‹ César FalempinChapitre 9 sur 20 · L AMOUR SUR TERRE ET DANS LES NUAGES · texte numérisé non relu

L AMOUR SUR TERRE ET DANS LES NUAGES

Depuis qu'elle habitait Paris, Emma avait peu vu le monde, et ce qu'elle en connaissait ne lui inspirait qu'un médiocre désir de pousser plus loin cette étude. Ces mœurs d'emprunt où circule l'intrigue, ce langage banal dont la seule médisance rompt runiiormité, cette politesse mensongère qui sert de vernis à l'indifférence, tout cela formait aux yeux delà jeune lille un spectacle plus nouveau qu'attrayant et qu'elle suivait sans le bien comprendre. Au sein de ces bruits et de ces joies, souvent elle se sentit mal à Taise et comme dépaysée. Il lui semblait que ce n'était point là sa place, qu'elle y manquait d'air et de soleil. Silencieuse alors et pensive, elle se prenait à regretter les beaux horizons des

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Vosges, les plaines du Bassigny où se jouent les eaux de la Meuse et les prairies du château natal, bordées de pommiers en fleur.

Les jeunes filles qui grandissent dans l'atmosphère du monde s'y accoutument comme Thabitant des pays marécageux s'accoutume à la 'fièvre. C'est le résultat d'une assimilation lente et graduelle. Les mœurs sont encore pures que déjà l'imagination ne l'est plus. Avec cette pénétration précoce qu'aiguise Tinstinet de la curiosité, l'enfant a bientôt tout deviné : un mot l'éclairé, une indiscrétion la met sur la voie. Vienne l'âge où il faudra la produire dans les salons, elle y entrera de plain-pied, sans effort, sans embarras; c'est un terrain qu'elle a étudié d'avance, dans le silence de ses rêves, et elle n'ignore rien de ce qu'il faut pour y marcher convenablement: par exemple, les airs aflectés, les minauderies, l'esprit de ruse et de dissimulation. Heureuse quand son âme, souillée par quelques lectures furtives, ne s'est pas déjà composé tout un roman avec les lambeaux de ceux qui infectent l'inlérieur des familles !

Un semblable noviciat avait manqué à l'élève de Muller : aucun souffle énervant n'avait terni la chasteté de ses pensées. Aussi demeurait-elle presque toujours étrangère à ce qui se passait à ses côtés, tantôt troublée

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de ce qu'elle entendait, tantôt confuse de n'y rien comprendre. Les hypocrisies, qui sont la monnaie courante des salons, indignaient sa. loyauté; les analyses somp-r tuaires où se plaisent tant de femmes lassaient sa patience.

En d'autres occasions; le cœur d'Emma avait à subir des épreuves plus rudes. Ce n'était plus alors de la surprise qu elle ressentait, mais un profond sentiment de dégoût et de révolte. Autour d'elle, on parlait des affections et des liens les plus doux comme d'une mar^ chandise. De divers côtés on demanda sa main. D'obligeantes amies de la baronne s'obstinaient à vouloir la marier, et, comme elle témoignait de la répugnance :

— Vous avez tort, ma chère, lui disait-on,- c'est un parti de 400,000 francs II y a, en outre, un million en espérance.

400,000 francs et un million, tout était là. Pas un mot sur les qualités du futur, sur son caractère, sur l'origine de sa fortune. 400,000 francs au contrat et un million en perspective, ces chiffres répondaient à tout. Quelquefois même la personne chargée de la négociation ajoutait avec une cruauté charmante :

— Les parents sont bien vieux ; le million ne se fera pas attendre. Ce sera alors 70,000 livres de rente du

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côté du m^ri. Vous voyez, ma chère, que ce serait ung folie que de refuser.

Chaque jour Emma était eu butte à ces observations. C'était un blond de 800,000 francs, ou un brun de 600,000, avec des pères, mères ou aïeux s'en allant vers la tombe. On comptait leurs jours, on les frappait avant l'heure, on allait jusqu'à fournir le détail de leurs infirmités. Ces abominables calculs ne se faisaient pas à demi-voix, mais tout haut, sans scrupule , sans pu^deur. On ne s'en cachait pas devant des t?ers; c'était une conversation toute simple, toute naturelle.

