. César! Il se trouve là -dessous quelques manigances que tu n'aperçois pas, tu es trop probe et trop loyal pour soupçonner des friponneries chez les

15 autres. Pourquoi vient-on t' offrir des milUons ? Tu te dépouilles de toutes tes valeurs, tu t'avances au delà de tes moyens, et, si ton huile ne prend pas, si l'on ne trouve pas d'argent, si la valeur des terrains ne se réaHse pas, avec quoi payeras-tu tes billets ? est-ce avec les

20 coques de tes noisettes ?

— Oh ! tu n'y es pas. J'aurai une succursale sous le nom de Popinot, dans quelque maison autour de la rue des Lombards, où je mettrai le petit Anselme. J'acquitterai ainsi la dette de la reconnaissance envers M. et

25 madame Ragon, en étabhssant leur neveu, qui pourra faire fortune. Ces pauvres Ragonnins m'ont l'air d'avoir été bien grêlés depuis quelque temps.

— Tiens, ces gens-là veulent ton argent.

— Mais quelles gens donc, ma belle ? Est-ce ton oncle 30 Pillerault, qui nous aime et dîne avec nous tous les

dimanches ? Est-ce ce bon vieux Ragon, notre prédécesseur, qui voit quarante ans de probité devant lui, avec qui nous faisons notre boston ? Enfin serait-ce Roguin, un notaire de Paris, un homme de cinquante- 36 sept ans, qui a vingt-cinq ans de notariat ? Tiens, il faut que je te dise ton fait ! Pour une fille de Paris, tu n'as guère d'ambition ! Sans tes craintes perpétuelles, il n'y aurait pas eu d'homme plus heureux que moi ! — Si je t'avais écoutée, je n'aurais jamais fait

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ni la 'pâte des sultanes^ ni Veau carminative. Notre boutique nous a fait vivre, mais ces deux découvertes et nos savons nous ont donné les cent soixante miUe francs que nous possédons clair et net ! — Sans mon génie, car j'ai du talent comme parfumeur, nous serions de petits 5 détaillants, nous tirerions le diable par la queue pour joindre les deux bouts, et je ne serais pas un des notables négociants qui concourent à l'élection des juges au tribunal de commerce, je n'aurais été ni juge ni adjoint. — Après avoir vendu de la parfumerie pendant quarante 10 ans, nous posséderions, comme lui, trois mille livres de rente ; et, au prix où sont les choses, dont la valeur a doublé, nous aurions, comme eux, à peine de quoi vivre. (De jour en jour, ce vieux ménage-là me serre le cœur davantage. Il faudra que j'y voie clair, et je saurai le 15 fin mot par Popinot, demain !) — Si j'avais suivi tes conseils, toi qui as le bonheur inquiet et qui te demandes si tu auras demain ce que tu tiens aujourd'hui, je n'aurais pas de crédit, je n'aurais pas la croix de la Légion d'honneur, et je ne serais pas en passe d'être un homme poh- 20 tique. Oui, tu as beau branler la tête, si notre affaire se réahse, je puis devenir député de Paris. Ali ! je ne me nomme pas César pour rien, tout m'a réussi. — C'est inimaginable, au dehors, chacun m'accorde de la capacité ; mais, ici, la seule personne à laquelle je veux 25 tant plaire, que je sue sang et eau pour la rendre heureuse, est précisément celle qui me prend pour une bête !

Ces phrases, quoique scindées par des repos éloquents, et lancées comme des balles, exprimaient un attachement si profond, si soutenu, que madame Birotteau fut in- 30 térieurement attendrie ; mais elle se servit, comme toutes les femmes, de l'amour qu'elle inspirait pour avoir gain de cause.

— Eh bien, Birotteau, dit-elle, si tu m'aimes, laissemoi donc être heureuse à mon goût. Ni toi ni moi, nous 35 n'avons reçu d'éducation ; nous ne savons point parler, ni faire un serviteur à la manière des gens du monde ; comment veux-tu que nous réussissions dans les places du gouvernement ? Vendons notre fonds, marions Césarine,

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et laisse ton Imogène. Nous viendrons passer les hivers à Paris, chez notre gendre ; nous serons heureux, rien ni dans la politique ni dans le commerce ne pourra changer notre manière d'être. Pourquoi vouloir écraser les 5 autres ? Notre fortune actuelle ne nous suffit-elle pas ? Quand tu seras millionnaire, dîneras-tu deux fois ? Vois mon oncle Pillerault ! il s'est sagement contenté de son petit avoir, et sa vie s'emploie à de bonnes œuvres. A-t-il besoin de beaux meubles, lui ? Je suis sûre que tu m'as 10 commandé le mobilier: j'ai vu venir Braschon ici, ce n'était pas pour acheter de la parfumerie.

— Eh bien, oui, ma belle, tes meubles sont ordonnés, nos travaux vont être commencés demain et dirigés par un architecte que m'a recommandé M. de la Billardière.

15 — Mon Dieu, s'écria-t-elle, ayez pitié de nous !

— Mais tu n'es pas raisonnable. Le hasard m'ouvre une belle carrière, j'y entre. En m'y conduisant avec prudence, je puis faire une maison honorable dans la bourgeoisie de Paris, comme cela se pratiquait jadis,

20 fonder les Birotteau, comme il y a des Keller, des Jules Desmarets, des Roguin, des Cochin, des Guillaume, des Lebas, des Nucingen, des Saillard, des Popinot, des Matifat, qui marquent ou qui ont marqué dans leurs quartiers. Allons donc ! si cette affaire-là n'était pas

25 sûre comme de l'or en barres...

— Sûre !

— Oui, sûre. Voilà deux mois que je la chiffre. Sans en avoir l'air, je prends des informations sur les constructions, au bureau de la ville, chez des architectes et

30 chez des entrepreneurs. M. Grindot, le jeune architecte qui va remanier notre appartement, est désespéré de ne pas avoir d'argent pour se mettre dans notre spéculation.

— Il y aura des constructions à faire, il vous y pousse pour vous gruger.

35 — Peut- on attraper des gens comme Pillerault, comme Charles Claparon et Roguin ? Le gain est sûr comme celui de la pâte des sultanes, vois-tu !

— Mais, mon cher ami, qu'a donc besoin Roguin de spéculer, s'il a sa charge payée et sa fortune faite ? Je

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le vois quelquefois passer plus soucieux qu'un ministre d'État, avec un regard en dessous que je n'aime pas : il cache des soucis. Qui te dit qu'il ne lèvera pas le pied quand il aura vos fonds en main ? Cela s'est vu. Le connaissons-nous bien ? Il a beau, depuis quinze ans, 5 être notre ami, je ne mettrais pas la main au feu pour lui. S'ils gagnent cinquante mille francs et qu'ils en mangent soixante, en \dngt ans, on voit la fin de sa fortune, on se trouve nus comme des petits saint Jean ; mais, comme on s'est habitué à briller, on dévahse ses amis sans pitié : 10 charité bien ordonnée commence par soi-même. Il est intime avec ce petit gueux de du Tillet, notre ancien commis, je ne vois rien de bon dans cette amitié. S'il n'a pas su juger du Tillet, il est bien aveugle ; s'il le connaît, pourquoi le choie-t-il tant ? Enfin, les pos- 15 sesseurs actuels de ces terrains sont donc bien bêtes, de donner pour cent sous ce qui vaut cent francs ? Si tu rencontrais un enfant qui ne sût pas ce que vaut un louis, ne lui en dirais-tu pas la valeur ? Votre affaire me fait l'effet d'un vol, à moi, soit dit sans t'ofïenser. 20

— Mon Dieu, que les femmes sont quelquefois drôles, et comme elles brouillent toutes les idées ! Si Roguin n'était rien dans l'affaire, tu me dirais: 'Tiens, tiens, César, tu fais une affaire où Roguin n'est pas, elle ne vaut rien.' A cette heure, il est là comme une garantie, et tu 25 me dis...

— Non, c'est un M. Claparon.

— Mais un notaire ne peut pas être en nom dans une spéculation.

— Pourquoi fait-il alors une chose que lui interdit la 30 loi ? Que me répondras-tu, toi qui ne connais que la loi?

— Laisse-moi donc continuer. Roguin s'y met, et tu me dis que l'affaire ne vaut rien ! Est-ce raisonnable ? Tu me dis encore : ' Il fait une chose contre la loi.' Mais 35 il s'y mettra ostensiblement, s'il le faut. Tu me dis maintenant : ' Il est riche.' Ne peut-on pas m'en dire autant, à moi ? Ragon et Pillerault seraient -ils bienvenus à me dire : ' Pourquoi faites- vous cette affaire,

vous qui avez de l'argent comme un marchand de cochons ? '

— Les commerçants ne sont pas dans la position des notaires, objecta madame Birotteau.

5 — Enfin, ma conscience est bien intacte, dit César en continuant. Les gens qui vendent, vendent par nécessité ; nous ne les volons pas plus qu'on ne vole ceux à qui on achète des rentes à soixante et quinze. Aujourd'hui, nous acquérons les terrains à leur prix d'aujourd'hui ;

10 dans deux ans, ce sera différent, comme pour les rentes. Sachez, Constance- Barbe- Joséphine Pillerault, que vous ne prendrez jamais César Birotteau à faire une action qui soit contre la plus rigide probité, ni contre la loi, ni contre la conscience, ni contre la déhcatesse. Un homme

15 établi depuis dix-huit ans être soupçonné d'improbité dans son ménage !

— Allons, calme-toi, César ! Une femme qui vit avec toi depuis ce temps connaît le fond de ton âme. Tu es le maître, après tout. Cette fortune, tu l'as gagnée,

20 n'est-ce pas ? eUe est à toi, tu peux la dépenser. Nous serions réduites à la dernière misère, ni moi ni ta fille, nous ne te ferions un seul reproche. Mais écoute : quand tu inventais ta pâte des sultanes et ton eau carminative, que risquais- tu ? des cinq à six mille francs. Aujour-

25 d'hui, tu mets toute ta fortune sur un coup de cartes, tu n'es pas seul à le jouer, tu as des associés qui peuvent se montrer plus fins que toi. Donne ton bal, renouvelle ton appartement, fais dix mille francs de dépense, c'est inutile, ce n'est pas ruineux. Quant à ton affaire de

30 la Madeleine, je m'y oppose formellement. Tu es parfumeur, sois parfumeur, et non pas revendeur de terrains. Nous avons un instinct qui ne nous trompe pas, nous autres femmes ! Je t'ai prévenu, maintenant agis à ta tête. Tu as été juge au tribunal de commerce, tu connais

35 les lois, tu as bien mené ta barque, je te suivrai. César ! Mais je tremblerai, jusqu'à ce que je voie notre fortune sohdement assise et Césarine bien mariée. Dieu veuille que mon rêve ne soit pas une prophétie !

Cette soumission contraria Birotteau, qui employa l'in-

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nocente ruse à laquelle il avait recours en semblable occasion.

— Écoute, Constance, je n'ai pas encore donné ma parole ; mais c'est tout comme.

— Oh ! César, tout est dit, n'en parlons plus. L'hon- 5 neur passe avant la fortune. — Oh ! le \ilain rêve ! Mon Dieu, se voir soi-même ! mais c'est affreux !... C-ésarine et moi, nous allons joUment faire des neu vaines pour le succès de tes terrains.

— Sans doute l'aide de Dieu ne nuit à rien, dit grave- lO ment Birotteau ; mais l'essence de noisettes est aussi une puissance, ma femme ! J'ai fait cette découverte par hasard : en regardant la gravure d'Héro et Léaiidre. ïu sais, une femme qui verse de l'huile sur la tête de son amant, est-ce gentil ? Les spéculations les plus sûres 15 sont celles qui reposent sur la vanité, sur l'amour-propre, l'envie de paraître. Ces sentiments - là ne meurent jamais.

— Hélas ! je le vois bien.

— A un certain âge, les hommes feraient les cent 20 coups pour avoir des cheveux, quand ils n'en ont pas. Depuis quelque temps, les coiffeurs me disent qu'ils ne vendent pas seulement le Macassar, mais toutes les drogues bonnes à teindre les cheveux, ou qui passent pour les faire pousser. Mon bon M. Vauquehn m'aidera 25 peut-être encore. J'irai demain lui soumettre mon idée, en lui offrant la gravure que j'ai fini par trouver après deux ans de recherches en Allemagne. Il s'occupe précisément de l'analyse des cheveux. Si ma découverte s'accorde avec les siennes, mon essence serait achetée 30 par les deux sexes. Mon idée est une fortune, je le répète. Mon Dieu, je n'en dors pas. Eh ! par bonheur,

le petit Popinot a les plus beaux clieveux du monde. Avec une demoiselle de comptoir qui aurait des cheveux longs à tomber jusqu'à terre et qui dirait, si la chose est possible 35 sans offenser Dieu ni le prochain, que V huile comagène (car ce sera décidément une huile) y est pour quelque chose, les têtes des grisons se jetteraient là-dessus comme la pauvreté sur le monde. Çis donc, mignonne, et ton

bal ? Je ne suis pas méchant, mais je voudrais bien rencontrer ce petit drôle de du Tillet, qui fait le gros avec sa fortune, et qui m'évite toujours à la Bourse. Il sait que je connais un trait de lui qui n'est pas beau. Peut- 5 être ai-je été trop bon avec lui. Est-ce drôle, ma femme, qu'on soit toujours puni de ses bonnes actions, ici-bas s'entend ! Je me suis conduit comme un père envers lui, tu ne sais pas tout ce que j'ai fait pour lui.

— Tu me donnes la chair de poule rien que de m'en 10 parler. Si tu avais su ce qu'il voulait faire de toi, tu

n'aurais pas gardé le secret sur le vol des trois mille francs, car j'ai deviné la manière dont l'affaire s'est arrangée. Si tu l'avais envoyé en poUce correctionnelle, peut-être aurais-tu rendu service à bien du monde. 15 — Que prétendait-il donc faire de moi ?

— Rien. Si tu étais en train de m' écouter ce soir, je te donnerais un bon conseil, Birotteau, ce serait de laisser ton du Tillet.

— Ne trouverait- on pas extraordinaire de voir exclu 20 de chez moi un commis que j'ai cautionné pour les premiers vingt mille francs avec lesquels il a commencé les affaires ? Va, faisons le bien pour le bien. D'ailleurs, du Tillet s'est peut-être amendé.

— Il faudra mettre tout sens dessus dessous ici !

25 — Que dis -tu donc avec ton sens dessus dessous ? Mais tout sera réglé comme un papier de musique. Tu as donc déjà oubhé ce que je viens de te dire relativement à l'escalier et à ma location dans la maison voisine, que j'ai arrangée avec le marchand de parapluies, Cayron ?

30 Nous devons aller ensemble demain chez M. Molineux, son propriétaire, car j'ai demain des affaires autant qu'en a un ministre...

— Tu m'as tourné la cervelle avec tes projets, lui dit Constance, je m'y brouille. D'ailleurs, Birotteau, je dors.

35 — Bonjour, répondit le mari.

Quelques instants après. Constance et César ronflèrent paisiblement.

Un coup d'œil rapidement jeté sur la vie antérieure

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de ce ménage confirmera les idées que doit suggérer l'amicale altercation des deux principaux personnages de cette Scène. En peignant les mœurs des détaillants, cette esquisse expliquera, d'ailleurs, par quels singuliers hasards César Birotteau se trouvait adjoint et parfumeur, ancien 5 officier de la garde nationale et chevalier de la Légion d'honneur. En éclairant la profondeur de son caractère et les ressorts de sa grandeur, on pourra comprendre comment les accidents commerciaux que surmontent les têtes fortes deviennent d'irréparables catastrophes lo pour de petits esprits.

Un closier des environs de Chinon, nommé Jacques Birotteau, épousa la femme de chambre d'une dame chez laquelle il faisait les vignes ; il eut trois garçons, sa femme mourut en couche du dernier, et le pauvre homme 15 ne lui survécut pas longtemps.

Le dernier enfant est le héros de cette Scène. Lorsqu'à l'âge de quatorze ans César sut hre, écrire et compter il quitta le pays, vint à pied à Paris chercher fortune avec un louis dans sa poche. La recommandation d'un 20 apothicaire de Tours le fit entrer, en qualité de garçon de magasin, chez M. et madame Ragon, marchands parfumeurs. César possédait alors une paire de souliers ferrés, une culotte et des bas bleus, un gilet à fleurs, une veste de paysan, trois grosses chemises de bonne toile 26 et son gourdin de route. Si ses cheveux étaient coupés comme le sont ceux des enfants de chœur, s'il se laissait aller parfois à la paresse en vigueur dans le pays, elle était compensée par le désir de faire fortune ; s'il manquait d'esprit et d'instruction, il avait une rectitude instinctive 30 et des sentiments délicats qu'il tenait de sa mère, créature qui, suivant l'expression tourangelle, était un cœur d'or. César eut la nourriture, six francs de gages par mois, et fut couché sur un grabat, au grenier, près de la cuisinière ; les commis, qui lui apprirent à faire les emballages et les 35 commissions, à balayer le magasin et la rue, se moquèrent de lui tout en le façonnant au service, par suite des mœurs boutiquières, où la plaisanterie entre comme principal élément d'instruction ; M. et madame Ragon lui parlé-

rent comme à un chien. Personne ne prit garde à la fatigue de l'apprenti, quoique le soir ses pieds meurtris par le pavé lui fissent un mal horrible et que ses épaules fussent brisées. Cette rude application du chacun "pour 5 soi, l'évangile de toutes les capitales, fit trouver à César la vie de Paris fort dure. Le soir, il pleurait en pensant à la Touraine, où le paysan travaille à son aise, où le maçon pose sa pierre en douze temps, où la paresse est sagement mêlée au labeur ; mais il s'endormait sans

10 avoir le temps de penser à s'enfuir, car il avait des courses pour la matinée et obéissait à son devoir avec l'instinct d'un chien de garde. Si par hasard il se plaignait, le premier commis souriait d'un air jovial.

— Ah ! mon garçon, disait-il, tout n'est pas rose à la

15 Reine des roses, et les alouettes n'y tombent pas toutes rôties ; faut d'abord courir après, puis les prendre, enfin faut avoir de quoi les accommoder.

Son esprit lui fit étudier le commerce d'un regard où l'intelhgence se cachait sous la simplesse : il observa les

20 chalands, demanda, dans les moments perdus, des expHcations sur les marchandises, dont il retint les diversités et les places ; il connut un beau jour les articles, les prix et les chiffres mieux que ne les connaissaient les nouveaux venus ; M. et madame Ragon s'habituèrent

25 dès lors à l'employer.

Le jour où la terrible réquisition de l'an ii fit maison nette chez le citoyen Ragon, César Birotteau, promu second commis, profita de la circonstance pour obtenir cinquante Uvres d'appointements par mois, et s'assit à la

30 table des Ragon avec une jouissance ineffable. Le second commis de la Reine des roses, déjà riche de six cents francs, eut une chambre où il put convenablement serrer dans des meubles longtemps convoités les nippes qu'il s'était amassées. Les jours de décadi, mis comme les

36 jeunes gens de l'époque, à qui la mode ordonnait d'affecter des manières brutales, ce doux et modeste paysan avait un air qui le rendait au moins leur égal, et il franchit ainsi les barrières qu'en d'autres temps la domesticité eût mises entre la bourgeoisie et lui. Vers la fin de cette

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année, sa probité le fit placer à la caisse. L'imposante citoyenne Ragon veillait au linge du commis, et les deux marchands se familiarisèrent avec lui.

En vendémiaire 1794, César, qui possédait cent louis d'or, les échangea contre six mille francs d'assignats, 5 acheta des rentes à trente francs, les paya la veille du jour où l'échelle de dépréciation eut cours à la Bourse, et serra son inscription avec un indicible bonheur. Dès ce jour, il suivit le mouvement des fonds et des affaires pubhques avec des anxiétés secrètes qui le faisaient lO palpiter au récit des revers ou des succès qui marquèrent cette période de notre histoire. M. Ragon, ancien parfumeur de Sa Majesté la reine Marie- Antoinette, confia dans ces moments critiques son attachement pour les tyrans déchus à César Birotteau. Cette confidence fut 15 une des circonstances capitales de la vie de César. Les conversations du soir, quand la boutique était close, la rue calme et la caisse faite, fanatisèrent le Tourangeau, qui, en devenant royaliste, obéissait à ses sentiments innés. Le narré des vertueuses actions de Louis XVI, 2o les anecdotes par lesquelles les deux époux exaltaient les mérites de la reine, échauffèrent l'imagination de César. L'horrible sort de ces deux têtes couronnées, tranchées à quelques pas de la boutique, révolta son cœur sensible et lui donna de la haine pour un système de gouverne- 25 ment à qui le sang innocent ne coûtait rien à répandre. L'intérêt commercial lui montrait la mort du négoce dans le maximum et dans les orages politiques, toujours ennemis des affaires. En vrai parfumeur, il haïssait d'ailleurs une révolution qui mettait tout le monde à 30 la Titus et f^upprimait la poudre. La tranquillité que procure le pouvoir absolu pouvant seule donner la vie et l'argent, il se fanatisa pour la royauté. Quand M. Ragon le vit en bonnes dispositions, il le nomma son premier commis et l'initia au secret de la boutique de la Reine des 36 roses, dont quelques chalands étaient les plus actifs, les plus dévoués émissaires des Bourbons, et où se faisait la correspondance de l'Ouest avec Paris. Entraîné par la chaleur du jeune âge, électrisé par ses rapports avec

les Georges, les la Billardière, les Longuy et les Fontaine, César se jeta dans la conspiration que les royalistes et les terroristes réunis dirigèrent, au 13 vendémiaire, contre la Convention expirante.

6 César eut l'honneur de lutter contre Napoléon sur les marches de Saint- Roch, et fut blessé dès le commencement de l'affaire. Chacun sait l'issue de cette tentative. Si l'aide de camp de Barras sortit de son obscurité, Birotteau fut sauvé par la sienne. Quelques amis

10 transportèrent le belliqueux premier commis à la Reine des roses, où il resta caché dans le grenier, pansé par madame Ragon, et heureusement oublié. César Birotteau n'avait eu qu'un éclair de courage militaire. Pendant le mois que dura sa convalescence, il fit de solides

16 réflexions sur l'alliance ridicule de la politique et de la parfumerie. S'il resta royaliste, il résolut d'être purement et simplement un parfumeur royaliste, sans jamais plus se compromettre, et s'adonna corps et âme à sa partie.

20 Au 18 brumaire, M. et madame Ragon, désespérant de la cause royale, se décidèrent à quitter la parfumerie, à vivre en bons bourgeois, sans plus se mêler de pohtique. Pour recouvrer le prix de leur fonds, il leur fallait rencontrer un homme qui eût plus de probité que d'ambi-

26 tion, plus de gros bon sens que de capacité ; Ragon proposa donc l'affaire à son premier commis. Birotteau, maître à vingt ans de mille francs de rente dans les fonds pubHcs, hésita. Il allait refuser, quand l'amour changea tout à coup ses résolutions en décuplant le chiffre de son

30 ambition.

Par un beau jour de juin, en entrant par le pont Marie dans l'île Saint-Louis, il vit une jeune fille debout sur la porte d'une boutique située à l'encoignure du quai d'Anjou. Constance Pillerault était la première de-

36 moiselle d'un magasin de nouveautés nommé le Petit Matelot. Le bas prix de tous les objets dits nouveautés qui se trouvaient au Petit Matelot lui donna une vogue inouïe dans l'endroit de Paris le moins favorable à la vogue et au commerce. Le premier commis de la Reine

des Roses, logé entre Saint -Roch et la rue de la Sourdière, exclusivement occupé de parfumerie, ne soupçonnait pas l'existence du Petit Matelot ; car les petite commerces de Paris sont assez étrangers les uns aux autres. César fut si vigoureusement féru par la beauté de Constance, 5 qu'il entra furieusement au Petit Matelot pour y acheter six chemises de toile, dont il débattit longtemps le prix, en se faisant dépher des volumes de toiles, ni plus ni moins qu'une Anglaise en humeur de marchander {shopping). La première demoiselle daigna s'occuper de 10 César en s'apercevant, à quelques symptômes connus de toutes les femmes, qu'il venait bien plus pour la marchande que pour la marchandise. Il dicta son nom et son adresse à la demoiselle, qui fut très indifférente à l'admiration du chaland après l'emplette. 15

Pendant huit jours, il alla tous les soirs faire faction devant le Petit Matelot, quêtant un regard comme un cliien quête un os à la porte d'une cuisine, insoucieux des moqueries que se permettaient les commis et les demoiselles, se dérangeant avec humihté pour les acheteur» ou 20 les passants, attentifs aux petites révolutions de la boutique. Quelques jours après, il entra de nouveau dans le paradis où était son ange, moins pour y acheter des mouchoirs que pour lui communiquer une idée lumineuse. 25

— Si vous aviez besoin de parfumeries, mademoiselle, je vous en fournirais bien tout de même, dit-il en la payant.

Sans être joli garçon, César n'avait rien dans sa personne qui s'opposât à ce qu'il fût aimé. La vie de Paris 30 et son séjour dans un magasin sombre avaient fini par éteindre la vivacité de son teint de paysan. Son abondante chevelure noire, son encolure de cheval normand, ses gros membres, son air simple et probe, tout contribuait à disposer favorablement en sa faveur. L'oncle 35 Pillerault, chargé de veiller au bonheur de la fille de son frère, avait pris des renseignements : il sanctionna les intentions du Tourangeau. En 1800, au joli mois de mai, mademoiselle Pillerault consentit à épouser César

Birotteau, qui s'évanouit de joie au moment où, sous un tilleul, à Sceaux, Constance-Barbe- Joséphine l'accepta pour époux.

— Ma petite, dit M. Pillerault, tu acquiers un bon mari. 5 II a le cœur chaud et des sentiments d'honneur : c'est franc comme l'osier et sage comme un enfant Jésus, enfin le roi des hommes.

D'une inteUigence étroite. Constance offrait le type de la petite bourgeoise, dont les travaux ne vont pas

10 sans un peu d'humeur, qui commence par refuser ce qu'elle désire et se fâche quand elle est prise au mot, dont l'inquiète activité se porte sur la cuisine et sur la caisse, sur les affaires les plus graves et sur les reprises invisibles à faire au Unge ; qui aime en grondant, ne

15 conçoit que les idées les plus simples, la petite monnaie de l'esprit, raisonne sur tout, a peur de tout, calcule tout et pense toujours à l'avenir. Sa beauté froide mais candide, son air touchant, sa fraîcheur, empêchèrent Birotteau de songer à des défauts, compensés d'ailleurs

20 par cette délicate probité naturelle aux femmes, par un ordre extrême, par le fanatisme du travail et par le génie de la vente. Constance avait alors dix-huit ans et possédait onze mille francs. César, à qui l'amour inspira la plus excessive ambition, acheta le fonds de

25 la Reine des roses et le transporta près de la place Vendôme, dans une belle maison. Agé de vingt et un ans seulement, marié à une belle femme adorée, possesseur d'un établissement dont il avait payé le prix aux trois quarts, il dut voir et vit l'avenir en beau, surtout en

30 mesurant le chemin fait depuis son point de départ. Roguin, notaire des Ragon, le rédacteur du contrat de mariage, donna de sages conseils au nouveau parfumeur en l'empêchant d'achever le payement du fonds avec la dot de sa femme.

