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LA PERQUISITION

Un souci grave semblait, depuis quelques mois, dominer la baronne Dalincour et éloigner d'elle toute autre pensée. Il fallait qî5e son mari vécût assez longtemps pour que les actes où il aliénait sa fortune fussent valides. Les pouvoirs étaient donnés, mais la mort en entraînait la révocation et les rendait caducs. Quoique* Gran pré fût bien servi par les hommes qu'il employait, il n'existait aucun moyeu de s'affranchir des formalités et des délais judiciaires. Lès contrats de vente avaient été passés; ne s'agissait plus que d'épuiser les pouvoirs consentis et

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de donner quittance du vivant du général. Jusque-là tout conservait un caractère précaire.

On conçoit dès lors Textrême importan(?e attachée au sursis qu'Éléonore et Granpré demandaient à la mort. Leur tâche devenait d'autant plus difficile que, depuis l'oppression exercée sur sa volonté, le vieillard nourrissait des pensées de suicide. Une dernière lueur de raison semblait lui conseiller ce sacrifice, et plus d'une fois il avait appelé à son aide tout ce qui lui restait d'énergie afin de l'accomphr. Ses forces avaient seules trahi son dessein ; son bras refusait de lui rendre ce dernier service. La baronne, prévenue, fit redoubler de "vigilance; on écarta de la chambre du vieillard tout ce qui pouvait être converti en instrument de destruction. Désespéré, il voulut se laisser mourir de faim : on l'ahmenta malgré lui,, comme un enfant, en employant la violence. Douloureux spectacle que celui d'une cupidité implacable aux prises avec cette longue agonie! Tout, jusqu'aux soins mêmes, y prenait un caractère odieux; on ne ménageait la victime qu'afin de l'égorger d'une manière plus sûre.

C'est ainsi que le malade vécut quatre mois et arriva au jour fatal où la spoliation devenait définitive et irrévocable. Les délais judiciaires étaient expirés la veille, et Granpré avait du signer le matin les quittances du prix. C'étaient.deux millions dont l'héritière légitime allait être

dépouillée au profit d'une marâtre. Une fois entre les mains de Granpré, la somme devait être dénaturée; l'homme d'affaires avait tout- préparé pour cela. Qu'on juge de l'impatience d'Eléonore dans le cours de cette matinée! Son complice avait promis quà dix heures il serait là; midi venait de sonner, il ne paraissait pas encore. Lasse d'attendre dans le salon, la baronne avait gagné le vestibule, d'où l'œil plongeait sur la porte cochère de l'hôtel. Elle s'y promenait d'un pas saccadé, prêtant l'oreille aux moindres bruits et se rapprochant par intervalles de la vitre qu'elle frappait de ses ongles inquiets.

— C'est incroyable, disait-elle, incroyable! deux heures de retard! A quoi songe donc Granpré? Pourvu que d'acquéreur n'ait pas élevé quelque chicane. Oh! ajouta-t-elle avec une exaltation sombre, être si près du but et ne pas le toucher, j'en mourrais!

Un roulement sourd se fit entendre au moment où elle achevait ces paroles, et devint de plus en plus distinct. César Falempin parut sur le bord de sa loge et écouta. L'habitude qu'il avait des mouvements de la rue permettait au vigilant concierge de distinguer ceux où l'hôtel niait intéressé; rarement il se trompait là-dessus. A la manière dont il se dirigea vers les battants de la porte, la baronne comprit qu'un visiteur arrivait.

loi CÉSAR PALEMPIN,

— C'est lui! dit-elle avec une joie pleine d'emportement.

C'était en effet Granpré; qui gravit le perron d'un pas tranquille et donna des ordres à son valet avec son sangfroid ordinaire. Eléonore avait peine à se contenir.

— Mais arrivez donc ! s'écria-t-eUe en le prenant par le bras aussitôt qu'il fut à sa portée, arrivez- donc. Voici deux heures que je me meurs d'inquiétude. Est-ce achevé?

— Oui. ma déesse, répondit Granpré en l'entraînant d'une façon familière vers le lieu habituel de leurs conr? férences; oui, c'est achevé, soldé, liquidé. Deux milHons en billets de banque ! Une véritable avalanche de papiermonnaie! J'ai cru que je n'en viendrais jamais à bout .* ô le beau bordereau!

— Enfin, s'écria Eléonore dont l'œil s'anîmait à ces détails, je suis donc riche!

— Nous sommes riches, dit philosophiquement Granpré. On l'est avec deux millions.

