CÉSAR AUX PRISES AVEC LE MALHEUR
Huit jours après cette fête, dernière flammèche du feu de paille d'une prospérité de dix-huit années près de s'éteindre, César regardait les passants, à travers les glaces de sa boutique, en songeant à l'étendue de ses
5 affaires, qu'il trouvait lourdes ! Jusqu'alors, tout avait été simple dans sa vie ; il fabriquait et vendait, ou achetait pour revendre. Aujourd'hui, l'affaire des terrains, son intérêt dans la maison A. Popinot et compagnie, le remboursement de cent soixante mille francs
10 jetés sur la place, et qui allaient nécessiter ou des trafics d'effets qui déplairaient à sa femme, ou des succès inouïs chez Popinot, effrayaient ce pauvre homme par la multiphcité des idées, il se sentait dans la main plus de pelotons de fil qu'il n'en pouvait tenir. Comment
15 Anselme gouvernait-il sa barque ? Birotteau traitait Popinot comme un professeur de rhétorique traite un élève, il se défiait de ses moyens, et regrettait de n'être pas derrière lui. Le coup de pied qu'il lui avait allongé pour le faire taire chez Vauquehn explique
20 les craintes que le jeune négociant inspirait au parfumeur. Birotteau se gardait bien de se laisser deviner par sa femme, par sa fille ou par son commis ; mais il était alors comme un simple canotier de la Seine à qui, par hasard, un ministre aurait donné le commandement
25 d'une frégate. Ces pensées formaient comme un brouillard dans son intelligence, peu propre à la méditation, et il restait debout, cherchant à y voir clair. En ce moment apparut dans la rue une figure pour laquelle il éprouvait une violente antipathie, et qui était celle de son deuxième
30 propriétaire, le petit Molineux. Tout le monde a fait de ces rêves pleins d'événements qui représentent une vie entière, et où revient souvent un être fantastique chargé de mauvaises commissions, le traître de la pièce. Mohneux semblait à Birotteau chargé par le hasard d'un
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rôle analogue dans sa vie. Cette figure avait grimacé diaboliquement au milieu de la fête, en en regardant les somptuosités d'un œil haineux.
— Monsieur, dit le petit homme de sa voix atrocement anodine, nous avons bâclé si lestement les choses, que 5 vous avez oubUé d'approuver l'écriture sur notre petit sous-seing.
Birotteau prit le bail pour réparer l'oubli. L'arcliitecte entra, salua le parfumeur et tourna d'un air diplomatique autour de lui. 10
— Monsieur, lui dit-il enfin à l'oreille, vous savez combien les commencements d'un métier sont difficiles ; vous êtes content de moi, vous m'obhgeriez beaucoup en me comptant mes honoraires.
Birotteau, qui s'était dégarni en donnant son porte- 15 feuille et son argent comptant, dit à Célestin de faire un effet de deux mille francs à trois mois d'échéance, et de préparer une quittance.
— J'ai été bien heureux que vous preniez à votre compte le terme du voisin, dit Mohneux d'un air sour- 20 noisement goguenard. Mon portier est venu me prévenir ce matin que le juge de paix apposait les scellés par suite de la disparition du sieur Cayron.
— Pourvu que je ne sois pas pincé de cinq mille francs ! pensa Birotteau. 25
— Il passait pour très bien faire ses affaires, dit Lourdois, qui venait d'entrer pour remettre son mémoire au parfumeur.
— Un commerçant n'est à l'abri des revers que quand
il est retiré, dit le petit Molineux en pHant son acte avec bo une minutieuse régularité.
L'architecte examina ce petit vieux avec le plaisir que tout artiste éprouve en voyant une caricature qui confirme ses opinions sur les bourgeois.
— Quand on a la tête sous un parapluie, on pense 35 généralement qu'elle est à couvert, s'il pleut, dit Tarchitecte.
Molineux étudia beaucoup plus les moustaches et la royale que la figure de l'architecte en le regardant, et il
le méprisa tout autant que M. Grindot le méprisait. Puis il resta pour lui donner un coup de griffe en sortant. A force de vivre avec ses chats, Molineux avait dans sa manière, comme dans ses yeux, quelque chose de la race 5 féline.
En ce moment, Ragon et Pillerault entrèrent
— Nous avons parlé de notre affaire au juge, dit Ragon à l'oreille de César ; il prétend que, dans une spéculation de ce genre, il nous faudrait une quittance des vendeurs
10 et réaliser les actes, afin d'être tous réellement propriétaires indivis...
— Ah ! vous faites l'affaire de la Madeleine ? dit Lourdois. On en parle, il y aura des maisons à construire !
15 Le peintre, qui venait se faire promptement régler, trouva son intérêt à ne pas presser le parfumeur.
— Je vous ai remis mon mémoire à cause de la fin de l'année, dit-il à l'oreille de César, je n'ai besoin de rien.
— Eh bien, qu'as-tu, César ? dit Pillerault en remar- 20 quant la surprise de son neveu, qui, stupéfait par la vue
du mémoire, ne répondait ni à Ragon ni à Lourdois.
— Ah ! une vétille, j'ai pris cinq mille francs d'effets au marchand de parapluies, mon voisin, qui fait faillite. S'il m'avait donné des valeurs mauvaises, je serais gobé
25 comme un niais.
— Il y a pourtant longtemps que je vous l'ai dit, s'écria Ragon : celui qui se noie s'accrocherait à la jambe de son père pour se sauver, et il le noie avec lui. J'en ai tant observé, de faiUites ! on n'est pas précisément fripon
30 au commencement du désastre, mais on le devient par nécessité.
— C'est vrai, dit Pillerault.
— Ah ! si j'arrive jamais à la Chambre des députés, ou si j'ai quelque influence dans le gouvernement,... dit
35 Birotteau se dressant sur ses pointes et retombant sur ses talons.
— Que ferez- vous ? dit Lourdois, car vous êtes un sage. Molineux, que toute discussion sur le droit intéressait,
resta dans la boutique ; et, comme l'attention des autres
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rend attentif, Pillerault et Ragon, qui connaissaient les opinions de César, l'écoiitèrent néanmoins aussi gravement que les trois étrangers.
— Je voudrais, dit le parfumeur, un tribunal de juges inamovibles avec un ministère public jugeant au criminel. 5 Après une instruction, pendant laquelle un juge remplirait immédiatement les fonctions actuelles des agents, syndics et juge-commissaire, le négociant serait déclaré failli réhabilitahle ou banqueroutier. Failli réhabilitable,
il serait tenu de tout payer ; il serait alors le gardien de 10 ses biens, de ceux de sa femme ; car ses droits, ses héritages, tout appartiendrait à ses créanciers ; il gérerait pour leur compte et sous une surveillance ; enfin, il continuerait les affaires en signant toutefois : un tel, failli, jusqu'au parfait remboursement. Banqueroutier, il se- 15 rait condamné, comme autrefois, au pilori dans la salle de la Bourse, exposé pendant deux heures, coiffé du bonnet vert. Ses biens, ceux de sa femme et ses droits seraient acquis aux créanciers, et il serait banni du royaume. 20
— Le commerce serait un peu plus sûr, dit Lourdois,et Ton regarderait à deux fois avant de faire des opérations.
— Eh diantre ! dit César, un négociant, au train dont vont les choses, va devenir un voleur patenté. Avec sa signature, il peut puiser dans la caisse de tout le monde. 25
— Vous n'êtes pas tendre, monsieur Birotteau, dit Lourdois.
— Il a raison, dit le vieux Ragon.
— Tous les faiUis sont suspects, dit César, exaspéré par cette petite perte qui lui sonnait aux oreilles comme 30 le premier cri de l'hallali à celles d'un cerf.
En ce moment, le maître d'hôtel apporta la facture de Chevet. Puis un patronnet de Félix, un garçon du café Foy, la clarinette de Collinet, arrivèrent avec les mémoires de leurs maisons. ?.b
— Le quart d'heure de Rabelais, dit Ragon en souriant.
— Ma foi, vous avez donné une belle fête, dit Lourdois.
— Je suis occupé, dit César à tous les garçons, qui laissèrent les factures.
n] CÉSAR BIROTTEAU 113
— Monsieur Grindot, dit Lourdois en voyant l'arcliitecte pliant un effet que signa Birotteau, vous vérifierez et réglerez mon mémoire ; il n'y a qu'à toiser, tous les prix sont convenus par vous au nom de M. Birotteau.
5 Pillerault regarda Lourdois et Grindot.
— Des prix convenus d'architecte à entrepreneur, dit l'oncle à l'oreille du neveu, tu es volé.
Grindot sortit, Molineux le suivit et l'aborda d'un air mystérieux.
io — Monsieur, lui dit-il, vous m'avez écouté, mais vous ne m'avez pas entendu : je vous souhaite un parapluie. La peur saisit Grindot. Plus un bénéfice est illégal, plus l'homme y tient ; le cœur humain est ainsi fait. L'artiste avait, en effet, étudié l'appartement avec amour, il
15 y avait mis toute sa science et son temps, il s'y était donné du mal pour dix mille francs et se trouvait la dupe de son amour-propre ; les entrepreneurs eurent peu de peine à le séduire. Grindot devina que les mémoires sur lesquels il avait une part seraient payés, comme ses
•20 honoraires, en effets et le petit vieillard venait de lui donner des doutes sur leur payement. Grindot allait être impitoyable, à la manière des artistes, les gens les plus cruels à l'encontre des bourgeois. Vers la fin de décembre. César eut pour soixante mille francs de mé-
25 moires. Féhx, le café Foy, Tanrade et les petits créanciers qu'on doit payer comptant, avaient envoyé trois fois chez le parfumeur. Dans le commerce, ces niaiseries nuisent plus qu'un malheur, eUes l'annoncent. Les pertes connues sont définies ; mais la panique ne connaît pas
30 de bornes. Birotteau vit sa caisse dégarnie. La peur saisit alors le parfumeur, à qui jamais pareille chose n'était arrivée durant sa vie commerciale. Comme tous les gens qui n'ont jamais eu à lutter pendant longtemps contre la misère et qui sont faibles, cette circonstance,
35 vulgaire dans la vie de la plupart des petits marchands de Paris, porta le trouble dans la cervelle de César.
Le parfumeur donna l'ordre à Célestin d'envoyer les factures chez ses pratiques ; mais, avant de le mettre à exécution, le premier commis se fit répéter cet ordre
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inouï. Les clients, noble terme alors appliqué par les détaillants à leurs pratiques et dont César se servait malgré sa femme, qui avait fini par lui dire : ' Nommeles comme tu voudras, pourvu qu'ils payent ! ' les clients donc étaient des personnes riches avec lesquelles il n'y 5 avait jamais de pertes à essuyer, qui payaient à leur fantaisie, et chez lesquelles César avait souvent cinquante ou soixante mille francs. Le second commis prit le livre des factures et se mit à copier les plus fortes. César redoutait sa femme. Pour ne pas lui laisser voir l'abatte- 10 ment que lui causait le simoun du malheur, il voulut sortir.
— Bonjour, monsieur, dit Grindot en entrant avec cet air dégagé que prennent les artistes pour parler des intérêts auxquels ils se prétendent absolument étrangers. 15 Je ne puis trouver aucune espèce de monnaie avec votre papier, je suis obhgé de vous prier de me l'échanger contre des écus. Je suis l'homme le plus malheureux de cette démarche, mais je n'ai pas parlé aux usuriers, je ne voudrais pas colporter votre signature, je sais assez de 20 commerce pour comprendre que ce serait l'avihr ; il est donc dans votre intérêt de...
— Monsieur, dit Birotteau stupéfait, plus bas, s'il vous plaît ; vous me surprenez étrangement.
Lourdois entra. 25
— Lourdois, dit Birotteau souriant, comprenez-vous?... Birotteau s'arrêta. Le pauvre homme allait prier
Lourdois de prendre l'effet de Grindot en se moquant de l'architecte avec la bonne foi du négociant sûr de luimême ; mais il aperçut un nuage sur le front de Lourdois, 30 et il frémit de son imprudence. C'Ctte innocente raillerie était la mort d'un crédit soupçonné. En pareil cas, un riche négociant reprend son billet, et il ne l'offre pas. Birotteau se sentait la tête agitée comme s'il eût regardé le fond d'un abîme taillé à pic. 35
— Mon cher monsieur Birotteau, dit Lourdois en l'emmenant au fond du magasin, mon mémoire est toisé, réglé, vérifié, je vous prie de me tenir l'argent prêt demain. Jo marie ma fille au petit Crottat, il lui faut de
n] CÉSAR BIROTTEAU 115
l'argent, les notaires ne négocient point ; d'ailleurs, on n'a jamais vu ma signature.
— Envoyez après-demain, dit fièrement Birotteau, qui compta sur les payements de ses mémoires. — Et vous
5 aussi, monsieur, dit-il à Grindot.
— Et pourquoi pas tout de suite ? demanda l'architecte.
— J'ai la paye de mes ouvriers au faubourg, dit César, qui n'avait jamais menti.
10 II prit son chapeau pour sortir avec eux ; mais le maçon, ïhorein, et Chaffaroux l'arrêtèrent au moment où il fermait la porte.
— Monsieur, lui dit Chaffaroux, nous avons bien besoin d'argent.
15 — Eh ! je n'ai pas les mines du Pérou, dit César impatienté, qui s'en alla vivement à cent pas d'eux. — Il y a quelque chose là-dessous. Maudit bal ! tout le monde vous croit des millions. Néanmoins, l'air de Lourdois n'était pas naturel, pensa-t-il, il y a quelque anguille sous
20 roche.
Il marchait dans la rue Saint-Honoré sans direction, en se sentant comme dissous, et se heurta contre Alexandre au coin d'une rue, comme un bélier ou comme un mathématicien absorbé par la solution d'un problème en aurait
'25 heurté un autre.
— Ah ! monsieur, dit le futur notaire, une question ! Roguin a-t-il donné vos quatre cent mille francs à M. Claparon ?
— L'affaire s'est faite devant vous, M. Claparon ne 30 m'en a fait aucun reçu ; mes valeurs étaient à... négocier... Roguin a dû lui remettre... mes deux cent quarante mille francs d'écus... Il a été dit qu'on réaUserait définitivement les actes de vente... M. Popinot, le juge, prétend... La quittance !... Mais... pourquoi cette ques-
35 tion ?
— Pourquoi puis- je vous faire une semblable question ? Pour savoir si vos deux cent quarante mille francs sont chez Claparon ou chez Roguin. Roguin était lié depuis si longtemps avec vous, il aurait pu par délicatesse les avoir
116 SCÈNES DE LA VIE PARISIENKE [ii
remis à Claparon, et vous l'échapperiez belle ! Mais suisje bête ! il les emporte avec l'argent de M. Claparon, qui heureusement n'avait encore envoyé que cent mille francs. Roguin est en fuite, il a reçu de moi cent mille francs sur sa charge, dont je n'ai pas la quittance, je les 5 lui ai donnés comme je vous confierais ma bourse. Vos vendeurs n'ont pas reçu un hard, ils sortent de chez moi. L'argent de votre emprunt sur vos terrains n'existait ni pour vous ni pour votre prêteur, Roguin l'avait dévoré comme vos cent mille francs... qu'il... n'avait plus 10 depuis longtemps... Ainsi vos cent derniers mille francs sont pris, je me souviens d'être allé les toucher à la Banque.
Les pupilles de César se dilatèrent si démesurément, qu'il ne vit i^lus qu'une flamme rouge. 15
— Vos cent mille francs sur la Banque, mes cent mille francs sur sa charge, cent mille francs à M. Claparon, voilà trois cent mille francs de siffles, sans les vols qui vont se découvrir, reprit le jeune notaire. On désespère de madame Roguin, M. du Tillet a passé la nuit près d'elle. 20 Du Tillet l'a échappé belle, lui ! Roguin l'a tourmenté pendant un mois pour le fourrer dans cette affaire des terrains, et heureusement il avait tous ses fonds dans une spéculation avec la maison Nucingen.
Alexandre aurait pu parler pendant longtemps, Birot- 25 teau était debout pétrifié. Autant de phrases, autant de coups de massue. Il n'entendait plus qu'un bruit de cloches mortuaires, de même qu'il avait commencé par ne plus voir que le feu de son incendie. Alexandre Crottat, qui croyait le digne parfumeur fort et capable, fut 30 épouvanté par sa pâleur et par son immobihté. Le successeur de Roguin ne savait pas que le notaire emportait plus que la fortune de César. L'idée du suicide immédiat passa par la tête de ce commerçant si profondément religieux. Le suicide est dans ce cas un moyen de fuir 35 mille morts, il semble logique de n'en accepter qu'une. Alexandre Crottat donna le bras à César et voulut le faire marcher, ce fut impossible : ses jambes se dérobaient sous lui comme s'il eût été ivre.
Il] CËSAR BIROTTEAU 117
— Qu*avez-vou,s donc ? dit Crottat. Mon brave monsieur César, un peu de courage ! ce n'est pas la mort d'un homme ! D'ailleurs, vous retrouverez quarante mille francs, votre prêteur n'avait pas cette somme, elle
5 ne vous a pas été délivrée, il y a lieu à plaider la rescision du contrat.
— Mon bal, ma croix, deux cent mille francs d'effets sur la place, rien en caisse... Les Ragon, Pillerault... Et ma femme qui voyait clair !
10 Une pluie de paroles confuses qui réveillaient des masses d'idées accablantes et des souffrances inouïes tomba comme une grêle en hachant toutes les fleurs du parterre de la Reine des roses.
— Je voudrais qu'on me coupât la tête, dit enfin Birot* 15 teau, elle me gêne par sa masse, elle ne me sert à rien...
— Pauvre père Birotteau ! dit Alexandre, mais vous êtes donc en péril ?
— Péril !
— Eh bien, du courage, luttez.
•20 — Luttez ! répéta le parfumeur.
— Du Tillet a été votre commis, il a une fière tête, il vous aidera.
— Du Tillet ?
— Allons, venez.
25 — Mon Dieu ! je ne voudrais pas rentrer chez moi comme je suis, dit Birotteau. Vous qui êtes mon ami, s'il y a des amis, vous qui m'avez inspiré de l'intérêt et qui dîniez chez moi, au nom de ma femme, promenez -moi en fiacre, Xandrot, accompagnez-moi...
30 Le notaire désigné mit avec beaucoup de peine dans un fiacre la machine inerte qui avait nom César.
— Xandrot, dit le parfumeur d'une voix troublée par les larmes, car en ce moment les larmes tombèrent de ses yeux et desserrèrent un peu le bandeau de fer
35 qui lui cerclait le crâne, passons chez moi, parlez pour moi à Célestin. Mon ami, dites-lui qu'il y va de ma vie et de celle de ma femme. Que, sous aucun prétexte, personne ne jase de la disparition de Roguin. Faites descendre Césarine et priez-la d'empêcher qu'on ne parle
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de cette affaire à sa mère. On doit se défier de nos meilleurs amis, Pillerault, les Ragon, tout le monde...
Le changement de la voix de Birotteau frappa vivement Crottat, qui comprit l'importance de cette recommandation. La rue Saint-Honoré menait chez le magistrat ; il 5 remplit les intentions du parfumeur, que Célestin et Césarine virent, avec effroi, sans voix, pâle et comme hébété, au fond du fiacre.
— Gardez-moi le secret sur cette affaire, dit le parfumeur. 10
— Ah ! se dit Xandrot, il revient ! je le croyais perdu.
La conférence d'Alexandre Crottat et du magistrat dura longtemps : on envoya chercher le président de la chambre des notaires ; on transporta partout César 15 comme un paquet, il ne bougeait pas et ne disait mot. Vers sept heures du soir, Alexandre Crottat ramena le parfumeur chez lui. L'idée de comparaître devant Constance rendit du ton à César. Le jeune notaire eut la charité de le précéder pour prévenir madame Birotteau 20 que son mari venait d'avoir une espèce de coup de sang.
— Il a les idées troubles, dit-il en faisant un geste employé pour peindre l'embrouillement du cerveau, il faudrait peut-être le saigner ou lui mettre les sangsues.
— Cela devait arriver, dit Constance, à mille lieues de 25 supposer un désastre : il n'a pas pris sa médecine de précaution à l'entrée de Thiver, et il se donne, depuis deux mois, un mal de galérien, comme s'il n'avait pas son pain gagné.
-César fut supphé par sa femme et par sa fille de se 30 mettre au ht, et l'on envoya chercher le vieux docteur Haudry, médecin de Birotteau. Le vieux Haudry était un médecin de l'école de Molière, grand praticien et ami des anciennes formules de l'apothicairerie, droguant ses malades ni plus ni moins qu'un médicastre, tout con- 35 sultant qu'il était. Il vint, ordonna l'apphcation immédiate de sinapismes à la plante des pieds : il voyait les symptômes d'une congestion cérébrale.
— Qui a pu lui causer cela ? dit Constance.
— Le temps humide, répondit le docteur, à qui Césanne vint dire un mot.
Il y a souvent obligation pour les médecins de lâcher sciemment des niaiseries, afin de sauver l'honneur ou la 5 vie des gens bien portants qui sont autour du malade. Le vieux docteur avait vu tant de choses, qu'il comprit à demi-mot. Césarine le suivit sur l'escalier en lui demandant une règle de conduite.
— Du calme et du silence, puis nous risquerons des 10 fortifiants quand la tête sera dégagée.
Madame César passa deux jours au chevet du lit de
son mari, qui lui parut souvent avoir le délire. Mis dans
la belle chambre bleue de sa femme, il disait des choses
incompréhensibles pour Constance, à l'aspect des drape-
15 ries, des meubles et de ses coûteuses magnificences.
— Il est fou, disait-elle à Césarine en un moment où César s'était dressé sur son séant et citait d'une voix solennelle les articles du Code de commerce par bribes.
— Si les dépenses sont jugées excessives... — Otez les 20 draperies !
Après trois terribles jours, pendant lesquels la raison de César fut en danger, la nature forte du paysan tourangeau triompha, sa tête fut dégagée ; M. Haudry lui fit prendre des cordiaux, une nourriture énergique, et, après 25 une tasse de café donnée à temps, le négociant fut sur ses pieds. Constance, fatiguée, prit la place de son mari.
— Pauvre femme ! dit César quand il la vit endormie.
— Allons, papa, du courage ! Vous êtes un homme si supérieur, que vous triompherez. Ce ne sera rien. M. An-
30 selme vous aidera.
Césarine dit d'une voix douce ces vagues paroles que la tendresse adoucit encore, et qui rendent le courage aux plus abattus, comme les chants d'une mère endorment les douleurs d'un enfant tourmenté par la dentition.
35 — Oui, mon enfant, je vais lutter ; mais pas un mot à qui que ce soit au monde, ni à Popinot qui nous aime, ni à ton oncle Pillerault.
— Mon père, dit-elle, voici M. Lebas qui veut vous parler.
120 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [ii
— M. Lebas ! s'écria César, effrayé comme si son désastre le rendait criminel, un juge !
— Mon cher monsieur Birotteau, je prends trop d'intérêt à vous, dit le gros marchand drapier en entrant, nous nous connaissons depuis trop longtemps, nous avons 5 été élus tous deux juges la première fois ensemble, pour ne pas vous dire qu'un M. Bidault, dit Gigonnet, un usurier, a des effets de vous passés à son ordre, sans garantie, par la maison Claparon. Ces deux mots sont non seulement un affront, mais encore la mort de votre 10 crédit.
— M. Claparon désire vous parler, dit Célestin en se montrant, dois-je le faire monter ?
— Nous allons savoir la cause de cette insulte, dit Lebas.
— Monsieur, dit le parfumeur à Claparon en le voyant 15 entrer, voici M. Lebas, juge au tribunal de commerce, et mon ami...