36 — Gardez donc des fonds pour faire quelques bonnes entreprises, mon garçon, lui avait-il dit.

Birotteau regarda le notaire avec admiration, prit l'habitude de le consulter, et s'en fit un ami. Comme Ragon et Pillerault, il eut tant de foi dans le nota-

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riat, qu'il se livrait alors à Roguin sans se permettre un soupçon.

Pendant la première année, César Birotteau mit sa femme au fait de la vente et du détail des parfumeries, métier auquel elle s'entendit admirablement bien ; elle 5 semblait avoir été créée et mise au monde pour ganter les chalands.

Désolé de quelques expériences infructueuses, il flânait un jour le long des boulevards en revenant dîner, car le flâneur parisien est aussi souvent un homme au désespoir 10 qu'un oisif. Parmi quelques livres à six sous étalés dans une manne, à terre, ses yeux furent saisis par ce titre jaune de poussière : Ahdeker, ou VArt de conserver la beauté. Il prit ce prétendu livre arabe, espèce de roman fait par un médecin du siècle précédent, et tomba sur 15 une page où il s'agissait de parfums. Appuyé sur un arbre du boulevard pour feuilleter le livre, il lut une note où l'auteur expliquait la nature du derme et de l'épiderme, et démontrait que telle pâte ou tel savon produisait un effet souvent contraire à celui qu'on en attendait, si la 20 pâte et le savon donnaient du ton à la peau qui voulait être relâchée, ou relâchaient la peau qui exigeait des toniques. Birotteau acheta ce livre, où il vit une fortune. Néanmoins, peu confiant dans ses lumières, il alla chez un chimiste célèbre, Vauquelin, auquel il demanda tout 25 naïvement les moyens de composer un double cosmétique qui produisît des effets appropriés aux diverses natures de l'épiderme humain. Les vrais savants, ces hommes si réellement grands, en ce sens qu'ils n'obtiennent jamais de leur vivant le renom par lequel leurs immenses travaux 30 inconnus devraient être payés, sont presque tous serviables et sourient aux pauvres d'esprit. Vauquelin protégea donc le parfumeur, lui permit de se dire l'inventeur d'une pâte pour blanchir les mains et dont il lui indiqua la composition. Birotteau appela ce cosmétique la double pâte des 35 sultanes. Afin de compléter l'œuvre, il apphqua le procédé de la pâte pour les mains à une eau pour le teint qu'il nomma Veau carminative. Il imita dans sa partie le système du Petit Matelot, il déploya, le premier d'entre les

parfumeurs, ce luxe d'affiches, d'annonces et de moyens ae publication que l'on nomme peut-être injustement charlatanisme.

Le succès fut dû, sans que César s'en doutât, à Con- 5 stance, qui lui conseilla d'envoyer Veau carminative et la pâte des sultanes par caisses à tous les parfumeurs de France et de l'étranger, en leur offrant un gain de trente pour cent s'ils voulaient prendre ces deux articles par grosses. La pâte et l'eau valaient mieux, en réalité, que

10 les cosmétiques analogues : les cinq cents parfumeurs de France, alléchés par le gain, achetèrent annuellement chez Birotteau chacun plus de trois cents grosses de pâte et d'eau, consommation qui lui produisit des bénéfices restreints quant à l'article, énormes par la quantité,

15 César put alors acheter les bicoques et les terrains du faubourg du Temple, il y bâtit de vastes fabriques et décora magnifiquement son magasin de la Reine des roses. Son ménage éprouva les petits bonheurs de l'aisance, et sa femme ne trembla plus autant.

20 En 1810, madame César prévit une hausse dans les loyers, elle poussa son mari à se faire principal locataire de la maison où ils occupaient la boutique et l'entre-sol, et à mettre leur appartement au premier étage. Une circonstance heureuse décida Constance à fermer les yeux

25 sur les folies que Birotteau fit pour elle dans son appartement. Le parfumeur venait d'être élu juge au tribunal de commerce. Sa probité, sa délicatesse connue et la considération dont il jouissait lui valurent cette dignité, qui le classa désormais parmi les notables commerçants

30 de Paris. Pour augmenter ses connaissances, il se leva dès cinq heures du matin, lut les répertoires de jurisprudence et les livres qui traitaient des litiges commerciaux. Son sentiment du juste, sa rectitude, son bon vouloir, quahtés essentielles dans l'appréciation des difficultés

35 soumises aux sentences consulaires, le rendirent un des juges les plus estimés. César perdit tant de temps au tribunal, que sa femme le contraignit à refuser désormais ce coûteux honneur. Vers 1813, grâce à sa constante union et après avoir vulgairement cheminé dans la vie,

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ce ménage vit commencer une ère de prospérité que rien ne semblait devoir interrompre. M. et madame Ragon, leurs prédécesseurs ; leur oncle Pillerault ; Roguin le notaire ; les Matifat, droguistes de la rue des Lombards, fournisseurs de la Reine des roses ; Joseph Lebas, 5 marchand drapier, successeur des Guillaume, au Chat qui pelote, une des lumières de la rue Saint-Denis ; le juge Popinot, frère de madame Ragon ; M. et madame Cochin, employés au Trésor et commanditaires des Matifat ; l'abbé Loraux, confesseur et directeur des 10 gens pieux de cette coterie, et quelques autres personnes, composaient le cercle de leurs amis. Malgré les sentiments royahstes de Birotteau, l'opinion pubUque était alors en sa faveur, il passait pour être très riche, quoiqu'il ne possédât encore que cent mille francs en dehors 15 de son commerce. La régularité de ses affaires, son exactitude, son habitude de ne rien devoir, de ne jamais escompter son papier et de prendre au contraire des valeurs sûres à ceux auquels il pouvait être utile, son obligeance, lui méritaient un crédit énorme. Il avait, 20 d'ailleurs, réellement gagné beaucoup d'argent ; mais ses constructions et ses fabriques en avaient beaucoup absorbé. Puis sa maison lui coûtait près de vingt mille francs par an. Enfin l'éducation de Césarine, fille unique idolâtrée par Constance autant que par lui, nécessitait 25 de fortes dépenses. Ni le mari ni la femme ne regardaient à l'argent quand il s'agissait de faire plaisir à leur fille, dont ils n'avaient pas voulu se séparer. Imaginez les jouissances du pauvre paysan parvenu, quand il entendait sa charmante Césarine répétant au piano une sonate 30 de Steibelt ou chantant une romance ; quand il hii voyait écrire correctement la langue française, quand il l'admirait lui lisant Racine père et fils, lui en expliquant les beautés, dessinant un paysage ou faisant une sépia ! Quel bonheur pour lui que de revivre dans une fleur 35 si belle, si pure, qui n'avait pas encore quitté la tige maternelle, un ange enfin dont les grâces naissantes, dont les premiers développements avaient été passionnément suivis ! une fille unique, incapable de mépriser son père

ou de se moquer de son défaut d'instruction, tant elle était vraiment jeune fille. En venant à Paris, César savait lire, écrire et compter, mais son instruction en était restée là, sa vie laborieuse l'avait empêché d'ac- 5 quérir des idées et des connaissances étrangères au commerce de la parfumerie. Mêlé constamment à des gens à qui les sciences, les lettres étaient indifférentes, et dont l'instruction n'embrassait que des spécialités ; n'ayant pas de temps pour se livrer à des études élevées, le par-

10 fumeur devint un homme pratique. Il épousa forcément le langage, les erreurs, les opinions du bourgeois de Paris, qui admire Molière, Voltaire et Rousseau sur parole, qui achète leurs œuvres sans les Ure ; qui soutient que l'on doit dire ormoire, parce que les femmes serraient dans

15 ces meubles leur or et leurs robes autrefois presque toujours en moire, et que l'on a dit par corruption armoire. Néanmoins, César ne pouvait jamais être entièrement sot ni bête : la probité, la bonté, jetaient sur les actes de sa vie un reflet qui les rendait respectables, car une

20 belle action fait accepter toutes les ignorances possibles. Son constant succès lui donna de l'assurance. A Paris, l'assurance est acceptée pour le pouvoir dont elle est le signe. Ayant apprécié César durant les trois premières années de leur mariage, sa femme fut en proie à des

25 transes continuelles ; elle représentait dans cette union la partie sagace et prévoyante, le doute, l'opposition, la crainte ; comme César y représentait l'audace, l'ambition, l'action, le bonheur inouï de la fatalité. Malgré les apparences, le marchand était trembleur, tandis que sa

30 femme avait en réalité de la patience et du courage. Ainsi un homme pusillanime, médiocre, sans instruction, sans idées, sans connaissances, sans caractère, et qui ne devait point réussir sur la place la plus ghssante du monde, arriva, par son esprit de conduite, par le sentiment du

35 juste, par la bonté d'une âme vraiment chrétienne, par amour pour la seule femme qu'il eût possédée, à passer pour un homme remarquable, courageux et plein de résolution. Le pubhc ne voyait que les résultats. Hormis Pillerault et le juge Popinot, les personnes de sa

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société, ne voyant César que superficiellement, ne pouvaient le juger.

Les premiers jours de l'année 1814, si fatale à la France impériale, furent signalés chez les Birotteau par deux événements peu marquants dans tout autre ménage, 5 mais de nature à impressionner des âmes simples comme celles de César et de sa femme, qui, en jetant les yeux sur leur passé, n'y trouvaient que des émotions douces. Ils avaient pris pour premier commis un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Ferdinand du Tillet. Ce 10 garçon, qui sortait d'une maison de parfumerie où l'on avait refusé de l'intéresser dans les bénéfices, et qui passait pour un génie, se remua beaucoup pour entrer à la Reine des roses, dont les êtres, les forces et les mœurs intérieures lui étaient connus. Birotteau l'accueillit et 15 lui donna mille francs d'appointements, avec l'intention d'en faire son successeur. Ferdinand eut sur les destinées de cette famille une si grande influence, qu'il est nécessaire d'en dire quelques mots. Sans père ni mère, sans autre tuteur que le procureur impérial, seul dans le monde, 20 ne devant de comptes à personne, il traita la société de Turc à More en la trouvant marâtre ; il ne connut d'autre guide que son intérêt, et tous les moyens de fortune lui semblèrent bons. Ce Normand, armé de capacités dangereuses, joignait à son envie de parvenir les âpres 25 défauts reprochés, à tort ou à raison, aux natifs de sa province. Des manières patelines faisaient passer son esprit cliicanier, car c'était le plus rude ferrailleur judiciaire ; mais, s'il contestait audacieusement le droit d'autrui, il ne cédait rien sur le sien ; il prenait son 30 adversaire par le temps, il le lassait par une inflexible volonté. Son principal mérite consistait en celui des Scapins de la vieille comédie : il possédait leur fertilité de ressources, leur adresse à côtoyer l'injuste, leur démangeaison de prendre ce qui est bon à garder. Doué d'une 35 activité passionnée, d'une intrépidité militaire à demander à tout le monde une bonne comme une mauvaise action, en justifiant sa demande par la théorie de l'intérêt personnel, il méprisait trop les hommes en les

croyant tous corruptibles, il était trop peu délicat sur le choix des moyens en les trouvant tous bons, il regardait trop fixement le succès et l'argent comme l'absolution du mécanisme moral pour ne pas réussir tôt ou tard. 5 Un pareil homme, placé entre le bagne et des millions, devait être vindicatif, absolu, rapide dans ses déterminations, mais dissimulé comme un Cromwell qui voulait couper la tête à la probité. Birotteau apprit avec le plus profond étonnement que son commis sortait très

10 élégamment mis, rentrait fort tard, allait au bal chez des banquiers ou chez des notaires. Ces mœurs déplurent à César : dans ses idées les commis devaient étudier les livres de leur maison, et penser exclusivement à leur partie. Le parfumeur se choqua de niaiseries, il reprocha

15 doucement à du Tillet de porter du linge trop fin, d'avoir des cartes sur lesquelles son nom était gravé ainsi : F. DU Tillet ; mode qui, dans sa jurisprudence commerciale, appartenait exclusivement aux gens du monde Le renvoi du commis fut résolu. Trois jours avant de le

20 congédier, par un samedi soir, Birotteau fit le compte mensuel de sa caisse, et y trouva trois mille francs de moins. Sa consternation fut affreuse, moins pour la perte que pour les soupçons qui planaient sur trois commis, une cuisinière, un garçon de magasin et des ouvriers

25 attitrés. A qui s'en prendre ? madame Birotteau ne quittait point le comptoir. Le commis chargé de la caisse était un neveu de M. Ragon, nommé Popinot, jeune homme de dix-huit ans, logé chez eux, la probité même. Ses chiffres, en désaccord avec la somme en

30 caisse, accusaient le déficit et indiquaient que la soustraction avait été faite après la balance. Les deux époux résolurent de se taire et de surveiller la maison.

Le lendemain dimanche, ils recevaient leurs amis. Les familles qui composaient cette espèce de coterie se fes-

35 toyaient à tour de rôle. En jouant à la bouillotte, Roguin le notaire mit sur le tapis de vieux louis que madame César avait reçus quelques jours auparavant d'une nouvelle mariée, madame d'Espard.

— Vous avez volé un tronc, dit en riant le parfumeur.

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Roguin dit avoir gagné cet argent chez un banquier à du Tillet, qui confirma la réponse du notaire, sans rougir. Le parfumeur, lui, devint pourpre. La soirée finie, au moment où Ferdinand allait se coucher, Birotteau l'emmena dans le magasin, sous prétexte de parler affaires. 5

— Du Tillet, lui dit le brave homme, il manque trois mille francs à ma caisse, et je ne puis soupçonner personne ; la circonstance des vieux louis semble être trop contre vous pour que je ne vous en parle point : aussi ne nous coucherons-nous pas sans avoir trouvé l'erreur, car, 10 après tout, ce ne peut être qu'une erreur. Vous pouvez bien avoir pris quelque chose en compte sur vos appointements.

Du Tillet dit effectivement avoir pris les louis. Le parfumeur alla ouvrir son grand-Uvre, le compte de son com- 15 mis ne se trouvait pas encore débité.

— J'étais pressé, je devais faire écrire la somme par Popinot, dit Ferdinand.

— C'est juste, dit Birotteau, bouleversé par la froide insouciance du Normand, qui connaissait bien les braves 20 gens chez lesquels il était venu dans l'intention d'y faire fortune.

Le parfumeur et son commis passèrent la nuit en vérifications que le digne marchand savait inutiles. En allant et venant. César glissa trois billets de banque de mille 25 francs dans la caisse en les collant contre la bande du tiroir, puis il feignit d'être accablé de fatigue, parut dormir et ronfla. Du Tillet le réveilla triomphalement et afficha une joie excessive d'avoir éclairci l'erreur. Le lendemain, Birotteau gronda publiquement le petit 30 Popinot, sa femme, et se mit en colère à propos de leur néghgence. Quinze jours après, Ferdinand du Tillet entra chez un agent de change. La parfumerie ne lui convenait pas, dit-il, il voulait étudier la banque. Quelques mois après, du Tillet vint voir son ancien patron, et 35 réclama de lui sa caution pour vingt mille francs, afin de compléter les garanties qu'on lui demandait dans une affaire qui le mettait sur le chemin de la fortune. En remarquant la surprise que Birotteau manifesta de cette

effronterie, du Tillet fronça le sourcil et lui demanda s'il n'avait pas confiance en lui. Matifat et deux négociants en affaires avec Birotteau remarquèrent l'indignation du parfumeur, qui réprima sa colère en leur présence. Du 5 Tillet était peut-être redevenu honnête homme, sa faute pouvait avoir été causée par une tentative au jeu, la réprobation pubUque d'un honnête homme allait jeter dans une voie de crimes et de malheurs un homme encore jeune et peut-être sur la voie du repentir. Cet

10 ange prit alors la plume et fit un aval sur les billets de du Tillet, en lui disant qu'il rendait de grand cœur ce léger service à un garçon qui lui avait été très utile. Le sang lui montait au visage en faisant ce mensonge officieux. Du Tillet ne soutint pas le regard de cet

15 homme, et lui voua sans doute en ce moment cette haine sans trêve que les anges des ténèbres ont conçue contre les anges de lumière. Ferdinand du Tillet était arrivé à une prospérité qui n'avait rien de mensonger. Au mieux avec la maison Nucingen, où Roguin l'avait fait

20 admettre, il s'était lié promptement avec les frères Keller, avec la haute banque. Personne ne savait d'où venaient à ce garçon les immenses capitaux qu'il faisait mouvoir, mais on attribuait son bonheur à son intelligence et à sa probité.

25 La Restauration fit un personnage de César. Il fut nommé chef de bataillon dans la garde nationale, quoiqu'il fût incapable de répéter le moindre mot de commandement. En 1815, Napoléon, toujours ennemi de Birotteau, le destitua. Durant les Cent- Jours, Birotteau

30 devint la hête noire des libéraux de son quartier ; car en 1815 seulement commencèrent les scissions politiques entre les négociants, jusqu'alors unanimes dans leurs vœux de tranquillité, dont les affaires avaient besoin. A la seconde restauration, le gouvernement royal dut

35 remanier le corps municipal. Le préfet voulut nommer Birotteau maire. Grâce à sa femme, le parfumeur accepta seulement la place d'adjoint, qui le mettait moins en évidence. Cette modestie augmenta beaucoup l'estime qu'on lui portait généralement et lui valut

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l'amitié du maire, M. Flamet de la Billardière. Birotteau, qui l'avait vu venir à la Reine des roses au temps où la boutique servait d'entrepôt aux conspirations royalistes, le désigna lui-même au préfet de la Seine, qui le consulta sur le choix à faire. M. et madame Birotteau ne furent 5 jamais oubliés dans les invitations du maire. La Billardière servit chaudement Birotteau quand il fut question de distribuer au corps municipal les croix accordées, en appuyant sur sa blessure reçue à Saint- Roch, sur son attachement aux Bourbons et sur la con- 10 sidération dont il jouissait. Le ministère, qui voulait, tout en prodiguant la croix de la Légion d'honneur afin d'abattre l'œuvre de Napoléon, se faire des créatures et ralher aux Bourbons les différents commerces, les hommes d'art et de science, comprit donc Birotteau 15 dans la prochaine promotion. Cette faveur, en harmonie avec l'éclat que jetait Birotteau dans son arrondissement, le plaçait dans une situation où durent s'agrandir les idées d'un homme à qui jusqu'alors tout avait réussi. La nouvelle que le maire lui avait donnée de 20 sa promotion fut le dernier argument qui décida le parfumeur à se lancer dans l'opération qu'il venait d'exposer à sa femme afin de quitter au plus vite la parfumerie, et s'élever aux régions de la haute bourgeoisie de Paris. 25

César avait alors quarante ans. Les travaux auxquels il se livrait dans sa fabrique lui avaient donné quelques rides prématurées, et avaient légèrement argenté la longue chevelure touffue que la pression de son chapeau lustrait circulairoment. Son front, où, par 80 la manière dont ils étaient plantés, ses cheveux dessinaient cinq pointes, annonçait la simphcité de sa vie. Ses gros sourcils n'effrayaient point, car ses yeux bleus s'harmoniaient par leur limpide regard toujours franc avec son front d'honnête homme. Sa figure, fortement 35 colorée, à contours carrés, offrait, par la disposition des rides, par l'ensemble de la physionomie, le caractère ingénument rusé du paysan. Il avait sur les lèvres le sourire de bienveillance que prennent les marchands

quand vous entrez chez eux ; mais ce sourire commercial était l'image de son contentement intérieur et peignait l'état de son âme douce. Sa défiance ne dépassait jamais les affaires, sa ruse le quittait sur le seuil de

5 la Bourse ou quand il fermait son grand-livre. Le soupçon était pour lui ce qu'étaient ses factures imprimées, une nécessité de la vente elle-même. Sa figure offrait une sorte d'assurance comique, de fatuité mêlée de bonhomie qui le rendait original à voir en lui épar-

10 gnant une ressemblance trop complète avec la plate figure du bourgeois parisien. Sans cet air de naïve admiration et de foi en sa personne, il eût imprimé trop de respect ; il se rapprochait ainsi des hommes en payant sa quote-part de ridicule. Habituellement, en parlant,

15 il se croisait les mains derrière le dos. Quand il croyait avoir dit quelque chose de galant ou de saillant, il se levait imperceptiblement sur la pointe des pieds, à deux reprises, et retombait sur ses talons lourdement, comme pour appuyer sa phrase. Il n'interrompait jamais, et

20 se trouvait souvent victime de cette exacte observation des convenances, car les autres s'arrachaient la parole, et le bonhomme quittait la place sans avoir pu dire un mot. Sa grande expérience des affaires commerciales lui avait donné des habitudes taxées de manies par

25 quelques personnes. Si quelque billet n'était pas payé, il l'envoyait à l'huissier, et ne s'en occupait plus que pour recevoir le capital, l'intérêt et les frais ; l'huissier devait poursuivre jusqu'à ce que le négociant fût en failUte ; César cessait alors toute procédure, ne com-

30 paraissait à aucune assemblée de créanciers, et gardait ses titres. Ce système et son implacable mépris pour les failHs lui venaient de M. Ragon, qui, dans le cours de sa vie commerciale, avait fini par apercevoir une si grande perte de temps dans les affaires litigieuses, qu'il

35 regardait le maigre et incertain dividende donné par les

concordats comme amplement regagné par l'emploi du

temps qu'on ne perdait point à aller, venir, faire des

démarches et courir après les excuses de l'improbité.

— Si le failU est honnête homme et se refait, il vous

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payera, disait M. Ragon. S'il reste sans ressource et qu'il soit purement malheureux, pourquoi le tourmenter ? Si c'est -un fripon, vous n'aurez jamais rien. Votre sévérité connue vous fait passer pour intraitable, et, comme il est impossible de transiger avec vous, tant 5 que l'on peut payer, c'est vous qu'on paye.

César arrivait à un rendez-vous à l'heure dite ; mais, dix minutes après, il partait avec une inflexibilité que rien ne faisait pUer : aussi son exactitude rendait-elle exacts les gens qui traitaient avec lui. Le costume qu'il lO avait adopté concordait avec ses mœurs et sa physionomie. Aucune puissance ne l'eût fait renoncer aux cravates de mousseline blanche dont les coins, brodés par sa femme ou sa fille, lui pendaient sous le cou. Il portait un pantalon bleu, des bas de soie noire et des 15 souHers à rubans dont les nœuds se défaisaient souvent. Sa redingote vert-ohve, toujours trop large, et son chapeau à grands bords lui donnaient l'air d'un quaker. Quand il s'habillait pour les soirées du dimanche, il mettait une culotte de soie, des souUers à boucles d'or 20 et son inévitable gilet carré, dont les deux bouts s'entr' ouvraient alors afin de montrer le haut de son jabot plissé. Son habit de drap marron était à grands pans et à longues basques. Il conserva jusqu'en 1819 deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement, mais il 25 ne mettait la seconde que quand il s'habillait. Tel était César Birotteau, digne homme à qui les mystères qui président à la naissance des hommes avaient refusé la faculté de juger l'ensemble de la politique et de la vie, de s'élever au-dessus du niveau social sous lequel vit la 30 classe moyenne, qui suivait en toute chose les errements de la routine : toutes ses opinions lui avaient été communiquées, et il les appliquait sans examen. Aveugle mais bon, peu spirituel mais profondément rehgieux, il avait un cœur pur. Dans ce cœur brillait un seul amour, 35 la lumière et la force de sa vie ; car son désir d'élévation, le peu de connaissances qu'il avait acquises, tout venait de son affection pour sa femme et pour sa fille.

Quant à madame César, alors âgée de trente-sept ans,

elle ressemblait si parfaitement à la Vénus de Milo, que tous ceux qui la connaissaient virent son portrait dans cette belle statue quand le duc de Rivière l'envoya. En quelques mois, les chagrins passèrent si promptement 5 leurs teintes jaunes sur son éblouissante blancheur, creusèrent et noircirent si cruellement le cercle bleuâtre où jouaient ses beaux yeux verts, qu'elle eut Pair d'une vieille madone. Au bal prémédité par César, elle devait jouir d'ailleurs d'un dernier éclat de beauté qui

10 fut remarqué.

En s'endormant, César craignit que, le lendemain, sa femme ne lui fît quelques objections péremptoires, et s'ordonna de se lever de grand matin pour tout résoudre. Au petit jour, il sortit donc sans bruit, et descendit au

15 magasin au moment où le garçon en ôtait les volets numérotés. Birotteau, se voyant seul, attendit le lever de ses commis, et se mit sur le pas de sa porte en examinant comment son garçon de peine, nommé Raguet, s'acquittait de ses fonctions, et Birotteau s'y connaissait !

20 Malgré le froid, le temps était superbe.

— Popinot, va prendre ton chapeau, mets tes souliers, fais descendre M. Célestin, nous allons causer tous deux aux Tuileries, dit-il en voyant descendre Anselme.