La baronne se promenait à grands pas dans le salon, ivre de cette idée qu'elle avait une fortune et qu'elle allait être hbre. Elle échappait à la pauvreté qui un instant avait plané sur son avenir; elle n'était plus exposée ni à déchoir ni à descendre. Sa vanité était satisfaite au prix d'un crime : elle oubliait le moyen pour ne voir que le résultat. Depuis longtemps Eléonore no comptait plus

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avec sa conscience; le succès justifiait tout à ses yeux. Quant à Granpré, de tels événements rentraient dans les habitudes de sa vie; seulement les choses avaient lieu cette fois sur une magnifique échelle. Les deux conjuré» savouraient donc leur triomphe, et ressentaient ce secret orgueil qui s'attache à une partie bien conduite et bien jouée. Ce fut la baronne qui, la première, rompit le silence*; elle v-enait de se remettre sur la voie d'un projet qu'elle avait ajourné par calcul et dans le seul but de ménager la frêle existence du général :

— Granpré, dit-elle en se retournant vers son compHce, ce n'est pas tout : il reste encore 300,000 francs à retrouver.

— 300,000 francs ! réphqua l'homme d'affaires étonné : où donc cela, Éléonore?

— C'est mon secret, dit la baronne, je vous le dirai tout à l'heure. La demande que je vous adresse d'abord, Jules, est celle-ci : Faut-il les laisser, oui ou no^, à l'héritière ?

— Laisser 300,000 francs quand on peut les prendre | s'écria Granpré. Où donc avez-vous la tête, ma chère?

— N'est-ce pas assez des deux milHons? dit la baronne.

— Ma reine, reprit Jules avec solennité, si nous devons donner dans le sentiment, je quitte la partie : on ne perd

les empires que comme cela. Ecoutez donc^ le cas est grave. Un double million de moins dans une succession, cela n'arrive pas tous les jours. La justice pourrait y re- . garder de près. S'il ne reste rien, absolument rien à la petite, il n'y a pas à craindre qu'on nous inquiète. L'argent est le nerf de la guerre et l'aiguillon des procureurs. Tous les gens de loi trouveront alors sa cause insoutenable. Si; au contraire, elle a 300,000 francs, gare à la procédure ! Vous verrez arriver le papier timbré de tous les coins de 1 horizon. L'orpheline aura pour elle dix jurisconsultes, vingt avoués, trente avocats, quarante huissiers. On prouvera par exploits, requêtes et plaidoiries,' que nous avons dépouillé Tinnocente, et il nous ' faudra lever à notre tour un régiment de robes noires pour rendre manifeste la pureté de nos intentions. Tout cela, pourquoi? Par notre faute. Au moyen-de quoi? Au moyen des 300,000 francs que nous aurons généreusemeflt dédaignés. Croyez-moi, ma chère, c'est fournir des verges pour se faire batirc.

Pendant que son interlocuteur se livrait à cette sortie, assaisonnée de gestes expressifs, la baromio semblait réfléchir profondément; elle répondit enfin:

— Soit, Granpré; mais, comment faire? Los 100,000 écus sont cachés dans la chambre du général.

— Dans sa chambre ?

— Oui, Granpré; ils y sont, j'en suis sûre; c'est la somme que vous ne retrouviez pas dans vos comptes.

— En effet, répliqua l'homme d'affaires, il manquait 300,000 francs ; c'est le chiffre exact.

— Ils sont chez le général, dit Eléonore en insistant ; il les gardait comme sa réserve.

— Mais voyez donc, reprit l'habitué de la Bourse presque scandalisé: le général qui se méfiait de nous! Si c'est croyable!

— Cela est, dit la baronne.

— Eh bien, ma chère, continua Granpré, il faut l'en pun'r ; il faut lu? enlever son trésor, à ce dragon des Hespérides. 100,000 écus de moms dans les mains de l'ennemi, 100,000 écus de plus dans les nôtres: c'est un double avantage. Il n'y a pas à balancer.

— C'est une crise, dit Eléonore pensive.

— Bah! A présent^ répliqua Granpré avecun odieux sang-froid, que risquons-nous?

Ces mots réveillèrent les instincts cupides de la baronne ; elle se leva l'œil animé, l'air résolu, et, s'emparant du bras de Granpré avec une énergie virile, elle l'entraîna vers la porte :

— Venez, s'écria-t-elle : les 100,000 écus fussent-ils aux enfers, nous les trouverons. Venez, vous dis-je.