— Ah ! monsieur est M. Lebas, dit Claparon en interrompant, je suis enchanté de la circonstance, M. Lebas du tribunal, il y a tant de Lebas, sans compter les hauts et 20 les bas...
Il a vu, reprit Birotteau en interrompant le bavard, les effets que je vous ai remis, et qui, disiez-vous, ne circuleraient pas ; il les a vus avec ces mots : sans garantie. 25
— Eh bien, dit Claparon, ils ne circuleront effectivement pas, ils sont entre les mains d'un homme avec qui je fais beaucoup d'affaires, le père Bidault. Voilà pourquoi j'ai mis sans garantie. Si les effets avaient dû circuler, vous les auriez faits à son ordre directement. 80 Monsieur le juge va comprendre ma situation. Que représentent ces effets ? un prix d'immeuble, payé par qui ? par Birotteau. Pourquoi voulez- vous que je garantisse Birotteau par ma signature ? Nous devons payer, chacun de notre côté, notre part dans cedit prix. 35 Or, n'est-ce pas assez d'être solidaires vis-à-vis de nos vendeurs ? Chez moi, la règle commerciale est inflexible : je ne donne pas plus inutilement ma garantie que je ne donne quittance d'une somme à recevoir. Je suppose
n] CESAR BIROTTEAU 121
tout. Qui signe, paye. Je ne veux pas être exposé à payer trois fois.
— Trois fois ! dit César.
— Oui, monsieur, répondit Claparon. Déjà j'ai garanti 5 Birotteau à nos vendeurs, pourquoi le garantirais- je encore au banquier ? Les circonstances où nous sommes sont dures, Roguin m'emporte cent mille francs. Ainsi, déjà ma moitié de terrains me coûte cinq cent mille au lieu de quatre cent mille francs. Roguin emporte deux
10 cent quarante mille francs à Birotteau. Que feriez- vous à ma place, monsieur Lebas ? Ne voyez- vous pas que je puis alors payer aux acquéreurs comme solidaire, et être tenu de rembourser encore la part de Birotteau jusqu'à concurrence de ses effets, si je les garantissais,
15 et sans avoir...
— A qui ? demanda le parfumeur en interrompant.
— Et sans avoir sa moitié de terrains, dit Claparon sans tenir compte de l'interruption, car je n'aurais aucun privilège ; ilfaudrait donc encore l'acheter ! Donc,
20 je puis payer trois fois.
— Rembourser à qui ? demandait toujours Birotteau.
— Mais au tiers porteur, si j'endossais et qu'il vous arrivât un malheur.
— Je ne manquerai pas, monsieur, dit Birotteau.
25 — Bien, dit Claparon. Vous avez été juge, vous êtes habile commerçant, vous savez que l'on doit tout prévoir, ne vous étonnez donc pas que je fasse mon métier.
— M. Claparon a raison, dit Joseph Lebas.
— J'ai raison, reprit Claparon, raison commerciale- 30 ment. Mais cette affaire est territoriale. Or, que
dois- je recevoir, moi?... de l'argent, car il faudra donner de l'argent à nos vendeurs. Laissons de côté les deux cent quarante mille francs que M. Birotteau trouvera, j'en suis sûr, dit Claparon en regardant Lebas. Je venais 35 vous demander la bagatelle de vingt-cinq mille francs, dit-il en regardant Birotteau.
— Vingt-cinq mille francs ! s'écria César en se sentant de la glace au heu de sang dans les veines. Mais, monsieur, à quel titre ?
122 SCÈNE^DE LA VIE PARISIENNE [n
— Eh ! mon cher monsieur, nous sommes obligés de réahser les ventes par-devant notaire. Or, relativement au prix, nous pouvons nous entendre entre nous ; mais avec le fisc, votre serviteur ! Le fisc ne s'amuse pas à dire des paroles oiseuses, il fait crédit de la main à la 5 poche, et nous avons à lui cracher quarante- quatre mille francs de droits cette semaine. J'étais loin de m'attendre à des reproches en venant ici, car, pensant que ces vingtcinq mille francs pouvaient vous gêner, j'avais à vous annoncer que, par le plus grand des hasards, je vous ai lO sauvé...
— Quoi ? dit Birotteau en faisant entendre ce cri de détresse auquel aucun homme ne se trompe.
— Une misère ! les vingt-cinq mille francs à' effets sur divers que Roguin m'avait remis à négocier, je vous en \t* ai crédité sur l'enregistrement et les frais dont je vous enverrai le compte ; il y a la petite négociation à déduire, vous me redevrez six ou sept mille francs.
— Tout cela me semble parfaitement juste, dit Lebas.
A la place de monsieur, qui me paraît très bien entendre 20 les affaires, j'agirais de même envers un inconnu.
— M. Birotteau ne mourra pas de cela, dit Claparon, il faut plus d'un coup pour tuer un vieux loup ; j'ai vu des loups avec des balles dans la tête courir comme,... eh, pardieu ! comme des loups. 25
— Qui peut prévoir une scélératesse semblable à celle de Roguin ? dit Lebas, autant effrayé du silence de César que d'une si énorme spéculation étrangère à la parfumerie.
— Il s'en est peu fallu que je ne donnasse quittance 30 de quatre cent mille francs à monsieur, dit Claparon, et j'étais fumé. J'avais remis cent mille francs à Roguin la veille. Notre confiance mutuelle m'a sauvé. Que les fonds fussent à l'étude, ou fussent chez moi jusqu'au jour des contrats définitifs, la chose nous semblait à 35 tous indifférente.
— Il aurait mieux valu que chacun gardât son argent à la Banque jusqu'au moment de payer, dit Lebas.
— Roguin était la Banque pour moi, dit César.
n] CESAR BIROTTEAU 123
Mais il est dans l'affaire, reprit-il en regardant Claparon.
— Oui, pour un quart, sur parole, répondit Claparon. Après la sottise de lui laisser emporter mon argent, il y
5 en a une plus pommée, ce serait de lui en donner. S'il n'emporte, comme on le dit, que trois cent mille francs, il lui faut bien quinze mille livres de rente pour vivre convenablement à l'étranger.
— Le bandit !
10 — Eh ! mon Dieu, si nous sommes gobés, n'est-ce pas notre faute ? Comment ne nous sommes-nous pas défiés d'un notaire qui se mettait dans une spéculation ? Eh bien, nous sommes assez faibles pour ne pas faire condamner par contumace des gens chez qui nous sommes
15 allés dîner, qui nous ont donné de beaux bals, des gens du monde, enfin ! Personne ne se plaint, on a tort.
— Grand tort, dit Birotteau : la loi sur les faillites et sur les déconfitures est à refaire.
— Si vous aviez besoin de moi, dit Lebas à Birotteau, 20 je suis tout à vous.
— Monsieur n'a besoin de personne, dit l'infatigable bavard, chez qui du Tillet avait lâché les écluses après y avoir mis l'eau. (Claparon répétait une leçon qui lui avait été très habilement soufflée par du Tillet.) Son
25 affaire est claire : la faiUite de Roguin donnera cinquante pour cent de dividende, à ce que le petit Crottat m'a dit. Outre ce dividende, M. Birotteau retrouve quarante mille francs que son prêteur n'avait pas ; puis il peut emprunter sur ses propriétés. Or, nous n'avons à payer deux cent
30 mille francs à nos vendeurs que dans quatre mois. D'ici là, M. Birotteau payera ses effets, car monsieur ne devait pas compter sur ce que Roguin a emporté pour les acquitter. Mais, quand même M. Birotteau serait un peu serré,... eh bien, avec quelques circulations, il ar-
35 rivera.
Le parfumeur avait repris courage en entendant Claparon analyser son affaire, et la résumer en lui traçant pour ainsi dire son plan de conduite. Aussi sa contenance devint-elle ferme et décidée, et conçut-il une grande
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idée des moyens de cet ancien voyageur. Du Tillet avait jugé à propos de se faire croire victime de Roguin par Claparon. Il avait remis cent mille francs à Claparon pour les donner à Roguin, qui les lui avait rendus. Claparon, inquiet, jouait son rôle au naturel, il disait 5 à quiconque voulait l'entendre que Roguin lui coûtait cent mille francs. Du Tillet n'avait pas jugé Claparon assez fort, il lui croyait encore trop de principes d'honneur et de délicatesse pour lui confier ses plans dans toute leur étendue ; et il le savait d'ailleurs incapable de le deviner, lo
— Si notre premier ami n'est pas notre première dupe, nous n'en trouverions pas une seconde, dit -il à Claparon le jour où, recevant des reproches de son proxénète commercial, il le brisa comme un instrument usé. 15
M. Lebas et Claparon s'en allèrent ensemble.
— Je puis m'en tirer, se dit Birotteau. Mon passif en effets à payer s'élève à deux cent trente-cinq mille francs, à savoir : soixante- quinze mille francs pour ma maison, et cent soixante- quinze mille francs pour les terrains. 20 Il s'agit de gagner cent mille francs avec Vhuile céphalique, et d'atteindre, avec quelques billets de service, ou par un crédit chez un banquier, le moment où j'aurai réparé la perte et où les terrains arriveront à leur plus-value.
L^ne fois que, dans le malheur, un homme peut se 25 faire un roman d'espérances par une suite de raisonnements plus ou moins justes avec lesquels il bourre son oreiller pour y reposer sa tête, il est souvent sauvé. Résolu d'aller chez l'oncle de sa femme exposer sa situation avant de chercher des secours ailleurs. Birotteau ne f!0 descendit pas la rue Saint-Honoré jusqu'à la rue des Bourdonnais sans éprouver des angoisses ignorées et qui l'agitèrent si violemment, qu'il crut sa santé dérangée. En arrivant à la porte, il ressentit cette intime défaillance que tout enfant a éprouvée en entrant chez un dentiste ; 35 mais ce défaut de cœur embrassait la vie dans son entier, au lieu d'embrasser une douleur passagère. Birotteau monta lentement. Il trouva le vieillard lisant le Constitutionnel au coin de son feu, devant la petite table
lij CÉSAR BIROTTEAU 125
ronde où était sou frugal déjeuner : un petit pain, du beurre, du fromage de Brie et une tasse de café.
— Voilà le vrai sage, dit Birotteau en enviant la vie de son oncle.
5 — Eh bien, lui dit Pillerault en ôtant ses besicles, j'ai su hier au café David l'affaire de Roguin. J'espère que, prévenu par nous qui vouHons être propriétaires réels, tu es allé prendre quittance de Claparon.
— Hélas ! mon oncle, tout est là, vous avez mis le 10 doigt sur la plaie. Non.
— Ah ! bouffre, tu es ruiné, dit Pillerault en laissant tomber son journal, que Birotteau ramassa, quoique ce fût le Constitutionnel.
Pillerault fut si violemment frappé par ses réflexions,
15 que sa figure de médaille et de style sévère se bronza
comme le métal sous un coup de balancier : il demeura
fixe, regarda sans la voir la muraille d'en face au travers
de ses vitres, en écoutant le long discours de Birotteau.
— Eh bien, mon oncle.? dit Birotteau, qui attendait •20 une réponse après avoir conclu par une prière de vendre
pour soixante mille francs de rente.
— Eh bien, mon pauvre neveu, je ne le puis pas, tu es trop fortement compromis. Les Ragon et moi, nous allons perdre chacun nos cinquante mille francs. Ces
25 braves gens ont vendu par mon conseil leurs actions dans les mines de Wortschin: je me crois obhgé, en cas de perte, non de leur rendre le capital, mais de les secourir, de secourir ma nièce et Césarine. Il vous faudra peutêtre du pain à tous, vous le trouverez chez moi...
30 — Du pain, mon oncle ?
— Eh bien, oui, du pain. Vois donc les choses comme elles sont : tu ne t'en tireras pas ! De cinq mille six cents francs de rente, je pourrai distraire quatre mille francs pour les partager entre vous et les Ragon. Ton malheur
36 arrivé, je connais Constance, elle travaillera comme une perdue, elle se refusera tout, et toi aussi. César !
— Tout n'est pas désespéré, mon oncle.
— Je ne vois pas comme toi.
— Je vous prouverai le contraire.
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— Rien ne me fera plus de plaisir.
Birotteau quitta Pi Hérault sans rien répondre. 11 était venu chercher des consolations et du courage, il recevait un second coup, moins fort à la vérité que le premier, mais, au lieu de porter sur la tête, il frappait au 5 cœur : le cœur était toute la vie de ce pauvre homme. Il revint après avoir descendu quelques marches.
— Monsieur, dit-il d'une voix froide. Constance ne sait rien, gardez-moi le secret, au moins ; et priez les Ragon de ne pas m'ôter chez moi la tranquillité dont j'ai besoin 10 pour lutter contre le malheur.
Pillerault fit un signe de consentement.
— Du courage. César ! ajouta-t-il. Je te vois fâché contre moi, mais plus tard tu me rendras justice en pensant à ta femme et à ta fille. 15
Découragé par l'opinion de son oncle, auquel il reconnaissait une lucidité particuhère, César tomba de toute la hauteur de son espoir dans les marais fangeux de l'incertitude. Quand, dans ces horribles crises commerciales, un homme n'a pas une âme trempée comme celle 20 de Pillerault, il devient le jouet des événements : il suit les idées d'autrui, les siennes, comme un voyageur court après des feux follets.
En le voyant entrer, celui de ses commis qui allait partout présentant les mémoires lui dit que, vu l'approche 25 du jour de l'an, chacun rendait l'acquit de la facture et la gardait.
— Il n'y a donc d'argent nulle part ! dit le parfumeur à haute voix dans la boutique.
Il se mordit les lèvres, ses commis avaient tous levé la 30 tête vers lui. Cinq jours se passèrent ainsi. Braschon, ce riche tapissier du faubourg Saint- Antoine qui n'avait pas été invité au bal, sonna la charge en créancier blessé dans son amour-propre : il voulait être payé dans les vingt-quatre heures ; il exigeait des garanties, non des 35 dépôts de meubles, mais une hypothèque inscrite après les quarante mille francs sur les terrains du faubourg.
César usa son intelligence à empêcher que sa femme, la seule personne qui pût le conseiller, ne les connût. Il
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faisait sentinelle sur le seuil de sa porte, autour de sa boutique. Il avait mis Célestin dans le secret de sa gêne momentanée, et Célestin examinait son patron d'un regard aussi curieux qu'étonné : à ses yeux, César 5 s'amoindrissait, comme s'amoindrissent dans les désastres les hommes habitués au succès et dont toute la force consiste dans l'acquis que donne la routine aux moyennes intelligences. Pour lui, rien ne parut désespéré, car il ne voyait déjà plus que le moment présent, comme les
10 aventuriers qui vivent au jour le jour. Avant que le bruit de sa gêne devînt public, il résolut donc de tenter ce qui lui paraissait un grand coup, en s'adressant au fameux François Keller, banquier, orateur et philanthrope, célèbre par sa bienfaisance et par son désir d'être
15 utile au commerce parisien, en vue d'être toujours à la Chambre un des députés de Paris. Le parfumeur expansif, qui disait sur l'oreiller à sa chère Constance les moindres émotions de son existence, qui y puisait du courage, qui y cherchait les lumières de la contradiction,
20 ne pouvait s'entretenir de sa situation ni avec son premier commis, ni avec son oncle, ni avec sa femme. Ses idées lui pesaient doublement. Il allait tous les matins entendre une messe basse à Saint-Roch, et il prenait Dieu pour confident.
25 — Si, en rentrant de Saint-Roch chez moi, je ne trouve pas de soldat, ma demande réussira. Ce sera la réponse de Dieu, se disait-il après avoir prié Dieu de le secourir.
Et il était heureux de ne pas rencontrer de soldat.
30 Cependant, il avait le cœur trop oppressé, il lui fallut un autre cœur où il pût gémir. Césarine, à laquelle il s'était déjà confié lors de la fatale nouvelle, eut tout son secret. Il y eut entre eux des regards jetés à la dérobée, des regards pleins de désespoir et d'espoir étouffés, des in-
35 vocations lancées avec une mutuelle ardeur, des demandes et des réponses sympathiques, des lueurs d'âme à âme. Birotteau se faisait gai, jovial pour sa femme. Constance lui adressait-elle une question, bah ! tout allait bien ; Popinot, auquel César ne pensait pas, réussissait ! l'huile
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s'enlevait ! les efïets Claparon seraient payés, il n'y avait rien à craindre. Cette fausse joie était effrayante.
Birotteau fut dans un tel état de torpeur après avoir écrit la lettre par laquelle il demandait un rendez- vous au grand François Keller, que sa fille l'emmena dans 5 Paris. Il aperçut seulement alors dans les rues d'énormes affiches rouges, et ses regards furent frappés par ces mots : HUILE CÉPHALIQUE.
Pendant les catastrophes occidentales de la Reine des roses, la maison A. Popinot se levait radieuse dans les 10 flammes orientales du succès. Conseillé par Gaudissart et par Finot, Anselme avait lancé son huile avec audace. Deux mille affiches avaient été mises depuis trois jours aux endroits les plus apparents de Paris. Personne ne pouvait éviter de se trouver face à face avec Vkuile 15 céphalique et de hre une phrase concise, inventée par Finot, sur l'impossibilité de faire pousser les cheveux et sur le danger de les teindre, accompagnée de la citation du mémoire lu à l'Académie des sciences par Vauquehn ; un vrai certificat de vie pour les cheveux morts promis 20 à ceux qui useraient de Vkuile céphalique. Tous les coiffeurs de Paris, les perruquiers, les parfumeurs avaient décoré leurs portes de cadres dorés contenant un bel imprimé sur papier véUn, en tête duquel brillait la gravure d'Héro et Léandre, réduite, avec cette assertion en 25 épigraphe : Les anciens peuples de Vantiquité conservaient leurs chevelures par V emploi de l'huile céphalique.
— Il a inventé les cadres permanents, l'annonce éternelle ! se dit Birotteau, qui demeura stupéfait en regardant la devanture de la Cloche d'argent. 30
— Tu n'as donc pas vu chez toi, lui dit sa fille, un cadre que M. Anselme est venu lui-même apporter, en déposant à Célestin trois cents bouteilles d'huile ?
— Non, répondit-il.
— Célestin en a déjà vendu cinquante à des passants, 35 et soixante à des pratiques !
— Ah ! dit César.
Le parfumeur, étourdi par les mille cloches que la misère tinte aux oreilles de ses victimes, vivait dans un
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mouvement vertigineux ; la veille, Popinot l'avait attendu pendant une heure, et s'en était allé après avoir causé avec Constance et Césarine, qui lui dirent que César était absorbé par sa grande affaire.
5 — Ah ! oui, l'affaire des terrains.
Heureusement, Popinot, qui depuis un mois n'était pas sorti de la rue des Cinq-Diamants, passait les nuits et travaillait les dimanches à la fabrique, n'avait vu ni les Ragon, ni Pillerault, ni son oncle le juge. Il ne dormait
10 que deux heures, le pauvre enfant ! il n'avait que deux commis, et, au train dont allaient les choses, il lui en faudrait bientôt quatre. En commerce, l'occasion est tout. Qui n'enfourche pas le succès en se tenant aux crins manque sa fortune. Popinot se disait qu'il serait
15 bien reçu quand, après six mois, il dirait à sa tante et à son oncle : ' Je suis sauvé, ma fortune est faite ! ' — bien reçu de Birotteau quand il lui apporterait trente ou quarante mille francs pour sa part, après six mois. Il ignorait donc la fuite de Roguin, les désastres et la gêne
20 de César, il ne put dire aucune parole indiscrète à madame Birotteau. Popinot promit à Finot cinq cents francs par grand journal, et il y en avait dix ! trois cents francs par journal secondaire, et il y en avait dix autres ! s'il y était parlé, trois fois par mois, de V huile céphalique.
25 Finot vit trois mille francs pour lui dans ces huit mille francs, son premier enjeu à jeter sur le grand et immense tapis vert de la spéculation !
Il n'j^ eut donc pas un journal qui ne parlât de V huile céphalique, de sa concordance avec les analyses de Vau-
30 quelin, qui ne se moquât de ceux qui croient que l'on peut faire pousser les cheveux, qui ne proclamât le danger de les teindre.
En ce moment, la maison A. Popinot et compagnie se pavanait sur les murs et dans toutes les devantures.
35 Incapable de mesurer la portée d'une pareille publicité, Birotteau se contenta de dire à Césarine : ' Ce petit Popinot marche sur mes traces ! ' Birotteau n'avait pas mis le pied à sa fabrique depuis son bal : il ignorait le mouvement et l'activité que Popinot y déployait.
130 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [ii
Anselme avait pris tous les ouvriers de Birotteau, il y couchait ; il voyait Césarine assise sur toutes les caisses, couchée dans toutes les expéditions, imprimée sur toutes les factures ; il se disait ; ' Elle sera ma femme ! ' quand, habit bas, la chemise retroussée jusqu'aux coudes, il 5 enfonçait courageusement les clous d'une caisse, à défaut de ses commis en course.
Le lendemain, après avoir étudié pendant toute la nuit tout ce qu'il devait dire et ne pas dire à l'un des grands hommes de la haute banque, César arriva rue du Hous- 10 saye, et n'aborda pas sans d'horribles palpitations l'hôtel du banquier hbéral, qui appartenait à cette opinion accusée, à si juste titre, de vouloir le renversement des Bourbons. Le parfumeur, comme tous les gens du petit commerce parisien, ignorait les mœurs et les hommes de 15 la haute banque. A Paris, entre la haute banque et le commerce, il est des maisons secondaires ; intermédiaire utile à la banque, elle y trouve une garantie de plus. Constance et Birotteau, qui ne s'étaient jamais avancés au delà de leurs moyens, dont la caisse n'avait jamais 20 été à sec et qui gardaient leurs effets en portefeuille, n'avaient jamais eu recours à ces maisons du second ordre ; ils étaient, à plus forte raison, inconnus dans les hautes régions de la banque. Peut-être est-ce une faute de ne pas se fonder un crédit, même inutile : les avis 25 sont partagés sur ce point. Quoi qu'il en soit, Birotteau regrettait beaucoup de ne pas avoir émis sa signature. Mais, connu comme adjoint et comme homme pohtique, il crut n'avoir qu'à se nommer et entrer ; il ignorait l'affluence quasi royale qui distinguait l'audience de ce 3o banquier. Introduit dans le salon qui précédait le cabinet de l'homme célèbre à tant de titres, Birotteau s'y vit au milieu d'une société nombreuse composée de députés, d'écrivains, de journalistes, d'agents de change, de hauts commerçants, de gens d'affaires, d'ingénieurs, 35 surtout de famiUers qui traversaient les groupes et frappaient d'une façon particulière à la porte du cabinet où ils entraient par privilège.
— Je suis perdu ! se dit Birotteau, dont le cœur se serra.
Le temps s'écoulait, Birotteau regardait avec anxiété la pendule. Enfin, quand il n'y eut plus que dix ou douze personnes, il se résolut, quand la porte extérieure du cabinet grognerait, de se dresser, de se mettre au 5 niveau du grand orateur en lui disant : ' Je suis Birotteau ! '
— Après tout, je suis son adjoint, se dit-il en se levant pour décliner son nom.
La physionomie de François Keller devint accorte, il
10 voulut évidemment être aimable, il regarda le ruban rouge du parfumeur, se recula, ouvrit la porte de son cabinet, lui montra le chemin, et resta pendant quelque temps à causer avec deux personnes qui s'élancèrent de l'escaher avec la violence d'une trombe.
15 — Comment peut-il penser à ses affaires ? se demanda Birotteau tout bouleversé.
Le luxe royal de ce cabinet plein de tableaux, de statues, d' œuvres d'art ; l'encombrement de la cheminée, l'entassement des intérêts nationaux ou étrangers amon-
20 celés comme des ballots, tout frappait Birotteau, l'amoindrissait, augmentait sa terreur et lui glaçait le sang. Sur le bureau de François Keller gisaient des Hasses d'effets, de lettres de change, de circulaires commerciales. Keller s'assit et se mit à signer rapidement les lettres qui
25 n'exigeaient aucun examen.