Popinot, cet admirable contre-pied de du Tillet, et

26 qu'un de ces heureux hasards qui font croire à une sous- Providence avait mis auprès de César, joue un si grand rôle dans cette histoire, qu'il est nécessaire de le profiler ici. Madame Ragon était une demoiselle Popinot, Elle avait deux frères. L'un, le plus jeune de la famille,

30 se trouvait alors juge suppléant au tribunal de première instance de la Seine. L'aîné avait entrepris le commerce des laines brutes, y avait mangé sa fortune, et mourut en laissant à la charge des Ragon et de son frère le juge, qui n'avait pas d'enfants, son fils unique, déjà privé d'une

35 mère. Pour donner un état à son neveu, madame Ragon l'avait mia dans la parfumerie en espérant le voir succéder à Birotteau. Anselme Popinot était petit et piedbot, infirmité que le hasard a donnée à lord Byron, à Walter Scott, à M. de Talleyrand, pour ne pas décourager

ceux qui en sont affligés. Il avait ce teint éclatant et plein de taches de rousseur qui distingue le« gens dont les cheveux sont rouges ; mais son front pur, ses yeux de la couleur des agates gris veiné, sa jolie bouche, sa blancheur et la grâce d'une jeunesse pudique, la timidité 5 que lui inspirait son vice de conformation, réveillaient à son profit des sentiments protecteurs : on aime les faibles. Popinot intéressait. Le petit Popinot, tout le monde l'appelait ainsi, tenait à une famille essentiellement rehgieuse, où les vertus étaient intelhgentes, où 10 la vie était modeste et pleine de belles actions. Aussi l'enfant, élevé par son oncle le juge, ofïrait-il en lui la réunion des quahtés qui rendent la jeunesse si belle : sage et affectueux, un peu honteux, mais plein d'ardeur, doux comme un mouton, mais courageux au travail, dévoué, 15 sobre, il était doué de toutes les vertus d'un chrétien des premiers temps de l'Éghse. En entendant parler d'une promenade aux Tuileries, la proposition la plus excentrique que pût faire à cette heure son imposant patron, Popinot crut qu'il voulait lui parler d'établissement ; 20 le commis pensa soudain à Césarine, la véritable reine des roses, l'enseigne vivante de la maison, et de laquelle il s'éprit le jour même où, deux mois avant du Tillet, il était entré chez Birotteau. En montant l'escalier, il fut donc obhgé de s'arrêter, son cœur se gonflait trop, ses 25 artères battaient trop violemment ; il descendit bientôt suivi de Célestin, le premier commis de Birotteau. Anselme et son patron cheminèrent sans mot dire vers les Tuileries. Popinot avait alors vingt et un ans, Birotteau s'était marié à cet âge, Anselme ne voyait donc aucun 30 empêchement à son mariage avec Césarine, quoique la fortune du parfumeur et la beauté de sa fille fussent d'immenses obstacles à la réussite de vœux si ambitieux ; mais l'amour procède par les élans de l'espérance, et plus ils sont insensés, plus il y ajoute foi ; aussi, plus 35 sa maîtresse se trouvait loin de lui, plus ses désirs étaient-ils vifs. Heureux enfant qui, par un temps où tout se nivelle, où tous les chapeaux se ressemblent, réussissait à créer des distances entre la fille d'un par*

fumeur et lui, rejeton d'une vieille famille parisienne ! malgré ses doutes, ses inquiétudes, il était heureux : il dînait tous les jours auprès de Césarine ! Puis, en s'appliquant aux affaires de la maison, il y mettait un zèle, 6 une ardeur qui dépouillait le travail de toute amertume ; en faisant tout au nom de Césarine, il n'était jamais fatigué. Chez un jeune homme de vingt ans, l'amour se repaît de dévouement.

— Ce sera un négociant, il parviendra, disait de lui

10 César à madame Ragon, en vantant l'activité d'Anselme au milieu des mises de la fabrique, en louant son aptitude à comprendre les finesses de l'art, en rappelant l'âpreté de son travail dans les moments où les expéditions donnaient, et où, les manches retroussées, les bras nus, le

15 boiteux emballait et clouait à lui seul plus de caisses que les autres commis.

Les prétentions connues et avouées d'Alexandre Crottat, premier clerc de Roguin, la fortune de son père, riche fermier de la Brie, formaient des obstacles

20 bien grands au triomphe de l'orphelin ; mais ces difficultés n'étaient cependant point encore les plus âpres à vaincre : Popinot ensevelissait au fond de son cœur de tristes secrets qui agrandissaient l'intervalle mis entre Césarine et lui. La fortune des Ragon, sur laquelle

25 il aurait pu compter, était compromise ; l'orphehn avait le bonheur de les aider à vivre en leur apportant ses maigres appointements. Cependant, il croyait au succès ! Il avait plusieurs fois saisi quelques regards jetés avec un apparent orgueil sur lui par Césarine ; au fond de

30 ses yeux bleus, il avait osé hre une secrète pensée pleine de caressantes espérances. Il allait donc, travaillé par son espoir du moment, tremblant, silencieux, ému, comme pourraient l'être en semblable occurrence tous les jeunes gens pour qui la vie est en bourgeon.

35 — Popinot, lui dit le brave marchand, ta tante va-t-elle bien ?

— Oui, monsieur.

— Cependant, elle me paraît soucieuse depuis quelque temps ; y aurait-il quelque chose qui clocherait chez

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elle ? Écoute-moi, garçon, faut pas trop faire le mystérieux avec moi, je suis quasi de la famille, voilà vingtcinq ans que je connais ton oncle Ragon. Je suis entré chez lui en gros souliers ferrés, arrivant de mon village. On ne serait pas reconnaissant par bon cœur, on devrait 5 l'être par calcul : mais je te veux du bien sans arrièrepensée et pour toi.

— Ah ! monsieur, vous aviez, si vous me permettez de vous le dire, une fière caboche !

— Non, mon garçon, non, cela ne sufl&t point. Je ne lo dis pas que ma caboche n'en vaille pas une autre, mais j'avais de la probité, mordicus! L'amour est un fameux véhicule, un mot heureux qu'a employé liier M. de Villèle

à la tribune.

— L'amour ! dit Popinot. Oh ! monsieur, est-ce que ?... 15

— Tiens, tiens, voilà le père Roguin qui vient à pied par le haut de la place Louis XV, à huit heures. Qu'estce que le bonhomme fait donc là ? se dit César en oubliant Anselme Popinot et l'huile de noisette.

Les suppositions de sa femme lui revinrent à la mé- 20 moire, et, au lieu d'entrer dans le jardin des Tuileries, Birotteau s'avança vers le notaire pour le rencontrer. Anselme suivit son patron à distance, sans pouvoir s'expliquer le subit intérêt qu'il prenait à une chose en apparence si peu importante, mais très heureux des 25 encouragements qu'il trouvait dans le dire de César sur ses souhers ferrés, son louis d'or et l'amour.

Roguin, grand et gros homme bourgeonné, le front très découvert, à cheveux noirs, ne manquait pas jadis de physionomie ; il avait été audacieux et jeune, car, de 30 petit clerc, il était devenu notaire ; mais, en ce moment, son visage offrait, aux yeux d'un habile observateur, les tiraillements, les fatigues de plaisirs cherchés.

Dès les premiers jours de leur mariage, la charmante fille unique du banquier Chevrel avait conçu pour le 35 pauvre notaire une insurmontable antipatliie, et voulut aussitôt requérir le divorce. Trop heureux d'avoir une femme riche de cinq cent mille francs, sans compter les espérances, Roguin avait supplié sa femme de ne pas

intenter une action en divorce, en la laissant libre et se soumettant à toutes les conséquences d'un pareil pacte. L'air sombre empreint sur la physionomie de Roguin, et qui se dissipa quand il vit son client, tenait à des évène- 5 ments mystérieux où se trouvaient les secrets de la fortune si rapidement faite par du Tillet. Le plan formé par du Tillet changea dès le premier dimanche où il put observer, chez son patron, la situation respective de M. et madame Roguin.

10 Après un souper très aviné, Roguin s'ouvrit à du Tillet sur sa crise financière. Ses immeubles étant absorbés par l'hypothèque légale de sa femme, il avait été conduit à prendre dans les fonds de ses clients une somme déjà supérieure à la moitié de sa charge. Quand le reste

15 serait dévoré, l'infortuné Roguin se brûlerait la cervelle, car il croyait diminuer l'horreur de la faillite en imposant la pitié pubhque. Du Tillet aperçut une fortune rapide et sûre qui brilla comme un éclair dans la nuit de l'ivresse, il rassura Roguin et le paya de sa confiance en lui faisant

20 tirer ses pistolets en l'air.

— En se hasardant ainsi, lui dit-il, un homme de votre portée ne doit pas se conduire comme un sot et marcher à tâtons, mais opérer hardiment.

Il lui conseilla de prendre dès à présent une fortesomme,

25 de la lui confier pour être jouée avec audace dans une partie quelconque, à la Bourse, ou dans quelque spéculation choisie entre les mille qui s'entreprenaient alors. En cas de gain, ils fonderaient à eux deux une maison de banque où l'on tirerait parti des dépôts. Si la chance

80 tournait contre eux, Roguin irait vivre à l'étranger au lieu de se tuer, parce que son du Tillet lui serait fidèle jusqu'au dernier sou. C'était une corde à portée de main pour un homme qui se noyait, et Roguin ne s'aperçut pas que le commis parfumeur la lui passait autour du cou.

35 Maître du secret de Roguin, du Tillet s'en servit pour étabhr à la fois son pouvoir sur la femme, et sur le mari. Prévenue d'un désastre qu'elle était loin soupçonner, madame Roguin accepta les soins de du Tillet, qui sortit alors de chez le parfumeur, sûr de son D 2

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avenir. La femme régla ses affaires, amassa promptement un petit capital, et le remit à un homme en qui son mari se fiait, car le notaire donna d'abord cent mille francs à son complice. Ses deux commanditaires lui constituèrent naturellement une part ; mais, mécontent de 5 cette part, il eut l'audace, en les faisant jouer à la Bourse, de s'entendre avec un adversaire qui lui rendait le montant des pertes supposées, car il joua pour ses clients et pour lui-même. Aussitôt qu'il eut cinquante mille francs, il fut sûr de faire une grande fortune. Deux mois après lO la rentrée de Louis XVIII, madame Roguin possédait deux cent mille francs, et du Tillet cent mille écus. Le notaire, aux yeux de qui ce jeune homme était un ange, avait rétabli l'équiUbre dans ses affaires. Le banquier du Tillet, car il devint banquier, conseilla fortement 15 à Roguin de garder une poire pour la soif, en embarquant ses clients les plus riches dans une affaire où il pourrait se réserver de fortes sommes, s'il était contraint à failhr en recommençant le jeu de la banque. Après des hauts et des bas, profitables seulement à du Tillet et à madame 20 Roguin, le notaire entendit enfin sonner l'heure de sa déœnfiture. Son agonie fut alors exploitée par son meilleur ami. Du Tillet inventa la spéculation relative aux terrains situés autour de la Madeleine. Naturellement, les cent mille francs déposés par Birotteau chez 25 Roguin, en attendant un placement, furent remis à du Tillet, qui, voulant perdre le parfumeur, fit comprendre à Roguin qu'il courait moins de dangers à prendre dans ses filets ses amis intimes.

— Un ami, lui dit-il, conserve des ménagements jusque 30 dans sa colère.

Peu de personnes savent aujourd'hui combien peu valait à cette époque une toise de terrain autour de la Madeleine, mais ces terrains allaient nécessairement être vendus au-dessus de leur valeur momentanée à cause de 35 l'obligation où l'on serait d'aller trouver des propriétaires qui profiteraient de l'occasion ; or, du Tillet voulait être à portée de recueillir les bénéfices sans supporter les pertes d'une spéculation à long terme. En d'autres

termes, son plan consistait à tuer l'affaire pour s'adjuger un cadavre qu'il savait pouvoir raviver. Il voulait si bien cacher son bras, tout en conduisant l'affaire, qu'il pût recueillir les profits du vol sans en avoir la honte ; 5 il sentit donc la nécessité d'avoir à lui l'un de ces mannequins vivants, nommés, dans la langue commerciale, hommes de paille. Son joueur supposé de la Bourse lui parut propre à devenir son âme damnée, et il entreprit sur les droits divins en créant un homme. D'un ancien

10 commis voyageur, sans moyens ni capacité, excepté celle de parler indéfiniment sur toute espèce de sujets en ne disant rien, sans sou ni maille, mais pouvant comprendre un rôle et le jouer sans compromettre la pièce ; plein de l'honneur le plus rare, c'est-à-dire capable de garder un

15 secret et de se laisser déshonorer au profit de son commettant, du Tillet fit un banquier qui montait et dirigeait les plus grandes entreprises, le chef de la maison Claparon. La destinée de Charles Claparon était d'être un jour livré aux juifs et aux pharisiens, si les affaires lancées

20 par du Tillet exigeaient une faillite, et Claparon le savait. Mais, pour un pauvre diable qui se promenait mélancoliquement sur les boulevards avec un avenir de quarante sous dans sa poche quand son camarade du Tillet le rencontra, les petites parts qui devaient lui être abandonnées

25 dans chaque affaire furent un Eldorado. Ainsi son amitié, son dévouement pour du Tillet, corroborés d'une reconnaissance irréfléchie, lui faisaient dire amen à tout. Puis, après avoir vendu son honneur, il le vit risquer avec tant de prudence, qu'il finit par s'attacher à son ancien cama-

30 rade, comme un cliien à son maître. Dans la combinaison actuelle, il devait représenter une moitié des acquéreurs des terrains, comme César Birotteau représenterait l'autre. Les valeurs que Claparon recevrait de Birotteau seraient escomptées par un des usuriers de qui du Tillet pouvait

35 emprunter le nom, pour précipiter Birotteau dans les abîmes d'une faillite, quand Roguin lui enlèverait ses fonds. Les syndics de la faillite agiraient au gré des inspirations de du Tillet, qui, possesseur des écus donnés par le parfumeur et son créancier sous différents noms,

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ferait liciter les terrains et les achèterait pour la moitié de leur valeur en payant avec les fonds de Roguin et le dividende de la faillite. Le notaire trempait dans ce plan en croyant avoir une bonne part des précieuses dépouilles du parfumeur et de ses coïntéressés ; mais l'homme à la 5 discrétion duquel il se livrait devait se faire et se fit la part du lion. Roguin, ne pouvant poursuivre du Tillet devant aucun tribunal, fut heureux de l'os à ronger qui lui fut jeté, de mois en mois, au fond de la Suisse. Les circonstances, et non une méditation d'auteur tragique lO inventant une intrigue, avaient engendré cet horrible plan. La haine sans désir de vengeance est un grain tombé sur du granit ; mais la vengeance vouée à César par du Tillet était un des mouvements les plus naturels, ou il faut nier la querelle des anges maudits et des anges 15 de lumière. Quand Roguin avait fait sa confidence à du Tillet, le commis y entrevit vaguement la possibilité de détruire César, et il ne s'était pas trompé. Sur le point de quitter son idole, le notaire buvait le reste de son philtre dans la coupe cassée, il allait tous les jours aux 20 Champs-Elysées et revenait chez lui de grand matin. Ainsi la défiante madame César avait raison. Dès qu'un homme se résout à jouer le rôle que du Tillet avait donné à Roguin, il acquiert les talents du plus grand comédien, il a la vue d'un lynx et la pénétration d'un vo\'ant, il 25 sait magnétiser sa dupe : aussi le notaire avait-il aperçu Birotteau longtemps avant que Birotteau le vît, et, quand le parfumeur le regarda, il lui tendait déjà la main de loin.

— Je viens d'aller recevoir le testament d'un grand ;^o personnage qui n'a pas huit jours à vivre, dit-il de l'air le plus naturel du monde : mais l'on m'a traité comme un médecin de village, on m'a envoyé chercher en voiture, et je reviens à pied.

Ces paroles dissipèrent un léger nuage de défiance qui 35 avait obscurci le front du parfumeur, et que Roguin entrevit ; aussi le notaire se garda-t-il bien de parler de l'affaire des terrains le premier, car il voulait porter le dernier coup à sa victime.

— Après les testaments, les contrats de mariage, dit Birotteau, voilà la vie. Et, à propos de cela, quand épousons-nous la Madeleine, eh ! eh ! papa Roguin ? ajouta-t-il.

6 — Mais, si ce n'est pas aujourd'hui, répondit le notaire d'un air diplomatique, ce ne sera jamais. Nous craignons que l'affaire ne s'ébruite, je suis déjà vivement pressé par deux de mes plus riches clients, qui veulent se mettre dans cette spéculation. Aussi est-ce à prendre ou à

10 laisser. Passé midi, je dresserai les actes, et vous n'aurez la faculté d'y être que jusqu'à une heure. Adieu. Je vais précisément lire les minutes que Xandrot a dû me dégrossir pendant cette nuit.

— Eh bien, c'est fait, vous avez ma parole, dit Birot- 15 teau en courant après le notaire et lui frappant dans la

main. Prenez les cent mille francs qui devaient servir à la dot de ma fille.

— Bien, dit Roguin en s'éloignant.

Pendant l'instant que Birotteau mit à revenir auprès 20 du petit Popinot, il éprouva dans ses entrailles une chaleur violente, son diaphragme se contracta, ses oreilles tintèrent.

— Qu'avez-vous, monsieur ? demanda le commis en voyant le visage pâle de son maître.

25 — Ah ! mon garçon, je viens de conclure par un seul mot une grande affaire, personne n'est maître de ses émotions en pareil cas. D'ailleurs, tu n'y es pas étranger. Aussi t'ai-je amené ici pour y causer plus à l'aise, personne ne nous écoutera. Ta tante est gênée ; à quoi donc

30 a-t-elle perdu son argent ? dis-le-moi.

— Monsieur, mon oncle et ma tante avaient leurs fonds chez M. de Nucingen, ils ont été forcés de prendre en remboursement des actions dans les mines de Wortschin, qui ne donnent pas encore de dividendes, et il est difficile

35 à leur âge de vivre d'espérance.

— Mais avec quoi vivent-ils '.

— Ils m'ont fait le plaisir d'accepter mes appointements.

— Bien, bien, Anselme, dit le parfumeur en laissant

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voir une larme qui roula dans ses yeux, tu es digne de rattachement que je te porte. Aussi vas-tu recevoir une haute récompense de ton application à mes affaires. En disant ces paroles, le négociant grandissait autant à ses propres yeux qu'à ceux de Popinot ; il y mit cette 5 bourgeoise et naïve emphase, expression de sa supériorité postiche.

— Quoi ! vous auriez deviné ma passion pour... ?

— Pour qui ? dit le parfumeur.

— Pour mademoiselle Césarine. lo

— Ah! garçon, tu es bien hardi, s'écria Birotteau. Mais garde bien ton secret, je te promets de l'oublier, et tu sortiras de chez moi demain. Je ne t'en veux pas ; à ta place, diable ! diable ! j'en aurais fait tout autant. Elle est si belle ! là

— Ah! monsieur! ditlecommis, qui sentait sa chemise mouillée, tant il tressuait.

— Mon garçon, cette affaire n'est pas l'affaire d'un jour : Césarine est sa maîtresse, et sa mère a ses idées. Ainsi rentre en toi-même, essuie tes yeux, tiens ton cœur en 20 bride, et n'en parlons jamais. Je ne rougirais pas de t'avoir pour gendre : neveu de M. Popinot, juge au tribunal de première instance ; neveu des Ragon, tu as le droit de faire ton chemin tout comme un autre ; mais il y a des ynais, des car, des si ! Quel diable de chien me lâches- 26 tu là dans une conversation d'affaires ! Tiens, assieds-toi sur cette chaise, et que l'amoureux fasse place au commis. Popinot, es-tu homme de cœur ? dit-il en regardant son commis. Te sens-tu le courage de lutter avec plus fort que toi, de te battre corps à corps... ? 30

— Oui, monsieur.

— De soutenir un combat long, dangereux... ?

— De quoi s'agit-il ?

— De couler l'huile de Macassar ! dit Birotteau se dressant en pied comme un héros de Plutarque. Ne nous 35 abusons pas, l'ennemi est fort, bien campé, redoutable. L'huile de Macassar a été rondement menée. La conception est habile. Les fioles carrées ont l'originalité de la forme. Pour mon projet, j'ai pensé à faire les nôtres

triangulaires ; mais je préférerais, après de mûres réflexions, de petites bouteilles de verre mince clissées en roseau ; elles auraient un air mystérieux, et le consommateur aime tout ce qui l'intrigue.

6 — C'est coûteux, dit Popinot. Il faudrait tout établir au meilleur marché possible, afin de faire de fortes remises aux détaillants.

— Bien, mon garçon, voilà les vrais principes. Songes-y bien, l'huile de Macassar se défendra ! elle est spécieuse ;

10 elle a un nom séduisant.

— Je la coulerai ! s'écria Popinot l'œil en feu.

— Avec quoi ? lui dit Birotteau. Voilà bien l'ardeur des jeunes gens. Écoute-moi donc jusqu'au bout.

Anselme se mit comme un soldat au port d'armes 16 devant un maréchal de France.

— J'ai inventé, Popinot, une huile pour exciter la pousse des cheveux, raviver le cuir chevelu, maintenir la couleur des chevelures mâles et femelles. Cette essence n'aura pas moins de succès que ma pâte et mon eau ; mais

-0 je ne veux pas exploiter ce secret par moi-même, je pense à me retirer du commerce. C'est toi, mon enfant, qui lanceras mon huile comagène (du mot coma, mot latin qui signifie cheveux, comme me l'a dit M. Alibert, médecin du roi ; ce mot se trouve dans la tragédie de Bérénice,

25 où Racine a mis un roi de Comagène, amant de cette belle reine si célèbre par sa chevelure, lequel amant, sans doute par flatterie, a donné ce nom à son royaume. Comme ces grands génies ont de l'esprit ! ils descendent aux plus petits détails),

130 Le petit Popinot garda son sérieux en écoutant cette parenthèse saugrenue, évidemment dite pour lui, qui avait de l'instruction.

— Anselme ! j'ai jeté les yeux sur toi pour fonder une maison de commerce de haute droguerie, rue des Lom-

35 bards, dit Birotteau. Je serai ton associé secret, je te baillerai les premiers fonds. Après l'huile comagène, nous essayerons de l'essence de vanille, de l'esprit de menthe. Enfin, nous aborderons la droguerie en la révolutionnant, en vendant ses produits concentrés au

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lieu de les vendre en nature. Ambitieux jeune homme, es-tu content ?

Anselme ne pouvait répondre, tant il était oppressé, mais ses yeux pleins de larmes répondaient pour lui. Cette offre lui semblait dictée par une indulgente pater- 5 nité qui lui disait : ' Mérite Césarine en devenant riche et considéré.'

— Monsieur, répondit-il enfin en prenant l'émotion de Birotteau pour de l'étonnement, moi aussi, je réussirai !

— Voilà comme j'étais, s'écria le parfumeur, je n'ai pas 10 dit un autre mot. Si tu n'as pas ma fille, tu auras toujours une fortune. Eh bien, garçon, qu'est-ce qui te prend ?

— Laissez-moi espérer qu'en acquérant l'une, j'obtiendrai l'autre. 15

— Je ne puis t'empêcher d'espérer, mon ami, dit Birotteau, touché par le ton d'Anselme.

— Eh bien, monsieur, puis-je dès aujourd'hui prendre mes mesures pour trouver une boutique afin de commencer au plus tôt ? 20

— Oui, mon enfant. Demain, nous irons nous enfermer tous deux à la fabrique. Avant d'aller dans le quartier de la rue des Lombards, tu passeras chez Livingston pour savoir si ma presse hvdrauhque pouiTa fonctionner demain. Ce soir, nous irons, à l'heure du 25 dîner, chez l'illustre et bon M. Vauquelin pour le consulter. Ce savant s'est occupé tout récemment de la composition des cheveux. Tu sauras mon secret, et il ne s'agira plus que de l'exploiter avec intelhgence. Mon enfant, le désintéressement de M. Vauquelin est une des oO grandes douleurs de ma vie : il est impossible de lui rien faire accepter. Heureusement, j'ai su par Chiffre ville qu'il voulait une Vierge de Dresde, gravée par un certain MuUer, et, après deux ans de correspondance en Allemagne, Bénard a fini par la trouver sur papier de Chine, 35 avant la lettre : elle coûte quinze cents francs, mon garçon. Aujourd'hui, notre bienfaiteur la verra dans son antichambre en nous reconduisant, car elle doit être encadrée, tu t'en assureras. Nous nous rappellerons ainsi

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à son souvenir, ma femme et moi, car, quant à la reconnaissance, voilà seize ans que nous prions Dieu, tous les jours, pour lui. Cours, mon garçon ; moi, je vais à mes affaires. Écoute donc, Popinot, je donnerai dans vingt

5 jours un grand bal, fais-toi faire un habit, viens-y comme un commerçant déjà calé...

Ce dernier trait de bonté émut tellement Popinot, qu'il saisit la grosse main de César et la baisa. Le bonhomme avait flatté l'amoureux par cette confidence, et les gens

10 épris sont capables de tout.

— Pauvre garçon, dit Birotteau en le voyant courir à travers les Tuileries, si Césarine l'aimait ! mais il est boiteux, il a les cheveux de la couleur d'un bassin, et les jeunes filles sont si singulières ! je ne crois guère que

15 Césarine... Et puis sa mère veut la voir la femme d'un notaire. Alexandre Crottat la fera riche : la richesse rend tout supportable, tandis qu'il n'y a pas de bonheur qui ne succombe à la misère. Enfin, j'ai résolu de laisser ma fille maîtresse d'elle-même jusqu'à concurrence d'une

20 folie.

Le voisin de Birotteau était un petit marchand de parapluies, d'ombrelles et de cannes, nommé Cayron, Languedocien, qui faisait de mauvaises affaires, et que Birotteau avait obligé déjà plusieurs fois. Cayron ne demandait

25 pas mieux que de se restreindre à sa boutique et de céder au riche parfumeur les deux pièces du premier étage, en diminuant d'autant son bail.

— Eh bien, voisin, lui dit famihèrement Birotteau en entrant chez le marchand de parapluies, ma femme con-

30 sent à l'augmentation de notre local ! Si vous voulez, nous irons chez M. Molineux à onze heures.

— Mon cher monsieur Birotteau, reprit le marchand de parapluies, je ne vous ai jamais rien demandé pour cette cession, mais vous savez qu'un bon commerçant doit faire

35 argent de tout.

— Diable ! diable ! répondit le parfumeur, je n'ai pas des mille et des cents. J'ignore si mon architecte, que j'attends, trouvera la chose praticable. ' Avant de conclure, m'a-t-il dit, sachons si vos planchers sont de niveau.

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Puis il faut que M. Molineux consente à laisser percer le mur, et le mur est-il mitoyen ? '

— Mais, reprit Cayron, je ne vous demande pas autre chose que de me prendre ces valeurs-là...

Et il lui présenta un petit bordereau de cinq mille 5 francs composé de seize billets.

— Ah ! dit le parfumeur en feuilletant les effets, de petites broches, deux mois, trois mois...

— Prenez-les-moi à six pour cent seulement, dit le marchand d'un air humble. 10

— Est-ce que je fais l'usure ? dit le parfumeur d'un air de reproche.

— Mon Dieu, monsieur, je suis allé chez votre ancien commis du Tillet ; il n'en voulait à aucun prix, sans doute pour savoir ce que je consentirais à perdre. 15

— Je ne connais pas ces signatures-là, dit le parfumeur.

— Mais nous avons de si drôles de noms dans les cannes et les parapluies, c'est des colporteurs !