Ils quittèrent le salon et franchirent ensemble Tescalicr

qui conduisait à la chambre du général. I.e vieillard était seul, les valets l'avaient quitté pour quelques instants ; il reposait dans son fauteuil, près de la fenêtre ouverte. L'air était brûlant ; une vapeur lourde remplissait l'atmosphère. L'attitude du -malade indiquait un affaissement profond ; le corps semblait replié sur lui-même, et la tête retombait sur les épaules comme sans force pour se soutenir. Rien de plus effrayant que ce visage où la mort avait jeté ses tons livides : sans le souffle qui s'exhalait péniblement de la poitrine, on eût pu se croire en face d'un cadavre. L'immohihté était complète. Le moribond avait vu peu à peu s'affaiblir Ce qui lui restait d'intact ; la paralysie gagnait un membre après l'autre, et resserrait chaque jour dans un cercle plus étroit l'action des organes vitaux. Triste supplice que celui où la vie quitte l'homme en détail, et où les facultés se brisent une à une! Mieux vaut un coup de foudre que cette décomposition lente : on meurt entier, du moins. Ce bonheur fat refusé au général Dalincour. Que de îoh il dut regretter, durant cette longue agonie, de n'avoir point eul'Elster pour tombeau, ou pour linceul les neiges de la Courlande ! Son accablement était si grand, qu'il ne s'aperçut point de l'entrée de la baronne et de son comphce. A peine put-il lever les yeux sur sa femme quand celle-ci se plaça devant lui, sombre comme le

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génie du mal, inexorable comme les dièiix de l'Érèbe. Granpré restait en arrière et hors de sa vue, comme s'il eût obéi à une répugnance instinctive. Éléonofe prit la main du vieillard, et, s' efforçant de donner à sa voix des inflexions caressantes :

— Mon ami; dit-elle, comment vous trouvez-vous au-* jourd'hui? Ce temps lourd ne vous fatigue-t-il pas?

Le baron resta immobile : on eût dit une statue de marbre.

— On a eu tort, ajouta sa femme, de laisser ces croisées ouvertes : la chaleur est intolérable. Voulez-vous que j'abaisse les stores pour diminuer l'éclat du jour?

Même silence, même impassibilité. Evidemment ces petites attentions manquaient leur effet. Eléonore était trop fière pour pousser plus loin ce rôle ; elle abandonna la main de son mari, et la laissa retomber sur le fauteuil comme un objet inerte ; puis, se penchant vers son oreille :

— Général, dit-elle, je ne vous obséderai pas long^ temps, soyez tranquille. Il vous faut du repos, je le sais; ma présence ne s'élorniseva pas. Seulement, il est une affaire sur laquelle vous seul pouvez nous donner quelques éclaircissements; une affaire^ entendez-vous^ ajoutât-elle en élevant la voix pour que l'éclat du sou vînt au Recours de la paresse do Forgane.

m cmxn falrmpix.

Lo vieillard n'en restait que plus affaissé et plus silencieux. Eléonore continua d'une voix ferme :

"^ Génoral, il s'agit d'une somme importante qui vous a été dérobée : 300,000 francs. Il est bien essentiel que vous disiez ce que vous en savez : on peut accuser votre entourage, on peut exercer des poursuites; vous taire serait une mauvaise action.

A mesure que la baronne expliquait le motif de sa visite, son accent devenait plus dur, son geste plus impérieux ; elle rentrait dans les conditions de sa nature violente et emportée. Cependant, le vieillard gardait toujours l'insensibilité de la pierre. Eléonore fit un nouvel effort :

— Vous avez tort, ajouta-t-elle, de ne pas tenir compte de ma prière, de me, refuser une explication. C'est par un reste d'égards que j'en agis de la sorte : si vous m'y forcez, je trouverai d'autres moyens.

En même temps, elle se tourna vers Granpré, et lui dit avec une pitié qui avait quelque chose de farouche :

— C'est un bloc de grés: nous n'en tirerons rien.

La présence d'un tiers sembla faire impression sur le. malade; il lui échappa un mouvement imperceptible,' mais si rapide, qu il ne fut point aperçu des deux complices. L'impatience d'Eléonore était au comble ; elle se piordait les l^v^es »u point d'en faire jaillir le sang, et

frappait le bois du fauteuil avec une sorte de rage. Elle n'avait pas compté sur cette inertie; ses calculs étaient en défaut. Aussi s'éleva-t-elle promptcment jusqu'au ton de la menace :

— Général, dit-elle, jusqu'ici j'ai usé de ménagements; maintenant je vais parler en maître. Voulezvous nous dire ce qu'est devenue cette somme ?