— Monsieur, à quoi dois-je l'honneur de votre visite ? lui dit-il.
A ces mots, prononcés pour lui seul par cette voix qui parlait à l'Europe, pendant que cette main avide allait
30 sur le papier, le pauvre parfumeur eut comme un fer chaud dans le ventre. Il prit un air agréable que le banquier voyait prendre depuis dix ans à ceux qui avaient à l'entortiller d'une affaire importante pour eux seuls, et qui déjà lui donnait barre sur eux. François Keller jeta
35 donc à César un regard qui lui traversa la tête, un regard napoléonien.
— Monsieur, je ne veux pas abuser de vos moments, je serai court. Je viens pour une affaire purement commerciale, vous demander si je puis obtenir un crédit chez
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vous. Ancien juge au tribunal de commerce et connu à la Banque, vous comprenez que, si j'avais un portefeuille plein, je n'aurais qu'à m' adresser là où vous êtes régent. J'ai eu l'honneur de siéger au tribunal avec M. le baron Thibon, chef du comité d'escompte, et il ne 5 me refuserait certes pas. Mais je n'ai jamais usé de mon crédit ni de ma signature ; ma signature est vierge, et vous savez combien alors une négociation présente de difficultés...
Keller agita la tête, et Birotteau prit ce mouvement lo pour un mouvement d'impatience.
— Monsieur, voici le fait, reprit-il. Je me suis engagé dans une affaire territoriale, en dehors de mon commerce...
François Keller, qui signait toujours et lisait, sans avoir 15 l'air d'écouter César, tourna la tête et lui fit un signe d'adhésion qui l'encouragea. Birotteau crut son affaire en bon chemin, et respira.
— Allez, je vous entends, lui dit Keller avec bonhomie. 20
— Je suis acquéreur pour moitié des terrains situés autour de la Madeleine.
— Oui, j'ai entendu parler chez Nucingen de cette immense affaire engagée par la maison Claparon.
— Eh bien, reprit le parfumeur, un crédit de cent mille 25 francs, garanti par ma moitié dans cette affaire, ou par mes propriétés commerciales, suffirait à me conduire au moment où je réaliserai des bénéfices que doit donner prochainement une conception de pure parfumerie. S'il était nécessaire, je vous couvrirais par des effets d'une 30 nouvelle maison, la maison Popinot, une jeune maison qui...
Keller parut se soucier fort peu de la maison Popinot, et Birotteau comprit qu'il s'engageait dans une mauvaise voie ; il s'arrêta, puis, effrayé du silence, il reprit : 35
— Quant aux intérêts, nous...
— Oui, oui, dit le banquier, la chose peut s'arranger, ne doutez pas do mon désir de vous être agréable. Occupé comme je le suis, j'ai les finances européennes sur les
bras, et la Chambre prend tous mes moments, vous ne serez pas étonné d'apprendre que je laisse étudier une foule d'affaires à mes bureaux. Allez voir, en bas, mon frère Adolphe, expliquez-lui la nature de vos garanties ; 5 s'il approuve l'opération, vous reviendrez avec lui demain ou après-demain, à l'heure où j'examine à fond les affaires, à cinq heures du matin. Nous serons heureux et fiers d'avoir obtenu votre confiance, vous êtes un de ces royalistes conséquents dont on peut être l'ennemi 10 politique, mais dont l'estime est flatteuse...
— Monsieur, dit le parfumeur exalté par cette phrase de tribune, je suis aussi digne de l'honneur que vous me faites que de l'insigne et royale faveur... Je l'ai méritée en siégeant au tribunal consulaire et en combat-
15 tant...
— Oui, reprit le banquier, la réputation dont vous jouissez est un passeport, monsieur Birotteau. Vous ne devez proposer que des affaires faisables, vous pouvez compter sur notre concours.
20 Une femme, madame Keller, une des deux filles du comte de Gondreville, pair de France, ouvrit une porte que Birotteau n'avait pas vue.
— Mon ami, j'espère te voir avant la Chambre, ditelle.
25 — Il est deux heures, s'écria le banquier, la bataille est entamée. Excusez-moi, monsieur, il s'agit de culbuter un ministère... Voyez mon frère.
Il reconduisit le parfumeur jusqu'à la porte du salon, et dit à l'un de ses gens :
30 — Menez monsieur chez M. Adolphe.
A travers le labyrinthe d'escaUers où le guidait un homme en Hvrée vers un cabinet moins somptueux que celui du chef de la maison, mais plus utile, le parfumeur, à cheval sur un si, la plus douce monture de l'espérance,
35 se caressait le menton en trouvant de très bon augure les flatteries de l'homme célèbre. Il regrettait qu'un ennemi des Bourbons fût si gracieux, si capable, si grand orateur.
Plein de ces illusions, il entra dans un cabinet nu, froid,
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meublé de deux secrétaires à cylindre, de mesquins fauteuils, orné de rideaux très négligés et d'un maigre tapis. Ce cabinet était à l'autre ce qu'est une cuisine à la salle à manger, la fabrique à la boutique. Là s'éventraient les affaires de banque et de commerce, s'analysaient les en- 5 treprises et s'arrachaient les prélèvements de la banque sur tous les bénéfices des industries jugées profitables. Là se combinaient ces coups audacieux par lesquels les Keller se signalèrent dans le haut commerce, et par lesquels ils se créaient pendant quelques jours un monopole 10 rapidement exploité.
Les deux frères s'étaient distribué leurs rôles. En haut, François, homme brillant et pohtique, se conduisait en roi, distribuait les grâces et les promesses, se rendait agréable à tous. Avec lui tout était facile : il engageait 15 noblement les affaires, il grisait les nouveaux débarqués et les spéculateurs de fraîche date avec le vin de sa faveur et sa capiteuse parole, en leur développant leurs propres idées. En bas, Adolphe excusait son frère sur ses préoccupations politiques, et il passait habilement le râteau 20 sur le tapis ; il était le frère compromis, l'homme difficile. Il fallait donc avoir deux paroles pour conclure avec cette maison perfide. Souvent, le gracieux oui du cabinet somptueux devenait un non sec dans le cabinet d'Adolphe. Quand Birotteau se fut expliqué, Adolphe, le 25 plus fin des deux frères, un vrai loup-cervier, à l'œil aigu, aux lèvres minces, au teint aigre, jeta sur Birotteau, pardessus ses lunettes et en baissant la tête, un regard qu'il faut appeler le regard du banquier, et qui tient de celui des vautours et des avoués : il est avide et indifférent, 30 clair et obscur, éclatant et sombre.
— Veuillez m'envoyer les actes sur lesquels repose l'affaire de la Madeleine, dit-il, là gît la garantie du compte, il faut les examiner avant de vous l'ouvrir et de discuter les intérêts. Si l'affaire est bonne, nous pour- 35 rons, pour ne pas vous grever, nous contenter d'une part dans les bénéfices au lieu d'un escompte.
— Allons, se dit Birotteau en revenant chez lui, je vois ce dont il s'agit. Comme le castor poursuivi, je dois me
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débarrasser d'une partie de ma peau. Il vaut mieux se laisser tondre que de mourir.
Il remonta ce jour-là chez lui très riant, et sa gaieté fut de bon aloi.
5 — Je suis sauvé, dit-il à Césarine, j'aurai un crédit chez les Keller.
Le 29 décembre seulement, Birotteau put se trouver dans le cabinet d'Adolphe Keller. La première fois que le parfumeur revint, Adolphe était allé à six lieues de
10 Paris visiter une terre que le grand orateur voulait acheter. La seconde fois, les deux Keller étaient en affaires pour la matinée : ils priaient M. Birotteau de revenir le vendredi suivant. Ces délais tuaient le parfumeur. Mais enfin ce vendredi se leva. Birotteau se trouva
15 dans le cabinet, assis au coin de la cheminée, au jour de la fenêtre, et Adolphe Keller à l'autre coin.
— C'est bien, monsieur, lui dit le banquier en lui montrant les actes ; mais qu'avez- vous payé sur les prix des terrains ?
20 — Cent quarante mille francs.
— Argent ?
— Effets.
— Sont-ils payés ?
— Ils sont à échoir.
25 — Mais, si vous avez surpayé les terrains, eu égard à leur valeur actuelle, où serait notre garantie ? Vous voulez faire une circulation pour payer des billets à échoir, manœuvre dangereuse ! on recule pour mieux sauter. L'affaire ne nous va pas.
30 Cette phrase frappa Birotteau comme si le bourreau lui avait mis sur l'épaule son fer à marquer, il perdit la tête.
— Voyons, dit Adolphe, mon frère vous porte un vif intérêt, il m'a parlé de vous. Examinons vos affaires.
35 Birotteau devint MoHneux, dont il s'était moqué si supérieurement. Amusé par le banquier, qui se complut à dévider la bobine des pensées de ce pauvre homme, et qui s'entendait à interroger un négociant comme le juge Popinot à faire causer un criminel, César raconta ses
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entreprises. Adolphe Keller riait de Birotteau comme le parfumeur avait ri de Molineux. Entraîné par la loquacité particulière aux gens qui se laissent griser par le malheur, César montra le vrai Birotteau : il donna sa mesure en proposant comme garantie Vhuile céphaliqne 5 et la maison Popinot, son dernier enjeu. Le bonhomme, promené par un faux espoir, se laissa sonder, examiner par Adolphe Keller, qui reconnut dans le parfumeur une ganache royahste près de faire failUte. Enchanté de voir faillir un adjoint au maire de leur ar- 10 rondissement, un homme décoré de la veille, un homme du pouvoir, Adolphe dit alors nettement à Birotteau qu'il ne pouvait ni lui ouvrir un compte ni rien dire en sa faveur à son frère François, le grand orateur.
— Mais, dit Adolphe Keller, la Banque ne fera jamais 15 un escompte qu'un simple banquier refuse.
— La Banque, dit Birotteau, m'a toujours paru manquer à sa destination quand elle s'applaudit, en présentant le compte de ses bénéfices, de n'avoir perdu que cent ou deux cent mille francs avec le commerce parisien, 20 elle en est la tutrice.
Adolphe se prit à sourire en se levant par un geste d'homme ennuyé.
— Si la Banque se mêlait de commanditer les gens embarrassés sur la place la plus friponne et la plus ghs- 25 santé du monde financier, elle déposerait son bilan au bout d'un an. Elle a déjà beaucoup de peine à se défendre contre les circulations et les fausses valeurs, que serait-ce s'il fallait étudier les affaires de ceux qui voudraient se faire aider par elle ! 30
— Où trouver dix mille francs qui me manquent pour demain, samedi 30 ? se disait Birotteau en traversant la cour.
Suivant la coutume, on paye le 30 quand le 31 est un jour férié. En atteignant la porte cochcre, les yeux 35 baignés de larmes, le parfumeur vit à peine un beau cheval anglais en sueur qui arrêta net à la porte un des plus jolis cabriolets qui roulassent en ce moment sur le pavé de Paris. Il aurait bien voulu être écrasé par ce cabriolet,
il serait mort par accident, et le désordre de ses affaires eût été mis sur le compte de cet événement. Il ne reconnut pas du Tillet, qui, svelte et dans une élégante mise du matin, jeta les guides à son domestique et une 6 couverture sur le dos en sueur de son cheval de pur sang.
— Et par quel hasard ici ? dit du Tillet à son ancien patron.
Du Tillet le savait bien : les Keller avaient demandé 10 des renseignements à Claparon, qui, s'en référant à du Tillet, avait démoli la vieille réputation du parfumeur. Quoique subitement rentrées, les larmes du pauvre négociant parlaient énergiquement.
— Seriez-vous venu demander quelque service à ces 15 arabes, dit du Tillet, à ces égorgeurs du commerce, qui
ont fait des tours infâmes ? Vous ne savez donc pas ce dont ils sont capables ? Ils vous ouvrent un crédit quand vous avez une belle affaire, et vous le ferment au moment où vous êtes engagé dans les rouages de l'affaire, et ils 20 vous forcent à la céder à vil prix. Promenons-nous, mon cher Birotteau.
Et il se dirigea vers le boulevard.
— Voyons, mon cher patron, car vous avez été mon patron, avez-vous besoin d'argent ? Ils vous ont demandé
25 des garanties, les misérables ! Moi, je vous connais, je vous offre de l'argent sur vos simples effets. J'ai fait honorablement ma fortune avec des peines inouïes. Je suis allé la chercher en Allemagne, la fortune ! Je puis vous le dire aujourd'hui : j'ai acheté les créances sur le
30 roi à soixante pour cent de remise, alors votre caution m'a été bien utile, et j'ai de la reconnaissance, moi ! Si vous avez besoin de dix mille francs, ils sont à vous.
— Quoi ! du Tillet, s'écria César, est-ce vrai ? ne vous 35 jouez-vous pas de moi ? Oui, je suis un peu gêné, mais
ce n'est que pour un moment...
— Je le sais, l'affaire de Roguin, répondit du Tillet. Vous n'êtes pas un Roguin ; je vous connais, dit du Tillet, vous vous brûleriez la cervelle plutôt que de me faire
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perdre un sou. Venez, nous voilà rue de la Chausséed'Antin, montez chez moi.
Le parvenu prit plaisir à faire passer son ancien patron par les appartements au lieu de le mener dans les bureaux, et il le conduisit lentement afin de lui laisser voir une 5 belle et somptueuse salle à manger garnie de tableaux achetés en Allemagne, deux salons d'une élégance et d'un luxe que Birotteau n'avait encore admirés que chez le duc de Lenoncourt. Les yeux du bourgeois furent éblouis par des dorures, des œuvres d'art, des 10 bagatelles folles, des vases précieux, par mille détails qui faisaient bien pâhr le luxe de l'appartement de Constance ; et, sachant le prix de sa fohe, il se disait :
— Où donc a-t-il pris tant de milHons ?
Du Tillet fit asseoir au coin de sa cheminée le pauvre 15 parfumeur ébloui, confondu.
— Voulez-vous déjeuner avec moi ?
Il sonna. Vint un valet de chambre mieux mis que Birotteau.
— Dites à M. Legras de monter ; puis allez dire à 20 Joseph de rentrer ici, vous le trouverez à la porte de la maison Keller, vous entrerez dire chez Adolphe Keller qu'au lieu d'aller le voir je l'attendrai jusqu'à l'heure de la Bourse. Faites-moi servir, et tôt !
Ces phrases stupéfièrent le parfumeur. 25
— Il fait venir ce redoutable Adolphe Keller, il le siffle comme un chien, lui, du Tillet î
Un tigre, gros comme le poing, vint déplier une table que Birotteau n'avait pas vue, tant elle était mince, et y apporta un pâté de foies gras, une bouteille de vin de 30 Bordeaux, toutes les choses recherchées qui n'apparaissaient chez Birotteau que deux fois par trimestre, aux grands jours. Du Tillet jouissait. Sa haine contre le seul homme qui eût le droit de le mépriser s'épanouissait si chaudement, que Birotteau lui fit éprouver la sensation 35 profonde que causerait le spectacle d'ini mouton se défendant contre un tigre.
— Je puis anéantir commercialement cet homme, pensait-il, j'ai droit de vie et de mort sur lui. J'ai son
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argent, contentons-nous alors de laisser nager ce pauvre niais au bout de la corde que je tiendrai.
Les honnêtes gens manquent de tact, ils n'ont aucune mesure dans le bien, parce que pour eux tout est sans 6 détour ni arrière-pensée. Birotteau consomma son malheur, il irrita le tigre, le perça au cœur sans le savoir, il le rendit implacable par un mot, par un éloge, par une expression vertueuse, par la bonhomie même de la probité. Quand le caissier vint, du Tillet lui montra César.
10 — Monsieur Legras, apportez-moi dix mille francs et un billet de cette somme fait à mon ordre et à quatrevingt-dix jours par monsieur, qui est M. Birotteau, vous savez ?
Du Tillet servit du pâté, versa un verre de vin de
15 Bordeaux au parfumeur, qui, se voyant sauvé, se livrait à des rires convulsifs ; il caressait sa chaîne de montre, et ne mettait une bouchée dans sa bouche que quand son ancien commis lui disait : ' Vous ne mangez pas ? ' Birotteau dévoilait ainsi la profondeur de l'abîme où la
20 main de du Tillet l'avait plongé, d'où elle le retirait, où elle pouvait le replonger. Lorsque le caissier revint, et qu'après avoir signé l'effet César sentit les dix billets de banque dans sa poche, il ne se contint plus. Un instant auparavant, son quartier, la Banque, allaient savoir
25 qu'il ne payait pas, et il lui fallait avouer sa ruine à sa femme ; maintenant, tout était réparé ! Le bonheur de la déhvrance égalait en intensité les tortures de la défaite. Les yeux du pauvre homme s'humectèrent malgré lui.
30 — Qu'avez- vous donc, mon cher patron ? dit du Tillet. Ne feriez-vous pas pour moi demain ce que je fais aujourd'hui pour vous ? N'est-ce pas simple comme bonjour ?
— Du Tillet, dit avec emphase et gravité le bon- 35 homme en se levant et prenant la main de son ancien
commis, je te rends toute mon estime.
— Comment ! l'avais-je perdue ? dit du Tillet en se sentant si vigoureusement atteint au sein de sa prospérité, qu'il rougit.
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— Perdue... pas précisément, dit le parfumeur, foudroyé par sa bêtise.
— Tu bats la breloque, mon vieux, pensa du Tillet en se servant d'un mot de son premier métier.
En se disant cette phrase, il revenait à son projet 5 d'abattre cette vertu, de la fouler aux pieds, de rendre méprisable sur la place de Paris l'homme vertueux et honorable par lequel il avait été pris la main dans le sac.
— Oh ! dit railleusement du Tillet. L'origine de ma 10 fortune est pure. Je n'avais rien, vous le savez ! Les jeunes gens se trouvent parfois dans d'affreuses nécessités. On peut se laisser aller au sein de la misère. Mais, si l'on a fait, comme la République, des emprunts forcés, eh bien, on les rend, et l'on est alors plus probe que la 15 France.
— C'est cela, dit Birotteau. Mon enfant... Dieu... N'est-ce pas Voltaire qui a dit :
' Il fit du repentir la vertu des mortels ' ?
— Pourvu, reprit du Tillet, encore assassiné par cette 20 citation, pourvu qu'on n'emporte pas la fortune de son voisin, lâchement, bassement, comme, par exemple, si vous veniez à faire faillite avant trois mois et que mes dix mille francs fussent flambés...
— Moi, faire failfite ! dit Birotteau, qui avait bu trois 25 verres de vin et que le plaisir grisait. On connaît mes opinions sur la faillite ! La faillite est la mort d'un commerçant, je mourrais !
— A votre santé ! dit du Tillet.
— A ta prospérité ! repartit le parfumeur. Eh bien, du 30 Tillet, mon ami, ne faites pas les choses à demi.
— Comment ?
Birotteau exphqua l'affaire des terrains à du Tillet, qui ouvrit de grands yeux et complimenta le parfumeur sur sa pénétration, sur sa prévision, en vantant l'affaire. 35
— Eh bien, je suis bien aise de ton approbation ; vous passez pour une des fortes têtes de la banque, du Tillet ! Cher enfant, vous pouvez me procurer un crédit
à la Banque de France afin d'attendre les produits de Vhuile céphalique.
— Je puis vous adresser à la maison Nucingen, répondit du Tillet, en se promettant de faire danser à sa victime
5 toutes les figures de la contredanse des faillis.
Ferdinand se mit à son bureau pour écrire la lettre suivante :
A Monsieur le Baron de Nucingen, a Paris. ' Mon cher baron, 10 ' Le porteur de cette lettre est M. César Birotteau, adjoint au maire du deuxième arrondissement et l'un des industriels les plus renommés de la parfumerie parisienne ; il désire entrer en relation avec vous : faites de confiance tout ce qu'il veut vous demander ; en l'obli- 15 géant, vous obligez
' Votre ami,
' F. DU Tillet.'
Du Tillet ne mit pas de point sur Vi de son nom. Pour ceux avec lesquels il faisait des affaires, cette erreur
20 volontaire était un signe de convention. Les recommandations les plus vives, les chaudes et favorables instances de sa lettre ne signifiaient rien alors. Une telle lettre, où les points d'exclamation suppliaient, où du Tillet se mettait à genoux, était alors arrachée par des considéra-
25 tions puissantes ; il n'avait pas pu la refuser ; elle devait être regardée comme non avenue. En voyant Vi sans point, son ami donnait alors de l'eau bénite de cour au solliciteur.
— Vous me sauvez, du Tillet ! dit César en lisant cette 30 lettre.
— Mon Dieu, dit du Tillet, allez demander de l'argent, Nucingen en hsant mon billet vous en donnera tant que vous en voudrez. Malheureusement, mes fonds sont engagés pour quelques jours ; sans cela, je ne vous
35 enverrais pas chez le prince de la haute banque, car les Keller ne sont que des pygmées auprès du baron de Nucingen.
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— C'est comme un aval, se dit en lui-même Birotteau, qui s'en alla pénétré de reconnaissance pour du TiUet. Eh bien, pensait-il, un bienfait n'est jamais perdu !
Et il philosophait à perte de vue. Néanmoins, une pensée aigrissait son bonheur. Birotteau devait avouer 5 sa situation à sa femme, car le compte avec du TiUet allait vouloir une justification. Au retour, Birotteau ne vit pas sans frémir Constance à son comptoir, vérifiant le hvre d'échéances et faisant sans doute le compte de la caisse. 10
— Avec quoi payeras - tu demain ? lui dit - elle à l'oreiUe quand il s'assit à côté d'elle.
— Avec de l'argent, répondit-il en tirant ses billets de banque et en faisant signe à Célestin de les prendre.
— Mais d'où viennent-ils ? 15
— Je te conterai cela ce soir. — Célestin, inscrivez, fin mars, un biUet de dix mille francs, ordre du TiUet.
— Du Tillet ! répéta Constance frappée de terreur.
— Je vais aller voir Popinot, dit César. C'est mal à moi de ne pas encore être allé le visiter chez lui. Vend-on 20 de son huile ?
— Les trois cents bouteilles qu'il nous a données sont parties.
— Birotteau, ne sors pas, j'ai à te parler, dit Constance en prenant César par le bras et l'entraînant dans sa 25 chambre avec une précipitation qui dans toute autre circonstance eût fait rire. — Du Tillet ! dit-elle quand elle fut seule avec son mari et après s'être assurée qu'il n'y avait que Césarine avec elle, du Tillet qui nous a volé mille écus ! Tu fais des affaires avec du Tillet ! 30 Tu te déranges, tu ne vas plus à la fabrique. Il y a quelque chose, je le sens ! Tu vas me le dire, je veux tout savoir.
— Eh bien, dit Birotteau, nous avons failli être ruinés, nous l'étions même encore ce matin, mais tout est réparé. 35
Et il raconta l'horrible histoire de sa quinzaine.
— Voilà donc la cause de ta maladie ! s'écria Constance.
— Oui, maman, s'écria Césarine. Va, mon père a été
bien courageux. Tout ce que je souhaite est d'être aimée comme il t'aime. Il ne pensait qu'à ta douleur.
— Mon rêve est accompli, dit la pauvre femme en se laissant tomber sur sa causeuse au coin de son feu, pâle,
5 blême, épouvantée. J'avais prévu tout. Je te l'ai dit dans cette fatale nuit, dans notre ancienne chambre que tu as démolie, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Ma pauvre Césarine ! je...
— Allons, te voilà, s'écria Birotteau. Ne vas-tu pas 10 m'ôter le courage dont j'ai besoin !