— Eh bien, je ne dis pas que je prenne tout, mais je m'arrangerai toujours des plus courts. -0

— Pour mille francs qui se trouvent à quatre mois, Jie me laissez pas courir après les sangsues qui nous tirent le plus clair de nos bénéfices, faites-moi tout, monsieur. J'ai si peu recours à l'escompte, je n'ai nul crédit, voilà ce qui nous tue, nous autres petits détaillants. -^5

— Allons, j'accepte vos broches, Célestin fera le compte. A onze heures, soyez prêt. Voici mon arcliitecte, M. Grindot, ajouta le parfumeur en voyant venir le jeune homme avec lequel il avait pris la veille rendezvous chez M. de la Billardière. ào

Quatre ans auparavant, M. Grindot avait remporté le grand prix d'architecture, il revenait de Rome après un séjour de trois ans aux frais de l'Ktat. P^n Italie, le jeune artiste songeait à l'art ; à Paris, il songeait à la fortune. Le jeune architecte avait deux partis à prendre : servir 35 le parfumeur, ou le mettre à contribution. Mais Birotteau l'adjoint, Birotteau le futur possesseur par moitié de terrains de la Madeleine, autour de laquelle tôt ou tard il se bâtirait un beau quartier, était un homme à

ménager. Grindot immola donc le gain présent aux bénéfices à venir. Il écouta patiemment les plans, les redites, les idées d'un de ces bourgeois, cible constante des traits, des plaisanteries de l'artiste, éternel objet de 5 ses mépris, et suivit le parfumeur en hochant la tête pour saluer ses idées. Quand le parfumeur eut bien tout exphqué, le jeune architecte essaya de lui résumer à luimême son plan.

— Vous m'avez parfaitement compris, dit le parfumeur 10 étonné.

— Pour réaUser votre plan, il faut éclairer par en haut le nouvel escalier, et ménager une loge de portier sous le socle.

— Un socle ?...

15 — Oui, c'est la partie sur laquelle reposera...

— Je comprends, monsieur.

— Quant à votre appartement, laissez-moi carte blanche pour le distribuer et le décorer. Je veux le rendre digne...

20 — Digne ! vous avez dit le mot, monsieur.

— Quel temps me donnez- vous pour opérer ce changement de décor ?

— Vingt jours.

— Quelle somme vou ez-vous jeter à la tête des 25 ouvriers ? dit Grindot.

— Mais à quelle somme pourront monter ces réparations ?

— Un architecte chiffre une construction neuve à un centime près, répondit le jeune homme ; mais, comme je

30 ne sais pas ce que c'est que à' enfiler un bourgeois... (pardon ! monsieur, le mot m'est échappé), je dois vous prévenir qu'il est impossible de chiffrer des réparations et des rhabillages. A peine en huit jours arriverais-je à faire un devis approximatif. Accordez-moi votre

35 confiance : vous aurez un charmant escalier éclairé par le haut, orné d'un joh vestibule sur la rue, et, sous le socle...

— Toujours ce socle î

— Ne vous en inquiétez pas, je trouverai la place d'une

petite loge de portier. Vos appartements seront étudiés, restaurés avec amour. Oui, monsieur, je vois l'art et non la fortune ! Avant tout, ne dois- je pas faire parler de moi pour arriver ? Selon moi, le meilleur moyen est de ne pas tripoter avec les fournisseurs, de réaliser de beaux effets 5 à bon marché.

— Avec de pareilles idées, jeune homme, dit Birotteau d'un ton protecteur, vous réussirez.

— Ainsi, reprit Grindot, traitez directement avec vos maçons, peintres, serruriers, charpentiers, menuisiers. 10 Moi, je me charge de régler leurs mémoires. Accordezmoi seulement deux mille francs d'honoraires, ce sera de l'argent bien placé. Laissez-moi maître des heux demain, à midi, et indiquez-moi vos ouvriers.

— A quoi peut se monter la dépense, à vue de nez ? 15 dit Birotteau.

— Dix à douze mille francs, dit Grindot. Mais je ne compte pas le mobiher, car vous le renouvelez sans doute. Vous me donnerez l'adresse de votre tapissier, je dois m'entendre avec lui pour assortir les couleurs, afin 20 d'arriver à un ensemble de bon goût.

— M. Braschon, rue Saint- Antoine, a mes ordres, dit le parfumeur en prenant un air ducal.

L'arcliitecte écrivit l'adresse sur un de ces petits souvenirs qui viennent toujours d'une jolie femme. 25

— Allons, dit Birotteau, je me fie à vous, monsieur. Seulement, attendez que j'aie arrangé la cession du bail des deux chambres voisines et obtenu la permission d'ouvrir le mur.

-;- Prévenez-moi par un billet ce soir, dit rarchitecte. 30 Je dois passer la nuit à faire mes plans, et nous préférons encore travailler pour les bourgeois à travailler pour le roi de Prusse, c'est-à-dire pour nous. Je vais toujours prendre les mesures, les hauteurs, la dimension des tableaux, la portée des fenêtres... 36

— Nous arriverons au jour dit, reprit Birotteau ; sans quoi, rien.

— Il le faudra bien, répondit l'architecte. Les ouvriers passeront les nuits, on emploiera des procédés pour sécher

les peintures ; mais ne vous laissez pas enfoncer par les entrepreneurs, demandez-leur toujours le prix d'avance, et constatez vos conventions !

— Paris est le seul endroit du monde où l'on puisse 6 frapper de pareils coups de baguette, dit Birotteau en se

laissant aller à un geste asiatique digne des Mille et une Nuits. — Vous me ferez l'honneur de venir à mon bal, monsieur. Les hommes à talent n'ont pas tous le dédain dont on accable le commerce, et vous y verrez sans doute

10 un savant du premier ordre, M. Vauquehn, de l'Institut ! puis M. de la Billardière, M. le comte de Fontaine, M. Lebas, juge, et le président du tribunal de commerce ; des magistrats : M. le comte de Granville, de la cour royale ; et M. Popinot, du tribunal de première instance ; M.

15 Camusot, du tribunal de commerce, et M. Cardot, son beau-père... ; enfin peut-être M. le duc de Lenoncourt, premier gentilhomme de la chambre du roi. Je réunis quelques amis autant... pour célébrer la délivrance du territoire... que pour fêter ma... promotion dans l'ordre

•20 de la Légion d'honneur...

Grindot fit un geste singulier.

— Peut-être... me suis- je rendu digne de cette... insigne... et... royale... faveur en siégeant au tribunal consulaireet en combattant pour les Bourbons sur les marches

25 de Saint-Roch au 13 vendémiaire, où je fus blessé par

Napoléon. Ces titres...

Constance, vêtue en matin, sortit de la chambre à

coucher de Césarine, où elle s'était^habillée ; son premier

coup d'œil arrêta net la verve de son mari, qui cherchait 30 à formuler une phrase normale pour apprendre avec

modestie ses grandeurs au prochain.

— Tiens, mimi, voici M. de Grindot, jeune homme distingué et possesseur d'un grand talent. Monsieur est l'architpcte que nous a recommandé M. de la Billardière,

35 pour diriger nos petits travaux ici.

Le parfumeur se cacha de sa femme pour faire un signe à l'architecte en mettant un doigt sur ses lèvres au mot petit, et l'artiste comprit.

— Constance, monsieur va prendre les mesures, les

48 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [t

hauteurs. — Laisse-le faire, ma bonne, dit Birotteau, qui s'esquiva dans la rue.

— Cela sera-t-il bien cher ? dit Constance à l'architecte.

— Non, madame, six mille francs, à vue de nez... 5

— A vue de nez ! s'écria madame Birotteau. Monsieur, je vous en prie, ne commencez rien sans un devis et des marchés signés. Je connais les façons de MM. les entrepreneurs : six mille veut dire vingt mille. Nous ne sommes pas en position de faire des folies. Je vous en 10 prie, monsieur, quoique mon mari soit bien le maître chez lui, laissez-lui le temps de réfléchir.

— Madame, M. l'adjoint m'a dit de lui livrer les lieux dans vingt jours, et, si nous tardons, vous seriez exposés

à entamer la dépense sans obtenir le résultat. 15

— Il y a dépense et dépense, dit la belle parfumeuse.

^ ^^ — Eh ! madame, croyez-vous qu'il soit bien glorieux, pour un architecte qui veut élever des monuments, de décorer un appartement ? Je ne descends à ce détail que pour obliger M. de la Billardière, et, si je vous effraye... 20

Il fit un mouvement de retraite.

^ — Bien, bien, monsieur, dit Constance en rentrant dans sa chambre, où elle se jeta la tête sur l'épaule de Césarine. — Ah ! ma fille ! ton père se ruine ! Il a pris un architecte qui a des moustaches, une royale, et qui 25 parle de construire des monuments ! Il va jeter la maison par les fenêtres pour nous bâtir un Louvre. César n'est jamais en retard pour une folie ; il m'a parlé de son projet cette nuit, il l'exécute ce matin.

— Bah ! maman, laisse faire papa, le bon Dieu Ta 80 toujours protégé, dit Césarine en embrassant sa mère, et se mettant au piano pour montrer à l'architecte que la fille d'un parfumeur n'était pas étrangère aux beauxarts. Elle avait le beau front de sa mère, mais éclairci par la sérénité d'une fille sans soucis. 35

Madame Birotteau suivait l'architecte d'un air inquiet et solliciteur, en regardant avec terreur et montrant à sa fille les mouvements bizarres du mètre, la canne des architectes et des entrepreneurs, avec laquelle Grindot

i] CÉSAR BIROTTEAU 49

prenait ses mesures. Elle trouvait à ces coups de baguette un air conjurateur de fort mauvais augure, elle aurait voulu les murs moins hauts, les pièces moins grandes, et n'osait questionner le jeune homme sur les 5 effets de cette sorcellerie.

— Soyez tranquille, madame, je n'emporterai rien, dit l'artiste en souriant.

Césarine ne put s'empêcher de rire.

— Monsieur, dit Constance d'une voix suppliante, en ne 10 remarquant même pas le quiproquo de l'architecte, allez

à l'économie, et, plus tard, nous pourrons vous récompenser...

César Birotteau fut enchanté de l'exquise pohtesse de Mohneux, qu'il trouva en robe de chambre de molleton

15 gris, surveillant son lait posé sur un petit réchaud en tôle dans le coin de sa cheminée et son eau de marc qui bouillait dans un petit pot de terre brune et qu'il versait à petites doses sur sa cafetière.

M. Molineux était un petit rentier grotesque, qui n'existe

20 qu'à Paris, comme un certain lichen ne croît qu'en Islande. Au premier aspect, cette plante humaine j ombeUifère, vu la casquette bleue tubulée qui la couronnait, à tige entourée d'un pantalon verdâtre, à racines bulbeuses enveloppées de chaussons de hsière, offrait une

25 physionomie blanchâtre et plate qui certes ne trahissait rien de vénéneux. La malfaisance de cette fleur hybride ne se révélait en effet que par l'usage : pour être éprouvée, sa nauséabonde amertume voulait la coction d'un commerce quelconque où ses intérêts se trouvaient mêlés

30 à ceux des hommes. Comme tous les Parisiens, Molineux éprouvait un besoin de domination, il souhaitait cette part de souveraineté plus ou moins considérable exercée par chacun, et même par un portier, sur plus ou moins de victimes, femme, enfant, locataire, commis, cheval,

35 chien ou singe, auxquels on rend par ricochet les mortifications reçues dans la sphère supérieure où l'on aspire. Tout l'esprit de Mohneux passait à maintenir son état de propriétaire au grand complet de guerre ; il en avait fait un amusement; et son amusement tournait en mono-

3'2fi-17 E

bO SCÈNES DÉ LA VIE PARISIENNE [i

manie. Il aimait à protéger les citoyens contre les envahissements de l'illégalité ; mais les sujets de plainte étaient rares, sa passion avait donc fini par embrasser ses locataires. Un locataire devenait son ennemi, son inférieur, son sujet, son feudataire ; il croyait avoir droit 5 à ses respects, et regardait comme un homme grossier celui qui passait sans rien dire auprès de lui dans l'escalier. Il écrivait lui-même ses quittances, et les envoyait à midi, le jour de l'échéance. Le contribuable en retard recevait un commandement à heure fixe. Puis la saisie, les frais, 10 toute la cavalerie judiciaire allait aussitôt, avec la rapidité de ce que l'exécuteur des hautes œuvres appelle la mécanique. Molineux n'accordait ni terme ni délai, son cœur avait un calus à l'endroit du loyer.

— Je vous prêterai de l'argent si vous en avez besoin, 15 disait-il à un homme solvable ; mais payez-moi mon loyer, tout retard entraîne une perte d'intérêts dont la loi ne nous indemnise pas.

Sorti de ses idées de propriétaire, Jean-Baptiste Molineux paraissait bon, serviable ; il jouait au Boston sans 20 se plaindre d'avoir été soutenu mal à propos ; il riait de ce qui fait rire les bourgeois, parlait de ce dont ils parlent, des actes arbitraires des boulangers qui avaient la scélératesse de vendre à faux poids, de la connivence de la police, des héroïques dix-sept députés de la gauche. 25

Molineux avait en vénération les maires et les adjoints de la ville de Paris, qu'il appelait ses officiers municipaux. A l'aspect du magistrat, il se leva, resta debout, la casquette à la main, tant que le grand Birotteau ne fut pas assis. 30

— Non, monsieur... Oui, monsieur... Ah ! monsieur, si j'avais su avoir l'honneur de posséder au sein de mes modestes pénates un membre du corps municipal de Paris, croyez alors que je me serais fait un devoir de me rendre chez vous, quoique votre propriétaire ou... sur le point... 35 de le... devenir.

Birotteau fit un geste pour le prier de remettre sa casquette.

— Je n'en ferai rien, je ne me couvrirai pas que vous

ne soyez assis et couvert si vous êtes enrhumé ; ma chambre est un peu froide, la modicité de mes revenus ne me permet pas... A vos souhaits, monsieur l'adjoint. Birotteau avait éternué en cherchant ses actes. Il les 5 présenta, non sans dire, pour éviter tout retard, que M. Roguin, notaire, les avait rédigés à ses frais.

— Je ne conteste pas les lumières de M. Roguin, vieux nom bien connu dans le notariat parisien ; mais j'ai mes petites habitudes, je fais mes affaires moi-même, manie

10 assez excusable, et mon notaire est...

— Mais notre affaire est si simple, dit le parfumeur, habitué aux promptes décisions des commerçants.

— Si simple ! s'écria Mohneux. Rien n'est simple en matière de location. Ah ! vous n'êtes pas propriétaire,

15 monsieur, et vous n'en êtes que plus heureux. Si vous saviez jusqu'où les locataires poussent l'ingratitude, et à combien de précautions nous sommes obUgés !

— Mais, monsieur, vous n'avez rien à craindre de semblable de ma part, dit Birotteau en regardant Cayron,

20 à qui il sourit en lui jetant un regard où se peignait un sentiment de pitié pour un pareil homme.

Ce regard, Molineux le surprit, il fut blessé de rencontrer une semblable expression chez un officier municipal, qui devait protéger ses administrés. A tout autre, il l'au-

25 rait pardonnée, mais il ne la pardonna pas à Birotteau.

— Monsieur, reprit-il d'un air sec, un juge consulaire des plus estimés, un adjoint, un honorable commerçant ne descendrait pas à ces petitesses, car ce sont des petitesses ! Mais, dans l'espèce, il y a un percement à faire

30 consentir par votre propriétaire, M. le comte de Gran ville, des conventions à stipuler pour le rétabhssement du mur à fin de bail ; enfin, les loyers sont considérablement bas, ils se relèveront, la place Vendôme gagnera, elle gagne ! la rue de Castighone va se bâtir ! Je me he... je me

35 lie...

— Finissons, dit Birotteau stupéfait ; que voulez- vous? Je connais assez les affaires pour deviner que vos raisons se tairont devant la raison supérieure, l'argent ! Eh bien, que vous faut-il ?

52 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

— Rien que de juste, monsieur l'adjoint. Combien avez- vous de temps à faire de votre bail ?

— Sept ans, répondit Birotteau.

• — Dans sept ans, que ne vaudra pas mon premier étage ! s'écria Molineux. Que ne louerait- on pas deux 5 chambres garnies dans ce quartier-là ? plus de deux cents francs par mois, peut-être ! Je me lie, je me lie par un bail ! Le percement sera à votre charge, sous la condition de me rapporter l'approbation et désistement de tous droits de M. le comte de Granville. Vous aurez la lo responsabiUté des événements de ce petit percement, vous ne serez point tenu de rétablir le mur pour ce qui me concerne, et vous me donnerez comme indemnité cinq cents francs dès à présent ; on ne sait ni qui vit ni qui meurt, je ne veux courir après personne pour refaire lo le mur.

— Ces conditions me semblent à peu près justes, dit Birotteau.

— Puis, dit MoHneux, nous stipulerons que vous fermerez la porte sur mon escalier, où vous n'aurez aucun 20 droit d'entrée... à vos frais... en maçonnerie. Rassurezvous, je ne demanderai point d'indemnité pour le rétabhssement à la fin du bail ; je la regarde comme comprise dans les cinq cents francs. Monsieur, vous me trouverez toujours juste. 25

— Nous autres commerçants ne sommes pas si pointilleux, dit le parfumeur, il n'y aurait point d'affaire possible avec de telles formalités.

— Oh ! dans le commerce, c'est bien différent, et surtout dans la parfumerie, où tout va comme un gant, dit 30 le petit vieillard avec un sourire aigre. Mais, monsieur, en matière de location, à Paris, rien n'est indifférent. Tenez, j'ai eu un locataire, rue Montorgueil...

— Monsieur, dit Birotteau, je serais désespéré de retarder votre déjeuner : voilà les actes, rectifiez-les, tout 35 ce que vous me demandez est entendu ; signons demain, échangeons aujourd'hui nos paroles, car demain mon architecte doit être maître des lieux.

— Le sou pour livre au portier...

— Mais, dit Birotteau, vous me privez de l'escalier, de l'entrée, il n'est pas juste...

— Oh ! vous êtes locataire, dit d'une voix péremptoire le petit Molineux, à cheval sur le principe, vous devez les

6 impositions des portes et fenêtres et votre part dans les charges. Quand tout est bien entendu, monsieur, il n'y a plus aucune difficulté. Vous vous agrandissez beaucoup, monsieur ; les affaires vont bien ?

— Oui, dit Birotteau. Mais le motif est autre. Je 10 réunis quelques amis autant pour célébrer la déhvrance

du territoire que pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur...

— Ah ! ah ! dit Mohneux, une récompense bien méritée !

15 — Oui, dit Birotteau, peut-être me suis- je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch, au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon ; ces titres...

20 — Valent ceux de nos braves soldats de l'ancienne armée.

A ces mots, Birotteau ne put s'empêcher d'imiter le petit Molineux. Le vieillard reconduisit son nouveau locataire jusqu'au palier en l'accablant de politesses.

25 — Je suis à la Halle, se dit Birotteau, faisons l'affaire des noisettes.

Après une heure de recherches, Birotteau apprit que le fruit sec n'était tenu en gros que par une certaine madame Angélique Madou, rue Pierre Grassehn, seule

^ maison où se trouvassent la véritable aveline de Provence et la vraie noisette blanche des Alpes.

Madame Madou, ancienne revendeuse de marée, jetée il y a dix ans dans le fruit sec, habitait le rez-de-chaussée d'une maison jaune en ruine, mais maintenue à chaque

35 étage par des croix en fer. Sans comptoir, ni caisse, ni livres, car elle ne savait ni lire ni écrire, elle répondait par des coups de poing à une lettre, en la regardant comme une insulte. Elle ne pouvait avoir aucune difficulté avec les cultivateurs qui lui expédiaient ses fruits,

54 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

ils correspondaient avec de l'argent comptant, seule manière de s'entendre entre eux, et la mère Madou les allait voir pendant la belle saison. Birotteau aperçut cette sauvage marchande au milieu de sacs de noisettes, de marrons et de noix. 5

— Bonjour, ma chère dame, dit Birotteau d'un air léger.

— Ta chère ! dit-elle. Eh ! mon fils, tu me connais donc pour avoir eu avec moi des rapports agréables ?

— Je suis parfumeur et, de plus, adjoint au maire du lo deuxième arrondissement de Paris ; ainsi, comme magistrat et consommateur, j'ai droit à ce que vous preniez un autre ton avec moi.

— Eh bien, comment te nommes-tu, mon gars ? Je t'ai pas core vu venir. 15

— Avec ce ton-là, vous devez vendre vos noisettes à bon marché ? dit Birotteau, qui se nomma et donna ses qualités.

— Ah ! vous êtes le fameux Birotteau qu'a une belle femme. Et combien en voulez- vous, de ces sucrées de 20 noisettes, mon cher amour ?

— Six mille pesant.

— C'est tout ce que j'en ai, dit la marchande en parlant comme une flûte enrouée. Mon cher monsieur, vous n'êtes pas dans les fainéants pour marier les filles et les 2.0 parfumer ! Que Dieu vous bénisse, vous avez de l'occupation. Excusez du peu ! Vous allez être une fière pratique, et vous serez inscrit dans le cœur de la femme que j'aime le mieux au monde...

• — Qui donc ? ?.o

— Eh bien, la chère madame Madou.

— Combien vos noisettes ?

— Pour vous, mon bourgeois, vingt-cinq francs le cent, si vous prenez le tout.

— Vingt-cinq francs, dit Birotteau, quinze cents 35 francs ! Et il m'en faudra peut-être des cent milliers par an !

— Mais voyez donc la belle marchandise, cueillie sans souliers ! dit -elle en plongeant son bras rouge dans

Il CESAR BIROTTEAU 55

un sac d*avelines. Et pas creuse ! mon cher monsieur.

— Allons, envoyez-moi six milliers pour deux mille francs et à quatre-vingt-dix jours, rue du Faubourg-du- 5 Temple, à ma fabrique, demain, de grand matin.

Le parfumeur, perdu dans ses combinaisons, méditait, en allant le long de la rue Saint-Honoré, sur son duel avec l'huile de Macassar, il raisonnait ses étiquettes, la forme de ses bouteilles, calculait la contexture du bou-

10 chon, la couleur des affiches. Et l'on dit qu'il n'y a pas de poésie dans le commerce ! Newton ne fit pas plus de calculs pour son célèbre binôme que Birotteau n'en faisait pour Vessence comagène, car l'huile redevint essence, et il allait d'une expression à l'autre sans en connaître la

15 valeur. Toutes les combinaisons se pressaient dans sa tête, et il prenait cette activité dans le vide pour la substantielle action du talent. Dans sa préoccupation, il dépassa la rue des Bourdonnais et fut obligé de revenir sur ses pas en se rappelant son oncle.

20 Claude- Joseph Pillerault, autrefois marchand quincaillier à l'enseigne de la Cloche (Tor, était une de ces physionomies belles en ce qu'elles sont : costume et mœurs, intelligence et cœur, langage et pensée, tout s'harmoniait en lui. Seul et unique parent de madame Birotteau, Pil-

25 lerault avait concentré toutes ses affections sur elle et sur Césarine, après avoir perdu, dans le cours de sa carrière commerciale, sa femme et son fils, puis un enfant adoptif , le fils de sa cuisinière. Ces pertes cruelles avaient jeté ce bonhomme dans un stoïcisme chrétien, belle doc-

30 trine qui animait sa vie et colorait ses derniers jours d'une teinte à la fois chaude et froide comme celle qui dore les couchers du soleil en hiver. Sa tête, maigre et creusée, d'un ton sévère, où l'ocre et le bistre étaient harmonieusement fondus, offrait une frappante analogie

35 avec celle que les peintres donnent au Temps, mais en le vulgarisant ; car les habitudes de la vie commerciale avaient amoindri chez lui le caractère monumental et rébarbatif exagéré par les peintres, les statuaires et les fondeurs de pendules. De taille moyenne, Pillerault

56 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

était plutôt trapu que gras, la nature l'avait taillé pour le travail et la longévité, sa carrure accusait une forte charpente, car il était d'un tempérament sec, sans émotion d'épiderme, mais non pas insensible. Pillerault, peu démonstratif, ainsi que l'indiquaient son attitude calme 5 et sa figure arrêtée, avait une sensibilité tout intérieure, sans phrase ni emphase. Son œil, à prunelle verte mélangée de points noirs, était remarquable par une inaltérable lucidité. Son front, ridé par des Ugnes droites et jauni par le temps, était petit, serré, dur, couvert par 10 des cheveux d'un gris argenté, tenus courts et comme feutrés. Sa bouche fine annonçait la prudence et non l'avarice. La vivacité de l'œil révélait une vie contenue. Enfin la probité, le sentiment du devoir, une modestie vraie, lui faisaient comme une auréole en donnant à sa 15 figure le relief d'une belle santé. Pendant soixante ans, il avait mené la vie dure et sobre d'un travailleur acharné. Son histoire ressemblait à celle de César, moins les circonstances heureuses. Son caractère sage et réservé, sa prévoyance et sa réflexion mathématique avaient agi 20 sur sa manière de travailler. La plupart de ses affaires s'étaient conclues sur parole, et il avait rarement eu des difficultés. Observateur, comme tous les gens méditatifs, il étudiait les gens en les laissant causer ; il refusait alors souvent des marchés avantageux pris par ses voisins, qui 25 plus tard s'en repentaient en se disant que Pillerault flairait les fripons. Il préférait des gains minimes et sûrs à ces coups audacieux qui mettaient en question de grosses sommes. Il tenait les plaques de cheminée, les grils, les chenets grossiers, les chaudrons en fonte et en 30 fer, les houes et les fournitures du paysan. Cette partie assez ingrate exigeait un travail mécanique excessif. Le gain n'était pas en raison du labeur, il y avait peu de bénéfice sur ces matières lourdes, difficiles à remuer, à emmagasiner. Aussi avait-il cloué bien des caisses, 35 fait bien des emballages, déballé, reçu bien des voitures. Aucune fortune n'était ni plus noblement gagnée, ni plus légitime, ni plus honorable (jue la sienne. Il n'avait jamais surfait, ni jamais couru après les affaires. Dans

les derniers jours, on le voyait fumant sa pipe devant sa porte, regardant les passants et voyant travailler ses commis. Ses voisins, peu envieux de cette médiocrité, louaient sa sagesse sans la comprendre. Au coin de la

6 rue de la Monnaie et de la rue Saint-Honoré se trouve le café David, où quelques vieux négociants allaient, comme Pillerault, prendre leur café le soir. La sobriété de Claude Pillerault, devenue habitude, ne put se plier aux plaisirs d'une vie oisive, quand, au sortir du com-

10 merce, il rentra dans ce repos qui affaisse tant le bourgeois parisien ; il continua son genre d'existence et anima sa vieillesse par ses convictions politiques, qui, disons-le, étaient celles de l'extrême gauche. Pillerault appartenait à cette partie ouvrière agrégée par la Révolu-

15 tion à la bourgeoisie. La seule tache de son caractère était l'importance qu'il attachait à sa conquête : il tenait à ses droits, à la liberté, aux fruits de la Révolution ; il croyait son aisance et sa consistance politique compromises par les jésuites, dont les libéraux annonçaient le

20 secret pouvoir, menacées par les idées que le Constitutionnel prêtait à Monsieur. Il était, d'ailleurs, conséquent avec sa vie, avec ses idées ; il n'y avait rien d'étroit dans sa poh tique, il n'injuriait point ses adversaires, il avait peur des courtisans, il croyait aux vertus républi-

25 caines : il imaginait Manuel pur de tout excès, le général Foy grand homme, Casimir Périer sans ambition, La Fayette un prophète pohtique, Courier bon homme. Il avait enfin de nobles ciiimères. Ce beau vieillard vivait de la vie de famille, il allait chez les Ragon et chez sa

30 nièce, chez le juge Popinot, chez Joseph Lebas et chez les Matifat. Personnellement, quinze cents francs faisaient raison de tous ses besoins. Quant au reste de ses revenus, il l'employait à de bonnes œuvres, en présents à sa petitenièce ; il donnait à dîner quatre fois par an à ses amis

35 chez Roland, rue du Hasard, et les menait au spectacle. Il jouait le rôle de ces vieux garçons sur qui les femmes mariées tirent des lettres de change à vue pour leurs fantaisies : une partie de campagne, l'Opéra, les Montagnes-Beau j on. Pillerault était alors heureux du plaisir

58 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

qu'il donnait, il jouissait dans le cœur des autres. Après avoir vendu son fonds, il n'avait pas voulu quitter le quartier où étaient ses habitudes, et il avait pris rue des Bourbonnais un petit appartement de trois pièces au quatrième, dans une vieille maison. La vie pure et 5 simple de Pillerault était révélée par les dispositions intérieures de son appartement, composé d'une antichambre, d'un salon et d'une chambre. Aux dimensions près, c'était la cellule du chartreux. L'antichambre, au carreau rouge et frotté, n'avait qu'une fenêtre ornée de 10 rideaux en percale à bordures rouges, des chaises d'acajou garnies de basane rouge et de clous dorés ; les murs étaient tendus d'un papier vert olive et décoré du Serment des Américains, du portrait de Bonaparte en premier consul, et de la Bataille d 'Austerîitz. Le salon, sans doute 15 arrangé par le tapissier, avait un meuble jaune à rosaces, un tapis ; la garniture de cheminée en bronze sans dorures, un devant de cheminée peint, une console avec un vase à fleurs sous verre, une table ronde à tapis sur laquelle était un porte-liqueurs. Le neuf de cette pièce 20 annonçait assez un sacrifice fait aux usages du monde par le vieux quincaillier, qui recevait rarement. Dans sa chambre, simple comme celle'd'un religieux ou d'un vieux soldat, les deux hommes qui apprécient le mieux la vie, un crucifix à bénitier placé dans son alcôve frappait les 25 regards. Cette profession de foi chez un répubhcain stoïque émouvait profondément. Une vieille femme venait faire son ménage, mais son respect pour les femmes était si grand, qu'il ne lui laissait pas cirer ses souliers, nettoyés par abonnement avec un décrotteur. Son 30 costume était simple et invariable. Il portait habituellement une redingote et un pantalon de drap bleu, un gilet de rouennerie, une cravate blanche et des souliers très ouverts ; les jours fériés, il mettait un habit à boutons de métal. Ses habitudes pour son lever, son déjeuner, 35 ses sorties, son dîner, ses soirées et son retour au logis étaient marquées au coin de la plus stricte exactitude, car la régularité des mœurs fait la longue vie et la santé. Il n'était jamais question de politique entre César, les

Ragon, l'abbé Loraux et lui, car les gens de cette société se connaissaient trop pour en venir à des attaques sur le terrain du prosélytisme. Comme son neveu et comme les Ragon, il avait une grande confiance en Roguin.