*Un frémissement passa sur la figure du vieillard.

— Non! ajouta la baronne; eh bien, je le sais; elle est ici, dans cette chambre. Vous voyez bien qu'il n'y a plus rien à cacher, que votre secret est découvert. Parlerez-vous enfin?

La seule réponse du malade fut un tremblement convulsif qui agita ses membres. Il se ramassa dans un coin du fauteuil, et abrita sa tête sous des coussins, comme s'il eût voulu se dérober au fatal ascendant qui pesait sur lui.

— Où est la somme? s'écria Eléonore, en lui reprenant le bras et l'agitant avec violence.

Le vieillard souffrit sans se plaindre, comme un martyr. On eût dit ciue cet anéantissement était chez lui l'effet du calcul plutôt que l'effet de la maladie. Peutêtre lui vint-il une de ces inspirations subhmes qui visitent, à la dernière heure, les intelligences les plus délaissées: peut-être songeait-il à sa fille et puisail-il J s

forces dans celte pensée. Cependant la baronne n'était pas femme à quitter la partie sans obtenir une satisfaction :

Décidément, dit-elle, on ne peut rien tirer de vous ;

soit, monsieur, on se passera de votre concours. La. somme est ici, cachée dans quelque partie de cette chambre ; nous allons la fouiller, et elle ne nous échappera pas. Donnez-moi toutes les clefs.

En disant ces mots, elle dirigea la main vers le malade, et lui arracha la clef de son secrétaire, qu'il por-^ tait habituellement sur lui ; puis, se tournant vers son complice :

— Granpré, dit-elle, à Tœuvre sur-le-champ ! C'est une visite domicihaire qui commence ; je n"en aurai pas le démenti.

Ces paroles, ces gestes, ces actes eurent enfin la vertu de tirer le vieillard de sa stupeur. En se retournant, il aperçut Ihomme d'affaires, et cette vue acheva de lui imprimer une secousse presque galvanique. Il se mit sur son séant, et arrêta sur Granpré des yeux qui semblaient peu à peu s'agrandir et sortir de leurs orbites.

Cependant, Éléonore ouvrait les armoires, en sondait l33 profondeurs, bouleversait tout ce qui lui tombait sous la main, avec l'espoir de rencontrer enfin l'objet de ses recherches. Granpré aurait voulu l'aider dons cette per-

quisition ; mais il était presque tenu en échec par les regards foudroyants du général. Cet homme, qui avait un pied dans la tombe, semblait s'être ranimé tout à coup en présence de l'objet de ses haines. Granpré cherchait en vain à se mettre à l'abri de ces yeux irrités : le général le suivait partout et s'attachait à lui comme à une proie.

Cette scène se. prolongea pendant quelques minutes sans changer de caractère. L'habitué de la Bourse était un garçon sans préjugés ; il avait même une certaine . Ijravoure fanfaronne, Bt pourtant l'œil de ce vieillard le pénétrait d'un effroi involontaire : sa résolution habituelle l'abandonna.

— Eléonore, dit-il en se rapprochant do la baronne^ assez pour aujourd'hui ; nous y reviendrons.

— ■ Qu est-ce à dire, monsieur? répliqua aigrement celle-ci ; vous vous lassez déjà?

— Nous y reviendrons, vous dis-je, ajouta l'homme d'affaires ; j'ai trouvé un moyen plus sûr. Venez, venez.

En même temps il conduisit doucement Eléonore vers la porte. L'œil du général l'y suivit et ne l'abandonna que lorsqu'il fut hors de sa portée. Granpré sortit de cette chambre si bouleversé, qu'il eut toutes les peines du monde à cacher son émotion quand il se retrouva seul avec la baronne. Le soir, le valet de service auprès

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du général vint le déshabiller et le mettre au lit. Ilroula, comme il le faisait d'habitude, le grand fauteuil oùilrcj)Osait jusqu'aux abords de l'alcôve. Le malade paraissait moins souffrant qu'à l'ordinaire. Il se laissa coucher et parut s'endormir presque aussitôt. Le valet se retira sans bruit et prit le chemin de l'office. Au moment où il descendit les escaliers, il crut entendre glisser sur le } arque t un bruit semblable à celui des roulettes d'un fauteuil. Il prêta l'oreille ; mais, le bruit ayant cessé, il se crut le jouet d'une illusion et passa outre.

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