— Pardon, mon ami, dit Constance en prenant la main de César et la lui serrant avec une tendresse qui alla jusqu'au cœur du pauvre homme. J'ai tort, voilà le malheur venu, je serai muette, résignée et pleine de
15 force. Non, tu n'entendras jamais une plainte.
Elle se jeta dans les bras de César, et y dit en pleurant :
— Courage, mon ami, courage ! J'en aurais pour deux s'il en était besoin.
— Mon huile, ma femme, mon huile nous sauvera. 20 — Que Dieu nous protège ! dit Constance.
— Anselme ne secourra-t-il donc pas mon père ? dit Césarine.
— Je vais le voir, s'écria César, trop ému par l'accent déchirant de sa femme, qui ne lui était pas connue tout
25 entière même après dix-neuf ans. Constance, n'aie plus aucune crainte. Tiens, hs la lettre de du Tillet à M. de Nucingen, nous sommes sûrs d'un crédit. J'aurai d'ici là gagné mon procès. D'ailleurs, ajouta-t-il en faisant un mensonge nécessaire, nous avons notre oncle Pille-
30 rault ; il ne s'agit que d'avoir du courage.
— S'il ne s'agissait que de cela ! dit Constance en souriant.
i Birotteau, soulagé d'un grand poids, marcha comme un homme mis en Hberté, quoiqu'il éprouvât en lui-même 35 l'indéfinissable épuisement qui suit les luttes morales excessives où se dépense plus de fluide nerveux, plus de volonté qu'on ne doit en émettre journellement, et où l'on prend, pour ainsi dire, sur le capital d'existence. Birotteau était déjà vieilh.
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La maison A. Popinot, rue des Cinq-Diamants, avait bien changé depuis deux mois. La boutique était repeinte. Les casiers, réchampis et pleins de bouteilles, réjouissaient l'œil de tout commerçant qui connaît les symptômes de la prospérité. Popinot, confiné dans un 5 coin de sa boutique et dans un comptoir fermé par un vitrage, se montrait avec un tabUer de serge, de doubles manches en toile verte, la plume à l'oreille, quand il n'était pas plongé dans un tas de papiers, comme au moment où vint Birotteau et pendant lequel il dépouil- 10 lait son courrier, plein de traites et de lettres de commande A ces mots : ' Eh bien, mon garçon ? ' dits par son ancien patron, il leva la tête, ferma sa cabane à clef, et vint d'un air joyeux, le bout du nez rouge. Il n'y avait pas de feu dans la boutique, dont la porte restait ouverte. 15
— Je craignais que vous ne vinssiez jamais, répondit Popinot d'un air respectueux.
Les commis accoururent voir le grand homme de la parfumerie, l'adjoint décoré, l'associé de leur patron. Ces muets hommages flattèrent le parfumeur. Birot- 20 teau, naguère si petit chez les Keller, éprouva le besoin de les imiter : il se caressa le menton, sursauta vaniteusement à l'aide de ses talons, en disant ses banahtés.
— Eh bien, mon ami, se lève-t-on de bonne heure ? lui demanda-t-il. 25
— Non, l'on ne se couche pas toujours, dit Popinot, il faut se cramponner au succès...
— Eh bien, que disais-je ? mon huile est une fortune.
— Oui, monsieur, mais les moyens d'exécution y sont pour quelque chose : je vous ai bien monté votre dia- 30 mant.
— Au fait, dit le parfumeur, où en sommes-nous ? Y a-t-il des bénéfices ?
— Au bout d'un mois ! s'écria Popinot, y pensez-vous ? L'ami Gaudissart n'est en route que depuis vingt-cinq 36 jours, et a pris une chaise de poste sans me le dire. Oh !
il est bien dévoué. Nous devrons beaucoup à mon oncle ! Les journaux, dit-il à l'oreille de Birotteau, nous coûteront douze mille francs.
— Les journaux !... s'écria l'adjoint.
— Vous ne les avez donc pas lus ?
— Non.
— Vous ne savez rien, alors, dit Po inot. Vingt mille 6 francs d'affiches, cadres et impressions!... cent mille
bouteilles achetées !... Ah ! tout est sacrifice en ce moment. La fabrication se fait sur une grande échelle. Si vous aviez mis le pied au faubourg, où j'ai souvent passé les nuits, vous auriez vu un petit casse-noisette de 10 mon invention qui n'est pas piqué des vers. Pour mon compte, j'ai fait ces cinq derniers jours trois mille francs rien qu'en commissions sur les huiles de droguerie.
— Quelle bonne tête ! dit Birotteau en posant sa main sur les cheveux du petit Popinot et les remuant comme
15 si Popinot eût été un bambin ; je l'ai devinée. Plusieurs personnes entrèrent.
— A dimanche, nous dînons chez ta tante Ragon, dit Birotteau, qui laissa Popinot à ses affaires en voyant que la chair fraîche qu'il était venu sentir n'était pas décou-
20 pée. — Est-ce extraordinaire ! un commis devient négociant en vingt-quatre heures, pensait Birotteau, qui ne revenait pas plus du bonheur et de l'aplomb de Popinot que du luxe de du Tillet. Anselme vous a pris un petit air pincé quand je lui ai mis la main sur la tête, comme
25 s'il était déjà François Keller.
Birotteau n'avait pas songé que les commis le regardaient, et qu'un maître de maison a sa dignité à conserver chez lui. Là, comme chez du Tillet, le bonhomme avait fait une sottise par bonté de cœur, et, faute de re-
30 tenir un sentiment vrai, bourgeoisement exprimé, César aurait blessé tout autre homme qu'Anselme.
Ce dîner du dimanche chez les Ragon devait être la dernière joie des dix-neuf années heureuses du ménage de Birotteau, joie complète d'ailleurs. Parmi toutes
35 leurs vertus, les Ragon se recommandaient par la conservation de vieux vins arrivés à un parfait dépouillement. Aussi leurs petits dîners étaient-ils prisés !
Les invités étaient le juge Popinot, l'oncle Pillerault, Anselme, les trois Birotteau, les trois Matifat et l'abbé
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Loraux. Ces dix personnes furent réunies à cinq heures. Les vieux Ragon suppliaient leurs convives d'être exacts. Quand on invitait ce digne ménage, on avait soin de faire dîner à cette heure, car ces estomacs de soixante et dix ans ne se pUaient point aux nouvelles heures prises 5 par le bon ton.
Césarine savait que madame Ragon la placerait à côté d'Anselme : toutes les femmes, même les dévotes et les sottes, s'entendent en fait d'amour. La fille du parfumeur s'était donc mise de manière à tourner la tête 10 à Popinot. Constance, qui avait renoncé, non sans douleur, au notaire, lequel jouait dans sa pensée le rôle d'un prince héréditaire, contribua, non sans d'amères réflexions, à cette toilette. Cette prévoyante mère descendit le pudique fichu de gaze pour découvrir un peu 15 les épaules de Césarine et laisser voir l'attache du cou, qui était d'une remarquable élégance.
Birotteau, ni sa femme, ni madame Matifat, personne ne troubla la douce conversation que les deux enfants enflammés par l'amour tinrent à voix basse dans une em- 20 brasure de croisée où le froid déployait ses bises fenestrales. D'ailleurs, la conversation des grandes personnes s'anima quand le juge Popinot laissa tomber un mot sur la fuite de Roguin, en faisant observer que c'était le second notaire qui manquait, et que pareil crime était 25 jadis inconnu. Madame Ragon, au nom de Roguin, avait poussé le pied de son frère, Pillerault avait couvert la voix du juge, et tous deux lui montraient madame Birotteau.
— Je sais tout, dit Constance à ses amis d'une voix 30 à la fois douce et peinée.
— Eh bien, dit madame Matifat à Birotteau qui baissait humblement la tête, combien vous emporte-t-il ? S'il fallait écouter les bavardages, vous seriez ruiné.
— Il avait à moi deux cent mille francs. Quant aux 35 quarante qu'il m'a fait imaginairement prêter par un de ses chents dont l'argent était dissipé par lui, nous sommes en procès.
— Vous le verrez juger cette semaine, dit Popinot.
— Gagnerons-nous ? dit madame Birotteau.
— Je ne sais, répondit Popinot. Quoique j'appartienne à la chambre où l'affaire est portée, je m'abstiendrai de délibérer, quand même on m'appellerait.
6 — Comment, mademoiselle, M. Roguin s'est enfui ? dit Popinot entendant enfin ce qui se disait. M. César ne m'en a rien dit, à moi qui donnerais mon sang pour lui... Césarine comprit que toute la famille tenait dans ce pour lui, car, si l'innocente fille eût méconnu l'accent, 10 elle ne pouvait se tromper au regard qui l'enveloppa d'une flamme pourpre.
— Je le savais bien, et je le lui disais, mais il a tout caché à ma mère et ne s'est confié qu'à moi.
— Vous lui avez parlé de moi, dans cette circonstance, 15 dit Popinot ; vous Hsez dans mon cœur, mais y lisez-vous
tout ?
— Peut-être.
— Je suis bien heureux, dit Popinot. Si vous voulez m'ôter toute crainte, dans un an je serai si riche, que
20 votre père ne me recevra plus si mal quand je lui parlerai de notre mariage. Je ne vais plus dormir que cinq heures par nuit...
— Ne vous faites pas de mal, dit Césarine avec un accent inimitable en jetant à Popinot un regard où se lisait
2 toute sa pensée.
— Ma femme, dit César en sortant de table, je crois que ces jeunes gens s'aiment.
— Eh bien, tant mieux, dit Constance d'un son de voix grave, ma fille serait la femme d'un homme de tête et
30 plein d'énergie. Le talent est la plus belle dot d'un prétendu.
Elle se hâta de quitter le salon et d'aller dans la chambre de madame Ragon. César avait dit pendant le dîner quelques phrases qui avaient fait sourire Pillerault
35 et le juge, tant elles accusaient d'ignorance, et qui rappelèrent à cette malheureuse femme combien son pauvre mari se trouvait peu de force à lutter contre le malheur. Elle pleura dans les bras de sa fille et de madame Ragon sans vouloir avouer la cause de sa peine. L 2
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— C'est nerveux, dit-elle.
Le reste de la soirée fut donné aux cartes par les vieilles gens, et par les jeunes à ces délicieux petits jeux dits innocents, parce qu'ils couvrent les innocentes malices des amours bourgeois. Les Matifat se mêlèrent des petits 5 jeux.
— César, dit Constance en revenant, va dès le 8 chez M. le baron de Nucingen, afin d'être sûr de ton échéance du 15 longtemps à l'avance. S'il arrivait quelque anicroche, est-ce du jour au lendemain que tu trouverais lo des ressources ?
— J'irai, ma femme, répondit César, qui serra la main de Constance et celle de sa fille en ajoutant : — Mes chères biches blanches, je vous ai donné de tristes étrennes !
Dans l'obscurité du fiacre, ces deux femmes, qui ne 15 pouvaient voir le pauvre parfumeur, sentirent des larmes tombées chaudes sur leurs mains.
— Espère, mon ami, dit Constance.
— Tout ira bien, papa ; M. Anselme Popinot m'a dit qu'il verserait son sang pour toi. 20
— Pour moi, reprit César, et pour la famiUe, n'est-ce pas ? dit-il en prenant un air gai.
Césarine serra la main de son père, de manière à lui dire qu'Anselme était son fiancé.
Pendant les trois premiers jours de l'année, il fut en- 25 voyé deux cents cartes chez Birotteau. Cette affluence d'amitiés fausses, ces témoignages de faveur sont horribles pour les gens qui se voient entraînés par le courant du malheur. Birotteau se présenta trois fois vainement à l'hôtel du fameux banquier, le baron de Nucingen, Le 30 commencement de l'année et ses fêtes justifiaient assez l'absence du financier. La dernière fois, le parfumeur pénétra jusqu'au cabinet du banquier, où le premier commis, un Allemand, lui dit que M. de Nucingen, rentré à cinq heures du matin d'un bal donné par les KeUer, ne 35 pouvait pas être visible à neuf heures et demie. Birotteau sut intéresser à ses affaires le premier commis, auprès duquel il resta près d'une demi-heure à causer. Dans la journée, ce ministre de la maison Nucingen lui écrivit
que le baron le recevrait le lendemain, 3, à midi. Quoique chaque heure apportât une goutte d'absinthe, la journée passa avec une effrayante rapidité. Le parfumeur vint en fiacre et se fit arrêter à un pas de l'hôtel, 5 dont la cour était encombrée de voitures. Le pauvre honnête homme eut le cœur bien serré à l'aspect des splendeurs de cette maison célèbre.
— Il a pourtant liquidé deux fois, se dit-il en montant le superbe escalier garni de fleurs et en traversant les
10 somptueux appartements par lesquels la baronne Delphine de Nucingen s'était rendue célèbre.
La baronne avait la prétention de rivaliser avec les plus riches maisons du faubourg Saint-Germain, où elle n'était pas encore admise. Le baron déjeunait avec sa
15 femme. Malgré le nombre de gens qui l'attendaient dans ses bureaux, il dit que les amis de du Tillet pouvaient entrer à toute heure. Birotteau tressaillit d'espérance en voyant le changement qu'avait produit le mot du baron sur la figure d'abord insolente du valet de chambre.
20 Le baron se tourna vers César au désespoir.
— Ti Dilet breind lei plis fiffe eindèred à vus, dit-il, afec sa leddre, vis affez tan ma mêsson eine grétid ki n'ed limidé ke bar lais f ornes te ma brobre vorteine... (Du Tillet prend le plus vif intérêt à vous ; avec sa lettre, vous avez dans
25 ma maison un crédit qui n'est limité que par les bornes de ma propre fortune...)
Le baume exhilarant que contenait l'eau présentée par l'ange à Agar dans le désert devait ressembler à la rosée que répandirent dans les veines du parfumeur ces paroles
30 semi-françaises. Le fin baron, pour avoir des motifs de revenir sur des paroles bien données et mal entendues, avait gardé l'horrible prononciation des juifs allemands qui se flattent de parler français.
— Et vis aurez eine gomde gourand. Tcheu ne feux ni 35 quemmission, ni haissegomde, rienne, gar cK aurai lé
ponhire te vis êdre acréaple... Maische mede eine gontission ! (Et vous aurez un compte courant. Je ne veux ni commission ni escompte, rien, car j'aurai le bonheur de vous être agréable... Mais je mets une condition !)
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dit-il en effleurant son nez de son index gauche par un mouvement d'une inimitable finesse.
— Monsieur le baron, elle est accordée d'avance, dit Birotteau qui crut à quelque prélèvement dans ses bénéfices. 5
— Eine gontission à laquelle chaddache lei hli grant brisse, barce que che f eusse kè montame ti Nichinguenne brenne, gomme ille la titte, tei leizons te montame Pirôdôt. (Une condition à laquelle j'attache le plus grand prix, parce que je veux que madame de Nucingen 10 prenne, comme elle l'a dit, des leçons de madame Birotteau.)
— Monsieur le baron, ne vous moquez pas de moi, je vous en supplie !
— Meinnesir Pirôdôt (M. Birotteau), dit le financier 15 d'un air sérieux, cesde gonfeni, fis nis infiderez à fodre brochain pal. Mon femme ed ckalousse, ille feut foir fos habbar déments, tond on li ha titte eine pienne tcheneralle (c'est convenu, vous nous inviterez à votre prochain bal. Ma femme est jalouse, elle veut voir vos apparte- 20 ments dont on lui a dit un bien général).
— Monsieur le baron !
— Oh ! si vis nis revoussez, boind de gomde ! vis êdes en crant fafure. Vi ! che sais ké vis affiez le brevet te la Seine ki a ti fenir. (Oh ! si vous nous refusez, point de 25 compte ! Vous êtes en grande faveur. Oui ! je sais que vous aviez le préfet de la Seine qui a dû venir.)
— Monsieur le baron !
— Vis affiez la Pillartiere, eine chendilomme ortinaire te la champre, pon Fentéheine, gomme vis ki fis edes vaiteso plesser... à Sainte... (Vous aviez la Billardière, un gentilhomme ordinaire de la chambre, bon Vendéen comme vous qui vous êtes fait blesser... à Sainte...)
— Au 13 vendémiaire, monsieur le baron.
Il entra famifièrement un jeune homme dans l'appar- 35 tement, et dont le pas, reconnu de loin par la belle Delphine de Nucingen, l'avait fait vivement rougir.
— Ponchour (Bonjour), mo7i cher te Marsay, dit le baron de Nucingen, brenez ma blace ; il y o, m'a-t-on tite, eine
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monte fu tans mes bourreaux. Che sais hourqui I les mines te Wortschinne tonnent teux gabitaux de rendes ! Ft, chai ressi les gomdes ! ( prenez ma place, il y a, m'at-on dit, un monde fou dans mes bureaux. Je sais 5 pourquoi ! les mines de Wortschin donnent des capitaux de rente ! Oui ! j'ai reçu les comptes !)
— Grand Dieu ! les Ragon ont vendu leurs actions ! s'écria Birotteau.
— Qu'est-ce que ces messieurs ? demanda le jeune 10 élégant en souriant.
— Foilà (Voilà), dit M. de Nucingen en se retournant, car il atteignait déjà la porte, elle me semple que ces bersonnes... Te Marsay, cezi ai mennesire Pirôdôt, vodre barfumirCy ki tonne tes pâlies théine manniffissence hassiati'
15 que, ai ke lei roa ha dégorai... (il me semble que ces personnes... de Marsay, ceci est M. Birotteau, votre parfumeur, qui donne des bals d'une magnificence asiatique, et que le roi a décoré...)
De Marsay prit son lorgnon et dit :
20 — Ah ! c'est vrai, je pensais que cette figure ne m'était pas inconnue. Vous allez donc parfumer vos affaires de quelque vertueux cosmétique, les huiler ?...
— Ai pieu, ces Rakkons (Eh bien ! ces Ragon), reprit le baron en faisant une grimace d'homme mécontent,
'^5 af aient eine gomde chaise moi, che les ai faforissés Veine fordine, et ils n'ont bas si Vaddentre eine chour te blis (avaient un compte chez moi, je les ai favorisés d'une fortune et ils n'ont pas su l'attendre un jour de plus).
— Monsieur le baron ! s'écria Birotteau.
30 Le bonhomme trouvait son affaire extrêmement obscure, et, sans saluer la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. M. de Nucingen était sur la première marche de l'escaher, le parfumeur l'atteignit au bas quand il entrait dans ses bureaux. En ouvrant la porte,
35 M. de Nucingen vit un geste désespéré de cette pauvre créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre, et il lui dit:
— Eh pien, c^esde andenti ? foyesse ii Dilet, ai harranchez tit affec li. (Eh bien, c'est entendu ? voyez du Tille t et arrangez tout avec lui.)
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Birotteau crut que de Marsay pouvait avoir de l'empire sur le baron, il remonta l'escalier avec la rapidité d'une hirondelle, se glissa dans la salle à manger où la baronne et de Marsay devaient encore se trouver : il avait laissé Delphine attendant son café à la crème. Il vit bien 5 le café servi, mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu. Le valet de chambre sourit à l'étonnement du parfumeur, qui descendit lentement l'escaher. César courut chez du Tillet, qui était, lui dit-on, à la campagne. Le parfumeur prit un cabriolet et paya pour être con- 10 duit aussi promptement que par la poste à Nogent-sur- Marne. A Nogent- sur-Marne, le concierge apprit au parfumeur que monsieur était reparti pour Paris. Birotteau revint brisé. Lorsqu'il raconta sa tournée à sa femme et à sa fille, il fut stupéfait de voir sa Constance, 15 ordinairement perchée comme un oiseau de malheur sur la moindre aspérité commerciale, lui donnant les plus douces consolations et lui affirmant que tout irait bien.
Le lendemain, Birotteau se trouva dès sept heures dans la rue de du Tillet, au petit jour, en faction. Il pria le 20 portier de du Tillet de le mettre en rapport avec le valet de chambre de du Tillet en glissant dix francs au portier. César obtint la faveur de parler au valet de chambre de du Tillet, et lui demanda de l'introduire auprès de du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, et il glissa deux 25 pièces d'or dans la main du valet de chambre de du Tillet. Ces petits sacrifices et ces grandes humiliations, communes aux courtisans et aux solUciteurs, lui permirent d'arriver à son but.
— Que voulez-vous, mon bon César ? dit du Tillet. 30 César hvra, non sans d'affreuses palpitations, la réponse
et les exigences du baron de Nucingen à l'inattention de du Tillet, qui l'entendait en cherchant son soufflet, en grondant son valet de chambre sur la maladresse avec laquelle il allumait le feu. 35
Le valet de chambre écoutait, César ne l'apercevait pas, mais il le vit enfin, s'arrêta confus, et reprit au coup d'éperon que lui donna du Tillet :
— Allez, allez, je vous écoute ! dit le banquier distrait.
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Le bonhomme avait sa chemise mouillée. Sa sueur se glaça quand du ïillet dirigea son regard fixe sur lui, lui laissa voir ses prunelles d'argent tigrées par quelques fils d'or, en le perçant jusqu'au cœur par une lueur diabolique. 5 — Mon cher patron, la Banque a refusé des effets de vous passés par la maison Claparon à Gigonnet, sans garantie, est-ce ma faute ? Comment, vous, vieux juge consulaire, faites-vous de pareilles boulettes ? Je suis, avant tout, banquier. Je vous donnerai mon argent, 10 mais je ne saurais exposer ma signature à recevoir un refus de la Banque. Je n'existe que par le crédit. Nous en sommes tous là. Voulez-vous de l'argent ?
— Pouvez- vous me donner tout ce dont j'ai besoin ?
— Cela dépend de la somme à payer ! Combien vous 15 faut-il ?
— Trente mille francs.
— Beaucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la tête ! fit du Tillet en éclatant de rire.
En entendant ce rire, le parfumeur, abusé par le luxe
20 de du Tillet, voulut y voir le rire d'un homme pour qui
la somme était peu de chose, il respira. Du Tillet sonna.
— Faites monter mon caissier.
— Il n'est pas arrivé, monsieur, répondit le valet de chambre.
25 — Ces drôles-là se moquent de moi ! il est huit heures et demie, on doit avoir fait pour un milhon d'affaires à cette heure-ci.
Cinq minutes après, M. Legras monta.
— Qu'avons-nous en caisse ?
30 — Vingt mille francs seulement. Monsieur a donné l'ordre d'acheter pour trente mille francs de rente au comptant, payables le 15.
— C'est vrai, je dors encore.
Le caissier regarda Birotteau d'un air louche et sortit. 35 — Si la vérité était bannie de la terre, elle confierait son dernier mot à un caissier, dit du Tillet. N'avez-vous pas un intérêt chez le petit Popinot, qui vient de s'étabhr ? dit-il après une horrible pause pendant laquelle la sueur perla sur le front du parfumeur.
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— Oui, dit naïvement Birotteau, croyez- vous que vous pourriez m'escompter sa signature pour une somme importante ?
— Apportez-moi cinquante mille francs de ses acceptations, je vous les ferai faire à un taux raisonnable chez 5 un certain Gobseck, très doux quand il a beaucoup de fonds à placer, et il en a.
Birotteau revint chez lui navré, sans s'apercevoir que les banquiers se le renvoyaient comme un volant sur des raquettes ; mais Constance avait déjà deviné que tout 10 crédit était impossible. Si déjà trois banquiers avaient refusé, tous devaient s'être questionnés sur un homme aussi en vue que l'adjoint, et conséquemment la Banque de France n'était plus une ressource.
— Essaye de renouveler, dit Constance, et va chez 15 M. Claparon, ton coassocié, enfin chez tous ceux à qui tu as remis les effets du 15, et propose des renouvellements. Il sera toujours temps de revenir chez les escompteurs avec du papier Popinot.