5 Pour lui, le notaire de Paris était toujours un être vénérable, une image vivante de la probité. Dans l'affaire des terrains, Pillerault s'était livré à un contre-examen qui motivait la hardiesse avec laquelle César avait combattu les pressentiments de sa femme.

10 Le parfumeur monta les soixante-dix-huit marches qui menaient à la petite porte brune de l'appartement de son oncle, en pensant que ce vieillard devait être bien vert pour toujours les monter sans se plaindre. Il trouva la redingote et le pantalon étendus sur le portemanteau

16 placé à l'extérieur ; madame Vaillant les brossait et frottait pendant que ce vrai philosophe, enveloppé dans une redingote en molleton gris, déjeunait au coin de son feu, en lisant les débats parlementaires dans le Constitutionnel ou le Journal du Commerce.

20 — Mon oncle, dit César, l'affaire est conclue, on va dresser les actes. Si vous aviez cependant quelques craintes ou des regrets, il est encore temps de rompre.

— Pourquoi romprais-je ? l'affaire est bonne, mais longue à réaliser, comme toutes les affaires sûres. Mes

25 cinquante mille francs sont à la Banque, j'ai touché hier les derniers cinq mille francs de mon fonds. Quant aux Ragon, ils y mettent toute leur fortune.

— Eh bien, comment vivent-ils ?

— Enfin, sois tranquille, ils vivent.

30 — Mon oncle, je vous entends, dit Birotteau vivement ému et serrant les mains du vieillard austère.

— Comment se fera l'affaire ? dit brusquement Pillerault.

— J'y serai pour trois huitièmes, vous et les Ragon 35 pour un huitième ; je vous créditerai sur mes livres

jusqu'à ce qu'on ait décidé la question des actes notariés.

— Bon ! Mon garçon, tu es donc bien riche, pour jeter là trois cent mille francs ? Il me semble que tu hasardes

60 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

beaucoup en dehors de ton commerce ; n'en soufïrira-t-il pas ? Enfin cela te regarde. Si tu éprouvais un échec, voilà les rentes à quatre-vingts, je pourrais vendre deux mille francs de mes consohdés. Prends-y garde, mon garçon : si tu avais recours à moi, ce serait la fortune 5 de ta fille à laquelle tu toucherais là.

— Mon oncle, comme vous dites simplement les plus belles choses ! vous me remuez le cœur.

— Le général Foy me le remuait bien autrement tout

à l'heure ! Enfin, va, conclus : les terrains ne s'envoleront lo pas, ils seront à nous pour moitié ; quand il faudrait attendre six ans, nous aurons toujours quelques intérêts, il y a des chantiers qui donnent des loyers, on ne peut donc rien perdre. Il n'y a qu'une chance, encore est-elle impossible, Roguin n'emportera pas nos fonds... 15

— Ma femme me le disait pourtant cette nuit, elle craint...

Après avoir laissé échapper un sourire d'incrédulité, Pillerault alla déchirer d'un livret un petit papier, écrivit la somme, et signa. 20

— Tiens, voilà sur la Banque un bon de cent mille francs pour Ragon et pour moi. Ces pauvres gens ont pourtant vendu à ton mauvais drôle de du Tillet leurs quinze actions dans les mines de Wortschin pour compléter la somme. De braves gens dans la peine, cela serre 25 le cœur. Et des gens si dignes, si nobles, la fleur de la vieille bourgeoisie enfin ! Leur frère Popinot le juge n'en sait rien, ils se cachent de lui pour ne pas l'empêcher de se livrer à sa bienfaisance. Des gens qui ont travaillé, comme moi, pendant trente ans... 30

— Dieu veuille donc que Vkuile comagène réussisse ! s'écria Birotteau, j'en serai doublement heureux. Adieu, mon oncle ; vous viendrez dîner dimanche avec les Ragon, Roguin et M, Claparon, car nous signerons tous aprèsdemain, c'est demain vendredi, je ne veux pas faire 35 d'aff...

— Tu donnes donc dans ces superstitions-là

— Mon oncle, je ne croirai jamais que le jour où le fils de Dieu fut mis à mort par les hommes est un jour

l] CËSAR BIROTTEAU 61

heureux. On interrompt bien toutes lea affaires pour le 21 janvier.

— A dimanche, dit brusquement Pillerault.

— Sans ses opinions politiques, se dit Birotteau en 5 redescendant l'escalier, je ne sais pas s'il aurait son

pareil ici-bas, mon oncle. Qu'est-ce que lui fait la pohtique ? il serait si bien en n'y songeant pas du tout. Son entêtement prouve qu'il n'y a pas d'homme parfait. — Déjà trois heures, dit César en rentrant 10 chez lui.

— Ma femme, apprête tout pour ma toilette, je vais chez M. Vauquelin, tu sais pourquoi. Une cravate blanche surtout.

Birotteau donna quelques ordres à ses commis; il ne

16 vit pas Popinot, devina que son futur associé s'habillait,

et remonta promptement dans sa chambre, où il trouva

la Vierge de Dresde magnifiquement encadrée, selon ses

ordres.

— Eh bien, c'est gentil ? dit-il à sa fille.

20 — Mais, papa, dis donc que c'est beau ; sans quoi, l'on se moquerait de toi.

— Voyez- vous cette fille qui gronde son père !... Eh bien, pour mon goût, j'aime autant Iléro et Léandre. La Vierge est un sujet religieux qui peut aller dans une

25 chapelle ; mais Héro et Léandre, ah ! je l'achèterai, car le flacon d'huile m'a donné des idées...

— Mais, papa, je ne te comprends pas.

— Virginie, un fiacre ! cria César d'une voix retentissante quand il eut fait sa barbe et que le timide Popinot

30 parut en traînant le pied, à cause de Césarine.

L'amoureux ne s'était pas encore aperçu que son infirmité n'existait plus pour sa maîtresse. Délicieuse preuve d'amour que les gens à qui le hasard inflige un vice corporel quelconque peuvent seuls recueiUir.

35 — Monsieur, dit-il, la presse pourra manœuvrer demain.

— Eh bien, qu'as-tu, Popinot ? demanda César en voyant rougir Anselme.

— Monsieur, c'est le bonheur d'avoir trouvé une boutique, arrière-boutique, cuisine et des chambres au-

62 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

dessus, et des magasins, pour douze cents francs par an, rue des Cinq- Diamants.

— Il faut obtenir un bail de dix-huit ans. dit Birotteau. Mais allons chez M. Vauquelin, nous causerons en route.

César et Popinot montèrent en fiacre aux yeux des 5 commis étonnés de ces exorbitantes toilettes et d'une voiture anormale, ignorants qu'ils étaient des grandes choses méditées par le maître de la Reine des roses.

— Nous allons donc savoir la vérité sur les noisettes ! dit le parfumeur. 10

— Des noisettes ? fit Popinot.

— Tu as mon secret, Popinot, dit le parfumeur, j'ai lâché le mot noisette, tout est là. L'huile de noisette est la seule qui ait de l'action sur les cheveux, aucune maison de parfumerie n'y a pensé. En voyant la gravure de Hiro 15 et Léandre, je me suis dit : ' Si les anciens usaient tant d'huile pour leurs cheveux, ils avaient une raison quelconque ' ; car les anciens sont les anciens ! Malgré les prétentions modernes, je suis de l'avis de Boileau sur les anciens. Je suis parti de là pour arriver à l'huile de 20 noisette, grâce au petit Bianchon, l'élève en médecine, ton parent ; il m'a dit qu'à l'École ses camarades employaient l'huile de noisette pour activer la croissance de leurs moustaches et favoris. Il ne nous manque plus que la sanction de l'illustre M. Vauquehn. Éclairés par lui, 25 nous ne tromperons pas le public. Tout à l'heure, j'étais

à la Halle, chez une marchande de noisettes, pour avoir la matière première ; dans un instant, je serai chez l'un des plus grands savants de France pour en tirer la quintessence. Les proverbes ne sont pas sots, les ex- 30 trêmes se touchent. Vois, mon garçon, le commerce est l'intermédiaire des productions végétales et de la science. AngéUque Madou récolte, M. Vauquehn extrait, et nous vendons une essence.

La rehgieuse admiration avec laquelle Popinot écoutait 36 le père de sa Césarine stimula l'éloquence de Birotteau, qui se permit les phrases les plus sauvages qu'un bourgeois puisse inventer.

- — Sois respectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la

i] CÉSAR BIROTTEAU 63

rue où demeurait Vauquelin, nous allons i^cnétrcr dans le sanctuaire de la science. Mets la Vierge en évidence, sans affectation, dans la salle à manger, sur une chaise. Pourvu que je ne m'entortille pas dans ce que je veux 5 dire ! s'écria naïvement Birotteau. Popinot, cet homme est mon bienfaiteur, et dans quelques instants, Anselme, il sera le tien.

Ces paroles donnèrent froid à Popinot, qui posa ses pieds comme s'il eût marché sur des œufs, et regarda 10 d'un air inquiet les murailles. M. Vauquelin était dans son cabinet, on lui annonça Birotteau. L'académicien savait le parfumeur adjoint au maire et en grande faveur, il le reçut.

— Vous ne m'oubhez donc pas dans vos grandeurs ? 15 dit le savant ; mais, de chimiste à parfumeur, il n'y a que

la main.

— Hélas ! monsieur, de votre génie à la simplicité d'un bonhomme comme moi, il y a l'immensité. Je vous dois ce que vous appelez mes grandeurs, et ne l'oublierai ni

20 dans ce monde ni dans l'autre.

— Oh ! dans l'autre, dit-on, nous serons tous égaux, les rois et les savetiers.

— C'est-à-dire les rois et les savetiers qui se seront saintement conduits, observa Birotteau.

25 — C'est votre fils ? demanda VauqueUn en regardant le petit Popinot hébété de ne rien voir d'extraordinaire dans le cabinet où il croyait trouver des monstruosités, de gigantesques macliines, des métaux volants, des substances animées.

30 — Non, monsieur, mais c'est un jeune homme que j'aime et qui vient implorer une bonté égale à votre talent ; n'est-elle pas infinie ? dit-il d'un air fin. Nous venons vous consulter une seconde fois, à seize ans de distance, sur une matière importante, et sur laquelle je

35 suis ignorant comme un parfumeur.

— Voyons, qu'est-ce ?

— Je sais que les cheveux occupent vos veilles, et que vous vous hvrez à leur analyse ! Pendant que vous y pensiez pour la gloire, j'y pensais pour le commerce.

64 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

— Cher monsieur Birotteau, que voulez-vous de moi ? l'analyse des cheveux ?

Il prit un petit papier.

— Ecoutez, voici mon opinion sur la matière, après tous mes travaux. 5

Ici, Popinot dressa les oreilles comme un lièvre effrayé.

— La décoloration de cette substance morte ou vive est, selon moi, produite par l'interruption de la sécrétion des matières colorantes, ce qui exphquerait comment, dans les chmats froids, le poil des animaux à belles four- 10 rures pâht et blanchit pendant l'hiver.

— Hem ! Popinot.

— Il est évident, reprit Vauquelin, que l'altération des chevelures est due à des changements subits dans la température ambiante... 15

— Ambiante, Popinot... retiens, retiens ! cria César.

— Oui, dit Vauquehn, au froid et au chaud alternatifs, ou à des phénomènes intérieurs qui produisent le même effet. Ainsi, probablement, les migraines et les affections céphalalgiques absorbent, dissipent ou déplacent les 20 fluides générateurs. L'intérieur regarde les médecins. Quant à l'extérieur, arrivent vos cosmétiques.

— Eh bien, monsieur, dit Birotteau, vous me rendez la vie. J'ai songé à vendre de l'huile de noisette, en pensant que les anciens faisaient usage d'huile pour leurs cheveux, 25 et les anciens sont les anciens, je suis de l'avis de Boileau. Pourquoi les athlètes oignaient-ils ?...

— L'huile d'olive vaut l'huile de noisette, dit Vauquelin, qui n'écoutait pas Birotteau. Toute huile est bonne. Peut-être avez- vous raison : l'huile de noisette possède, 30 m'a dit Dupuytren, un stimulant. Je chercherai à connaître les différences qui existent entre les huiles de faîne, de colza, d'ohve, de noix, et caetera.

— Je ne me suis donc pas trompé, dit Birotteau triomphalement, je me suis rencontré avec un grand liomme. 35 Macassar est enfoncé ! Macassar, monsieur, est un cosmétique donné, c'est-à-dire vendu et vendu cher, pour faire pousser les cheveux.

— Cher monsieur Birotteau, dit Vauquelin, il n'est pas

venu deux onces d'huile de Macassar en Europe. L'huile de Macassar n'a pas la moindre action sur les cheveux ; mais les Malaises l'achètent au poids de l'or à cause de son influence conservatrice sur les cheveux, sans savoir que 5 l'huile de baleine est tout aussi bonne. Aucune puissance, ni chimique ni divine...

— Oh ! divine... ne dites pas cela, monsieur Vauquelin.

— Aucune puissance ne peut donc faire pousser de che- 10 veux à des chauves, de même que vous ne teindrez

jamais sans danger les cheveux rouges ou blancs ; mais, en vantant l'emploi de rhuile,vous ne commettrez aucune erreur, aucun mensonge, et je pense que ceux qui s'en serviront pourront conserver leurs cheveux. Ma con- 15 science se refuse à regarder l'huile de noisette comme un prodige.

— Quelle serait la meilleure manière de l'extraire : par la décoction ou par la pression ? dit Birotteau.

— Par la pression entre deux plaques chaudes, l'huile 20 sera plus abondante ; mais, obtenue par la pression entre

deux plaques froides, elle sera de meilleure quahté. Il faut l'appUquer, dit Vauquehn avec bonté, sur la peau même, et non s'en frotter les cheveux ; autrement, l'effet serait manqué.

25 — Retiens bien ceci, Popinot, dit Birotteau dans un enthousiasme qui lui enflammait le visage. — Vous voyez, monsieur, un jeune homme qui comptera ce jour parmi les plus beaux de sa vie. Il vous connaissait, vous vénérait, sans vous avoir vu. Nous prions, ma femme, ma fille

30 et moi, pour vous, tous les jours, comme on le doit pour son bienfaiteur.

— C'est trop pour si peu, dit Vauquelin, gêné par la verbeuse reconnaissance du parfumeur.

— Ta ta ta ! fit Birotteau, vous ne pouvez pas nous 35 empêcher de vous aimer, vous qui n'acceptez rien de moi.

Vous êtes comme le soleil, vous jetez la lumière, et ceux que vous éclairez ne peuvent rien vous rendre.

Le savant sourit et se leva, le parfumeur et Popinot se levèrent aussi.

66 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

— Regarde, Anselme, regarde bien ce cabinet. Vous permettez, monsieur ?

— Eh bien, êtes-vous content des affaires ? dit Vauquelin à Birotteau.

— Assez bien, monsieur, dit Birotteau en se retirant 5 vers la salle à manger, où le suivit Vauquelin. Mais, pour lancer cette huile sous le nom d'essence comxigène, il faut de grands fonds...

— Essence et comagène sont deux mots qui hurlent. Appelez votre cosmétique huile de Birotteau. Si vous ne lO voulez pas mettre votre nom en évidence, prenez-en un autre... Mais voilà la Fter^e de Dresde... Ah! monsieur Birotteau, vous voulez que nous nous quittions brouillés.

— Monsieur Vauquelin, dit le parfumeur en prenant les mains du chimiste, cette rareté n'a de prix que par la 15 persistance que j'ai mise à la chercher ; il a fallu faire fouiller toute l'Allemagne pour la trouver sur papier de Cliine et avant la lettre : je savais que vous la désiriez, vos occupations ne vous permettaient pas de vous la procurer, je me suis fait votre commis voj^ageur. Agréez 20 donc non une méchante gravure, mais des soins, une sollicitude, des pas et démarches qui prouvent un dévouement absolu. Ne me refusez pas. Nous avons tant de chances pour être oubliés, laissez-moi me mettre, moi, ma femme, ma fille et le gendre que j'aurai, tous sous vos 26 yeux. Vous vous direz en voyant la Vierge : ' Il y a de bonnes gens qui pensent à moi.'

— J'accepte, dit Vauquehn.

Popinot et Birotteau s'essuyèrent les yeux, tant ils furent émus de l'accent de bonté que mit l'académicien 30 à ce mot.

— Voulez- vous combler votre bonté ? dit le parfumeur.

— Qu'est-ce ? fit Vauquehn.

— Je réunis quelques amis...

Il se souleva sur les talons, en prenant néanmoins un 35 air humble.

— ... Autant pour célébrer la déh\Tance du territoire que pour fêter ma nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur.

— Ah ! dit Vauquelin étonné.

— Peut-être me suis- je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saintes Roch, au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon...

Ma femme donne un bal dimanche, dans vingt jours, venez-y, monsieur ! Faites-nous l'honneur de dîner avec nous ce jour-là. Pour moi, ce sera recevoir deux fois la croix. Je vous écrirai bien à l'avance. 10 — Eh bien, oui, dit Vauquelin.

— Mon cœur se gonfle de plaisir, s'écria le parfumeur dans la rue. Il viendra chez moi. J'ai peur d'avoir oubhé ce qu'il a dit sur les cheveux ; tu t'en souviens, Popinot ?

15 — Oui, monsieur, et dans vingt ans je m'en souviendrais encore.

— Ce grand homme ! quel regard et quelle pénétration ! dit Birotteau. Popinot, nous tenons une fortune. Ainsi, demain, à sept heures, soyons à la fabrique, les noisettes

20 viendront et nous ferons de l'huile, car il a beau dire que toute huile est bonne, nous serions perdus si le public le savait.

— Vous allez être décoré, monsieur, dit Popinot. Quelle gloire pour...

25 — Pour le commerce, n'est-ce pas, mon enfant ?

L'air triomphant de César Birotteau, sûr d'une fortune, fut remarqué par ses commis, qui se firent des signes entre eux, car la course en fiacre, la tenue du caissier et du patron, les avaient jetés dans les romans les plus 30 bizarres. Dans cette vie occupée et quasi claustrale, les plus petits accidents prenaient l'intérêt que donne un prisonnier à ceux de sa prison.

Par extraordinaire, la recette de la journée se montait à six mille francs : on était venu payer quelques mémoires 35 arriérés.

Durant le dîner, Raguet, le garçon de confiance, gardait

le magasin ; mais au dessert les commis redescendaient

au magasin et laissaient César, sa femme et sa fille achever

leur dîner au coin du feu. Cette habitude venait des

68 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

Ragon, chez qui les anciens us et coutumes du commerce, toujours en vigueur, maintenaient entre eux et les commis l'énorme distance qui jadis existait entre les maîtres et les apprentis. Césarine et Constance apprêtaient alors au parfumeur sa tasse de café, qu'il prenait assis dans 6 une bergère au coin du feu. Pendant cette heure, César mettait sa femme au fait des petits événements de la journée, il racontait ce qu'il avait vu dans Paris, ce qui se passait au faubourg du Temple, les difficultés de sa fabrication. 10

— Ma femme, dit-il quand les commis furent descendus, voilà certes une des plus importantes journées de notre vie ! Les noisettes achetées, la presse hydrauHque prête à manœuvrer demain, l'affaire des terrains conclue. Tiens, serre donc ce bon sur la Banque, dit-il en lui 1.5 remettant le mandat de Pillerault. La restauration de l'appartement décidée, notre appartement augmenté. Mon Dieu ! j'ai vu, cour Batave, un homme bien singulier !

Et il raconta M. Molineux. 20

— Je vois, lui répondit sa femme en l'interrompant au mdheu d'une tirade, que tu t'es endetté de deux cent mille francs !

— C'est vrai, ma femme, dit le parfumeur avec une fausse humilité. Comment payerons-nous cela, bon Dieu? 25 car il faut compter pour rien les terrains de la Madeleine, destinés à devenir un jour le plus beau quartier de Paris.

— Un jour. César.

— Hélas ! dit-il en continuant sa plaisanterie, mes trois huitièmes ne me vaudront un million que dans six 30 ans. Et comment payer deux cent mille francs ? reprit César en faisant un geste d'effroi. Eh bien, nous les payerons cependant avec cela, dit-il en tirant de sa poche une noisette prise chez madame Madou, et précieusement gardée. 35

Il montra la noisette entre ses deux doigts à Césarine et à Constance. Sa femme ne dit rien, mais Césarine, intriguée, dit à son père en lui servant le café :

— Ah çà ! papa, tu ris ?

Le parfumeur, aussi bien que ses commis, avait surpria pendant le dîner les regards jetés par Popinot à Césarine, il voulut éclaircir ses soupçons.

— Eh bien, fifille, cette noisette est cause d'une révo- 5 lution au logis. 11 y aura, dès ce soir, quelqu'un de

moins sous notre toit.

Césarine regarda son père en ayant l'air de dire : ' Que m'importe ! '

— Popinot s'en va.

10 Quoique César fût un pauvre observateur et qu'il eût préparé sa dernière phrase autant pour tendre un piège à sa fille que pour arriver à sa création de la maison A. Popinot et compagnie, sa tendresse paternelle lui fit deviner les sentiments confus qui sortirent du cœur de

15 sa fille, fleurirent en roses rouges sur ses joues, sur son front, et colorèrent ses yeux, qu'elle baissa. César crut alors à quelque parole échangée entre Césarine et Popinot. Il n'en était rien : ces deux enfants s'entendaient, comme tous les amants timides, sans s'être dit un mot.

20 Elle avait fini par ne plus s'apercevoir de la différence qui distinguait la jambe gauche de la jambe droite chez Popinot, elle eût été capable de dire : ' Mais boite-t-il ? ' Le silence de Popinot trahissait un esprit doux, elle aimait le sourire à demi mélancolique que lui inspiraient

25 d'insignifiantes vulgarités ; les niaiseries qui le faisaient sourire excitaient toujours quelque répulsion chez elle, ils souriaient ou se contristaient ensemble. Cette supériorité n'empêchait pas Anselme de se précipiter à l'ouvrage, et son infatigable ardeur plaisait à Césarine, car

30 elle devinait que, si les autres commis disaient : ' Césarine épousera le premier clerc de M. Roguin,' Anselme pauvre, boiteux et à cheveux roux, ne désespérait pas d'obtenir sa main. Une grande espérance prouve un grand amour.

— Où va - 1 - il ? demanda Césarine à son père en 35 essayant de prendre un air indifférent.

— Il s'étabUt rue des Cinq-Diamants ! et, ma foi, à la grâce de Dieu, dit Birotteau, dont l'exclamation ne fut comprise ni par sa femme, ni par sa fille.

Quand Birotteau rencontrait une difficulté morale, il

70 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

faisait comme les insectes devant un obstacle, il se jetait à gauche ou à droite ; il changea donc de conversation en se promettant de causer de Césarine avec sa femme.

— J'ai raconté tes craintes et tes idées sur Roguin à ton oncle, il s'est mis à rire, dit-il à Constance. 5

— Tu ne dois jamais révéler ce que nous nous disons entre nous, s'écria Constance. Ce pauvre Roguin est peutêtre le plus honnête homme du monde, il a cinquantehuit ans et ne pense plus sans doute...