Emnia avait de la peine à se contenir, tant ces odieux propos remplissaient son cœur d'amertume. Elle se contentait alors de couper court à l'entretien par des refus bien formels,, bien péremptoires; quand on la vit si résolue, on lui fit grâce de ces persécutions. Ce qui lui donnait plus de force en cela, c'est qu'à son insu un sentiment de préférence remplissait son cœur. Aux songes dentelle se berçait venait toujours se mêler le souvenir de Paul; la jeune fille restait fidèle aux goûts de l'enfant. Paul, mêlé au tourbillon de Paris, avait pu oublier les scènes de sa vie adolescente ; Emma ne les oubliait pas ainsi. Elle voyait tout à travers ce prisme. Quand sa pensée retournait vers les paysages de Champfleury, elle arait le soin d© les peupler de

figures aimées. C'était Muller cueillant quelques plantes pour son herbier, ou Paul se montrant sur la lisière du bois, le fusil sur l'épaule et en habit de chasse. Son cousin demeurait encore pour elle le fier adolescent qu'elle avait suivi de l'œil le long des crêtes des Vosges : rien ne pouvait effacer ni altérer le charme de cette impression. Triste de l'existence qu'elle menait et du spectacle qui frappait sa vue, elle se réfugiait dans ce culte des souvenirs et s'y attachait en raison de ses désenchantements. •

Paul Vernon songeait aussi à sa cousine , quoique d'une manière moins éthérée. La beauté d'Emma eût suffi pour justifier ses hommages ; cependant l'esprit de calcul s'y mêlait déjà. L'exemple portait ses fruits, la contagion le gagnait. Il sentait peu à peu s'émousser chez lui le plus noble instinct de la jeunesse, le désintéressement, et prévaloir le plus funeste des mobiles, la spéculation. C'était une proie nouvelle pour le démon du siècle. Triste école que celle des gens d'affaires! Tout est affaire peureux; l'opinion une affaire, la poli-' tique une affaire. Il nest point d'acte dans la vie qu'ils ne soumettent à une évaluation , point d'événement, triste ou heureux, qu'ils ne traduisent en chances de bénéfices. Des chiffres partout, partout des calculs de hausse ou Je baisse.

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Un attentat public, la mort iniprévuo d'un prince, ôîïairesl Un coup de canon tiré, un outrage au pavillon, affaires ! On agiote ainsi sur les catastrophes, et, quand on y gagne, il est bien difficile de les voir avec regret* Tel est le monde des gens d'afl'aires : rupture, invasioUj désastres, tout leur est bon; ils joueraient sur le deuil de la nationalité et sur les ruines de la patrie.

Les symptômes de ce mal se manifestaient chez Paul : il se prenait à envisager le mariage comme une affaire. La fortune du général lui était connue ; Emma devait en hériter. Toutes les conditions d'une alliance magnifique se trouvaient donc réunies : une femme charmante, plusieurs millions et un père au bord de la tombe. Sans cette auréole dorée, Paul aurait peut-être ressenti quelque goût pour sa cousine : Emma avait tant de naturel et de grâce! Mais, avec la prudence consommée qui distingue les enfants du siècle, il eût refoulé dans son cœur cette sympathie naissante, refusé un bonheur qui ne devait pas fleurir à Tombre de la richesse. Heureusement le destin le servait à souhait : la fiancée était aussi riche que belle; il ne s'agissait plus que d'user de ses avantages et d'achever une conquête qui se présentait sous d'aussi brillants aspects.

Paulmit donc le cœur de sa cousine en étatde siège; il avait se,s entrée? dans îa înai§on et en profita pouf

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multiplier ses visites, La baronne étai^âbsorbéepar ses propres intrigues; ellenes'occupaitquefortpeud'Emma. Muller seul veillait sur la jeune fille, et un tel Argus n'avait rien de terrible. Le bon Allemand possédait à fond toutes les sciences, excepté la science de l'amour. La nature avait peu de mystères pour lui, le cœur en avait beaucoup. Il fut donc facilement la dupe de Paul; au besoin, il eût été son complice. Le digne homme voyait Emma si'heureuse de la présence de son cousin, qu'il se fût fait un scrupule de troubler le cours de cette affection naïve. Ces deux enfants restaient seuls au monde depuis que le général leur manquait. Muller savait d'ailleurs que cette alliance de famille était l'un des rêves du pauvre infirme, et cette pensée contribuait sans doute à endormir sa vigilance. ~

Emma et Paul se virent donc souvent et presque sans contrainte. L'Allemand était là, mais l'amour a un si ingénieux langage. Dès que Paul arrivait, un rayon de bonheur descendait sur le front d'Emma et ne s'en allait qu'avec lui. Ses yeux se chargeaient comme d'un voile, sa bouche se parait dun sourire d'ange. Que d'attentions muettes, que de gestes charmants s'échangeaient entre eux et suppléaient à la parole 1 Aucun aveu n^a plus d'éloquence que cette communion silencieuse de l'attitude et du regard ! Les cœurs se pénè-*

trent ainsi d'une manière plus profonde et jouissent avec plus d'ivresse de leurs troubles secrets,

Paul s'efforça d'abord de rester maître de lui-même, de conserver le sang-froid de Thomme qui obéit plutôt au calcul qu'à la passion; mais il y avait dans la tendresse d'Emma quelque chose de si vrai* de si comniunicatif, qu'il se sentit, presque malgré lui, subjugué par cette grâce et entraîné par les saintes émotions de la jeunesse. Son masque d'emprunt disparut; il aima de bonne foi. Les heures se passaient de la sorte, et l'on ne se quittait qu'avec la promesse de se revoir. MuUer protestait parfois dans l'intérêt des études; il ne voulait pas que le travail souffrît de ces distractions. On em^ ployait alors la soirée à faire de la musique. Paul avait une voix étendue, mais peu exercée ; il ne savait pas en. ménager l'emploi. Emma devint son professeur, et remplit son rôle avec une gravité qui faisait sourire MuUer. Après le chant venaient des lectures, puis des causeries sans fin sur Champfleury et les sites chers à leur mémoire.