— Demain le 13 ! dit Birotteau tout à fait abattu. 20 Le pauvre homme se laissa aller la tête sur une ottomane, et, toutes les fois qu'il levait les yeux sur sa femme,
il la voyait un doux sourire sur les lèvres ; il s'endormit ainsi.
— Pauvre homme ! dit Constance, à quelles tortures 25 il est réservé !... pourvu qu'il y résiste !
— Eh ! qu'as-tu, maman ? dit Césarine en voyant sa mère en pleurs.
— Chère fille, je vois venir une faillite. Si ton père est obhgé de déposer son bilan, il faudra n'implorer la pitié 30 de personne. Mon enfant, sois préparée à devenir une simple fille de magasin. Si je te vois prenant ton parti courageusement, j'aurai la force de recommencer la vie. Je connais ton père, il ne soustraira pas un denier, j'abandonnerai mes droits, on vendra tout ce que nous possé- 35 dons. Toi, mon enfant, porte demain tes bijoux et ta garde-robe chez ton oncle Pillerault, car tu n'es obhgée à rien.
Césarine fut saisie d'un effroi sans bornes en enten-
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dant ces paroles dites avec une simplicité religieuse. Elle forma le projet d'aller trouver Anselme, mais sa délicatesse l'en empêcha.
Le lendemain, à neuf heures, Birotteau se trouvait rue 5 de Provence, en proie à des anxiétés tout autres que celles par lesquelles il avait passé.
Le parfumeur, qui jadis levait un œil si ardent de confiance en allant dans Paris, maintenant afïaibh par les doutes, hésitait à entrer chez le banquier Claparon ; il 10 commençait à comprendre que chez les banquiers le cœur n'est qu'un viscère. Claparon lui semblait si brutal dans sa grosse joie et il avait reconnu chez lui tant de mauvais ton, qu'il tremblait de l'aborder.
— Il est plus près du peuple, il aura peut-être plus 15 d'âme !
Tel fut le premier mot accusateur que la rage de sa position lui dicta.
César puisa sa dernière dose de courage au fond de son âme, et monta l'escalier d'un méchant petit entre-sol
20 aux fenêtres duquel il avait guigné des rideaux verts jaunis par le soleil. Il lut sur la porte le mot bureaux gravé en noir sur un ovale de cuivre, il frappa, personne ne répondit, il entra. Ces bureaux étaient déserts. La seconde pièce dont la porte était ornée du mot Caisse
25 s'harmoniait avec le premier bureau. Cette pièce, évidemment le salon de l'appartement avant qu'il ne fût converti en bureau de banque, offrait pour principal ornement une table ronde revêtue d'un tapis vert. La cheminée était ornée d'une pendule en bois d'acajou qui
30 provenait de la vente de quelque vieux notaire et qui ennuyait le regard, attristé déjà par deux flambeaux sans bougie et par une poussière gluante. Le papier de tenture, gris de souris, bordé de rose, annonçait par des teintes fuhgineuses le séjour malsain de quelques fu-
35 meurs. Rien ne ressemblait davantage au salon banal que les journaux appellent cabinet de rédaction. Birotteau, craignant d'être indiscret, frappa trois coups brefs à la porte opposée à celle par laquelle il était entré.
— Entrez ! cria Claparon, dont la tonahté révéla la
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distance que sa voix avait à parcourir et le vide de cette pièce où le parfumeur entendait pétiller un bon feu, mais où le banquier n'était pas.
Cette chambre lui servait en effet de cabinet particulier. Entre la fastueuse audience de Keller et la singu- 5 lière insouciance de ce prétendu grand industriel, il y avait toute la différence qui existe entre Versailles et le wigwam d'un chef de Hurons. Le parfumeur avait vu les grandeurs de la Banque, il allait en voir les gamineries.
— Asseyez-vous, monsieur, dit ce simulacre de ban- lO quier.
— Monsieur, dit Birotteau, je viens uniquement pour affaires, et je ne vous tiendrai pas longtemps.
— Je suis accablé, répondit Claparon en montrant un secrétaire à cylindre et des tables encombrés de papiers, 15 on ne me laisse pas un pauvre moment à moi. Je ne reçois que le samedi, mais pour vous, cher monsieur, on
y est toujours ! Je ne trouve plus le temps d'aimer ni de flâner, je perds le sentiment des affaires, qui, pour reprendre son vif, veut une oisiveté savamment calculée. 20 On ne me voit plus sur les boulevards, occupé à ne rien faire. Bah ! les affaires m'ennuient, je ne veux plus entendre parler d'affaires, j'ai assez d'argent et n'aurai jamais assez de bonheur. Ma foi, je veux voyager, voir l'Italie ! Oh ! chère Itahe ! belle encore au milieu de ses 25 revers.
— Un seul mot, monsieur, et je vous laisse, dit Birotteau. Vous avez passé mes effets à M. Bidault.
— Vous voulez dire Gigonnet, ce bon petit Gigonnet, un homme coulant... comme un nœud. 30
— Oui, reprit César. Je voudrais... et en ceci je compte sur votre honneur et votre délicatesse...
Claparon s'inclina.
— Je voudrais pouvoir renouveler...
— Impossible, répondit nettement le banquier, je ne 35 suis pas seul dans l'affaire. Nous sommes réunis en conseil, une vraie chambre, mais où l'on s'entend comme des lardons en poêle. Ah diable ! nous déhbérons. Les terrains de la Madeleine ne sont rien, nous opérons ail-
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leurs. Eh ! cher monsieur, si nous ne nous étions pas engagés dans les Champs-Elysées, autour de la Bourse qui va s'achever, dans le quartier Saint-Lazare et à Tivoli, nous ne serions pas, comme dit le gros Nucingen, dans 5 les iffires. Qu'est-ce que c'est donc que la Madeleine ? une petite souillon d'affaire. Allons, voyons, déjeunez, nous causerons, reprit Claparon afin d'adoucir son refus.
— Volontiers, dit Birotteau. — Tant pis pour le convive, pensa le parfumeur en méditant de griser Claparon
10 afin d'apprendre quels étaient ses vrais associés dans une affaire qui commençait à lui paraître ténébreuse.
— Bon ! — Victoire ! cria le banquier.
A ce cri parut une vraie Léonarde, attifée comme une marchande de poisson.
15 — Dites à mes commis que je n'y suis pour personne, pas même pour Nucingen, les Keller, Gigonnet et autres !
— Il n'y a que M. Lempereur de venu.
— Il recevra le beau monde, dit Claparon. Le fretin ne passera pas la première pièce. On dira que je médite un
20 coup... de vin de Champagne.
Griser un ancien commis voyageur est la chose impossible. César avait pris la verve de mauvais ton pour les symptômes de l'ivresse, quand il essaya de confesser son associé.
25 — Cet infâme Roguin est toujours avec vous, dit Birotteau, ne devriez-vous pas lui écrire d'aider un ami qu'il a compromis, un homme avec lequel il dînait tous les dimanches et qu'il connaît depuis vingt ans ?
— Roguin ?... un sot ! sa part est à nous. Ne soyez 30 pas triste, mon brave, tout ira bien. Payez le 15, et la
première fois nous verrons ! Quand je dis nous verrons... (un verre de vin !) les fonds ne me concernent en aucune manière. Mettez-vous avec nous dans les affaires ? Tondez le pubUc, entrez dans la spéculation ? 35 — La spéculation ? dit le parfumeur, quel est ce commerce ?
— C'est le commerce abstrait, répondit Claparon, un commerce qui restera secret pendant une dizaine d'années encore, au dire du grand Nucingen, le Napoléon
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de la finance, et par lequel un homme embrasse les totalités des chiffres, écréme les revenus avant qu'ils existent, une conception gigantesque, une façon de mettre l'espérance en coupes réglées, enfin une nouvelle cabale ! Nous ne sommes encore que dix ou douze têtes fortes 5 initiées aux secrets cabaUstiques de ces magnifiques combinaisons.
César ouvrait les yeux et les oreilles en essayant de comprendre cette phraséologie composite.
— Écoutez, dit Claparon après une pause, de sem- 10 blables coups veulent des hommes. Il y a l'homme à idées qui n'a pas le sou, comme tous les gens à idées. Ces gens-là pensent et dépensent, sans faire attention à rien. Il est suivi par un gaillard, l'homme d'argent, qui attend le grognement excité par la trouvaille. Quand 15 l'homme à idées a rencontré quelque bonne affaire, l'homme d'argent lui donne alors une tape sur l'épaule et lui dit : ' Qu'est-ce que c'est que ça ? Vous vous mettez dans la gueule d'un four, mon brave, vous n'avez pas les reins assez forts ; voilà mille francs, et laissez-moi 20 mettre en scène cette affaire.' Bon ! le banquier convoque alors les industriels. ' Mes amis, à l'ouvrage ! des prospectus ! la blague à mort ! ' On prend des cors de chasse et on crie à son de trompe : ' Cent mille francs pour cinq sous ! ' ou cinq sous pour cent mille francs, 25 des mines d'or, des mines de charbon... On achète l'avis des hommes de science ou d'art, la parade se déploie, le public entre, il en a pour son argent, la recette est dans nos mains. Voilà, mon cher monsieur. Entrez dans les affaires. Que voulez - vous être ? cochon, 30 dindon, paillasse ou millionnaire ? Réfléchissez à ceci : je vous ai formulé la théorie des emprunts modernes. Venez me voir, vous trouverez un bon garçon toujours jovial. La jovialité française, grave et légère tout à la fois, ne nuit pas aux affaires, au contraire ! Des 30 hommes qui trinquent sont bien faits pour se comprendre !
Birotteau, surpris de la légèreté, de rinsouciance de cet homme à qui tout le monde accordait une profondeur
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étonnante et de la capacité, n'osait plus le questionner. Dans l'excitation brouillonne où l'avait mis le vin de Champagne, il se souvint cependant d'un nom qu'avait prononcé du Tillet, et demanda quel était et où demeu- 5 rait M. Gobseck, banquier.
— En seriez-vous là, mon cher monsieur ? dit Claparon. Gobseck est banquier comme le bourreau de Paris est médecin. Son premier mot est le cinquante pour cent ; il est de l'école d'Harpagon : il tient à
10 votre disposition des serins des Canaries, des boas empaillés, des fourrures en été, du nankin en hiver. Et quelles valeurs lui présenteriez- vous ? Pour prendre votre papier nu, il faudrait lui déposer votre femme, votre fille, votre parapluie, tout, jusqu'à votre carton
15 à chapeau, vos socques (vous donnez dans le socque articulé), pelles, pincettes et le bois que vous avez dans vos caves !... Gobseck ! Gobseck ! vertu du malheur ! qui vous a indiqué cette guillotine financière ?
— M. du Tillet.
20 — Ah ! le drôle, je le reconnais. Nous avons été jadis amis. Si nous nous sommes brouillés à ne pas nous saluer, croyez que ma répulsion est fondée : il m'a laissé lire au fond de son âme de boue, et il m'a mis mal à mon aise pendant le beau bal que vous nous avez donné.
25 Vous êtes un farceur, dites donc, gros père, nous flanquer un bal, et, deux mois après, demander des renouvellements ! Vous pouvez aller très loin. Faisons des affaires ensemble. Vous avez une réputation, elle me servira. Oh ! du Tillet était né pour comprendre
30 Gobseck. Du Tillet finira mal sur la place. S'il est, comme on le dit, le mouton de ce vieux Gobseck, il ne peut pas aller loin. Gobseck est dans le coin de sa toile, tapi comme une vieille araignée qui a fait le tour du monde. Tôt ou tard, zut! l'usurier siffle son homme
35 comme moi ce verre de vin. Tant mieux ! Du Tillet m'a joué un tour... oh ! un tour pendable.
— Adieu, monsieur, dit Birotteau.
— Vous aurez à venir me voir, lui dit alors Claparon. La première broche Cayron nous est revenue avec protêt,
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et je suis endosseur, j'ai remboursé. Je vais envoyer chez vous, car les affaires avant tout.
Birotteau se sentit atteint aussi avant dans le cœur par cette froide et grimacière obligeance que par la dureté de Keller et par la raillerie allemande de Nucingen. Il 5 descendit l'escalier, se trouva dans les rues, sans savoir où il allait. Il continua les boulevards, atteignit la rue Saint-Denis, se souvint de Molineux, et se dirigea vers la cour Batave, Il monta l'escalier sale et tortueux que naguère il avait monté glorieux et fier. — Il se rap- 10 pela la mesquine âpreté de Molineux, et frémit d'avoir à l'implorer. Comme lors de la première visite du parfumeur, le propriétaire était au coin de son feu, mais digérant son déjeuner; Birotteau lui formula sa demande.
— Renouveler un effet de douze cents francs ? dit 15 Molineux en exprimant une railleuse incrédulité. Vous n'en êtes pas là, monsieur. Si vous n'avez pas douze cents francs le 15 pour payer mon billet, vous renverrez donc ma quittance de loyer impayée ? Ah ! j'en serais fâché, je n'ai pas la moindre politesse en fait d'argent, 20 mes loyers sont mes revenus. Sans cela, avec quoi payerais je ce que je dois ? Si vous ne payez pas le 15, le 16 un petit commandement, à midi. Bah ! le bonhomme IMitral, votre huissier, est le mien, il vous enverra son commandement sous enveloppe avec tous 25 les égards dus à votre haute position.
— Monsieur, je n'ai jamais reçu d'assignation pour mon compte, dit Birotteau.
— Il y a commencement à tout, dit Mohneux. Consterné par la nette férocité de ce petit vieillard, 30
le parfumeur fut abattu, car il entendit le glas de la faillite tintant à ses oreilles. Chaque tintement réveillait le souvenir des dires que sa jurisprudence impitoj^able lui avait suggérés sur les faillites. Ses opinions se dessinaient en traits de feu sur la molle substance de son 35 cerveau.
— A propos, dit Mohneux, vous avez oubhé de mettre sur vos effets : Valeur reçue en loyers, ce qui peut conserver mon privilège.
— Ma position me défend de rien faire au détriment de mes créanciers, dit le parfumeur, hébété par la vue du précipice entr'ouvert.
— Bon, monsieur, très bien ; je croyais avoir tout 5 appris en matière de location avec MM. les locataires.
J'apprends par vous à ne jamais recevoir d'effets en payement. Ah ! je plaiderai, car votre réponse dit assez que vous manquerez à votre signature. L'espèce intéresse tous les propriétaires de Paris. 10 Birotteau sortit dégoûté de la vie. César n'espéra plus que dans le dévouement du petit Popinot, auquel il pensa naturellement en se trouvant au marché des Innocents.
— Le pauvre enfant, qui m'eût dit cela quand, il y a 15 six semaines, aux Tuileries, je le lançais !
Il était environ quatre heures, moment où les magistrats quittent le Palais. Par hasard, le juge d'instruction était venu voir son neveu. Ce juge, l'un des esprits les plus perspicaces en fait de morale, avait une seconde
20 vue qui lui permettait de voir les intentions secrètes, de reconnaître le sens des actions humaines les plus indifférentes, les germes d'un crime, les racines d'un délit ; et il regarda Birotteau sans que Birotteau s'en doutât. Le parfumeur, contrarié de trouver l'oncle auprès du
25 neveu, lui parut gêné, préoccupé, pensif. Le petit Popinot, toujours affairé, la plume à l'oreille, fut comme toujours à plat ventre devant le père de sa Césarine. Au heu de partir, le rusé magistrat resta chez son neveu malgré son neveu, car il avait calculé que le parfumeur
30 essayerait de se débarrasser de lui en se retirant lui-même. Quand Birotteau partit, le juge s'en alla, mais il remarqua Birotteau flânant dans la partie de la rue des Cinq- Diamants qui mène à la rue Aubry-le- Boucher. Cette minime circonstance donna des soupçons au vieux
35 Popinot sur les intentions de César, il sortit alors rue des Lombards, et, quand il eut vu le parfumeur rentré chez Anselme, il y revint promptement.
— Mon cher Popinot, avait dit César à son associé, je viens te demander un service.
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— Que faut-il faire ? dit Popinot avec une généreuse ardeur.
— Ah ! tu me sauves la vie ! s'écria le bonhomme, heureux de cette chaleur de cœur qui scintillait au miheu des glaces où il voyageait depuis vingt-cinq jours... Il 5 faudrait me régler cinquante mille francs en comptant sur ma portion de bénéfices, nous nous entendrions pour le payement.
Popinot regarda fixement César, César baissa les yeux. En ce moment, le juge reparut. 10
— Mon enfant... — Ah ! pardon, monsieur Birotteau ! — Mon enfant, j'ai oublié de te dire...
Et par le geste impérieux des magistrats le juge attira son neveu dans la rue, et le força, quoiqu'en veste et tête nue, à l'écouter en marchant vers la rue des Lom- 15 bards.
— Mon neveu, ton ancien patron pourrait se trouver dans des affaires tellement embarrassées, qu'il lui fallût en venir à déposer son bilan. Avant d'arriver là, les hommes qui comptent quarante ans de probité, les hommes 20 les plus vertueux, dans le désir de conserver leur honneur, imitent les joueurs les plus enragés ; il sont capables de tout ; ils compromettent leurs meilleurs amis, mettent en gage ce qui ne leur appartient pas ; ils vont au jeu, deviennent comédiens, menteurs ; ils savent pleurer... 25 Enfin, j'ai vu les choses les plus extraordinaires. Toimême as été témoin de la bonhomie de Roguin, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession. Je n'applique pas ces conclusions rigoureuses à M. Birotteau, je le crois honnête ; mais, s'il te demandait de faire quoi que ce 30 soit qui fût contraire aux lois du commerce, comme de souscrire des effets de complaisance et de te lancer dans un système de circulations, qui, selon moi, est un commencement de friponnerie, car c'est la fausse monnaie du papier, promets-moi de ne rien signer sans me con- 35 sulter. Songe que, si tu aimes sa fiUe, il ne faut pas, dans l'intérêt même de ta passion, détruire ton avenir.
Si M. Birotteau doit tomber, à quoi bon tomber tous deux V N'est-ce pas vous priver l'un et l'autre de toutes
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les chances de ta maison de commerce, qui sera son refuge ?
— Merci, mon oncle : à bon entendeur salut, dit Popinot, à qui la navrante exclamation de son patron
5 fut alors expliquée.
Le marchand d'huiles fines et autres rentra dans sa sombre boutique, le front soucieux. Birotteau remarqua ce changement.
— Faites-moi l'honneur de monter dans ma chambre, 10 nous y serons mieux qu'ici. Les commis, quoique très
occupés, pourraient nous entendre.
Birotteau suivit Popinot, en proie aux anxiétés du condamné entre la cassation de son arrêt ou le rejet de son pourvoi.
15 — Mon cher bienfaiteur, dit Anselme, vous ne doutez pas de mon dévouement, il est aveugle. Permettez-moi seulement de vous demander si cette somme vous sauve entièrement, si ce n'est pas seulement un retard à quelque catastrophe, et alors à quoi bon m'entraîner ? Il 20 vous faut des billets à quatre-vingt-dix jours. Eh bien, dans trois mois, il me sera certes impossible de les payer. Birotteau, pâle et solennel, se leva, regarda Popinot. Popinot, épouvanté, s'écria :
— Je les ferai si vous voulez.
25 — Ingrat ! dit le parfumeur, qui usa du reste de ses forces pour jeter ce mot au front d'Anselme comme une marque d'infamie.
Birotteau marcha vers la porte et sortit. Popinot, revenu de la sensation que ce mot terrible produisit sur
30 lui, se jeta dans l'escaHer, courut dans la rue, mais il ne trouva point le parfumeur. L'amant de Césarine entendit toujours ce formidable arrêt, il eut constamment sous les yeux la figure décomposée du pauvre César : il vécut enfin, comme Hamlet, avec un épou-
35 vantable spectre à ses côtés.
Birotteau tourna dans les rues de ce quartier comme un homme ivre. Cependant, il finit par se trouver sur le quai, le suivit et alla jusqu'à Sèvres, où il passa la nuit dans une auberge, insensé de douleur ; et sa femme,
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effrayée, n'osa le faire chercher nulle part. En semblable occurrence, une alarme imprudemment donnée est fatale. La sage Constance immola ses inquiétudes à la réputation commerciale ; elle attendit pendant toute la nuit, entremêlant ses prières aux alarmes. César était-il 5 mort ? Était-il allé faire quelque course en dehors de Paris, à la piste d'un dernier espoir ? Le lendemain matin, elle se conduisit comme si elle connaissait les raisons de cette absence ; mais elle manda son oncle et le pria d'aller à la Morgue, en voyant qu'à cinq heures Birotteau n'était 10 pas revenu. Pendant ce temps, la courageuse créature était à son comptoir, sa fille brodait auprès d'elle. Toutes deux, le visage composé, ni triste ni souriant, répondaient au pubhc. Quand Pillerault revint, il revint accompagné de César. Au retour de la Bourse, il l'avait rencontré 15 dans le Palais-Royal, hésitant à monter au jeu. Ce jour était le 14. A dîner. César ne put manger. L'aprèsdînée fut encore horrible. Le négociant éprouva, pour la centième fois, une de ces affreuses alternatives d'espoir et de désespoir qui, en faisant monter à l'âme toute la 20 gamme des sensations joyeuses et la précipitant à la dernière des sensations de la douleur, usent ces natures faibles. Derville, avoué de Birotteau, vint et s'élança dans le salon splendide où madame César retenait de tout son pouvoir son pauvre mari, qui voulait aller se 25 coucher au cinquième étage ' pour ne pas voir les monuments de ma fohe ! ' disait-il.
— Le procès est gagné, dit Derville.
A ces mots, la figure crispée de César se détendit, mais sa joie effraya l'oncle Pillerault et Derville. Les femmes 30 sortirent épouvantées pour aller pleurer dans la chambre de Césarine.
— Je puis emprunter alors ? s'écria le parfumeur.
— Ce serait imprudent, dit Derville, ils interjettent appel, la cour peut réformer le jugement ; mais en un 35 mois nous aurons arrêt.
— Un mois !
César tomba dans un assoupissement dont personne ne tenta de le tirer. Cette espèce de catalepsie retournée,
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pendant laquelle le corps vivait et souffrait, tandis que les fonctions de l'intelligence étaient suspendues, ce répit donné par le hasard fut regardé comme un bienfait de Dieu par Constance, par Césarine, par Pillerault et Der- 5 ville, qui jugèrent bien. Birotteau put ainsi supporter les déchirantes émotions de la nuit. Il était dans une bergère au coin de la cheminée ; à l'autre coin se tenait sa femme, qui l'observait attentivement, un doux sourire sur les lèvres, un de ces sourires qui prouvent que les
10 femmes sont plus près que les hommes de la nature angéhque, en ce qu'elles savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion, secret qui n'appartient qu'aux anges aperçus dans quelques rêves providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine.
15 Césarine, assise sur un petit tabouret, était aux pieds de sa mère, et frôlait de temps en temps avec sa chevelure les mains de son père en lui faisant une caresse où elle essayait de mettre les idées que, dans ces crises, la voix rend importunes.
20 Assis dans son fauteuil comme le chanceher de l'Hôpital est dans le sien au péristyle de la Chambre des députés, Pillerault, ce philosophe prêt à tout, montrait sur sa figure cette intelHgence gravée au front des sphinx égyptiens, et causait avec Derville à voix basse. Con-
25 stance avait été d'avis de consulter l'avoué, dont la discrétion n'était pas à suspecter. Ayant son bilan écrit dans sa tête, elle avait exposé sa situation à l'oreille de Derville. Après une conférence d'une heure environ, tenue sous les yeux du parfumeur hébété, l'avoué hocha
30 la tête en regardant Pillerault.
— Madame, dit-il avec l'horrible sang-froid des gens d'affaires, il faut déposer. Mon avis est qu'il vaut mieux sauter par la fenêtre que de se laisser rouler dans l'escalier.