Elle s'arrêta court en voyant Césarine attentive, et la 10 montra par un coup d'œil à César.

— J'ai donc bien fait de conclure, dit Birotteau.

— Mais tu es le maître, répondit-elle.

César prit sa femme par les mains et la baisa au front. Cette réponse était toujours chez elle un consentement 15 tacite aux projets de son mari.

— Allons, s'écria le parfumeur en descendant à son magasin et parlant à ses commis, la boutique se fermera à dix heures. Messieurs, un coup de main ! Il s'agit de transporter pendant la nuit tous les meubles du premier 20 au second ! Il faut mettre, comme on dit, les petits pots dans les grands, afin de laisser demain à mon architecte les coudées franches.

Possédé de cette magnifique ardeur que produit l'affluence du fluide nerveux et qui fait du diaphragme un 25 brasier chez les gens ambitieux ou amoureux agités par des grands desseins, Popinot, si doux et si tranquille, avait piafïé comme un cheval de race avant la course, dans la boutique, au sortir de table.

— Qu'as-tu donc ? lui dit Célestin. 30

— Quelle journée ! mon cher, je m'étabhs, lui dit-il à l'oreille, et M. César est décoré.

— Vous êtes bien heureux, le patron vous aide, s'écria Célestin.

Popinot ne répondit pas, il disparut, poussé comme 35 par un vent furieux, le vent du succès !

— Oh ! heureux ! dit à son voisin qui vérifiait des étiquettes un commis occupé à mettre des gants par douzaines ; le patron s'est aperçu des yeux que Popinot

fait à mademoiselle Césarine, et, comme il est très fin, le patron, il se débarrasse d'Anselme ; il serait difficile de le refuser, rapport à ses parents. Célestine prend cette rouerie pour de la générosité.

5 Anselme Popinot descendait la rue Saint-Honoré et courait rue des Deux-Écus, pour s'emparer d'un jeune homme que sa seconde vue commerciale lui désignait comme le principal instrument de sa fortune. Le juge Popinot avait rendu service au plus habile commis

10 voyageur de Paris, à celui que sa triomphante loquèle et son activité firent plus tard surnommer Villustre. Voué spécialement à la chapellerie et à Varticle Paris, ce roi des voyageurs se nommait encore purement et simplement Gaudissart. A vingt-deux ans, il se signalait

15 déjà par la puissance de son magnétisme commercial. Alors, fluet, l'œil joyeux, le visage expressif, une mémoire infatigable, le coup d'œil habile à saisir les goûts de chacun, il méritait d'être ce qu'il fut depuis, le roi des commis voyageurs, le Français par excellence. Confier

20 le placement de l'huile de noisette à ce précieux metteur en œuvre des inventions marchandes, déjà choyé par les plus riches maisons, n'était-ce pas tirer une lettre de change sur la fortune ? Popinot possédait Gaudissart. Le commis voyageur, si savant dans l'art d'entortiller

25 les gens les plus rebelles, les petits marchands de province, s'était laissé entortiller dans la première conspiration tramée contre les Bourbons après les Cent- Jours. Gaudissart, à qui le grand air était indispensable, se vit en prison sous le poids d'une accusation capitale.

30 Le juge Popinot, chargé de l'instruction, avait mis Gaudissart hors de cause en reconnaissant que son imprudente sottise l'avait seule compromis dans cette affaire. Avec un juge désireux de plaire au pouvoir ou d'un royahsme exalté, le malheureux commis allait

35 à l'échafaud. Gaudissart, qui croyait devoir la vie au juge d'instruction, nourrissait un profond désespoir de ne pouvoir porter à son sauveur qu'une stérile reconnaissance. Ne devant pas remercier un juge d'avoir rendu la justice, il était allé chez les Ragon se déclarer

72 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

homme lige des Popinot. En errant dans le dédale obscur de la grande Halle, en pensant aux moyens d'organiser un rapide succès, Popinot saisit, rue Aubryle-Boucher, une occasion unique et de bon augure avec laquelle il comptait régaler César le lendemain. En 5 faction à la porte de l'hôtel du Commerce, vers minuit, Popinot entendit, dans le lointain de la rue de Grenelle, un vaudeville J&nal chanté par Gaudissart, avec accompagnement de canne significativement traînée sur les pavés. 10

— Monsieur, dit Anselme en débouchant de la porte et se montrant soudain, deux mots ?

— Onze, si vous voulez, dit le commis voyageur en levant sa canne plombée sur l'agresseur.

— Je suis Popinot, dit le pauvre Anselme. 15

— Suffit, dit Gaudissart en le reconnaissant. Que vous faut-il ? de l'argent ? Absent par congé, mais on en trouvera. Mon bras pour un duel ? Tout à vous, des pieds à l'occiput.

Et il chanta : 20

Voilà, voilà Le vrai soldat français !

— Venez causer avec moi dix minutes, non pas dans votre chambre, on pourrait nous écouter, mais sur le quai de l'Horloge : à cette heure il n'y a personne, dit Popinot ; 25 il s'agit de quelque chose de plus important.

— Ça chauffe donc ? Marchons !

En dix minutes, Gaudissart, maître des secrets de Popinot, en avait reconnu l'importance.

— Paraissez, parfumeurs, coiffeurs et débitants ! 30

s'écria Gaudissart en singeant Lafon dans le rôle du Cid. Je vais empaumer tous les boutiquiers de France et de Navarre. Oh ! une idée ! J'allais partir, je reste, et vais prendre les commissions de la parfumerie parisienne. 35

— Et pour quoi ?

— Pour étrangler vos rivaux, innocent ! En ayant

leurs commissions, je puis faire boire de l'huile à leurs perfides cosmétiques, en ne parlant et ne m' occupant que de la vôtre. Un fameux tour de voyageur ! J'ai pour ami d'enfance Andoche Finot, homme capable, mon 6 ami d'ailleurs. Andoche connaît le prospectus, il entre dans les idées du marchand, il n'est pas fier, il hmousinera notre prospectus gratis. Mon Dieu, avec un bol de punch et des gâteaux, on le régalera ; car, Popinot, pas de farces : je voyagerai sans commission ni frais, vos

10 concurrents payeront, je les dindonnerai. Entendonsnous bien. Pour moi, ce succès est une affaire d'honneur. Ma récompense est d'être garçon de noces à votre mariage ! J'irai en ItaHe, en Allemagne, en Angleterre ! Vous aurez votre Césarine ou je ne m'appellerai pas

15 l'iLLUSTRE ! nom que m'a donné le père Finot, pour avoir fait réussir ses chapeaux gris. En vendant votre huile, je reste dans ma partie, la tête humaine ; l'huile et le chapeau sont connus pour conserver la chevelure publique.

20 Popinot revint chez sa tante, où il devait aller coucher, dans une telle fièvre, causée par sa prévision du succès, que les rues lui semblaient être des ruisseaux d'huile. Il dormit peu, rêva que ses cheveux poussaient follement, et vit deux anges qui lui déroulaient, comme dans les

25 mélodrames, une rubrique où était écrit : Huile césarienne. César et Popinot furent dans leur atelier, au faubourg du Temple, bien avant l'arrivée des noisettes ; en attendant les porteurs de madame Madou, Popinot raconta triomphalement son traité d'alHance avec Gaudissart.

30 — Nous avons l'illustre Gaudissart, nous sommes millionnaires ! s'écria le parfumeur en tendant la main à son caissier de l'air que dut prendre Louis XIV en accueillant le maréchal de Villars au retour de Denain.

— Nous avons bien autre chose encore, dit l'heureux 35 commis en sortant de sa poche une bouteille à forme

écrasée en façon de citrouille et à côtes ; j'ai trouvé dix mille flacons semblables à ce modèle, tout fabriqués, tout prêts, à quatre sous et six mois de terme.

— Anselme, dit Birotteau contemplant la forme miri-

74 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

fique du flacon, hier (il prit un ton grave), dans les Tuileries, oui, pas plus tard qu'hier, tu disais : ' Je réussirai.' Moi, je. dis aujourd'hui : ' Tu réussiras ! ' Quatre sous ! six mois de terme ! une forme originale ! Macassar branle dans le manche ; quelle botte portée 5 à l'huile de Macassar ! Ai- je bien fait de m' emparer des seules noisettes qui soient à Paris ! Où donc as-tu trouvé ces flacons ?

— J'attendais l'heure de parler à Gaudissart et je flânais... lo

— Comme moi jadis, s'écria Birotteau.

— En descendant la rue Aubry-le-Boucher j'aperçois chez un verrier en gros, un marchand de verres bombés et de cages, qui a des magasins immenses, j'aperçois ce flacon... Ah ! il m'a crevé les yeux comme une lumière 15 subite, une voix m'a crié : ' Voilà ton affaire ! '

Les noisettes Hvrées, Raguet, les ouvriers, Popinot, César, en épluchèrent une quantité suffisante, et il y eut avant quatre heures quelques livres d'huile. Popinot alla présenter le produit à Vauquehn, qui fit présent à 20 Popinot d'une formule pour mêler l'essence de noisette à des corps oléagineux moins chers et la parfumer. Popinot se mit aussitôt en instance pour obtenir un brevet d'invention et de perfectionnement. Le dévoué Gaudissart prêta l'argent pour le droit fiscal à Popinot, 25 qui avait l'ambition de payer sa moitié dans les frais d'établissement.

La prospérité porte avec elle une ivresse à laquelle les hommes inférieurs ne résistent jamais. Cette exaltation eut un résultat facile à prévoir. Grindot vint, il présenta 30 le croquis colorié d'une délicieuse vue intérieure du futur appartement orné de ses meubles. Birotteau, séduit, consentit à tout. Aussitôt les maçons donnèrent les coups de pic qui firent gémir la maison et Constance. Son peintre en bâtiments, M. Lourdois, un fort riche 35 entrepreneur qui s'engageait à ne rien néghger, parlait de dorures pour le salon. En entendant ce mot. Constance intervint.

— Monsieur Lourdois, dit-elle, vous avez trente mille

livres de rente, vous habitez une maison à vous, vous pouvez y faire ce que vous voulez ; mais, nous autres...

— Madame, le commerce doit briller, et ne pas se laisser écraser par l'aristocratie. Voilà, d'ailleurs,

5 M. Birotteau dans le gouvernement, il est en évidence...

— Oui, mais il est encore en boutique, dit Constance devant ses commis et les cinq personnes qui l'écoutaient ; ni moi, ni lui, ni ses amis, ni ses ennemis ne l'oublierons.

10 Birotteau se souleva sur la pointe des pieds en retombant sur ses talons à plusieurs reprises, les mains croisées derrière lui.

— Ma femme a raison, dit-il. Nous serons modestes dans la prospérité. Le quartier a les yeux sur moi,

15 les gens qui réussissent ont des jaloux, des envieux ! — Ah ! vous saurez cela bientôt, jeune homme, dit-il à Grindot ; s'ils nous calomnient, ne leur donnez pas au moins heu de médire.

— Ni la calomnie ni la médisance ne peuvent vous 20 atteindre, dit Lourdois ; vous êtes dans une position

hors ligne, et vous avez une si grande habitude du commerce, que vous savez raisonner vos entreprises, vous êtes un malin.

— C'est vrai, j'ai quelque expérience des affaires ; vous 25 savez pourquoi notre agrandissement ? Si je mets un

fort dédit relativement à l'exactitude, c'est que...

— Non.

— Eh bien, ma femme et moi, nous réunissons quelques amis autant pour célébrer la déhvrance du territoire

30 que pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur.

— Comment, comment ! dit Lourdois, ils vous ont donné la croix ?

— Oui ; peut-être me suis-je rendu digne de cette 35 insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire

et en combattant pour la cause royale au 13 vendémiaire à Saint-Roch, où je fus blessé par Napoléon. Venez avec votre femme et votre demoiselle...

— Enchanté de l'honneur que vous daignez me faire,

7Ô SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

dit le libéral Lourdois. Mais vous êtes un farceur, papa Birotteau ; vous voulez être sûr que je ne vous manquerai pas de parole, et voilà pourquoi vous m'invitez. Eh bien, je prendrai mes plus habiles ouvriers, nous ferons un feu d'enfer pour sécher les peintures ; nous avons des 5 procédés dessiccatifs, car il ne faut pas danser dans un brouillard exhalé par le plâtre. On vernira pour ôter toute odeur.

Trois jours après, le commerce du quartier était en émoi par l'annonce du bal que préparait Birotteau. 10 Chacun pouvait, d'ailleurs, voir les étais extérieurs nécessités par le changement rapide de l'escaher, les tuyaux carrés en bois par où tombaient les décombres dans les tombereaux qui stationnaient. Les ouvriers pressés qui travaillaient aux flambeaux, car 15 il y eut des ouvriers de jour et des ouvriers de nuit, faisaient arrêter les oisifs, les curieux dans la rue, et les commérages s'appuyaient sur ces préparatifs pour annoncer d'énormes somptuosités.

Le dimanche indiqué pour la conclusion de l'affaire, 20 M. et madame Ragon, l'oncle Pillerault, vinrent sur les quatre heures, après vêpres. Vu les démoHtions, disait César, il ne put inviter ce jour-là que Charles Claparon, Crottat et Roguin. Le notaire apporta le Journal des Débats, où M. de la Billardière avait fait insérer l'article 25 suivant :

Nous apprenons que la déUvrance du territoire sera fêtée avec enthousiasme dans toute la France ; mais, à Paris, les membres du corps municipal ont senti que le moment était venu de rendre à la capitale cette splendeur 30 qui, par un sentiment de convenance, avait cessé pendant l'occupation étrangère. Chacun des maires et des adjoints se propose de donner un bal : l'hiver promet donc d'être très brillant ; ce mouvement national sera suivi. Parmi toutes les fêtes qui se préparent, il est beau- s5 coup question du bal de M. Birotteau, nommé chevalier de la Légion d'honneur, et si connu par son dévouement à la cause royale. M. Birotteau, blessé à l'affaire de Saint-

Roch, au 13 vendémiaire, et l'un des juges consulaires les plus estimés, a doublement mérité cette faveur.'

— Comme on écrit bien aujourd'hui ! s'écria César. — On parle de nous dans le journal, dit-il à Pillerault.

5 — Eh bien, après ? lui répondit son oncle, à qui le Journal des Débats était particuhèrement antipathique.

— Cet article nous fera peut-être vendre de la yâte des sultanes et de Veau carminative, dit tout bas madame César à madame Ragon sans partager l'ivresse de son

10 mari.

Madame Ragon, grande femme sèche et ridée, au nez pincé, aux lèvres minces, avait un faux air d'une marquise de l'ancienne cour. Le tour de ses yeux était attendri sur une assez grande circonférence, comme ceux des vieilles

15 femmes qui ont éprouvé des chagrins. Sa contenance sévère et digne, quoique affable, imprimait le respect. Elle avait, d'ailleurs, en elle ce je ne sais quoi d'étrange qui saisit sans exciter le rire, et que sa mise, ses façons expHquaient : elle portait des mitaines, elle marchait en

20 tout temps avec une ombrelle à canne, semblable à celle dont se servait la reine Marie-Antoinette à Trianon ; sa robe, dont la couleur favorite était ce brun pâle nommé feuille-morte, s'étalait aux hanches par des phs inimitables, et dont les douairières d'autrefois ont emporté le

25 secret. Elle conservait la mantille noire garnie de dentelles noires à grandes mailles carrées ; ses bonnets, de forme antique, avaient des agréments qui rappelaient lea déchiquetures des vieux cadres sculptés à jour. Elle prenait du tabac avec cette exquise propreté et en faisant

30 ces gestes dont peuvent se souvenir les jeunes gens qui ont eu le bonheur de voir leurs grand' tantes et leurs grand' mères remettre solennellement des boîtes d'or auprès d'elles, sur une table, en secouant les grains de tabac égarés sur leur fichu.

35 Le sieur Ragon était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure de casse-noisette, où l'on ne voyait que les yeux, deux pommettes aiguës, un nez et un menton ; sans dents, mangeant la moitié de ses mots, d'une con-

78 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

versation pluviale, galant, prétentieux et souriant toujours du sourire qu'il prenait pour recevoir les belles dames que différents hasards amenaient jadis à la porte de sa boutique. La poudre dessinait sur son crâne une neigeuse demi-lune bien ratissée, flanquée de deux 5 ailerons, que séparait une petite queue serrée par un ruban. Il portait l'habit bleu-barbeau, le gilet blanc, la culotte et les bas de soie, des souHers à boucles d'or, des gants de soie noire. Le trait le plus saillant de son caractère était d'aller par les rues tenant son chapeau 10 à la main. Il avait l'air d'un messager de la Chambre des pairs, d'un huissier du cabinet du roi, d'un de ces gens qui sont placés auprès d'un pouvoir quelconque de manière à recevoir son reflet tout en restant fort peu de chose. 15

— Eh bien, Birotteau, dit-il d'un air magistral, te repens-tu, mon garçon, de nous avoir écoutés dans ce temps-là ? Avons-nous jamais douté de la reconnaissance de nos bien-aimés souverains ?

— Vous devez être bien heureuse, ma chère petite, dit 20 madame Ragon à madame Birotteau.

— Mais oui, répondit la belle parfumeuse toujours sous le charme de cette ombrelle à canne, de ces bonnets à papillon, des manches justes et du grand fichu à la Julie que portait madame Ragon. 25 p — Césarine est charmante. — Venez ici, la belle enfant, dit madame Ragon de sa voix de tête et d'un air protecteur.

— Ferons-nous les affaires avant le dîner ? dit l'oncle Pillerault. 30

— Nous attendons M. Claparon, dit Roguin, je l'ai laissé s'habillant.

— Monsieur Roguin, dit César, vous l'avez bien prévenu que nous dînions dans un méchant petit entre-sol...

— Il le trouvait superbe il y a seize ans, dit Constance 35 en murmurant.

— ...Au milieu des décombres et parmi les ouvriers ?

— Bah ! vous allez voir un bon enfant qui n'est pas difficile, dit Roguin.

— J'ai mis Raguet en faction dans la boutique, on ne passe plus par notre porte ; vous avez vu tout démoli, dit César au notaire.

— Pourquoi n'avez- vous pas amené votre neveu ? dit 5 Pillerault à madame Ragon.

— Le verrons-nous ? demanda Césarine.

— Non, mon cœur, dit madame Ragon. Anselme travaille, le cher enfant, à se tuer. Cette rue sans air et sans soleil, cette puante rue des Cinq-Diamants m'ef-

10 fraye ; le ruisseau est toujours bleu, vert ou noir. J'ai peur qu'il n'y périsse. Mais quand les jeunes gens ont quelque chose en tête ! dit-elle à Césarine en faisant un geste qui expliquait le mot tête par le mot cœur.

15 — Eh bien, monsieur Ragon, êtes- vous content de moi ? fit le parfumeur. Je lui ai donné le secret d'une découverte... enfin !

— Nous vous savons par cœur. César, dit le petit Ragon en prenant les mains de César et les lui pressant

20 avec une religieuse amitié.

Roguin n'était pas sans inquiétude sur l'entrée en scène de Claparon, dont les mœurs et le ton pouvaient effrayer de vertueux bourgeois : il jugea donc nécessaire de préparer les esprits.

25 — Vous allez voir, dit-il à Ragon, à Pillerault et aux dames, un original qui cache ses moyens sous un mauvais ton effrayant ; car, d'une position très inférieure, il s'est fait jour par ses idées. Il a l'air du plus grand flandrin... Eh bien, non ; il étudie, et pense alors à remuer l'in-

30 dustrie par de nouvelles conceptions.

— Je comprends cela, dit Birotteau ; j'ai trouvé mes meilleures idées en flânant, n'est-ce pas, ma biche ?

— Claparon, reprit Roguin, regagne alors pendant la nuit le temps employé à chercher, à combiner des affaires

35 pendant le jour. Tous ces gens à grand talent ont une vie bizarre, inexphcable. Eh bien, à travers ce décousu, j'en suis témoin, il arrive à son but ; il a fini par faire céder tous nos propriétaires, ils ne voulaient pas, ils se doutaient de quelque chose, il les a mystifiés, il les a

80 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

lassés, il est allé les voir tous les jours, et nous sommes, pour le coup, les maîtres du terrain.

Un singulier broum ! hroum ! particulier aux buveurs de petits verres d'eau-de-vie et de liqueurs fortes annonça le personnage le plus bizarre de cette histoire, et l'arbitre 5 visible des destinées futures de César. Le parfumeur se précipita dans le petit escalier obscur, autant pour dire à Raguet de fermer la boutique que pour faire à Claparon ses excuses de le recevoir dans la salle à manger.

Malgré les habiles préparations de Roguin, M. et lo madame Ragon, ces bourgeois de bon ton, l'observateur Pillerault, Césarine et sa mère furent d'abord assez désagréablement affectés par ce prétendu banquier de la haute volée.

A l'âge de vingt-huit ans environ, cet ancien commis 15 voyageur ne possédait pas un cheveu sur la tête, et portait une perruque frisée en tire-bouchons. Claparon avait l'air d'un comédien de province qui sait tous les rôles, fait la parade, sur la joue duquel le rouge ne tient plus, éreinté par ses fatigues, les lèvres pâteuses, la langue 20 toujours alerte, même pendant l'ivresse. Cette figure, allumée par la joyeuse flamberie du punch, démentait la gravité des affaires. Aussi fallut-il à Claparon de longues études mimiques avant de parvenir à se composer un maintien en harmonie avec son importance 25 postiche. Du Tillet avait assisté à la toilette de Claparon, comme un directeur de spectacle inquiet du début de son principal acteur, car il tremblait que les habitudes grossières de cette vie insoucieuse ne vinssent à éclater à la surface du banquier. 30

— Parle le moins possible, lui avait-il dit. Jamais un banquier ne bavarde : il agit, pense, médite, écoute et pèse. Ainsi, pour avoir bien l'air d'un banquier, ne dis rien, ou dis des choses insignifiantes. Éteins ton œil égrillard et rends-le grave, au risque de le rendre bête. 36 En pohtique, sois pour le gouvernement, et jette-toi dans les généralités comme : Le budget est lourd. Il 7i'y a pas de transaitions possibles entre les partis. Les libéraux sont dangereux. Les Bourbons doivent éviter tout

conflit. Le libéralisme est le manteau dHntérêts coalisés. Les Bourbons nous ménagent une ère de prospérité ; soutenons-les, si nous ne les aimons pas. La France a fait assez d'expériences politiques, etc. Ne renifle pas ton

5 tabac comme fait un invalide ; joue avec ta tabatière, regarde souvent à tes pieds ou au plafond avant de répondre, enfin donne-toi l'air profond. Surtout, défaistoi de ta malheureuse habitude de toucher à tout. Dans le monde, un banquier doit paraître las de toucher.

10 Et ne bois pas trop. Si tu te grises, tu perds ton avenir.

Roguin te surveillera ; tu vas te trouver avec des gens

moraux, des bourgeois vertueux, ne les effraye pas en

lâchant quelques-uns de tes principes d'estaminet.

Cette mercuriale avait produit sur l'esprit de Charles

15 Claparon un effet pareil à celui que produisaient sur sa personne ses habits neufs. Ce joyeux sans-souci, l'ami de tout le monde, habitué à des vêtements débraillés, commodes, et dans lesquels son corps n'était pas plus gêné que son esprit dans son langage, maintenu dans des

20 habits neufs que le tailleur avait fait attendre et qu'il essayait, raide comme un piquet, inquiet de ses mouvements comme de ses phrases, retirant sa main imprudemment avancée sur un flacon ou sur une boîte, de même qu'il s'arrêtait au milieu d'une phrase, se signala donc par

25 un désaccord risible à l'observation de Pillerault. Sa figure rouge, sa perruque à tire-bouchons égrillards, démentaient sa tenue, comme ses pensées combattaient ses dires. Mais les bons bourgeois finirent par prendre ces continuelles dissonances pour de la préoccupa-

30 tion.

— Il a tant d'affaires, disait Roguin.

— Les affaires lui donnent peu d'éducation, dit madame Ragon à Césarine.

M. Roguin entendit le mot et se mit un doigt sur les 35 lèvres.

— Il est riche, habile et d'une excessive probité, dit-il en se baissant vers madame Ragon.

— On peut lui passer quelque chose en faveur de ces quahtés-là, dit Pillerault à Ragon.

82 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

— Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin, nous sommes seuls.

Madame Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contractants, Pillerault, Ragon, César, Roguin et Qaparon, écouter la lecture que fit Alexandre Crottat. César 5 signa, au profit d'un client de Roguin, une obligation de quarante mille francs, hypothéqués sur les terrains et les fabriques situés dans le faubourg du Temple ; il remit à Roguin le bon de Pillerault sur la Banque, donna sans reçu les vingt mille francs d'effets de son portefeuille et 10 les cent quarante mille francs de billets à l'ordre de Claparon.

— Je n'ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vous agissez de votre côté chez M. Roguin comme nous du nôtre. Nos vendeurs recevront chez lui leur prix 15 en argent, je ne m'engage pas à autre chose qu'à vous faire trouver le complément de votre part avec vos cent quarante mille francs d'effets.

— C'est juste, dit Pillerault.

— Eh bien, dînons, dit Birotteau. 20

— Nous allons dîner par-devant notaire, dit Claparon en se rengorgeant.

— Vous faites beaucoup d'affaires ? dit Pillerault en se mettant à table auprès de Claparon avec intention.

— Excessivement, par grosses, répondit le banquier ; 25 mais elles sont lourdes, épineuses ; il y a les canaux. Oh ! les canaux ! Vous ne vous figurez pas combien les canaux nous occupent ! et cela se comprend. Le gouvernement veut des canaux. Le canal est un besoin qui se fait généralement sentir dans les départements et qui concerne 30 tous les commerces, vous savez ! Les fleuves, a dit Pascal, sont des chemins qui marchent. Il faut donc des marchés. Les marchés dépendent de la terrasse, car il y a d'effroyables terrassements ; le terrassement regarde la classe pauvre, de là les emprunts qui, en 35 définitive, sont rendus aux pauvres ! Voltaire a dit : Canaux, canards, canaille ! Mais le gouvernement a ses ingénieurs qui l'éclairent ; il est difficile de le mettre dedans, à moins de s'entendre avec eux ; car la Chambre !...

Oh ! monsieur, la Chambre nous donne un mal ! elle ne veut pas comprendre la question politique cachée sous la question financière. Il y a mauvaise foi de part et d'autre. Vous comprenez comment les affaires devien- 5 nent épineuses, il faut satisfaire tant de monde : les commis, les Chambres, les antichambres, les ministres...

— Les ministres ? dit Pillerault, qui voulait absolument pénétrer ce coassocié.