Quand les beaux jours furent arriv^ on descendit au jardin, et Ton y poursuivit dans tous les sens de longues promenades. Emma s'y était réservé un carré pour ses Heurs favorites : dès lors on le soigna en commun. Paroii celles qui s'y épanouissaient, Emma avait une

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préférence,' elie voulut que Patii la partageât. O'élaii une jolie pervenche, là pervenche de Madagaécar- Chaque soir, avant de se séparer, la jeune fille choisissait de sa main l'une de ces fleurs, et la fixait elle^^ même à là boutonnière de Paul. Le lendemain, celui-ci ne .manquait pas de reparaître avec la fleur de la veille : la pervenche, ainsi renouvelée, ne devait jamais le quitter; c'était un gage toujours présent et toujours nouveau. Emma tenait à ces petites superstitions de l'amour : c'était une âme croyante. Paul s'y prêtait avec grâce; cependant il n'y attachait pas une importance extrême. Un jour la fleur s'égara, et, pour la remplacer, il prit uncamellia dans la jardinière qui ornait le salon de Granpré. C'était une circonstance si insignifiante à ses yeux, qu'il l'avait oubhée. Quand il reparut le soir à l'hôtel du faubourg da Roule, Emma se promenait avec Muller sous une allée de tilleuls; il y courut. De son côté, la jeune fille avait fait un mouvement vers son cousin; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une découverte, pâlit et s'appuya sur le bras do son précepteur. %

Ce changement, cette émotion, furent si marqués, qnf> Muller et Paul s'en aperçurent.

-- Qu'avez-rvous done ? lui dirent-ils presque h la fois.

^ Hieii, rien, répondit Emma en cherchant à s& maîtriser; tin éblôuissement, ttn vertige. Ne vous en inquiétez pas,

Elie mit la main sur son cœur comme si elle eû^ voulu eri étouffer les battements; sa figure portait l'empreinte d'une vive souffrance. Peu à peu pourtant elle se remit, reprit ses airs d'ange, se moijtra plus douce et plus affectueuse que jamais. Tout ce qu'elle dit ce soir-là était d'une grâce adorable et d'un sentiment pxquis. Seulement cette grâce et ce sentiment semblaient frappés dune mélancolie profonde, d'une amer lume qui débordait. Par intervalles, elle regardait Paul avec une expression de douleur si grande, que celui-ci ne savait qu'en croire. Il y voyait l'indice d'une catastrophe prochaine, l'évanouissement de son beau rêve et la ruine de leurs amours. Ce malentendu se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin Paul alla au-devant d'une exphcation. Dans un moment où Muller était hors de portée et ne pouvait l'entendre, il se retourna vivement vers sa cousine; et, d'un ton où perçait un peu de dépit :

— Qu'avez-vous donc, Emma? lui dit-il.

La réponse de la jeune fille ne fut pas directe; elle promena le regard sur son cousin; et, l'arrêtant sur la fleur fixée h sa boutonnière ;

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— Vous y tenez donc bien? lui dit^elle.

Paul porta les yeux vers son habit et y découvrit le camellia. Ce fut pour lui une révélation ; il avait enfin le mot de l'énigme.

— Ça, dit-il, en détachant la malencontreuse fleur.

— Oui, répliqua-t-elle.

— Vous allez voir, dit Paul.

Le jeune homme prit le camellia, le jeta avec dédain et le foula sous ses pieds.

— Vous voyez maintenant si j'y tiens, ajouta-t-il. Donnez-moi ma pervenche, cousine, celle d'hier s'est égarée.

Emma ne lit qu'un bond vers ses fleurs chéries, cueillit la plus belle, et, se penchant vers le jeune* homme au point que leurs souffles se confondaient, elle lui dit d'une voix émue et tremblante :

— Paul, mon ami, merci. Quel bien vous m'avez fait!

Muller venait de les rejoindre : il s'approcha de son élève et lui prit la main :

— Eh bien, mon enfant, dit-ii d'un accent affectueux, êtes-vous complètement remise ?

•— Oui, bon ami, je vais tnicux, tout ù fait mieux,

répondit la jeune fille, dont la figure était red^v^^^» radieuse.

Le nuage s'était dissipé; le ciel de leurs amours avait retrouvé son azur; mais Emma avait traiii l'une des dispositions de son eœur. Elle était jalouse.

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