35 — C'est mon avis aussi, mon enfant, dit Pillerault. Derville fut reconduit par madame César et par Pillerault.
— Pauvre père, dit Césarine, qui se leva doucement pour mettre un baiser sur le front de César. — Anselme
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n'a donc rien pu ? demanda-t-elle quand son oncle et sa mère revinrent.
— Ingrat ! s'écria César, frappé par ce nom dans le seul endroit vivant de son souvenir, comme une touche de piano dont le marteau va frapper sa corde. 5
Depuis le moment où ce mot lui fut jeté comme un anathème, le petit Popinot n'avait pas eu un moment de sommeil ni un instant de tranquillité. Le malheureux enfant maudissait son oncle, il était allé le trouver. Pour faire capituler cette vieille expérience judiciaire, il avait lO déployé l'éloquence de l'amour, espérant séduire l'homme sur qui les paroles humaines glissaient comme l'eau sur une toile cirée, un juge !
— Commercialement parlant, lui dit-il, l'usage permet
à l'associé gérant de régler une certaine somme à l'associé 15 commanditaire par anticipation sur les bénéfices, et notre société doit en réahser. Tout examen fait de mes affaires, je me sens les reins assez forts pour payer quarante mille francs en trois mois ! La probité de M. César permet de croire que ces quarante mille francs 20 vont être employés à solder ses billets. Ainsi les créanciers, s'il y a failUte, n'auront aucun reproche à nous adresser ! D'ailleurs, mon oncle, j'aime mieux perdre quarante mille francs que de perdre Césarine. Au moment où je parle, elle est sans doute instruite de mon refus, et va me 25 mésestimer.
— Bon cœur et mauvais négociant, tu ne perdras pas mon estime, dit le juge en serrant la main de son neveu. J'ai beaucoup pensé à ceci, reprit-il, je sais que tu es amoureux fou de Césarine, je crois que tu peux satisfaire 30 aux lois du cœur et aux lois du commerce.
— Ah ! mon oncle, si vous en avez trouvé le moyen, vous me sauvez l'honneur.
— Avance à Birotteau cinquante mille francs en faisant un acte de réméré relatif à ses intérêts dans votre huile, 35 qui est devenue comme une propriété, je te rédigerai l'acte.
Anselme embrassa son oncle, retourna chez lui, fit pour cinquante mille francs d'effets, et courut de la rue des
Cinq-Diamants à la place Vendôme, en sorte qu'au moment où Césarine, sa mère et leur oncle Pillerault regardaient le parfumeur, surpris du ton sépulcral avec lequel il avait prononcé ce mot : ' Ingrat ! ' en réponse 5 à la question de sa fille, la porte du salon s'ouvrit et Popinot parut.
— Mon cher et bien-aimé patron, dit-il en s'essuyant le front baigné de sueur, voilà ce que vous m'avez demandé.
10 II tendit les billets.
— Oui, j'ai bien étudié ma position, n'ayez aucune peur, je payerai ; sauvez, sauvez votre honneur !
— J'étais bien sûre de lui, s'écria Césarine en saisissant la main de Popinot et la serrant avec une force con-
15 vulsive.
Madame César embrassa Popinot. Le parfumeur se dressa comme un juste entendant la trompette du jugement dernier, il sortait comme d'une tombe ! puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir
'iO les cinquante papiers timbrés.
— Un instant ! dit le terrible oncle Pillerault en arrachant les billets de Popinot, un instant !
Les quatre personnages qui composaient cette famille, César et sa femme, Césarine et Popinot, étourdis par 25 l'action de leur oncle et par son accent, le regardèrent avec terreur déchirant les billets et les jetant dans le feu, qui les consuma sans qu'aucun d'eux les arrêtât au passage.
— Mon oncle !
20 — Mon oncle !
— Mon oncle !
— Monsieur !
Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, une effrayante unanimité. L'oncle Pillerault prit le petit 35 Popinot par le cou, le serra sur son cœur et le baisa au front.
— Tu es digne de l'adoration de tous ceux qui ont du cœur, lui dit-il. Si tu aimais ma fille, eût-elle un million, n'eusses-tu rien que ça (il montra les cendres noires des
168 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [ii
effets), si elle t'aimait, vous seriez mariés dans quinze jours. Ton patron, dit-il en désignant César, est fou. — Mon neveu, reprit le grave Pillerault en s' adressant au parfumeur, mon neveu, plus d'illusions ! On doit faire les affaires avec des écus et non avec des sentiments. Ceci 5 est sublime, mais inutile. J'ai passé deux heures à la Bourse, tu n'as pas pour deux liards de crédit ; tout le monde parlait de ton désastre, de renouvellements refusés, de tes tentatives auprès de plusieurs banquiers, de leurs refus, de tes folies, six étages montés pour aller 10 trouver un propriétaire bavard comme une pie afin de renouveler douze cents francs, ton bal donné pour cacher ta gêne... On va jusqu'à dire que tu n'avais rien chez Roguin. Selon vos ennemis, Roguin est un prétexte. Un de mes amis, chargé de tout apprendre, est venu con- 15 firmer ses soupçons. Chacun pressent l'émission des effets Popinot, tu l'as étabU tout exprès pour en faire une planche à billets. Enfin, toutes les calomnies et les médisances que s'attire un homme qui veut monter un bâton de plus sur l'échelle sociale roulent à cette heure 20 dans le commerce. Tu colporterais vainement pendant huit jours les cinquante billets de Popinot sur tous les comptoirs, tu essuierais d'humiliants refus et personne n'en voudrait : rien ne prouve le nombre auquel tu les émets, et l'on s'attend à te voir sacrifiant ce pauvre enfant 25 pour ton salut. Tu aurais détruit en pure perte le crédit de la maison Popinot. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan. Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés, travailler ensemble afin de t'épargner ces angoisses. 30
— Mon oncle !... dit le parfumeur en joignant les mains.
— César, veux-tu donc arriver à un bilan honteux où il n'y ait pas d'actif ? Ton intérêt chez Popinot te sauve l'honneur.
César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière, 35 vit enfin l'affreuse vérité dans toute son étendue, il retomba sur sa bergère, de là sur ses genoux, sa raison s'égara, il redevint enfant ; sa femme le crut mourant, elle s'agenouilla pour le relever ; mais elle s'unit à lui,
n] CÉSAR BIROTTEAU 169
quand elle lui vit joindre les mains, lever les yeux et réciter avec une componction résignée, en présence de son oncle, de sa fille et de Popinot, la sublime prière des catholiques :
6 — ' Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donnez-nous aujourd'hui NOTRE PAIN QUOTIDIEN, pardonnez-uousnos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés,
10 et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.'
Des larmes vinrent aux yeux du stoïque Pillerault ; Césarine accablée, en larmes, avait la tête penchée sur l'épaule de Popinot, pâle et raide comme une statue.
15 — Descendons, dit l'ancien négociant au jeune homme en lui prenant le bras.
A onze heures et demie, ils laissèrent César aux soins de sa femme et de sa fille.
Trop inquiètes de l'état où se trouvait César, la mère
20 et la fille travaillèrent à l'aiguille auprès de lui, dans un profond silence. A deux heures du matin, Popinot ouvrit doucement la porte du salon et fit signe à madame César de descendre. En voyant sa nièce, l'oncle ôta ses besicles.
25 — Mon enfant, il y a de l'espoir, lui dit-il, tout n'est pas perdu ; mais ton mari ne résisterait pas aux alternatives des négociations à faire et qu'Anselme et moi nous allons tenter. Ne quitte pas ton magasin demain, et prends toutes les adresses des billets ; nous avons
30 jusqu'à quatre heures. Voici mon idée. Ni M. Ragon ni moi ne sommes à craindre. Supposez maintenant que vos cent mille francs déposés chez Roguin aient été remis aux acquéreurs, vous ne les auriez pas plus que vous ne les avez aujourd'hui. Vous êtes en présence
35 de cent quarante mille francs souscrits à Claparon, que vous deviez toujours payer en tout état de cause ; ainsi ce n'est pas la banqueroute de Roguin qui vous ruine. Je vois, pour faire face à vos obligations, quarante mille francs à emprunter tôt ou tard sur vos fabriques et
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soixante mille francs d'effets Popinot. On peut donc lutter ; car, après, vous pourrez emprunter sur les terrains de la Madeleine. Si votre principal créancier consent à vous aider, je ne regarderai pas à ma fortune, je vendrai mes rentes, je serai sans pain. Popinot sera 5 entre la vie et la mort ; quant à vous, vous serez à la merci du plus petit événement commercial. Mais l'huile rendra sans doute de grands bénéfices. Popinot et moi, nous venons de nous consulter, nous vous soutiendrons dans cette lutte. Ah ! je mangerai bien gaiement mon lo pain sec si le succès poind à l'horizon. Mais tout dépend de Gigonnet et des associés Claparon. Popinot et moi, nous irons chez Gigonnet, de sept à huit heures, et nous saurons à quoi nous en tenir sur leurs intentions.
Constance se jeta tout éperdue dans les bras de son 15 oncle, sans autre voix que des larmes et des sanglots. Ni Popinot ni Pillerault ne pouvaient savoir que Bidault dit Gigonnet, et Claparon, étaient du Tille t sous une double forme, que du Tillet voulait hre dans les Petites- Affiches ce terrible article : 20
'Jugement du tribunal de commerce qui déclare le sieur César Birotteau, marchand parfumeur, demeurant à Paris, rue Saint-Honoré, n« 397, en état de faillite, en fixe provisoirement l'ouverture au 16 janvier 1819. Juge-commissaire, M. Gobenheim-Keller. Agent, M. 25 Molineux.'
Anselme et Pillerault étudièrent jusqu'au jour les affaires de César. A huit heures du matin, ces deux héroïques amis, l'un vieux soldat, l'autre sous-lieutenant d'hier, qui ne devaient jamais connaître que par pro- 30 curation les terribles angoisses de ceux qui avaient monté l'escalier de Bidault dit Gigonnet, s'acheminèrent, sans se dire un mot, vers la rue Grenétat. Ils souffraient. A plusieurs reprises, Pillerault passa sa main sur son front. 35
Gigonnet vint ouvrir sa porte lui-même. Les deux parrains du parfumeur, en lice dans le champ des faillites.
n] CËSAR BIROTTEAU 171
traversèrent une première chambre correcte et froide, sans rideaux aux croisées. Tous trois s'assirent dans la seconde, où se tenait l'escompteur devant un foyer plein de cendres au milieu desquelles le bois se défendait contre 5 le feu.
— Je sais que vous ne pouvez pas venir pour vous, dit Gigonnet, mais pour le grand Birotteau. Eh bien, qu'y a-t-il, mes amis ?
— Je sais qu'on ne vous apprend rien, ainsi nous selOrons brefs, dit Pillerault. Vous avez des effets ordre
Claparon ?
— Oui.
— Voulez-vous échanger les cinquante premiers mille contre des effets de M. Popinot que voici, moyennant
15 escompte, bien entendu ?
Gigonnet ôta sa terrible casquette verte, qui semblait née avec lui, montra son crâne couleur beurre frais dénué de cheveux, fit sa grimace voltairienne et dit :
— Vous voulez me payer en huile pour les cheveux, 20 quéque j'en ferais ?
— Quand vous plaisantez, il n'y a qu'à tirer ses grègues, dit Pillerault.
— Vous parlez comme un sage que vous êtes, lui dit Gigonnet avec un sourire flatteur.
25 — Eh bien, si j'endossais les effets de M. Popinot ? dit Pillerault en faisant un dernier effort.
— Vous êtes de l'or en barre, monsieur Pillerault, mais je n'ai pas besoin d'or, il me faut seulement mon argent.
30 Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au bas de l'escaher, les jambes de Popinot flageolaient encore sous lui.
— Est-ce un homme ? dit-il à Pillerault.
— On le prétend, fit le vieillard. Souviens-toi toujours 35 de cette courte séance, Anselme ! Tu viens de voir la
banque sans la mascarade de ses formes agréables. Les événements imprévus sont la vis du pressoir, nous sommes le raisin, et les banquiers sont les tonneaux. L'affaire des terrains est sans doute bonne ; Gigonnet, ou
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quelqu'un derrière lui, veut étrangler César pour se revêtir de sa peau : tout est dit, il n'y a plus de remède. Voilà la banque : n'y recours jamais !
Après cette affreuse matinée où, pour la première fois, madame Birotteau prit les adresses de ceux qui venaient 5 chercher leur argent et renvoya le garçon de la Banque sans le payer, à onze heures, cette courageuse femme, heureuse d'avoir sauvé ces douleurs à son mari, vit revenir Anselme et Pillerault, qu'elle attendait en proie à de croissantes anxiétés : elle lut sa sentence sur leurs 10 visages. Le dépôt du bilan était inévitable.
— Il va mourir de douleur, dit la pauvre femme.
— Je le lui souhaite, dit gravement Pillerault ; mais il est si reUgieux, que, dans les circonstances actuelles, son directeur, l'abbé Loraux, peut seul le sauver. 15
Pillerault, Popinot et Constance attendirent qu'un commis fût allé chercher l'abbé Loraux avant de présenter le bilan que Célestin préparait à la signature de César. Les commis étaient au désespoir, ils aimaient leur patron. A quatre heures, le bon prêtre arriva, 20 Constance le mit au fait du malheur qui fondait sur eux, et l'abbé monta comme un soldat monte à la brèche.
— Je sais pourquoi vous venez, s'écria Birotteau.
— Mon fils, dit le prêtre, vos sentiments de résignation
à la volonté divine me sont depuis longtemps connus ; 25 mais il s'agit de les appUquer; ayez toujours les yeux sur la croix, ne cessez de la regarder en pensant aux humiliations dont fut abreuvé le Sauveur des hommes, combien sa passion fut cruelle, vous pourrez supporter ainsi les mortifications que Dieu vous envoie... Vous 30 avez une épouse vertueuse et douce, une tendre fille, deux vrais amis, votre oncle et le cher Anselme, deux créanciers indulgents, les Ragon ; tous ces bons cœurs verseront incessamment du baume sur vos blessures et vous aideront à porter votre croix. Promettez-moi 35 d'avoir la fermetéj d'un martyr, d'envisager le coup sans défaillir.
L'abbé toussa pour prévenir Pillerault, qui était dans le salon.
Il] CÉSAR BIROTTEAU 173
— Ma résignation est sans bornes, dit César avec calme. Le déshonneur est venu, je ne dois songer qu'à la réparation.
La voix du pauvre parfumeur et son air surprirent 5 Césarine et le prêtre. Cependant, rien n'était plus naturel. Tous les hommes supportent mieux un malheur connu, défini, que les cruelles alternatives d'un sort qui, d'un instant à l'autre, apporte ou la joie excessive ou l'extrême douleur.
10 — J'ai rêvé pendant vingt-deux ans, je me réveille aujourd'hui mon gourdin à la main, dit César redevenu paysan tourangeau.
En entendant ces mots, Pillerault serra son neveu dans
ses bras. César aperçut sa femme, Anselme et Célestin.
15 Les papiers que tenait le premier commis étaient bien
significatifs. César contempla tranquillement ce groupe
où tous les regards étaient tristes mais amis.
— Un moment ! dit-il en détachant sa croix qu'il tendit à l'abbé Loraux, vous me la rendrez quand je pourrai la
20 porter sans honte. — Célestin, ajouta- t-il en s'adressant à son commis, écrivez ma démission d'adjoint. M. l'abbé vous dictera la lettre, vous la daterez du 14, et la ferez porter chez M. de la Billardière par Raguet.
Célestin et l'abbé Loraux descendirent. Pendant en-
26 viron un quart d'heure, un profond silence régna dans le cabinet de César. Une telle fermeté surprit la famille. Célestin et l'abbé revinrent. César signa sa démission. Quand l'oncle Pillerault lui présenta le bilan, le pauvre homme ne put réprimer un horrible mouvement ner-
30 veux.
— Mon Dieu, ayez pitié de moi ! dit-il en signant la terrible pièce et la tendant à Célestin.
— Monsieur, madame, dit alors Anselme Popinot, sur le front nuageux duquel il passa un lumineux éclair,
35 faites-moi l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle Césarine.
A cette phrase, tous les assistants eurent des larmes aux yeux, excepté César, qui se leva, prit la main d'Anselme, et, d'une voix creuse, lui dit :
174 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [ii
— Mon enfant, tu n'épouseras jamais la fille d'un failli. Anselme regarda fixement Birotteau :
— Monsieur, vous engagez-vous, en présence de toute votre famille, à consentir à notre mariage, si mademoiselle m'agrée pour mari, le jour où vous serez relevé de 6 votre faillite ?
Il y eut un moment de silence, pendant lequel chacun fut ému par les sensations qui se peignirent sur le visage affaissé du parfumeur.
— Oui, dit-il enfin. 10 Anselme fit un indicible geste pour prendre la main de
Césarine, qui la lui tendit, et il la baisa.
— Vous consentez aussi ? demanda-t-il à Césarine.
— Oui, dit-elle.
— Je suis donc enfin de la famille, j'ai le droit de 15 m'occuper de ses affaires, dit-il avec une expression bizarre.
Anselme sortit précipitamment pour ne pas montrer une joie qui contrastait trop avec la douleur de son patron. Anselme n'était pas précisément heureux de la 20 faillite, mais l'amour est si absolu, si égoïste ! Césarine elle-même sentait en son cœur une émotion qui contrariait son amère tristesse.
— Puisque nous y sommes, dit Pillerault à l'oreille de Césarine, frappons tous les coups. 25
Madame Birotteau laissa échapper un signe de douleur et non d'assentiment.
— Mon neveu, dit Pillerault en s'adressant à César, que comptes-tu faire ?
— Continuer le commerce. 30
— Ce n'est pas mon avis, dit Pillerault. Liquide et distribue ton actif à tes créanciers, ne reparais plus sur la place de Paris. Je me suis souvent supposé dans une position analogue à la tienne... (Ah ! il faut tout prévoir dans le commerce ! le négociant qui ne pense pas à la 35 faillite est comme un général qui compterait n'être jamais battu, il n'est négociant qu'à demi.) Moi, je n'aurais jamais continué. Comment ! toujours rougir devant des hommes à qui j'aurais fait tort, recevoir
leurs regards défiants et leurs tacites reproches ? Beaucoup de gens reprennent les affaires comme si rien ne leur était arrivé ! tant mieux... Ils sont plus forts que Claude- Joseph Pillerault. Si vous faites au comptant, 5 et vous y êtes obligé, on dit que vous avez su vous ménager des ressources ; si vous êtes sans le sou, vous ne pouvez jamais vous relever. Bonsoir ! Abandonne donc ton actif, laisse vendre ton fonds et fais autre chose.
— Mais quoi ? dit César.
10 — Eh ! dit Pillerault, cherche une place. N'as-tu pas des protections ? le duc et la duchesse de Lenoncourt, madame de Mortsauf, M. de Vandenesse ! écris-leur, vois-les, ils te caseront dans la maison du roi avec quelques milhers d'écus ; ta femme en gagnera bien autant, ta
15 fille peut-être aussi. La position n'est pas désespérée. A vous trois, vous réunirez près de dix mille francs par an. En dix ans, tu peux payer cent mille francs, car tu ne prendras rien sur ce que vous gagnerez : tes deux femmes auront quinze cents francs chez moi pour leurs
20 dépenses, et, quant à toi, nous verrons !
Constance, et non César, médita ces sages paroles. Pillerault se dirigea vers la Bourse, alors tenue sous une construction provisoire en planches, et qui formait une salle ronde où l'on entrait par la rue Feydeau. La faillite
25 du parfumeur en vue et jalousé, déjà connue, excitait une rumeur générale dans le haut commerce, alors constitutionnel. Pillerault voulait connaître, étudier l'opinion. Il trouva, dans un des groupes les plus animés, du Tillet, Gobenheim-Keller, Nucingen, le vieux Guil-
30 laume et son gendre Joseph Lebas, Claparon, Gigonnet, Gobseck, Adolphe Keller, Matifat, Grindot et Lourdois.
— Eh bien, quelle prudence ne faut - il pas ! dit Gobenheim à du Tillet, il n'a tenu qu'à un fil que mes beaux-frères n'accordassent un crédit à Birotteau !
35 — Moi, j'y suis de dix mille francs qu'il m'a demandés il y a quinze jours, je les lui ai donnés sur sa simple signature, dit du Tillet. Mais il m'a jadis obHgé, je les perdrai sans regret.
— Il a fait comme tous les autres, votre neveu, dit
176 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [ii
Lourdois à Pillerault, il a donné des fêtes ! Qu'un fripon essaye de jeter de la poudre aux yeux pour stimuler la confiance, je le conçois ; mais un homme qui passait pour la crème des honnêtes gens recourir aux roueries de ce vieux charlatanisme auquel nous nous prenons tou- 5 jours !
— Comme des sangsues, dit Gobseck.
Roguin, selon cette masse de négociants, était V infortuné Roguin, le parfumeur était ce pauvre Birotteau.
Madame Madou déboucha, comme une insurrection du 10 faubourg Saint- Antoine, sur les sept heures du soir, à la porte du pauvre Birotteau, qu'elle ouvrit avec une excessive violence, car la marche avait encore animé ses esprits.
— Tas de vermine, il me faut mon argent, je veux mon 15 argent ! Vous me donnerez mon argent, ou je vais emporter des sachets, des brimborions de satin, des éventails, enfin de la marchandise pour mes deux mille francs ! A-t-on jamais vu des maires volant les administrés ! Si vous ne me payez pas, je l'envoie aux 20 galères, je vais chez le procureur du roi, le tremblement de la justice ira son train ! Enfin, je ne sors pas d'ici sans ma monnaie.
Elle fit mine de lever les glaces d'une armoire où étaient des objets précieux. 25
— Madame, dit madame Birotteau sortant de l'arrière-boutique, où se trouvait par hasard son mari, que l'oncle Pillerault voulait emmener, et qui, pour obéir à la loi, poussait l'humilité jusqu'à vouloir se laisser mettre en prison ; madame, au nom du ciel, n'ameutez 30 pas les passants.
— Eh ! qu'ils entrent, dit la femme, je leux y dirai la chose, histoire de rire ! Oui, ma marchandise et mes écus ramassés à la sueur de mon front servent à donner vos bals. Enfin, vous allez vêtue comme une reine de France 36 avec la laine que vous prenez à des pauvres igneaux comme moi ! Jésus ! ça me brûlerait les épaules, à moi, du bien volé ! Je n'ai que du poil de lapin sur ma carcasse, mais il est à moi ! Brigands de voleurs, mon argent, ou...
n] CÉSAR BIROTTEAU 177
Elle sauta sur une jolie boîte en marqueterie où étaient de précieux objets de toilette.
— Laissez cela, madame, dit César en se montrant, rien ici n'est à moi, tout appartient à mes créanciers. Je
6 n'ai plus que ma personne, et, si vous voulez vous en
emparer, me mettre en prison, je vous donne ma parole
d'honneur (une larme sortit de ses yeux) que j'attendrai
votre huissier, le garde de commerce et ses recors...
Le ton et le geste en harmonie avec l'action firent tom-
10 ber la colère de madame Madou.
— Mes fonds ont été emportés par un notaire, et je suis innocent des désastres que je cause, reprit César ; mais vous serez payée avec le temps, dusse- je mourir à la peine et travailler comme un manœuvre, à la Halle,
15 en prenant l'état de porteur.
— Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la Halle. Pardon de mes paroles, madame ; mais faut donc que je me jette à l'eau, car Gigonnet va me poursuivre, et je n'ai que des valeurs à dix mois pour rem-
20 bourser vos damnés billets.
— Venez me trouver demain matin, dit Pillerault en se montrant, je vous arrangerai votre affaire à cinq pour cent, chez un de mes amis.