— Oui, monsieur, les ministres.

10 — Eh bien, les journaux ont donc raison, dit Pillerault.

— Voilà mon oncle dans la politique, dit Birotteau, M. Claparon lui fait bouiUir du lait.

— Encore de satanés farceurs, dit Claparon, que ces journaux ! Monsieur, les journaux nous embrouillent

15 tout ; ils nous servent bien quelquefois, mais ils me font passer de cruelles nuits ; j'aimerais mieux les passer autrement ; enfin j'ai les yeux perdus à force de hre et de calculer.

— Revenons aux ministres, dit Pillerault espérant des 20 révélations.

— Les ministres ont des exigences purement gouvernementales. Mais qu'est-ce que je mange là, de l'ambroisie ? dit Claparon en s'interrompant. Voilà de ces sauces qu'on ne mange que dans les maisons bourgeoises.

25 Le dîner se passa tout entier en attaques de Pillerault, qui cherchait à sonder cet homme et qui ne rencontrait que le vide ; il le regarda comme un homme dangereux.

— Tout va bien, dit Roguin à l'oreille de Charles Claparon.

30 — Ah ! je me déshabillerai sans doute ce soir, répondit Claparon qui étouffait.

— Monsieur, lui dit Birotteau, si nous sommes obhgés de faire de la salle à manger le salon, c'est que nous réunissons dans dix-huit jours quelques amis, autant

35 pour célébrer la déhvrance du territoire...

— Bien, monsieur ; moi, je suis aussi l'homme du gouvernement.

— ...Que pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur, reprit César.

— Mais oui, je sais. Qui donc m'a parlé de cela ? les Keller ou Nucingen ?

Roguin, surpris de tant d'aplomb, fit un geste admiratif.

— Eh ! non, c'est à la Chambre. * 5

— A la Chambre, par M. de la BiUardière ? demanda César.

— Précisément.

— Il est charmant, dit César à son oncle.

— Il lâche des phrases, des phrases, dit Pillerault, des lO phrases où l'on se noie.

— Monsieur nous fera sans doute l'honneur d'assister à notre bal ? dit madame César.

— Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais à gagner des millions. 15

— Il est décidément bien bavard, dit César à son oncle. Tandis que la gloire de la parfumerie, à son déchn,

allait jeter ses derniers feux, un astre se levait faiblement à l'horizon commercial. Le petit Popinot posait à cette heure même les fondements de sa fortune, rue des 20 Cinq-Diamants. La réunion des marchands de drogueries rend cette rue favorable, et, sous ce rapport, Popinot n'avait pas mal choisi. La maison, la seconde du côté de la rue des Lombards, était si sombre, que, par certaines journées, il y fallait de la lumière en plein 25 jour. Le débutant avait pris possession, la veille au soir, des lieux les plus noirs et les plus dégoûtants. Son prédécesseur, marchand de mélasse et de sucre brut, avait laissé les stigmates de son commerce sur les murs, dans la cour et dans les magasins. Figurez-vous une grande et 30 spacieuse boutique à grosses portes ferrées, peintes en vert dragon, à longues bandes de fer apparentes, ornées de clous dont les têtes ressemblaient à des champignons, garnie de grilles treillissées en fil de fer et renflées par en bas comme celles des anciens boulangers, enfin dallée 35 en grandes pierres blanches, la plupart cassées, les murs jaunes et nus comme ceux d'un corps de garde. Après venaient une arrière-boutique et une cuisine, éclairées sur la cour ; enfin, un second magasin en retour, qui jadis

devait avoir été une écurie. On montait, par un escalier intérieur pratiqué dans l'arrière-boutique, à deux chambres éclairées sur la rue, où Popinot comptait mettre sa caisse, son cabinet et ses livres. Au-dessus des 6 magasins étaient trois chambres étroites adossées au mur mitoyen, ayant vue sur la cour, et où il se proposait de demeurer. Trois chambres délabrées, qui n'avaient d'autre perspective que celle de la cour irrégulière, sombre, entourée de murailles, où l'humidité, par le

10 temps le plus sec, leur donnait l'air d'être fraîchement badigeonnées ; une cour entre les pavés de laquelle il se trouvait une crasse noire et puante laissée par le séjour des mélasses et des sucres bruts. Une seule de ces chambres avait une cheminée, toutes étaient sans

15 papier et carrelées en carreaux. Depuis le matin, Gaudissart et Popinot, aidés par un ouvrier colleur que le commis voyageur avait déniché, tendaient eux-mêmes un papier à quinze sous dans cette horrible chambre, peinte à la colle par l'ouvrier. Un lit de collégien à

20 couchette de bois rouge, une mauvaise table de nuit, une commode antique, une table, deux fauteuils et six chaises, donnés par le juge Popinot à son neveu, composaient l'ameublement. Gaudissart avait mis sur la cheminée un trumeau garni d'une méchante glace achetée

25 d'occasion. Vers huit heures du soir, assis devant la cheminée où brillait une falourde allumée, les deux amis allaient entamer le reste de leur déjeuner.

— Arrière le gigot froid ! ceci ne convient pas à une pendaison de crémaillère, cria Gaudissart.

30 — Mais, dit Popinot en montrant l'unique pièce de vingt francs qu'il gardait pour payer le prospectus, je...

— Je ?... dit Gaudissart en se mettant une pièce de quarante francs sur l'œil.

Un coup de marteau retentit alors dans la cour, natu-

35 rellement solitaire et sonore le dimanche, jour où les

industriels se dissipent et abandonnent leurs laboratoires.

— Voilà le fidèle de la rue de la Poterie. Moi, reprit l'illustre Gaudissart, fai ! et non pas je !

En effet, un garçon suivi de deux marmitons apporta

86 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

dans trois mannes un dîner orné de six bouteilles de vin choisies avec discernement.

— Mais comment ferons-nous pour manger tant de choses ? dit Popinot.

— Et l'homme de lettres ! s'écria Gaudissart. FinotS connaît les pompes et les vanités, il va venir, enfant naïf ! muni d'un prospectus ébouriffant. Le mot est joh, hein ? Les prospectus ont toujours soif. Il faut arroser les graines si l'on veut des fleurs.

Un autre coup de marteau retentit. 10

— Voilà le spirituel Andoche, dit Gaudissart.

Un gros garçon assez joufflu, de taille moyenne et qui, des pieds à la tête, ressemblait au fils d'un chapeher, à traits ronds où la finesse était ensevelie sous un air gourmé, se montra soudain. Sa figure, attristée comme 15 celle d'un homme ennuyé de misère, prit une expression d'hilarité quand il vit la table mise et les bouteilles à coiffes significatives. Au cri de Gaudissart, son pâle œil bleu pétilla, sa grosse tête creusée par sa figure kalmouque alla de droite à gauche, et il 20 salua Popinot d'une manière étrange, sans servilité ni respect, comme un homme qui ne se sent pas à sa place et ne fait aucune concession. Il commençait alors à reconnaître en lui-même qu'il ne possédait aucun talent littéraire ; il pensait à rester dans la littérature en 25 exploiteur, à y monter sur l'épaule des gens spirituels, à y faire des affaires au lieu d'y faire des œuvres mal payées. Il lui fallait une première mise de fonds, Gaudissart la lui avait montrée à toucher dans la mise en scène de l'huile de Popinot. 30

— Vous traiterez pour son compte avec les journaux, mais ne le rouez pas : autrement, nous aurions un duel à mort ; donnez-lui-en pour son argent !

Popinot regarda V auteur d'un air inquiet. Les gens vraiment commerciaux considèrent un auteur avec un 35 sentiment où il entre de la terreur, de la compassion et de la curiosité. Quoique Popinot eût été bien élevé, les habitudes de ses parents, leurs idées, les soins bêtifiants d'une boutique et d'une caisse avaient modifié son

intelligence en la pliant aux us et coutumes de sa profession, phénomène que l'on peut observer en remarquant les métamorphoses subies à dix ans de distance par cent camarades sortis à peu près semblables du collège ou 6 de la pension. Andoche accepta ce saisissement comme une profonde admiration.

— Eh bien, avant le dîner, coulons à fond le prospectus, nous pourrons boire sans arrière-pensée, dit Gaudissart. Après le dîner, on lit mal. La langue aussi digère.

10 — Monsieur, dit Popinot, un prospectus est souvent toute une fortune.

— Et pour les roturiers comme moi, dit Andoche, la fortune n'est qu'un prospectus.

— Ah ! très j oh, dit Gaudissart. Ce farceur d' Andoche 15 a de l'esprit comme les quarante.

— Comme cent, dit Popinot, stupéfait de cette idée. L'impatient Gaudissart prit le manuscrit et lut à

haute voix et avec emphase : Huile céphalique !

— Voyons ! dit Popinot impatient.

20 Voici le prospectus, tel que le commerce le reçoit par milhers encore aujourd'hui. {Autre pièce justificative.)

MÉDAILLE d'Or a l'Exposition de 1824 HUILE CÉPHALIQUE

BREVETS d'invention ET DE PERFECTIONNEMENT

25 Nul cosmétique ne peut faire croître les cheveux, de même que nulle préparation chimique ne les teint sans danger pour le siège de l'intelligence. La science a déclaré récemment que les cheveux étaient une substance morte, et que nul agent ne peut les empêcher de tomber ni de blanchir. Pour prévenir la xérasie et la

30 calvitie, il suffit de préserver le bulbe d'où ils sortent de toute influence extérieure atmosphérique, et de maintenir à la tête la chaleur qui lui est propre. JJhuile céphalique, basée sur ces principes établis par l'Académie des sciences, produit cet impor-

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tant résultat, auquel se tenaient les anciens, les Romains, les Grecs et les nations du Nord, auxquelles la chevelure était précieuse. Des recherches savantes ont démontré que les nobles, qui se distinguaient autrefois à la longueur de leurs cheveux, n'employaient pas d'autre moyen ; seulement, leur procédé, 5 habilement retrouvé par A. Popinot, inventeur de Vhuile céphalique, avait été perdu.

Conserver, au lieu de chercher à provoquer une stimulation impossible ou nuisible sur le derme qui contient les bulbes, telle est donc la destination de Vhuile céphalique. En effet, cette 10 huile, qui s'oppose à l' exfoliation des pelhcules, qui exhale une odeur suave, et qui, par les substances dont elle est composée, dans lesquelles entre, comme principal élément, l'essence de noisette, empêche toute action de l'air extérieur sur les têtes, prévient ainsi les rhumes, le coryza, et toutes les affections 15 douloureuses de l'encéphale en lui laissant sa température intérieure. De cette manière, les bulbes qui contiennent les liqueurs génératrices des cheveux ne sont jamais saisis ni par le froid, ni par le chaud. La chevelure, — ce produit magnifique, — à laquelle hommes et femmes attachent tant de prix, conserve 20 alors, jusque dans l'âge avancé de la personne qui se sert de Vhuile céphalique, ce brillant, cette finesse, ce lustre, qui rendent si charmantes les têtes des enfants.

La manière de s'en servir est jointe à chaque flacon et lui sert d'enveloppe. 25

MANIÈRE DE SE SERVIR DE L'hUILE CEPHALIQUE.

Il est tout à fait inutile d'oindre les cheveux ; ce n'est pas seulement un préjugé ridicule, c'est encore une habitude gênante, en ce sens que le cosmétique laisse partout sa trace. Il suffit tous les matins de tremper une petite éponge fine dans l'huile, 30 de se faire écarter les cheveux avec le peigne, d'imbiber les cheveux à leur racine de raie en raie, de manière que la peau reçoive une légère couche, après avoir préalablement nettoyé la tête avec la brosse et le peigne.

Cette huile se vend par flacons portant la signature de l'invcn- 35 teur, pour empêcher toute contrefaçon, et au prix de trois francs, chez A. Popinot, rue des Cinq-Diamants, quartier des Lombards, à Paris.

On EST prié d'écrire franco.

Nota. — La maison A. Popinot tient également les huiles de la 40 droguerie, comme néroli, huile d'aspic, huile d'amande douce, huile de cacao, huile de café, de ricin et autres.

— Mon cher ami, dit l'illustre Gaudissart à Finot, c'est parfaitement écrit. Saquerlotte, comme nous abordons la haute science ! nous ne tortillons pas, nous allons droit au fait. Ah ! je vous fais mes sincères compliments,

5 voilà de la httérature utile.

— Le beau prospectus ! dit Popinot enthousiasmé.

— Un prospectus dont le premier mot tue Macassar, dit Gaudissart en se levant d'un air magistral pour prononcer les paroles suivantes qu'il scanda par des gestes

10 parlementaires : 'On — ne — fait — pas — pousser — les — cheveux ! On — ne — les — teint — pas — sans — danger ! ' Ah ! ah ! là est le succès.

— J'ai pensé, dit l'auteur modestement, que l'époque du prospectus léger et badin était passée ; nous entrons

15 dans la période de la science, il faut un air doctoral, un ton d'autorité pour s'imposer au public.

Les trois jeunes gens mangeaient comme des lions, buvaient comme des Suisses, et se grisaient du futur succès de Vhuile céphalique.

20 — Cette huile porte à la tête, dit Finot en souriant.

Gaudissart épuisa les différentes séries de calembours

sur les mots huile, cheveux, tête, etc. Au miHeu des rires

homériques des trois amis, au dessert, malgré les toasts

et les souhaits de bonheur réciproques, un coup de marteau

25 retentit et fut entendu.

— C'est mon oncle ! Il est capable de venir me voir, s'écria Popinot.

Le vertueux juge d'instruction demandait, en effet, son neveu à la portière. En reconnaissant la voix, Anselme 30 descendit un chandeHer à la main pour éclairer.

— Je vous salue, messieurs, dit le magistrat. L'illustre Gaudissart s'inclina profondément. Finot

examina le juge d'un œil ivre, et le trouva passablement ganache.

35 — Il n'y a pas de luxe, dit gravement le juge en regardant la chambre ; mais, mon enfant, pour être quelque chose de grand, il faut savoir commencer par n'être rien.

— Quel homme profond ! dit Gaudissart à Finot.

90 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

— Une pensée d'article, dit le journaliste.

— Ah ! vous voilà, monsieur, dit le juge en reconnaissant le commis voyageur. Eh ! que faites- vous ici ?

— Monsieur, je veux contribuer de tous mes petits moyens à la fortune de votre cher neveu. Nous venons 5 de méditer sur le prospectus de son huile, et vous voyez en monsieur l'auteur de ce prospectus, qui nous paraît un des plus beaux morceaux de cette Uttérature de perruques.

Le juge regarda Finot. 10

— Monsieur, dit Gaudissart, est M. Andoche Finot, un des jeunes hommes les plus distingués de la Uttérature, qui fait dans les journaux du gouvernement la haute pohtique et les petits théâtres, un ministre en chemin d'être auteur. 15

Finot tirait Gaudissart par le pan de sa redingote.

— Bien, mes enfants, dit le juge, à qui ces paroles expliquèrent l'aspect de la table où se voyaient les restes d'un régal bien excusable. — Mon ami, dit le juge à Popinot, habille-toi, nous irons ce soir chez M. Birotteau, 20 à qui je dois une visite. Vous signerez votre acte de société, que j'ai soigneusement examiné. Les choses bien en règle épargnent des discussions. Ces murs me paraissent humides : Anselme, élève des nattes de paille

à l'endroit de ton ht. 25

— Permettez, monsieur le juge d'instruction, dit Gaudissart avec la pateUnerie d'un courtisan, nous avons collé nous-mêmes les papiers aujourd'hui, et... ils... ne sont pas... secs.

— De l'économie ! bien, dit le juge. 30 Le journahste montra la doublure de la poche de son

gilet. Popinot vit le geste, il ghssa vingt francs à l'auteur de son prospectus. Le juge avait un fiacre au bout de la rue, il emmena son neveu chez Birotteau. Pillerault, M. et madame Ragon, Roguin, faisaient un boston, et 35 Césarine brodait un fichu, quand le juge Popinot et Anselme se montrèrent. Roguin, le vis-à-vis de madame Ragon, auprès de laquelle se tenait Césarine, remarqua le plaisir de la jeune fille quand elle vit entrer Anselme ;

i] CÉSAR BIROTTEAU 91

et, par un signe, il la montra rouge comme une grenade à son premier clerc.

— Ce sera donc la journée aux actes ? dit le parfumeur quand, après les salutations, le juge lui eut dit le

5 motif de sa visite.

César, Anselme et le juge allèrent au second, dans la chambre provisoire du parfumeur, discuter le bail et l'acte de société dressé par le magistrat. Quand César et le juge revinrent à l'entre-sol, le magistrat, étonné 10 du bouleversement général et de la présence des ouvriers un dimanche chez un homme aussi religieux que le parfumeur, en demanda la cause, et le parfumeur l'attendait là.

— Quoique vous ne soyez pas mondain, monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que nous célébrions la

15 délivrance du territoire. Ce n'est pas tout. Si je réunis quelques amis, c'est aussi pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur.

— Ah ! fit le juge, qui n'était pas décoré.

— Peut-être me suis- je rendu digne de cette insigne et 20 royale faveur en siégeant au tribunal... oh ! consulaire,

et en combattant pour les Bourbons sur les marches...

— Oui, dit le juge.

— ... De Saint-Roch, au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon.

25 — Volontiers, dit le juge. Si ma femme n'est pas souffrante, je l'amènerai.

— Xandrot, dit Roguin, sur le pas de la porte, à son clerc, ne pense en aucune manière à épouser Césarine, et dans six semaines tu verras que je t'ai donné un bon

30 conseil.

— Pourquoi ? dit Crottat.

— Birotteau, mon cher, va dépenser cent mille francs pour son bal, il engage sa fortune dans cette affaire des terrains malgré mes conseils. Dans six semaines, ces

35 gens-là n'auront pas de pain. Épouse mademoiselle Lourdois, la fille du peintre en bâtiments, elle a trois cent mille francs de dot, je t'ai ménagé ce pis-aller !

Les magnificences du bal que préparait le parfumeur, annoncées par les journaux à l'Europe, étaient bien autre-

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ment annoncées dans le commerce par les rumeurs auxquelles donnaient lieu les travaux de jour et de nuit. Ici, l'on disait que César avait loué trois maisons ; là, il faisait dorer ses salons ; plus loin, le repas devait offrir des plats inventés pour la circonstance ; par là, les 5 négociants, disait-on, n'y seraient pas invités, la fête était donnée pour les gens du gouvernement ; par ici, le parfumeur était sévèrement blâmé de son ambition, et l'on se moquait de ses prétentions politiques, on niait sa blessure ! Le bal engendrait plus d'une intrigue dans 10 le deuxième arrondissement ; les amis étaient tranquilles, mais les exigences des simples connaissances étaient énormes. Toute faveur amène des courtisans. Il y eut bon nombre de gens à qui leur invitation coûta plus d'une démarche. Les Birotteau furent stupéfaits 15 du nombre des amis qu'ils ne se connaissaient point. Quand, dix jours auparavant, Braschon, Grindot, Lourdois et Chaffaroux, l'entrepreneur en bâtiments, eurent affirmé que l'appartement serait prêt pour le fameux dimanche du 17 décembre, il y eut une conférence risible 20 le soir, après dîner, dans le modeste petit salon de l'entresol, entre César, sa femme et sa fille, pour composer la liste des invités et faire les invitations, que le matin un imprimeur avait envoyées imprimées en belle anglaise, sur papier rose, et suivant la formule du code de la 25 civilité puérile et honnête.

— Ah çà ! n'oubhons personne, dit Birotteau.

— Si nous oublions quelqu'un, dit Constance, il ne s'oubhera pas. Madame Derville, qui ne nous avait jamais fait de visite, est débarquée hier au soir en quatre 30 bateaux.

— Elle était bien jolie, dit Césarine, elle m'a plu.

— Cependant, avant son mariage, elle était encore moins que moi, dit Constance ; elle travaillait en linge, rue Montmartre, elle a fait des chemises à ton père. 36

— Eh bien, commençons la liste, dit Birotteau, par les gens les plus huppés. Écris, Césarine : M. le duc et madame la duchesse de Lenoncourt...

— Mon Dieu ! César, dit Constance, n'envoie donc pas

une seule invitation aux personnes que tu ne connais qu'en qualité de fournisseur. Tu es fou, les grandeurs te tournent la tête...

— Oui ! mais M. le comte de Fontaine et sa famille. 5 Hein ! celui-là venait sous son nom de Grand-Jacques,

avec le Gars, qui était M. le marquis de Montauran, et M. de la Billardière, qui s'appelait le Nantais, à la Reine des roses, avant la grande affaire du 13 vendémiaire. C'était alors des poignées de main ! ' Mon cher 10 Birotteau, du courage ! faites- vous tuer comme nous pour la bonne cause ! ' Nous sommes d'anciens camarades de conspiration.

— Mets-le, dit Constance. — Si M. de la Billardière et son fils viennent, il faut qu'ils trouvent à qui parler.

15 — Écris, Césarine, dit Birotteau. — Primo, M. le préfet de la Seine : il viendra ou ne viendra pas, mais il commande le corps municipal : à tout seigneur, tout honneur !

— M. de la Billardière et son fils, maire. Mets le chiffre des invités au bout. — Mon collègue M. Granet, l'adjoint,

20 et sa femme. Elle est bien laide, mais c'est égal, on ne peut pas s'en dispenser ! — M. Curel, l'orfèvre, le colonel de la garde nationale, sa femme et ses deux filles. Voilà ce que je nomme les autorités. Viennent les gros bonnets !

— M. le comte et madame la comtesse de Fontaine, et 25 leur fille mademoiselle Emilie de Fontaine.

— Une impertinente qui me fait sortir de ma boutique pour lui parler à la portière de sa voiture, quel que soit le temps, dit madame César. Si elle vient, ce sera pour se moquer de nous.

30 — Alors, elle viendra peut-être, dit César, qui voulait absolument du monde. Continue, Césarine. — M. le comte et madame la comtesse de Granville, mon propriétaire. — Ah çà ! M. de la Billardière me fait recevoir chevaUer demain par M. le comte de Lacépède lui-même.

35 II est convenable que je coule une invitation pour bal et dîner au grand chanceHer. — M. VauqueHn. Mets bal et dîner, Césarine. Et, pour ne pas les oublier, tous les Chiffreville et les Protez. — M. et madame Popinot, juge au tribunal de la Seine.

94 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [i

— M., madame et mademoiselle Matifat, puisque nous y sommes.

— Les Matifat, dit Césarine, ont fait des démarches pour M. et madame Colleville, M. et madame Thuillier, leurs amis, et les Saillard. 5

— Nous verrons, dit César. Notre agent de change. M. et madame Jules Desmarets.

— Ce sera la plus belle du bal, celle-là ! dit Césarine ; elle me plaît, oh ! mais plus que toute autre.

— Derville et sa femme. 10

— Mets donc M. et madame CoqueUn, les successeurs de mon oncle Pillerault, dit Constance. Ils comptent si bien en être, que la pauvre petite femme fait faire par ma couturière une superbe robe de bal : pardessous de satin blanc, robe de tulle brodée en fleurs de chicorée. 15 Encore un peu, elle aurait pris une robe lamée comme pour aller à la cour. Si nous manquions à cela, nous aurions en eux des ennemis acharnés.

— Mets, Césarine ; nous devons honorer le commerce, nous en sommes. — M. et madame Roguin. 20

— Papa, n'oubhez pas M. Andoche Finot et ^I. Gaudissart, deux jeunes gens qui sont très utiles à M. Anselme.

— Gaudissart ? Il a été fris de justice. Mais c'est égal ; il part dans quelques jours et va voyager pour notre huile,... mets ! Quant au sieur Andoche Finot, que 25 nous est-il ?

— M. Anselme dit qu'il deviendra un personnage, il a de l'esprit comme Voltaire.

— Un auteur ? Tous athées.

— Mettez-le, papa ; il n'y a pas déjà tant de danseurs. 30 D'ailleurs, le beau prospectus de votre huile est de lui.

— Il croit à notre huile, dit César, mets-le, chère enfant.

— Je mets aussi mes protégés, dit Césarine.

— Mets M. Mitral, mon huissier ; M. Haudry, notre médecin, pour la forme, il ne viendra pas. 35

— Il viendra faire sa partie, dit Césarine.

— Ah çà ! j'espère. César, que tu inviteras au dîner M. l'abbé Loraux ?

— Je lui ai déjà écrit, dit César.

I] CËSAR BIROTTEAU 95

— Oh ! n'oublions pas la belle-sœur de Lebas, madame Augustine de Sommervieux, dit Césarine. Pauvre petite femme ! elle est bien souffrante, elle se meurt de chagrin, nous a dit Lebas.

6 — Voilà ce que c'est que d'épouser des artistes, s'écria le parfumeur. — Regarde donc ta mère qui s'endort, dit-il tout bas à sa fille. La, la, bien le bonsoir, madame César, — Eh bien, dit César à Césarine, et la robe de ta mère ?

— Oui, papa, tout sera prêt. Maman croit n'avoir 10 qu'une robe de crêpe de Chine, comme la mienne ; la

couturière est sûre de ne pas avoir besoin de l'essayer.

— Combien de personnes ? dit César à haute voix en voyant sa femme rouvrir les paupières.

— Cent neuf, avec les commis, dit Césarine.

15 — Où mettrons-nous tout ce monde-là ? dit madame Birotteau. Mais enfin, après ce dimanche-là, reprit-elle naïvement, il y aura un lundi.

Rien ne peut se faire simplement chez les gens qui montent d'un étage social à un autre. Ni madame

20 Birotteau, ni César, ni personne ne pouvait s'introduire sous aucun prétexte au premier étage. César avait promis à Raguet, son garçon de magasin, un habillement neuf pour le jour du bal, s'il faisait bonne garde et s'il exécutait bien sa consigne. Birotteau, comme l'empe-

25 reur Napoléon à Compiègne lors de la restauration du château pour son mariage avec Marie-Louise d'Autriche, voulait ne rien voir partiellement, il voulait jouir de la surprise. Ces deux anciens adversaires se rencontrèrent encore une fois, à leur insu, non sur un champ de bataille,

30 mais sur le terrain de la vanité bourgeoise. Chacun dans la maison avait, d'ailleurs, inventé sa surprise. Césarine, la chère enfant, avait employé tout son petit trésor, cent louis, à acheter des hvres à son père. M. Grindot lui avait, un matin, confié qu'il y aurait deux corps de

35 bibliothèque dans la chambre de son père, laquelle formait cabinet, une surprise d'architecte. Césarine avait jeté toutes ses économies de jeune fille dans le comptoir d'un Hbraire, pour offrir à son père : Bossuet, Racine, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu,

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Molière, Buffon, Fénelon, Delille, Bernardin de Saint- Pierre, La Fontaine, Corneille, Pascal, La Harpe, enfin cette bibliothèque vulgaire qui se trouve partout et que son père ne lirait jamais. Il devait y avoir un terrible mémoire de reliure. Césarine avait confié son embarras 5 à son oncle Pillerault, et l'oncle s'était chargé du mémoire. La surprise de César à sa femme était une robe de velours cerise garnie de dentelles, dont il venait de parler à sa fille, sa complice. La surprise de madame Birotteau pour le nouveau chevalier consistait en une 10 paire de boucles d'or et un sohtaire en épingle. Enfin, il y avait pour toute la famille la surprise de l'appartement, laquelle devait être suivie, dans la quinzaine, de la grande surprise des mémoires à payer.