— Quien ! c'est le brave père Pillerault. — Eh ! mais 26 il est votre oncle, dit-elle à Constance. Allons, vous êtes
d'honnêtes gens, je ne perdrai rien, est-ce pas ? — A demain, vieux Brutus, dit-elle à l'ancien quincailher.
César voulut absolument demeurer au miheu de ses ruines, en disant qu'il s'exphquerait ainsi avec tous ses
30 créanciers. Malgré les supphcations de sa nièce, l'oncle Pillerault approuva César, et le fit remonter chez lui. Le rusé vieillard courut chez M. Haudry, lui expliqua la position de Birotteau, obtint une ordonnance pour une potion somnifère, l'alla commander et revint passer la
35 soirée chez son neveu. De concert avec Césarine, il contraignit César à boire comme eux. Le narcotique endormit le parfumeur, qui se réveilla, quatorze heures après, dans la chambre de son oncle Pillerault, rue des Bourdonnais, emprisonné par le vieillard, qui couchait, lui,
178 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [n
sur un lit de sangle dans son salon. Quand Constance entendit rouler le fiacre dans lequel son oncle Pillerault emmenait César, son courage l'abandonna. Souvent, nos forces sont stimulées par la nécessité de soutenir un être plus faible que nous. La pauvre femme pleura de 5 se trouver seule chez elle avec sa fille, comme elle aurait pleuré César mort.
— Maman, dit Césarine en s'asseyant sur les genoux de sa mère et la caressant avec ces grâces de chatte que les femmes ne déploient bien qu'entre elles, tu m'as dit que 10 si je prenais bravement mon parti tu trouverais de la force contre l'adversité. Ne pleure donc pas, ma chère mère. Je suis prête à entrer dans quelque magasin, et je ne penserai plus à ce que nous étions. Je serai, comme toi dans ta jeunesse, une première demoiselle, et tu 15 n'entendras jamais une plainte ni un regret. J'ai une espérance. N'as-tu pas entendu M. Popinot ?
— Le cher enfant, il ne sera pas mon gendre...
— Oh ! maman...
— Il sera véritablement mon fils. 20
— Le malheur, dit Césarine en embrassant sa mère, a cela de bon, qu'il nous apprend à connaître nos vrais amis.
Césarine finit par adoucir le chagrin de la pauvre femme en jouant auprès d'elle le rôle d'une mère. Le lendemain matin. Constance alla chez le duc de Lenon- 25 court, un des premiers gentilshommes de la chambre du roi, et y laissa une lettre par laquelle elle lui demandait une audience à une certaine heure de la journée. Dans l'intervalle elle vint chez M. de la Brillardière, lui expliquer la situation où la fuite du notaire mettait César, le 30 pria de l'appuyer auprès du duc, et de parler pour elle. Elle voulait une place pour Birotteau. Birotteau serait le caissier le plus probe, s'il y avait à distinguer dans la probité.
— Le roi vient de nommer le comte de Fontaine à une 35 direction générale dans le ministère de sa maison, il n'y
a pas de temps à perdre.
A deux heures, la Billardière et madame César montaient le grand escalier de l'iiôt-el de Lenoncourt, rue
Saint-Dominique, et furent introduits chez celui de ses gentilshommes que le roi préférait, si tant est que le roi Louis XVIII ait eu des préférences. Le gracieux accueil de ce grand seigneur, qui appartenait au petit nombre 5 des vrais gentilshommes que le siècle précédent a légués à celui-ci, donna de l'espoir à madame César. La femme du parfumeur se montra grande et simple dans la douleur. ..La douleur ennobht les personnes les plus vulgaires, car elle a sa grandeur ; et, pour en recevoir du lustre, il
10 suffit d'être vrai. Constance était une femme essentiellement vraie. Il s'agissait de parler au roi promptement. Au miheu de la conférence, on annonça M. de Vandenesse, et le duc s'écria :
— Voilà votre sauveur !
15 Madame Birotteau n'était pas inconnue à ce jeune homme, venu chez elle une ou deux fois pour y demander de ces bagatelles souvent aussi importantes que de grandes choses. Le duc exphqua les intentions de la Billardière. Vandenesse alla sur-le-champ avec la Billardière chez
20 le comte de Fontaine, en priant madame Birotteau de l'attendre.
Le soir même, M. le comte de Fontaine alla des Tuileries chez madame Birotteau lui annoncer que son mari serait, après son concordat, officiellement nommé
25 à une place de deux mille cinq cents francs à la Caisse d'amortissement, tous les services de la maison du roi se trouvant alors chargés de nobles surnuméraires avec lesquels on avait pris des engagements.
Ce succès n'était qu'une partie de la tâche de madame
30 Birotteau. La pauvre femme alla rue Saint-Denis, au Chat qui pelote.
Bien reçu de Joseph Lebas, elle le pria de procurer à sa fille une place dans une maison de commerce respectable. Lebas ne promit rien ; mais, huit jours après,
35 Césarine eut la table, le logement et mille écus dans la plus riche maison de nouveautés de Paris, qui fondait un nouvel étabhssement dans le quartier des Italiens. La caisse et la surveillance du magasin étaient confiées à la fille du parfumeur, qui, placée au-dessus de la première
180 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [ii
demoiselle, remplaçait le maître et la maîtresse de la maison.
Quant à madame César, elle alla le jom* même chez Popinot lui demander de tenir chez lui la caisse, les écritures et le ménage. Popinot comprit que sa maison 5 était la seule où la femme du parfumeur pourrait trouver les respects qui lui étaient dûs et une position sans infériorité. Le noble enfant lui donna trois mille francs par an, la nourriture, son logement qu'il fit arranger, et prit pour lui la mansarde d'un commis. Ainsi la belle 10 parfumeuse, après avoir joui pendant un mois des somptuosités de son appartement, dut habiter l'effroyable chambre, ayant vue sur la cour obscure et humide, où Gaudissart, Anselme et Finot avaient inauguré Vhuile céphalique. 15
Quand MoUneux, nommé agent par le tribunal de commerce, vint prendre possession de l'actif de César Birotteau, Constance, aidée par Célestin, vérifia l'inventaire avec lui. Puis la mère et la fiUe sortirent, à pied, dans une mise simple, et allèrent chez leur oncle 20 Pillerault sans retourner la tête, après avoir demeuré dans cette maison le tiers de leur vie. Elles cheminèrent en silence vers la rue des Bourdonnais, où elles dînèrent avec César pour la première fois depuis leur séparation. Ce fut un triste dîner. Chacun avait eu le temps de 25 faire ses réflexions, de mesurer l'étendue de ses obhgations et de sonder son courage. Tous trois étaient comme des matelots prêts à lutter avec le mauvais temps, sans se dissimuler le danger. Birotteau reprit coiu'age en apprenant avec quelle sollicitude de grands personnages lui 30 avaient arrangé un sort ; mais il pleura quand il sut ce qu'allait devenir sa fille. Puis il tendit la main à sa femme en voyant le courage avec lequel elle recommençait à travailler.
L'oncle Pillerault eut pour la dernière fois de sa vie les 36 yeux mouillés à l'aspect du touchant tableau de ces trois êtres unis, confondus dans un embrassement au miheu duquel Birotteau, le plus faible des trois, le plus abattu, leva la main en disant :
— Espérons !
— Pour économiser, dit l'oncle, tu logeras avec moi, garde ma chambre et partage mon pain. Il y a longtemps que je m'ennuie d'être seul, tu remplaceras ce pauvre
5 enfant que j'ai perdu. D'ici, tu n'auras qu'un pas pour aller, rue de l'Oratoire, à ta caisse.
— Dieu de bonté, s'écria Birotteau, au fort de l'orage une étoile me guide.
En se résignant, le malheureux consomme son mal-
10 heur. La chute de Birotteau se trouvait dès lors accomplie, il y donnait son consentement, il redevenait fort. Il y a deux faillites : la faillite du négociant qui veut ressaisir les affaires, et la faillite du négociant qui, tombé dans l'eau, se contente d'aller au fond de la
15 rivière. Piller ault connaissait bien cette différence. Il était, selon lui, comme selon Ragon, aussi difficile de sortir pur de la première que de sortir riche de la seconde. Après avoir conseillé l'abandon général, il alla s'adresser au plus honnête agréé de la place pour le faire exécuter
20 en liquidant la faillite et remettant les valeurs à la disposition des créanciers. La loi veut que les créanciers donnent, pendant la durée de ce drame, des aliments au failli et à sa famille. Pillerault fit savoir au juge-commissaire qu'il pourvoirait aux besoins de sa nièce et de son neveu.
25 Tout avait été combiné par du Tillet pour rendre la faillite une agonie constante à son ancien patron. Du Tillet voulait la mort commerciale du parfumeur Aursi le nom des syndics, nommés par l'influence de du Tillet, fut-il significatif pour Pillerault. M. Bidault dit
30 Gigonnet, principal créancier, devait ne s'occuper de rien. Molineux, le petit vieillard tracassier qui ne perdait rien, devait s'occuper de tout. Du Tillet avait jeté à ce petit chacal ce noble cadavre commercial à tourmenter en le dévorant. Après l'assemblée où les créan-
35 ciers nommèrent le syndicat, le petit Molineux rentra chez lui, honoré, dit-il, des suffrages de ses concitoyens, heureux d'avoir Birotteau à régenter, comme un enfant d'avoir à tracasser un insecte. Le propriétaire, à cheval sur la loi, pria du Tillet de l'aider de ses lumières, et
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il acheta le Code de commerce. Heureusement, Joseph Lebas, prévenu par Pillerault, avait tout d'abord obtenu du président de commettre un juge-commissaire sagace et bienveillant. Gobenheim-Keller, que du Tillet avait espéré avoir, se trouva remplacé par M. Camusot, 5 juge suppléant, le riche marchand de soieries Hbéral, propriétaire de la maison où demeurait Pillerault, et homme dit honorable.
Une des plus horribles scènes de la vie de César fut sa conférence obhgée avec le petit MoUneux, cet être qu'il re- 10 gardait comme si nul et qui, par une fiction de la loi, était devenu César Birotteau. Il dut aller, accompagné de son oncle, à la cour Batave, monter les six étages et rentrer dans l'horrible appartement de ce vieillard, son tuteur, son quasi-juge, le représentant de la masse de ses créanciers. 15
— Qu'as-tu ? dit Pillerault à César en entendant une exclamation.
— Ah ! mon oncle, vous ne savez pas quel homme est ce Mohneux !
— H y a quinze ans que je le vois de temps en temps 20 au café David, où il joue le soir au domino : aussi t'ai-je accompagné.
M. Mohneux fut d'une politesse excessive pour Pillerault et d'une dédaigneuse condescendance pour son failli. Le petit vieillard avait médité sa conduite, étu- 25 dié les nuances de son maintien, préparé ses idées.
— Quels renseignements voulez- vous ? dit Pillerault. Il n'existe aucune contestation relativement aux créances.
— Oh ! dit le petit Mohneux, les créances sont en règle, tout est vérifié. Les créanciers sont sérieux et légitimes ! 30 Mais la loi, monsieur, la loi ! Les dépenses du failli sont en disproportion avec sa fortune... Il conste que le bal...
— Auquel vous avez assisté, dit Pillerault en l'interrompant.
— ...A coûté près de soixante miUe francs, ou que 35 cette somme a été dépensée en cette occasion ; l'actif du failh n'allait pas alore à plus de cent et quelques mille francs... Il y a lieu de déférer le failli au juge extraordinaire, sous l'inculpation de banqueroute simple.
— Est-ce là votre avis ? dit Pillerault en voyant l'abattement où ce mot jeta Birotteau.
— Monsieur, je distingue : le sieur Birotteau était officier municipal...
6 — Vous ne nous avez pas fait venir, apparemment, pour nous expliquer que nous allons être traduits en police correctionnelle ? dit Pillerault. Tout le café David rirait ce soir de votre conduite.
L'opinion du café David parut effaroucher beaucoup le
10 petit vieillard, qui regarda Pillerault d'un air effaré. Le syndic comptait voir Birotteau seul, il s'était promis de se poser en arbitre souverain, en Jupiter. Il comptait effrayer Birotteau par le foudroyant réquisitoire préparé, brandir sur sa tête la hache correctionnelle, jouir de ses
15 alarmes, de ses terreurs, puis s'adoucir en se laissant toucher, et rendre sa victime une âme à jamais reconnaissante. Au lieu de son insecte, il rencontrait le vieux sphinx commercial.
— Monsieur, lui dit-il, il n'y a point à rire.
20 — Pardonnez-moi, répondit Pillerault. Vous traitez assez largement avec M. Claparon ; vous abandonnez les intérêts de la masse afin de faire décider que vous serez privilégié pour vos sommes. Or, je puis, comme créancier, intervenir. Le juge-commissaire est
25 là.
— Monsieur, dit Mohneux, je suis incorruptible.
— Je le sais, dit Pillerault ; vous avez tiré seulement, comme on dit, votre épingle du jeu.
Il s'ensuivit une discussion sur les intérêts de Birotteau 30 dans la maison Popinot, d'où il résulta que Popinot avait le droit d'être intégralement payé de ses avances, sans entrer dans la f ailHte pour la moitié des frais d'établissement dûs par Birotteau. Le syndic Molineux, manœuvré par Pillerault, revint insensiblement à des formes douces qui 35 prouvaient combien il tenait à l'opinion des habitués du café David. Il finit par donner des consolations à Birotteau et par lui offrir, ainsi qu'à Pillerault, de partager son modeste dîner. Si l'ex-parfumeur était venu seul, il eût peut-être irrité Mohneux, et l'affaire se serait envenimée.
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En cette circonstance, comme en quelques autres, le vieux PiUerault fut un ange tutélaire.
Il est un horrible supplice que la loi commerciale impose aux faillis : ils doivent comparaître en personne, entre leurs syndics provisoires et leur juge-commissaire, 5 à l'assemblée où leurs créanciers décident de leur sort. Pour un homme qui se met au-dessus de tout, comme pour le négociant qui cherche une revanche, cette triste cérémonie est peu redoutable ; mais, pour un homme comme César Birotteau, cette scène est un supphce 10 qui n'a d'analogue que dans le dernier jour d'un condamné à mort. Pillerault fit pour tout rendre à son neveu cet horrible jour supportable.
Le fonds de la Reine des roses fut acheté par Célestin Crevel cinquante-sept mille francs, avec le droit au bail, 15 les marchandises, les meubles, la propriété de la "pùte des sultanes, celle de Veau carminative, et la location pour douze ans de la fabrique, dont les ustensiles lui furent également vendus. L'actif liquide fut de cent quatrevingt-quinze mille francs, auxquels les sjrndics ajoutèrent 20 soixante et dix mille francs produits par les droits de Birotteau dans la liquidation de l'infortuné Roguin. Ainsi le total atteignit à deux cent cinquante-cinq mille francs. Le passif montait à quatre cent quarante, il y avait plus de cinquante pour cent. La faiUite est comme 25 une opération chimique, d'où le négociant habile tâche de sortir gras. Birotteau, distillé tout entier dans cette cornue, donnait un résultat qui rendit du Tillet furieux. Du Tillet croyait à une faillite déshonnête, il voyait une faillite vertueuse. Peu sensible à son gain, car il 30 allait avoir les terrains de la Madeleine sans bourse délier, il aurait voulu le pauvre détaillant déshonoré, perdu, vilipendé. Les créanciers, à l'assemblée générale, allaient sans doute porter le parfumeur en triomphe. A mesure que le courage de Birotteau lui revenait, son oncle, en 35 sage médecin, lui graduait les doses en l'initiant aux opérations de la faillite. Ces mesures \nolentes étaient autant de coups. Un négociant n'apprend pas sans douleur la dépréciation des choses qui représentent pour
Il] CÉSAR BIROTTEAU 185
lui tant d'argent, tant de soins. Les nouvelles que lui donnait son oncle le pétrifiaient.
— Cinquante-sept mille francs la Reine des roses ! mais le magasin a coûté dix mille francs ; mais les apparte-
5 ments coûtent quarante mille francs ; mais les mises de la fabrique, les ustensiles, les formes, les chaudières, ont coûté trente mille francs ; mais, à cinquante pour cent de remise, il se trouve pour dix mille francs dans ma boutique ; mais la "pCite et Veau sont une propriété qui
10 vaut une ferme !
Ces jérémiades du pauvre César ruiné n'épouvantaient guère Pillerault. L'ancien négociant les écoutait comme un cheval reçoit une averse à une porte, mais il était effrayé du morne silence que gardait le parfumeur quand
15 il s'agissait de l'assemblée. Pour qui comprend les vanités et les faiblesses qui dans chaque sphère sociale atteignent l'homme, n'était-ce pas un horrible supphce pour ce pauvre homme que de revenir en failli dans le palais de justice commercial où il était entré juge ?
20 d'aller recevoir des avanies là où il était allé tant de fois remercié des services qu'il avait rendus, lui, Birotteau, dont les opinions inflexibles à l'égard des faillis étaient connues de tout le commerce parisien ; lui qui avait dit : ' On est encore honnête homme en déposant son bilan,
25 mais l'on sort fripon d'une assemblée de créanciers ' ? Son oncle étudia les heures favorables pour le familiariser avec l'idée de comparaître devant ses créanciers assemblés, comme la loi le voulait. Cette obligation tuait Birotteau. Sa muette résignation faisait une vive impression sur
30 Pillerault, qui souvent, la nuit, l'entendait à travers la cloison s'écriant :
— Jamais ! jamais ! je serai mort auparavant. Pillerault, cet homme si fort par la simplicité de sa vie,
comprenait la faiblesse. Il résolut d'épargner à Birotteau 35 les angoisses auxquelles il pouvait succomber dans la scène terrible de sa comparution devant les créanciers, scène inévitable ! La loi, sur ce point, est précise, formelle, exigeante. Le négociant qui refuse de comparaître peut, pour ce seul fait, être traduit en poUce correction-
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nelle, sous la prévention de banqueroute simple. Mais, si la loi force le failli à se présenter, elle n'a pas le pouvoir d'y faire venir le créancier. Pillerault alla prier chaque créancier, l'un après l'autre, de signer une procuration pour son agréé. Chaque créancier, du Tillet excepté, 5 plaignait sincèrement César après l'avoir abattu. Chacun savait comment se conduisait le parfumeur, combien ses Uvres étaient réguliers, combien ses affaires étaient claires. Tous les créanciers étaient contents de ne voir parmi eux aucun créancier gai. MoHneux, d'abord 10 agent, puis syndic, avait trouvé chez César tout ce que le pauvre homme possédait, même la gravure d^Héro et Léandre donnée par Popinot, ses bijoux personnels, son épingle, ses boucles d'or, ses deux montres, qu'un honnête homme aurait emportées sans croire manquer à la 15 probité. Constance avait laissé son modeste écrin. Cette touchante obéissance à la loi frappa \avement le commerce. Les ennemis de Birotteau présentèrent ces circonstances comme des signes de bêtise ; mais les gens sensés les montrèrent sous leur vrai jour, comme 20 un magnifique excès de probité. Deux mois après, l'opinion à la Bourse avait changé. Les gens les plus indifférents avouaient que cette failht^ était une des plus rares curiosités commerciales qui se fussent vues sur la place. Aussi les créanciers, sachant qu'ils allaient 25 toucher environ soixante pour cent, firent-ils tout ce que voulait Pillerault. Pillerault finit par réduire cette formidable assemblée à trois agréés, à lui - même, à Ragon, aux deux syndics et au juge-commissaire.
Le matin de ce jour solennel, Pillerault dit à son neveu : 30 — César, tu peux aller sans crainte à ton assemblée aujourd'hui, tu n'y trouveras personne.
M. Ragon voulut accompagner son débiteur. Quand l'ancien maître de la Reine des roses fit entendre sa petite voix sèche, son ex-successeiir pâlit ; mais le bon petit 35 vieux lui ouvrit les bras, Birotteau s'y précipita comme un enfant dans les bras de son père, et les deux parfumeurs s'arrosèrent de leurs larmes. Le failli reprit courage en voyant tant d'indulgence, et monta en fiacre avec son
oncle. A dix heures et demie précises, tous trois arrivèrent dans le cloître Saint-Merri, où dans ce temps se tenait le tribunal de commerce. A cette heure, il n'y avait personne dans la salle des failUtes. L'heure et le 5 jour avaient été choisis d'accord avec les syndics et le juge-commissaire. Les agréés étaient là pour le compte de leurs clients : ainsi rien ne pouvait intimider César Birotteau. Cependant, le pauvre homme ne vint pas dans le cabinet de M. Camusot, qui par hasard avait été 10 le sien, sans une profonde émotion, et il frémissait de passer dans la salle des faillites.
— Il fait froid, dit M. Camusot à Birotteau, ces messieurs ne seront pas fâchés de rester ici au lieu d'aller nous geler dans la salle. (Il ne dit pas le mot faillite.)
15 Asseyez- vous, messieurs.
Chacun prit un siège, et le juge donna son fauteuil à Birotteau confus. Les agréés et les syndics signèrent.
— Moyennant l'abandon de vos valeurs, dit Camusot à Birotteau, vos créanciers vous font, à l'unanimité, re-
20 mise du restant de leurs créances, votre concordat est conçu en des termes qui peuvent adoucir votre chagrin ; votre agréé le fera promptement homologuer : vous voilà libre. Tous les juges du tribunal, cher monsieur Birotteau, dit Camusot en lui prenant les mains, sont touchés
25 de votre position sans être surpris de votre courage, et il n'est personne qui n'ait rendu justice à votre probité. Dans le malheur, vous avez été digne de ce que vous étiez ici. Voilà vingt ans que je suis dans le commerce, et voici la seconde fois que je vois un négociant tombé
30 gagnant encore dans l'estime publique.
Birotteau prit les mains du juge et les lui serra, les larmes aux yeux ; Camusot lui demanda ce qu'il comptait faire, Birotteau répondit qu'il allait travailler à payer ses créanciers intégralement.
35 — Si pour consommer cette noble tâche il vous fallait quelques mille francs, vous les trouveriez toujours chez moi, dit Camusot, je les donnerais avec bien du plaisir pour être témoin d'un fait assez rare à Paris. Pillerault, Ragon et Birotteau se retirèrent.
188 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [ii
— Eh bien, ce n'était pas la mer à boire, lui dit Pillerault sur la porte du tribunal.
— Je reconnais vos œuvres, mon oncle, dit le pauvre homme attendri.
— Vous voilà rétabli, nous sommes à deux pas de la rue 6 des Cinq-Diamants, venez voir mon neveu, lui dit Ragon.
Ce fut une cruelle sensation par laquelle Birotteau devait passer que de voir Constance assise dans un petit bureau à l'entre-sol bas et sombre situé au-dessus de la boutique, où dominait un tableau montant au tiers de sa 10 fenêtre, interceptant le jour sur lequel était écrit : A. POPINOT.
— Voilà l'un des lieutenants d'Alexandre, dit avec la gaieté du malheur Birotteau en montrant le tableau.
Cette gaieté forcée, où se retrouvait naïvement l'inex- 15 tinguible sentiment de la supériorité que s'était crue Birotteau, causa comme un frisson à Ragon, malgré ses soixante et dix ans. César vit sa femme descendant à Popinot des lettres à signer, il ne put ni retenir ses larmes ni empêcher son visage de pâlir. 20
— Bonjour, mon ami, lui dit-elle d'un air riant.
— Je ne te demanderai pas si tu es bien ici ? dit César en regardant Popinot.
— Comme chez mon fils, répondit-elle avec un air attendri qui frappa l'ex-négociant. 25
Birotteau prit Popinot, l'embrassa en disant :
— Je viens de perdre à jamais le droit de l'appeler mon fils.