César pesa mûrement quelles invitations devaient être 15 faites en personne et quelles portées par Raguet, le soir. Il prit un fiacre, y mit sa femme enlaidie d'un chapeau à plumes et du dernier châle donné, le cachemire qu'elle avait désiré pendant quinze ans. Les parfumeurs en grande tenue s'acquittèrent de vingt-deux visites dans 20 une matinée.

César avait fait grâce à sa femme des difficultés que présentait, au logis, la confection bourgeoise des différents comestibles exigés par la splendeur de la fête. Un traité diplomatique avait eu heu entre l'illustre Chevet et 25 Birotteau. Chevet fournissait une superbe argenterie, qui rapporte autant qu'une terre par sa location ; il fournissait ie dîner, les vins, les gens de service commandés par un maître d'hôtel d'aspect convenable, tous responsables de leurs faits et gestes. Birotteau s'était 30 entendu avec le café de Foy pour les glaces frappées en fruit, servies sur de johes tasses, cuillers en vermeil, plateaux d'argent. Tanrade, autre illustration, fournissait les rafraîchissements.

— Sois tranquille, dit César à sa femme en la voyant 35 un peu trop inquiète l'avant- veille, Chevet, Tanrade et le café de Foy occuperont l'entre-sol, Virginie gardera le second, la boutique sera bien fermée. Nous n'aurons plus qu'à nous carrer au premier.

ij CÉSAR BIROTTEAU 97

Le 16, à deux heures, M. de la Billardière vint prendre César pour le mener à la chancellerie de la Légion d'honneur, où il devait être reçu chevalier par M. le comte de Lacépède, avec une dizaine d'autres chevaliers. Le 5 maire trouva le parfumeur les larmes aux yeux : Constance venait de lui faire la surprise des boucles d'or et du solitaire.

— Il est bien doux d'être aimé ainsi, dit-il en montant en fiacre en présence de ses commis attroupés, de Césarine

10 et de Constance.

Tous, ils regardaient César en culotte de soie noire, en bas de soie, et le nouvel habit bleu barbeau sur lequel allait briller le ruban qui, selon Molineux, était trempé dans le sang.

15 Quand César rentra pour dîner, il était pâle de joie, il regardait sa croix dans toutes les glaces ; car, dans sa première ivresse, il ne se contenta pas du ruban, il fut glorieux sans fausse modestie.

— Ma femme, dit-il, M. le grand chanceHer est un 20 homme charmant ; il a, sur un mot de la Billardière,

accepté mon invitation ; il vient avec M. Vauquelin. M. de Lacépède est un grand homme, oui, autant que M. Vauquelin ; il a fait quarante volumes ! Mais aussi est-ce un auteur pair de France. N'oubhons 25 pas de lui dire : ' Votre Seigneurie,' ou : ' Monsieur le comte.'

— Mais mange donc, lui dit sa femme. — Il est pire qu'un enfant, ton père, dit Constance à Césarine.

En ce moment, Grindot descendit avec Braschon. 30 Après dîner, monsieur, madame et mademoiselle pouvaient jouir du coup d'œil des appartements, le premier garçon de Braschon achevait d'y clouer quelques patères, et trois hommes allumaient les bougies.

— Il faut cent vingt bougies, dit Braschon.

35 — Un mémoire de deux cents francs chez Trudon, dit madame César, dont les plaintes furent arrêtées par un regard du chevalier Birotteau.

— Votre fête sera magnifique, monsieur le chevalier, dit Braschon.

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Birotteau se dit en lui-même :

— Déjà les flatteurs ! L'abbé Loraux m'a bien engagé à ne pas donner dans leurs pièges et à rester modeste. Je me souviendrai de mon origine.

César ne comprit pas ce que voulait dire le riche tapis- 5 sier de la rue Saint- Antoine. Braschon fit onze tentatives inutiles pour être invité, lui, sa femme, sa fille, sa bellemère et sa tante. Braschon devint l'ennemi de Birotteau. Sur le pas de la porte, il ne l'appelait plus ' monsieur le chevalier.' lO

La répétition générale commença. César, sa femme et Césarine sortirent de la boutique et entrèrent chez eux par la rue. La porte de la maison avait été refaite dans un grand style, à deux vantaux, divisés en panneaux égaux et carrés, au miheu desquels se trouvait un 15 ornement architectural de fonte coulée et peinte. Cette porte, devenue si commune à Paris, était alors dans toute sa nouveauté. Au fond du vestibule, se voyait l'escaher divisé en deux rampes droites entre lesquelles se trouvait ce socle dont s'inquiétait Birotteau, et qui formait une 20 espèce de boîte où l'on pouvait loger une vieille femme. Ce vestibule, dallé en marbre blanc et noir, peint en marbre, était éclairé par une lampe antique à quatre becs. L'architecte avait uni la richesse à la simpheité. Un étroit tapis rouge relevait la blancheur des marches 25 de l'escalier en hais poh à la pierre ponce. Un premier palier donnait entrée à l'entre-sol. La porte des appartements était dans le genre de la porte de la rue, mais en menuiserie.

— Quelle grâce ! dit Césarine. Et cependant il n'y a ?0 rien qui saisisse l'œil, c'est une science.

Tous entrèrent alors dans une antichambre de bon goût, parquetée, spacieuse, simplement décorée. Puis venait un salon à trois fenêtres sur la rue, blanc et rouge, à corniches élégamment profilées, à peintures fines, où rien 35 ne papillotait. Sur une clieminée en marbre blanc à colonnes était une garniture choisie avec goût, elle n'ofi'rait rien de ridicule, et concordait avec les autres détails. Un lustre à vingt-quatre bougies faisait res-

plendir les draperies de soie rouge, le parquet avait un air agaçant qui provoqua Césarine à danser. Un boudoir vert et blanc donnait passage dans le cabinet de César.

5 — J'ai mis là un lit, dit Grindot en dépliant les portes d'une alcôve habilement cachée entre les deux bibliothèques. Vous ou madame, vous pouvez être malade, et alors chacun a sa chambre.

— Mais cette bibhothèque garnie de hvres rehés... Oh ! 10 ma femme ! ma femme ! dit César.

— Non, ceci est la surprise de Césarine.

— Pardonnez à l'émotion d'un père, dit-il à l'architecte en embrassant sa fille.

— Mais faites, faites donc, monsieur, dit Grindot. 15 Vous êtes chez vous.

Dans ce cabinet dominaient les couleurs brunes, relevées par des agréments verts, car les plus habiles transitions de l'harmonie haient toutes les pièces de l'appartement l'une à l'autre. Ainsi la couleur qui faisait 20 le fond d'une pièce servait à l'agrément de l'autre, et vice versa. La gravure d'Héro et Léandre brillait sur un panneau dans le cabinet de César.

— Toi, tu payeras tout cela, dit gaiement Birotteau.

— Cette belle estampe vous est donnée par M. An- ■2.5 selme, dit Césarine.

Anselme aussi s'était permis une surprise.

— Pauvre enfant, il a fait comme moi pour M. Vauquehn.

La chambre de madame Birotteau venait ensuite.

30 L'architecte y avait déployé des magnificences de nature à plaire aux braves gens qu'il voulait empaumer, car il avait tenu parole en étudiant cette restauration. La chambre était tendue en soie bleue, avec des ornements blancs, le meuble était en casimir blanc avec des

35 agréments bleus. Sur la cheminée en marbre blanc, la pendule représentait la Vénus accroupie sur un beau bloc de marbre ; un joli tapis en moquette, et d'un dessin turc, unissait cette pièce à la chambre de Césarine, tendue en perse et fort coquette : un piano, une jolie

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armoire à glace, un petit lit chaste à rideaux simples, et tous les petits meubles qu'aiment les jeunes personnes. La salle à manger était derrière la chambre de Birotteau et celle de sa femme, on y entrait par l'escalier, elle avait été traitée dans le genre dit Louis XIV, avec la pendule 5 de Boulle, les buffets de cuivre et d'écaillé, les murs tendus en étoffe à clous dorés. La joie de ces trois personnes ne saurait se décrire, surtout quand, en revenant dans sa chambre, madame Birotteau trouva sur son lit la robe de velours cerise garnie en dentelles que lui offrait 10 son mari, et que Virginie y avait apportée en revenant sur la pointe du pied.

— Monsieur, cet appartement vous fera beaucoup d'honneur, dit Constance à Grindot. Nous aurons cent et quelques personnes demain soir, et vous recueillerez 15 les éloges de tout le monde.

— Je vous recommanderai, dit César. Vous verrez la tête du commerce, et vous serez connu dans une seule soirée plus que si vous aviez bâti cent maisons.

Constance, émue, ne pensait plus à la dépense ni à co critiquer son mari. Voici pourquoi. Le matin, en apportant Héro et Léandre, Anselme Popinot, à qui Constance accordait une haute intelhgence et de grands moyens, lui avait affirmé le succès de Y huile céphalique, auquel il travaillait avec un acharnement sans exemple. 25 L'amoureux avait promis que, malgré la rondeur du cliiffre auquel s'élèveraient les fohes de Birotteau, dans six mois ces dépenses seraient couvertes par sa part dans les bénéfices donnés par l'huile. Après avoir tremblé pendant dix-neuf ans, il était si doux de se livrer 30 un seul jour à la joie, que Constance promit à sa fille de n'empoisonner le bonheurde son mari paraucuneréflexion, et de s'y laisser aller tout entière. Quand, vers onze heures, M. Grindot les quitta, elle se jeta donc au cou de son mari et versa quelques pleurs de contentement 35 en disant :

— César ! ah ! tu me rends bien folle et bien heureuse.

— Pourvu que cela dure, n'est-ce pas ? dit en souriant César.

— Cela durera, je n'ai plus de crainte, dit madame Birotteau.

— A la bonne heure, dit le parfumeur, tu m'apprécies enfin.

5 Les gens assez grands pour reconnaître leurs faiblesses avoueront qu'une pauvre orpheline qui, dix-huit ans auparavant, était première demoiselle au Petit Matelot, île Saint-Louis, qu'un pauvre paysan venu de Touraine à Paris avec un bâton à la main, à pied, en souliers

10 ferrés, devaient être flattés, heureux de donner une pareille fête pour de si louables motifs.

— Mon Dieu, je perdrais bien cent francs, dit César, pour qu'il nous vînt une visite.

— Voilà M. l'abbé Loraux, dit Virginie.

15 L'abbé Loraux se montra. Ce prêtre était alors vicaire de Saint-Sulpice. Jamais la puissance de l'âme ne se révéla mieux qu'en ce saint prêtre, dont le commerce laissa de profondes empreintes dans la mémoire de tous ceux qui le connurent. Son visage rechigné, laid

20 jusqu'à repousser la confiance, avait été rendu sublime par l'exercice des vertus cathohques : il y brillait par avance une splendeur céleste. Une candeur infusée dans le sang reUait ses traits disgracieux, et le feu de la charité purifiait les hgnes incorrectes par un phénomène con-

25 traire à celui qui, chez Claparon, avait tout animalisé, dégradé. Dans ses rides se jouaient les grâces des trois belles vertus humaines, l'espérance, la foi, la charité. Sa parole était douce, lente et pénétrante. Il regarda d'un œil inquiet toutes ces munificences, sourit à ces

30 trois commerçants enchantés et hocha sa tête blanchie.

— Mes enfants, leur dit-il, mon rôle n'est pas d'assister à des fêtes, mais de consoler les affligés. Je viens remercier M. César, vous féhciter. Je ne veux venir ici que pour une seule fête, pour le mariage de cette belle

35 enfant.

Après un quart d'heure, l'abbé se retira sans que le parfumeur ni sa femme osassent lui montrer les appartements. Cette apparition grave jeta quelques gouttes froides dans la joie bouillante de César. Chacun se

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coucha dans son luxe, en prenant possession des bons et jolis petits meubles qu'il avait souhaités. Césarine déshabilla sa mère devant une toilette à glace en marbre blanc. César s'était donné quelques superfluités dont il voulut user aussitôt. Tous s'endormirent en se repré- 5 sentant par avance les joies du lendemain. Après être allées à la messe et avoir lu leurs vêpres, Césarine et sa mère s'habillèrent sur les quatre heures, après avoir livré l'entresol au bras sécuher des gens de Chevet. Jamais toilette n'alla mieux à madame César que cette lO robe de velours cerise, garnie en dentelles, à manches courtes ornées de jockeys : ses beaux bras, encore frais et jeunes, sa poitrine étincelante de blancheur, son cou, ses épaules d'un si joH dessin, étaient rehaussés par cette riche étoffe et par cette magnifique couleur. Le naïf 15 contentement que toute femme éprouve à se voir dans toute sa puissance donna je ne sais quelle suavité au profil grec de la parfumeuse, dont la beauté parut dans toute sa finesse de camée. Césarine, habillée de crêpe blanc, avait une couronne de roses blanches sur la tête, 20 une rose à son côté ; une écharpe lui couvrait chastement les épaules et le corsage ; elle rendit Popinot fou.

— Ces gens-là nous écrasent, dit madame Roguin à son mari en parcourant l'appartement.

La notairesse était furieuse de ne pas être aussi belle 25 que madame César, car toute femme sait toujours en elle-même à quoi s'en tenir sur la supériorité ou l'infériorité d'une rivale.

— Bah ! ça ne durera pas longtemps, et bientôt tu éclabousseras la pauvre femme en la rencontrant à pied 30 dans les rues, et ruinée ! dit Roguin bas à sa femme.

Vauquelin fut d'une grâce parfaite, il vint avec M. de Lacépède, son collègue à l'Institut, qui l'était allé prendre en voiture. En voyant la resplendissante parfumeuse, les deux savants tombèrent dans le compUment scienti- l<6 fique.

— Vous avez, madame, un secret que la science ignore, pour rester ainsi jeune et belle, dit le chimiste.

— Vous êtes ici un peu chez vous, monsieur l'acadé-

iiiicien, dit Birotteau. — Oui, monsieur le comte, reprit-il en se tournant vers le grand chancelier de la Légion d'honneur, je dois ma fortune à M. Vauquehn. J'ai l'honneur de présenter à Votre Seigneurie M. le président du 5 tribunal de commerce. — C'est M. le comte de Lacépède, pair de France, un des grands hommes de la France ; il a écrit quarante volumes, dit-il à Joseph Lebas, qui accompagnait le président du tribunal.

Les convives furent exacts. Le dîner fut ce que sont

10 les dîners de commerçants, extrêmement gai, plein de bonhomie, historié par de grosses plaisanteries qui font toujours rire. L'excellence des mets, la bonté des vins, furent bien appréciées. Quand la société rentra dans les salons pour prendre le café, il était neuf heures et demie.

15 Quelques fiacres avaient amené d'impatientes danseuses. M. de Lacépède et M. VauqueUn s'en allèrent, au grand désespoir de Birotteau, qui les suivit jusque sur l'escalier en les suppliant de rester, mais en vain. Il réussit à maintenir M. Popinot le juge et M. de la Billardière. A

20 l'exception de trois femmes qui représentaient l'aristocratie, la finance et l'administration : mademoiselle de Fontaine, madame Jules, madame Rabourdin, et dont l'éclatante beauté, la mise et les manières tranchaient au milieu de cette réunion, les autres femmes offraient

25 à l'œil des toilettes lourdes, soHdes, ce je ne sais quoi de cossu qui donne aux masses bourgeoises un aspect commun, que la légèreté, la grâce de ces trois femmes faisaient cruellement ressortir.

Madame Matifat, qui avait voulu se donner un air digne,

30 dansait coiffée d'un turban et vêtue d'une lourde robe ponceau lamée d'or, toilette en harmonie avec un air fier, un nez romain et les splendeurs d'un teint cramoisi. M. Matifat, si superbe à une revue de garde nationale, était dominé par cette Catherine II de comptoir. Gros

35 et court, harnaché de besicles, maintenant le col de sa chemise à la hauteur du cervelet, il se faisait remarquer par sa voix de basse-taille et par la richesse de son vocabulaire. Jamais il ne disait Corneille, mais ' le subhme Corneille.' Racine était * le doux Racine.' Vol-

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taire ! oh ! Voltaire, ' le second dans tous les genres, plus d'esprit que de génie, mais néanmoins homme de génie ! ' Rousseau, ' esprit ombrageux, homme doué d'orgueil et qui a fini par se pendre.' Parfois, madame Matifat, en le voyant près de conter quelque anecdote, 5 s'empressait de l'interrompre en criant à tue - tête : ' Mon gros, fais attention à ce que tu vas nous dire ' : elle le nommait famihèrement son gros. Cette volumineuse reine des drogues fit perdre à mademoiselle de Fontaine sa contenance aristocratique ; l'orgueilleuse lu fille ne put s'empêcher de sourire en lui entendant dire à Matifat :

— Ne te jette pas sur les glaces, mon gros ! c'est mauvais genre.

Il est plus difficile d'expliquer la différence qui distingue 15 le grand monde de la bourgeoisie qu'il ne l'est à la bourgeoisie de l'effacer. Ces femmes, gênées dans leurs toilettes, se savaient endimanchées et laissaient voir naïvement une joie qui prouvait que le bal était une rareté dans leur vie occupée ; tandis que les trois femmes qui 20 exprimaient chacune une sphère du monde étaient alors comme elles devaient être le lendemain, elles n'avaient pas l'air de s'être habillées exprès, elles ne se contemplaient pas dans les merveilles inaccoutumées de leurs parures, ne s'inquiétaient pas de leur effet ; tout avait -25 été accompH quand, devant leur glace, elles avaient mis la dernière main à l'œuvre de leur toilette de bal ; leurs figures ne révélaient rien d'excessif, elles dansaient avec la grâce et le laisser-aller que des génies inconnus ont donnés à quelques statues antiques. Aussi madame lo Rabourdin, madame Jules et mademoiselle de Fontaine, ({ui s'étaient promis une joie infinie de ce bal de parfumeur, se dessinaient-elles sur toute la bourgeoisie par leurs grâces molles, par le goût exquis de leurs toilettes et par leur jeu, comme trois premiers sujets de l'Opéra 35 se détachent sur la lourde cavalerie des compai'ses. Comme dans tous les bals, il vint un moment d'animation où les torrents de lumière, la joie, la musique et l'entrain de la danse causèrent une ivresse qui fit dis-

paraître ces nuances dans le crescendo du tutti. Le bal allait devenir bruyant, mademoiselle de Fontaine voulut se retirer; mais, quand elle chercha le bras du vénérable Vendéen, Birotteau, sa femme et sa fille accoururent pour 5 empêcher la désertion de toute l'aristocratie de leur assemblée.

— Il y a dans cet appartement un parfum de bon goût qui vraiment m'étonne, dit l'impertinente fille au parfumeur, et je vous en fais mon compliment.

10 Birotteau était si bien enivré par les félicitations pubHques, qu'il ne comprit pas ; mais sa femme rougit et ne sut que répondre.

— Voilà une fête nationale qui vous honore, lui disait Camusot.

15 — J'ai vu rarement un si beau bal, disait M. de la

Billardière, à qui un mensonge officieux ne coûtait rien.

Birotteau prenait tous les compHments au sérieux.

— Quel ravissant coup d'œil ! et le bon orchestre ! Nous donnerez- vous souvent des bals ? lui disait madame

20 Lebas.

— Quel charmant appartement ! c'est de votre goût ? lui disait madame Desmarets. Birotteau osa mentir en lui laissant croire qu'il en était l'ordonnateur.

Césarine, qui devait être invitée pour toutes les 25 contredanses, connut combien il y avait de déhcatesse chez Anselme.

— Si je n'écoutais que mon désir, lui dit-il à l'oreille en sortant de table, je vous prierais de me faire la faveur d'une contredanse ; mais mon bonheur coûterait trop

30 cher à notre mutuel amour-propre.

Césarine, qui trouvait que les hommes marchaient sans grâce quand ils étaient droits sur leurs jambes, voulut ouvrir le bal avec Popinot. Popinot, enhardi par sa tante, qui lui avait dit d'oser, osa parler de son amour

35 à cette charmante fille pendant la contredanse, mais en se servant des détours que prennent les amants timides.

— Ma fortune dépend de vous, mademoiselle.

— Et comment ?

— Il n'y a qu'un espoir qui puisse me la faire faire.

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— Esj)érez.

— Savez- vous bien tout ce que vous venez de dire en un seul mot V reprit Popinot.

— Espérez la fortune, dit Césarine avec un sourire malicieux. 5

— Gaudissart î Gaudissart ! dit après la contredanse Anselme à son ami en lui pressant le bras avec une force herculéenne, réussis, ou je me brûle la cervelle. Réussir, c'est épouser Césarine, elle me l'a dit, et vois comme elle est belle ! 10

— Oui, elle est joliment ficelée, dit Gaudissart, et riche. Nous allons la frire dans l'huile.

La bonne intelhgence de mademoiselle Lourdois et d'Alexandre Crottat, successeur désigné de Roguin, fut remarquée par madame Birotteau, qui ne renonça pas 15 sans de vives peines à faire de sa fille la femme d'un notaire de Paris. L'oncle Pillerault, qui avait échangé un salut avec le petit Mohneux, alla s'établir dans un fauteuil auprès de la bibhothèque ; il regarda les joueurs, écouta les conversations, et vint de temps en temps 20 voir à la porte les corbeilles de fleurs agitées que formaient les têtes des danseuses au mouhnet. Sa contenance était celle d'un vrai pliilosophe. Les hommes étaient affreux, à l'exception de du Tillet. Mais, parmi toutes les figures plus ou moins comiques auxquelles 25 cette assemblée devait son caractère, il s'en trouvait une particuhèrement effacée comme une pièce de cent sous répubhcaine, mais que le vêtement rendait curieuse. On a deviné le tyranneau de la cour Batave, paré de hnge fin jauni dans l'armoire, exhibant aux regards un jabot à 30 dentelle de succession attaché par un camée bleuâtre en épingle, portant une culotte courte en soie noire qui trahissait les fuseaux sur lesquels il avait la hardiesse de se reposer. Cèsai- lui montra triomphalement les quatre pièces créées par l'architecte au premier de sa maison. 35

— Eh ! eh ! c'est affaire à vous, monsieur, lui dit ]Mohneux. Mon premier ainsi garni vaudra plus de mille écus.

Birotteau répondit par une plaisanterie, mais il fut

atteint comme d'un coup d'épingle par l'accent avec lequel le petit vieillard avait prononcé cette phrase. ' Je rentrerai bientôt dans mon premier, cet homme se ruine ! ' tel était le sens du mot vaudra que lança Molineux 5 comme un coup de griffe.

La figure pâlotte, l'œil assassin du propriétaire frappèrent du Tillet, dont l'attention avait été d'abord excitée par une chaîne de montre qui soutenait une livre de diverses breloques sonnantes, et par un habit vert 10 mélangé de blanc, à collet bizarrement retroussé, qui donnaient au vieillard l'air d'un serpent à sonnettes. Le banquier vint donc interroger ce petit usurier pour savoir par quel hasard il se gaudissait.

— Là, monsieur, dit MoUneux en mettant un pied dans 15 le boudoir, je suis dans la propriété de M. le comte de

Granville ; mais ici, dit-il en montrant l'autre, je suis dans la mienne ; car je suis le propriétaire de cette maison.

Molineux se prêtait si complaisamment à qui l'écoutait, 20 que, charmé de l'air attentif de du Tillet, il se dessina, raconta ses habitudes, les insolences du sieur Gendrin, et ses arrangements avec le parfumeur, sans lesquels le bal n'aurait pas eu lieu.

— Ah ! M. César vous a réglé ses loyers, dit du Tillet, 25 rien n'est plus contraire à ses habitudes.

— Oh ! je l'ai demandé, je suis si bon avec mes locataires !

— Si le père Birotteau fait failHte, se dit du Tillet, ce petit drôle sera certes un excellent syndic. Sa pointil-

30 lerie est précieuse ; il doit, comme Domitien, s'amuser à tuer les mouches quand il est seul chez lui.

Du Tillet alla se mettre au jeu, où Claparon était déjà par son ordre : il avait pensé que, sous le garde-vue d'un flambeau de bouillotte, son semblant de banquier

35 échapperait à tout examen. Gaudissart, qui savait la fortune de Claparon, n'osa point l'aborder en recevant du riche commis voyageur le regard solennellement froid d'un parvenu qui ne veut pas être salué par un camarade. Ce bal, comme une fusée brillante, s'éteignit

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à cinq heures du matin. Vers cette heure, des cent et quelques fiacres qui rempHssaient la rue Saint-Honoré, il en restait environ quarante. A cette heure, on dansait la boulangère, qui plus tard fut détrônée par le cotillon et le galop anglais. Du Tillet, Roguin, Cardot ô fils, le comte de Gran ville, Jules Desmarets, jouaient à la bouillotte. Du Tillet gagnait trois mille francs. Les lueurs du jour arrivèrent, firent pâlir les bougies, et les joueurs assistèrent à la dernière contredanse. Dans ces maisons bourgeoises, cette joie suprême ne s'accomplit 10 pas sans quelques énormités. Les rires éclatent, chacun se hvre à la plaisanterie en pensant que, le lendemain, le travail reprendra ses droits. Matifat dansait avec un chapeau de femme sur la tête ; Célestin se hvrait à des charges. Quelques dames frappaient dans leurs mains 15 avec exagération quand l'ordonnait la figure de cette interminable contredanse.

— Comme ils s'amusent ! disait l'heureux Birotteau.

— Pourvu qu'ils ne cassent rien, dit Constance à son oncle. 20

— Vous avez donné le plus magnifique bal que j'aie vu, et j'en ai vu beaucoup, dit du Tillet à son ancien patron en le saluant.

Fatigués, mais heureux, les trois Birotteau s'endormirent au matin dans les bruissements de cette fête, qui, 25 en constructions, réparations, ameublements, consommations, toilettes et bibliothèque remboursée à Césarine, allait, sans que César s'en doutât, à soixante mille francs. Voilà ce que coûtait le fatal ruban rouge mis par le roi à la boutonnière d'un parfumeur. Aux yeux de certaines 30 gens, il vaut mieux être criminel que sot.

II] CËSAR BIROTTEAU 109

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