— Espérons, dit Popinot. Votre huile marche, grâce à mes efforts dans les journaux, à ceux de Gaudissart qui 30 a fait la France entière, qui l'a inondée d'afhches, de prospectus, et qui maintenant fait imprimer à Strasbourg des prospectus allemands, et va descendre comme une invasion sur l'Allemagne. Nous avons obtenu le placement de trois mille grosses. 35
— Trois mille grosses ! dit César.
— Et j'ai acheté, dans le faubourg Saint-Marceau, un terrain, pas cher, où l'on construit une fabrique. Je conserverai celle du faubourg du Temple.
n] CÉSAR BIROTTEAU 189
— Ma femme, dit Birotteau à l'oreille de Constance, avec un peu d'aide, on s'en serait tiré.
Depuis cette fatale journée, César, sa femme et sa fille se comprirent. Le pauvre employé voulut atteindre à un
5 résultat, sinon impossible, du moins gigantesque : au payement intégral de sa dette ! Ces trois êtres, unis par le lien d'une probité féroce, devinrent avares et se refusèrent tout : un liard leur paraissait sacré. Par calcul, Césarine eut pour son commerce un dévouement
iode jeune fille. Elle passait les nuits, s'ingéniait pour accroître la prospérité de la maison, trouvait des dessins d'étoffes et déployait un génie commercial inné. Les maîtres étaient obligés de modérer son ardeur au travail, ils la récompensaient par des gratifications ; mais elle
15 refusait les parures et les bijoux que lui proposaient ses patrons. De l'argent ! était son cri. Chaque mois, elle apportait ses appointements, ses petits gains à son oncle Pillerault. Autant en faisait César, autant madame Birotteau. Tous trois se reconnaissant inhabiles, aucun
20 d'eux ne voulant assumer sur lui la responsabilité du mouvement des fonds, ils avaient remis à Pillerault la direction suprême du placement de leurs économies. Redevenu négociant, l'oncle tirait parti des fonds dans les reports à la Bourse. On apprit plus tard qu'il avait
25 été secondé dans cette œuvre par Jules Desmarets et par Joseph Lebas, empressés l'un et l'autre de lui indiquer les affaires sans risques.
L'ancien parfumeur, qui vivait auprès de son oncle, n'osait le questionner sur l'emploi des sommes acquises
30 par ses travaux et par ceux de sa fille et de sa femme. Il allait tête baissée par les rues, dérobant à tous les regards son visage abattu, décomposé, stupide. César se reprochait de porter du drap fin.
— Au moins, disait-il avec un regard angélique à son 35 oncle, je ne mange pas le pain de mes créanciers. Votre
pain me semble doux, quoique donné par la pitié que je vous inspire, en songeant que, grâce à cette sainte charité, je ne vole rien sur mes appointements.
Les négociants qui rencontraient l'employé n'y retrou-
190 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [n
valent aucun vestige du parfumeur. Les indifférents concevaient une immense idée des chutes humaines à l'aspect de cet homme au visage duquel le chagrin le plus noir avait mis son deuil, qui se montrait bouleversé par ce qui n'avait jamais apparu chez lui, la pensée ! N'est pas 5 détruit qui veut. Les gens légers, sans conscience, à qui tout est indifférent, ne peuvent jamais offrir le spectacle d'un désastre. La religion seule imprime un sceau particuher sur les êtres tombés : César, chassé du domaine de la probité, était une image de l'ange soupirant 10 après le pardon.
Pendant quatorze mois, plein des rehgieuses pensées que sa chute lui inspira, Birotteau refusa tout plaisir. Quoique sûr de l'amitié des Ragon, il fut impossible de le déterminer à venir dîner chez eux, ni chez les Lebas, 15 ni chez les Matifat, ni chez les Protez et Chiffreville, ni même chez M. Vauquehn, qui tous s'empressèrent d'honorer en César une vertu supérieure.
Au mois de mai 1821, cette famille aux prises avec l'adversité fut récompensée de ses efforts par une première 2Q fête que lui ménagea l'arbitre de ses destinées. Le dernier dimanche de ce mois était l'anniversaire du consentement donné par Constance à son mariage avec César. Pillerault avait loué, de concert avec les Ragon, une petite maison de campagne à Sceaux, et l'ancien quincailher voulut y 25 pendre joyeusement la crémaillère.
— César, dit Pillerault à son neveu le samedi soir, demain nous allons à la campagne, et tu y viendras.
César, qui avait une superbe écriture, faisait le soir des copies pour Der\411e et pour quelques avoués. Or, le 30 dimanche, muni d'une permission curiale, il travaillait comme un nègre.
— Non, répondit-il, M. Derville attend après un compte de tuteUe.
— Ta femme et ta fille méritent bien une récompense. 36 Tu ne trouveras que nos amis : l'abbé Loraux, les Ragon, Popinot et son oncle. D'ailleurs, je le veux.
César et sa femme, emportés par le tourbillon des affaires, n'étaient jamais revenus à Sceaux, quoique de
temps à autre tous deux souhaitassent y retourner pour revoir l'arbre sous lequel s'était presque évanoui le premier commis de la Reine des roses. Pendant la route que César fit en fiacre avec sa femme et sa fille, et Popinot qui 5 les menait, Constance jeta à son mari de regards d'intelligence sans pouvoir amener sur ses lèvres un sourire. Elle lui dit quelques mots à l'oreille, il agita la tête pour toute réponse. Les douces expressions de cette tendresse, inaltérable mais forcée, au Ueu d'éclaircir le visage de
10 César, le rendirent plus sombre et amenèrent dans ses yeux quelques larmes réprimées. Le pauvre homme avait fait cette route vingt ans auparavant, riche, jeune, plein d'espoir, amoureux d'une jeune fille aussi belle que l'était maintenant Césarine ; il rêvait alors le bonheur, et voyait
15 aujourd'hui dans le fond du fiacre sa noble enfant pâlie par les veilles, sa courageuse femme n'ayant plus que la beauté des villes sur lesquelles ont passé les laves d'un volcan. L'amour seul était resté ! L'attitude de César étouffait la joie au cœur de sa fille et d'Anselme, qui lui
20 représentaient la charmante scène d'autrefois.
— Soyez heureux, mes enfants, vous en avez le droit, leur dit ce pauvre père d'un ton déchirant. Vous pouvez vous aimer sans arrière-pensée, ajouta-t-il.
Birotteau, en disant ces dernières paroles, avait pris les 25 mains de sa femme et les baisait avec une sainte et admirative affection qui toucha plus Constance que la plus vive gaieté. Quand ils arrivèrent à la maison où les attendaient Pillerault, les Ragon, l'abbé Loraux et le juge Popinot, ces cinq personnes d'éhte eurent un maintien, 30 des regards et des paroles qui mirent César à son aise, car toutes étaient émues de voir cet homme toujours au lendemain de son malheur.
— Allez vous promener dans les bois d'Aulnay, dit l'oncle Pillerault en mettant la main de César dans celle
35 de Constance, allez-y avec Anselme et Césarine ; vous reviendrez à quatre heures.
— Pauvres gens, nous les gênerions, dit madame Ragon, attendrie par la douleur vraie de son débiteur, il sera bien joyeux tantôt.
192 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [ii
— C'est le repentir sans la faute, dit l'abbé Loraux.
— Il ne pouvait se grandir que par le malheur, dit le juge.
Quand les deux couples eurent gagné le sentier qui mène aux bois d'Aulnay posés comme une couronne sur 5 un des plus jolis coteaux des environs de Paris, et que la Vallée-aux-Loups se montra dans toute sa coquetterie, la beauté du jour, la grâce du paysage, la première verdure et les délicieux souvenirs de la plus belle journée de sa jeunesse détendirent les cordes tristes dans l'âme de 10 César ; il serra le bras de sa femme contre son cœur palpitant, son œil ne fut plus vitreux, la lumière du plaisir y éclata.
— Enfin, dit Constance à son mari, je te revois, mon pauvre César ! Il me semble que nous nous comportons 15 assez bien pour nous permettre un petit plaisir de temps en temps.
— Et le puis- je ? dit le pauvre homme. Ah ! Constance, ton affection est le seul bien qui me reste. Oui, j'ai perdu jusqu'à la confiance que j'avais en moi-même, 20 je n'ai plus de force, mon seul désir est de vivre assez pour mourir quitte avec la terre. Toi, chère femme, toi qui es ma sagesse et ma prudence, toi qui voyais clair, toi qui es irréprochable, tu peux avoir de la gaieté ; moi seul, entre nous trois, je suis coupable. H y a dix-huit 25 mois, au miheu de cette fatale fête, je voyais ma Constance, la seule femme que j'aie aimée, plus belle peutêtre que ne l'était la jeune personne avec laquelle j'ai couru dans ce sentier il y a vingt ans, comme courent nos enfants !... En vingt mois, j'ai flétri cette beauté, 30 mon orgueil, un orgueil permis et légitime. Je t'aime davantage en te connaissant mieux... Oh ! chère ! dit-il en donnant à ce mot une expression qui atteignit au cœur de sa femme, je voudrais bien t' entendre gronder, au lieu de te voir caresser ma douleur. 3fî
— Je ne croyais pas, dit-elle, qu'après vingt ans de ménage l'amour d'une femme pour son mari pût s'augmenter.
Ce mot fit oublier pour un moment à César tous ses
n] CÉSAR BIROTTEAU 193
malheurs, car il avait tant de cœur, que ce mot était une fortune. Il s'avança donc presque joyeux vers leur arbre, qui, par hasard, n'avait pas été abattu. Les deux époux s'y assirent, en regardant Anselme et Césarine qui tour- 5 naient sur la même pelouse sans s'en apercevoir, croyant peut-être aller toujours droit devant eux.
— Mademoiselle, disait Anselme, me croyez- vous assez lâche et assez avide pour avoir profité de l'acquisition de la part de votre père dans Vhuile céphalique % Je lui
10 conserve avec amour sa moitié, je la lui soigne. Avec ses fonds, je fais l'escompte ; s'il y a des effets douteux, je les prends de mon côté. Nous ne pouvons être l'un à l'autre que le lendemain de la réhabihtation de votre père, et j'avance ce jour-là de toute la force que donne
15 l'amour.
L'amant s'était bien gardé de dire ce secret à sa bellemère. Chez les amants les plus innocents, il y a toujours le désir de paraître grands aux yeux de leurs maîtresses.
— Et sera-ce bientôt ? dit-elle.
20 — Bientôt, dit Popinot.
Cette réponse fut faite d'un ton si pénétrant, que la chaste et pure Césarine tendit son front au cher Anselme, qui y mit un baiser avide et respectueux, tant il y avait de noblesse dans l'action de cette enfant.
25 — Papa, tout va bien, dit-elle à César d'un air fin. Sois gentil, cause, quitte ton air triste.
Quand cette famille si unie rentra dans la maison de Pillerault, César, quoique peu observateur, aperçut chez les Ragon un changement de manières qui décelait quel-
30 que événement. L'accueil de madame Ragon fut particulièrement onctueux, son regard et son accent disaient à César : ' Nous sommes payés.'
Au dessert, le notaire de Sceaux se présenta, l'oncle Pillerault le fit asseoir et regarda Birotteau, qui com-
35 mençait à soupçonner une surprise, sans pouvoir en imaginer l'étendue.
— Mon neveu, depuis dix-huit mois, les économies de ta femme, de ta fille et les tiennes ont produit vingt mille francs. J'ai reçu trente mille francs pour le divi-
194 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE [ii
dende de ma créance, nous avons donc cinquante mille francs à donner à tes créanciers, M. Ragon a reçu trente mille francs pour son dividende, M. le notaire de Sceaux t'apporte donc une quittance du payement intégral, intérêts compris, fait à tes amis. Le reste de la somme est 5 chez Crottat, pour Lourdois, la mère Madou, le maçon, le charpentier et tes créanciers les plus pressés. L'année prochaine, nous verrons. Avec le temps et la patience, on va loin.
La joie de Birotteau ne se décrit pas, il se jeta dans les 10 bras de son oncle en pleurant.
— Qu'il porte aujourd'hui sa croix, dit Ragôn à l'abbé Loraux.
Le confesseur attacha le ruban rouge à la boutonnière de l'employé, qui se regarda pendant la soirée à vingt 15 reprises dans les glaces du salon, en manifestant un plaisir dont auraient ri des gens qui se croient supérieurs, et que ces bons bourgeois trouvaient naturel. Le lendemain, Birotteau se rendit chez madame Madou.
— • Ah ! vous voilà, bon sujet, dit-elle, je ne vous 20 reconnaissais pas, tant vous avez blanclii. Cependant, vous ne pâtissez pas, vous autres : vous avez des places. Moi, je me donne un mal de chien caniche qui tourne une mécanique, et qui mérite le baptême.
— Mais , madame ... 25
— Eh ! ce n'est pas un reproche, dit-elle, vous avez quittance.
— Je viens vous annoncer que je vous payerai chez maître Crottat, notahe, aujourd'hui, le reste de votre créance et les intérêts... 30
— Est-ce \Tai ?
— Soyez chez lui à onze heures et demie...
— En voilà de l'honneur, à la bonne mesm'e et les quatre au cent, dit-elle en admirant avec naïveté Birotteau. Tenez, mon cher monsieur, je fais de bomies 35 affaires avec votre petit rouge, il est gentil, il me laisse gagner gros sans chicaner les prix afin de m'indemniser ; eh bien, je vous donnerai quittance, gardez votre argent, mon pauvre vieux !
iil CÉSAR BIROTTEAU 196
— Jamais ! dit Birotteau ; la loi est précise, je veux vous payer intégralement.
— Alors, je ne me ferai pas prier longtemps, dit-elle. Et demain, à la Halle, je cornerai votre honneur. Ah !
5 elle est rare, la farce !
Le bonhomme eut la même scène chez le peintre en bâtiments, le beau -père de Crottat, mais avec des variantes. Il pleuvait. César laissa son parapluie dans un coin de la porte. Le peintre enrichi, voyant l'eau
10 faire chemin dans la belle salle où il déjeimait avec sa femme, ne fut pas tendre.
— Allons, que voulez-vous, mon pauvre père Birotteau? dit-il du ton dur que beaucoup de gens prennent pour parler aux mendiants importims.
15 — Monsieur, votre gendre ne vous a donc pas dit... ?
— Quoi ? interrompit Lourdois impatienté, en croyant à quelque demande.
— ...De vous trouver chez lui ce matin, à onze heures et demie, pour me donner quittance du payement intégral
20 de votre créance ?
— Ah ! c'est différent... Asseyez- vous donc là, monsieur Birotteau ; mangez donc rni morceau avec nous...
— Faites-nous le plaisir de partager notre déjeuner, dit madame Lourdois.
25 — Ça va donc bien ? lui demanda le gros Lourdois.
— Non, monsieur, il a fallu déjeuner tous les jours d'une flûte à mon bureau pour amasser quelque argent ; mais, avec le temps, j'espère réparer les dommages faits à mon prochain.
30 — Vraiment, dit le peintre en avalant une tartine chargée de pâté de foies gras, vous êtes un homme d'honneur.
— Et que fait madame Birotteau ? dit madame Lourdois.
35 — Elle tient les Uvres et la caisse chez M. Anselme Popinot.
— Pauvres gens ! dit madame Lourdois à voix basse à son mari.
— Si vous aviez besoin de moi, mon cher monsieur
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Birotteau, venez me voir, dit Lourdois, je pourrais vous aider...
— J'ai besoin de vous à onze heures, monsieur, dit Birotteau, qui se retira.
Ce premier résultat donna du courage au failli, sans 5 lui rendre le repos ; le désir de reconquérir l'honneur agita démesurément sa vie ; il perdit entièrement la fleur qui décorait son visage, ses yeux s'éteignirent et ses joues se creusèrent. Quand d'anciennes connaissances rencontraient César le matin à huit heures, ou le soir 10 à quatre heures, allant à la rue de l'Oratoire ou en revenant, vêtu de la redingote qu'il avait au moment de sa chute et qu'il ménageait comme un pauvre souslieutenant ménage son uniforme, les cheveux entièrement blancs, pâle, craintif, quelques - uns l'arrêtaient 15 malgré lui, car son œil était alerte, il se coulait le long des murs à la façon des voleurs.
— On connaît votre conduite, mon ami, disait-on. Tout le monde regrette la rigueur avec laquelle vous vous traitez vous-même, ainsi que votre fille et votre femme. 20
— Prenez un peu plus de temps, disaient les autres, plaie d'argent n'est pas mortelle.
— Non, mais bien la plaie de l'âme, répondit un jour à Matifat le pauvre César affaibU.
Popinot monta pour parler à madame Birotteau, mais 25 il ne la trouva pas à la caisse, elle était sans doute dans sa chambre. Anselme et Constance vivaient comme vivent un gendre et une belle-mère, quand un gendre et une belle-mère se conviennent ; il alla donc dans l'appartement de madame César avec un empressement 30 naturel.
— Qu'avez-vous, mon enfant ? dit la pauvre femme.
— Le compte des bénéfices nets de \ huile céphalique se monte à deux cent quarante-deux mille francs, la moitié est de cent vingt et un, dit brusquement Popinot. 35 Si je retranche de cette somme les quarante-huit mille francs donnés à M. Birotteau, il en reste soixantetreize mille, qui, joints aux soixante mille francs de la
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cession du bail, vous donnent cent trente-trois mille francs.
Madame César écoutait dans des anxiétés de bonheur qui la firent palpiter si violemment, que Popinot enten- 5 dait les battements du cœur,
— Eh bien, j'ai toujours considéré M. Birotteau comme mon associé, reprit-il, nous pouvons disposer de cette somme pour rembourser ses créanciers. En l'ajoutant à celle de vingt- huit mille francs de vos économies placés
10 par notre oncle Pillerault, nous avons cent soixante et un mille francs. Notre oncle ne nous refusera pas quittance de ses vingt-cinq mille francs. Aucune puissance humaine ne peut m'empêcher de prêter à mon beau-père, en compte sur les bénéfices de l'année prochaine, la
15 somme nécessaire à parfaire les sommes dues à ses créanciers... Et il... sera... réhabilité.
— Réhabilité ! s'écria madame César en pliant le genou sur sa chaise.
Elle joignit les mains en récitant une prière. 20 — Cher Anselme ! dit-elle après s'être signée, cher enfant !
Elle le prit par la tête, le baisa au front, le serra sur son cœur et fit mille folies.
— Césarine est bien à toi ! ma fille sera donc bien 25 heureuse. Elle sortira de cette maison où elle se tue.
— Par amour, dit Popinot.
— Oui, répondit la mère en souriant.
— Écoutez un petit secret, dit Popinot. J'ai obligé Célestin pour lui faciliter l'acquisition de votre fonds, mais
30 j'ai mis une condition à mon obligeance. Votre appartement est comme vous l'avez laissé. J'avais une idée, mais je ne croyais pas que le hasard nous favoriserait autant. Célestin est tenu de vous sous-louer votre ancien appartement, où il n'a pas mis le pied et dont tous les meubles
35 seront à vous. Je me suis réservé le second étage pour y demeurer avec Césarine, qui ne vous quittera jamais. Après mon mariage, je viendrai passer ici les journées, de huit heures du matin à six heures du soir. Pour vous refaire une fortune, j'achèterai cent mille francs l'in-
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térêt de M. César, et vous aurez ainsi, avec sa place, dix mille livres de rente. Ne serez-vous pas heureuse ?
— Ne me dites plus rien, Anselme, ou je deviens folle. Ce jour devait être un jour de joie pour César. Le
secrétaire particulier du roi, M. de Vandenesse, vint au 5 bureau lui parler. Ils sortirent ensemble dans la petite cour de la Caisse d'amortissement.
— Monsieur Birotteau, dit le vicomte de Vandenesse, vos efforts pour payer vos créanciers ont été par hasard connus du roi. Sa Majesté, touchée d'une conduite si rare, 10 et sachant que, par humilité, vous ne portiez pas l'ordre de la Légion d'honneur, m'envoie vous ordonner d'en reprendre l'insigne. Puis, voulant vous aider à remplir vos obligations, elle m'a chargé de vous remettre cette somme, prise sur sa cassette particuhère, en regrettant 15 de ne pouvoir faire davantage. Que ceci demeure dans un profond secret. Sa Majesté trouve peu royale la divulgation officielle de ses bonnes œuvres, dit le secrétaire intime en remettant six mille francs à l'employé, qui pendant ce discours éprouvait des sensations inex- 20 primables.
Birotteau n'eut sur les lèvres que des mots sans suite à balbutier, Vandenesse le salua de la main en souriant. Le sentiment qui animait le pauvre César est si rare dans Paris, que sa vie avait insensiblement excité l'admiration. 25 Joseph Lebas, le juge Popinot, Camusot, l'abbé Loraux, Ragon, le chef de la maison importante où était Césarine, Lourdois, M. de la Billardière en avaient parlé. L'opinion, déjà changée à son égard, le portait aux nues.
' Voilà un homme d'honneur ! ' Ce mot avait déjà 30 plusieurs fois retenti à l'oreille de César quand il passait dans la rue, et lui donnait l'émotion qu'éprouve un auteur en entendant dire : Le voilà ! Cette belle renommée assassinait du Tillet. Quand César eut les billets de banque envoyés par le souverain, sa première pensée 35 fut de les employer à payer son ancien commis. Le bonhomme alla rue de la Chaussée-d'Antin, en sorte que, quand le banquier rentra chez lui de ses courses, il s'y rencontra dans l'escaher avec son ancien patron.
— Eh bien, mon 'pauvre Birotteau ! dit-il d'un air patelin.
— Pauvre ? s'écria fièrement le débiteur. Je suis bien riche. Je poserai ma tête sur mon oreiller ce soir avec la satisfaction de savoir que je vous ai payé.
5 Cette parole pleine de probité fut une rapide torture pour du Tillet. Malgré l'estime générale, il ne s'estimait pas lui-même, ime voix inextinguible lui criait : ' Cet homme est sublime ! '
— Me payer ! quelles affaires faites-vous donc ?
10 Sûr que du TiUet n'irait pas répéter sa confidence, l'ancien parfumeiu" dit :
— Je ne reprendrai jamais les affaires, monsieur. Aucune puissance humaine ne pouvait prévoir ce qui m'est arrivé. Qui sait si je ne serais pas victime d'un
15 autre Roguin ? Mais ma conduite a été mise sous les yeux du roi, son cœur a daigné compatir à mes efforts, et il les a encouragés en m'envoyant à l'instant une somme assez importante, qui...
— Vous faut-il une quittance ? dit du Tillet en l'inter- 20 rompant, payez- vous... ?
— Intégralement, et même les intérêts ; aussi vais- je vous prier de venir à deux pas d'ici, chez M. Crottat.
— Par-devant notaire !
— Mais, monsieur, dit César, il ne m'est pas défendu 25 de songer à la réhabihtation, et les actes authentiques
sont alors irrécusables... ?
— Allons, dit du Tillet qui sortit avec Birotteau, allons, il n'y a qu'un pas. Mais où prenez- vous tant d'argent ? reprit-il.
30 — Je ne le prends pas, dit César, je le gagne à la sueur de mon front.
— Vous devez une somme énorme à la maison Claparon.
— Hélas ! oui, là est ma plus forte dette, je crois bien mourir à la peine.
35 — Vous ne pourrez jamais le payer, dit durement du Tillet.
— n a raison, pensa Birotteau.
Le pauvre homme, en revenant chez lui, passa par la rue Saint-Honoré, par mégarde, car il faisait toujours un
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détour pour ne pas voir sa boutique ni les fenêtres de son appartement. Pour la première fois, depuis sa chute, il revit cette maison où dix-huit ans de bonheur avaient été effacés par les angoisses de trois mois.
— J'avais bien cru finir là mes jours, se dit-il. 5 Et il hâta le pas, car il avait aperçu la nouvelle enseigne :