‹ César FalempinChapitre 16 sur 20 · HOSTILITES · texte numérisé non relu

HOSTILITES

A partir de ce jour, il y eut guerre ouverte entre la souveraine de l'hôtel et la dynastie Falempin. Le notaire de la fainille reçut avec empressement le dépôt de l'honnête concierge et fit dresser par l'autorité compétente un procès-verbal de la remise. César exphqua comment les choses s'étaient passées : il raconta l'entretien qu'il avait eu avec son général, les divers incidents de l'aventure, enfin sa découverte inespérée. Comme conclusion, il se déclara prêt à porter la peine de sa conduite et parla comme un homme qui offre sa tête. Le magistrat sourit et se contenta de lui adresser de vives félicitations. Falempin sortit de là radieux. Quand il rentra dans la loge, sa figure en était au plus haut point de l'épanouissement et de la joie.

— Ehbien, femme, dit-il en embrassant sa compagne avec une ardeur digne de ses beaux jours, je te le disais bien que l'empereur avait ses motifs. Un peu qu'il

• se dérangerait pour rien. Tu vois ce qui arrive; c'est notre campagne de Prusse 1 En trois temps, enfoncé l'ennemi, et l'autorité me félicite. On m'aurait donné le trône d'e Suède, comme à Bernadette, que je ne serais pas plus heureux. Et mon général, doit-il l'être aussi 1 Doit-il se frotter les mains là-bas ! Ça donnerait l'envie d'y aller,^ rien que pour voir.

— Merci du souhait, dit la mère Falempin; il est flatteur. Venez donc ici, évaporé, qu'on vous arrange cette cravate. Il ne faut pas que le bonheur fasse oublier la tenue. Venez donc!

Cependant la baronne Dalincour ne se rendit pas sans combat; elle avait pour conseils les amis de Granpré, c'est-à dire d'astucieux hommes de loi, au courant de toutes les embûches de la procédure. Ils essayèrent de porter l'affaire au criminel en accusant Falempin de la manière la plus audacieuse. Cette tentative échoua devant les intT^rrogatoires du vieux sergent; il s'y montra d'une simplicité et d'une sincérité qui firent taire la calomnie. Battue de ce côté, la baronne entama un procès au civil , fit valoir sur les sommes découvertes dans l'hôtel des droits imaginaires , créa des répétitions considérables au profit de créanciers qui lui servaient de prête-noms, et auxquels, de concert avec ses procureurs, elle fabriquait des titres.

Ainsi la guerre était engagée et le papier timbré s'échangeait en famille . Emma, dès le début de ce différend, déclara qu'elle voulait y demeurer étrangère : une spoliation l'effrayait moins qu'une lulte. On respecta ses scrupules, on éloigna d'elle tout ce qui pouvait blesser sa susceptibilité; mais on ne poussa pas la déférence plus loin. Tous ses droits furent maintenus contre des agressions odieuses. La jeune fille n'était pas majeure; un conseil de famille fut institué, et MuUer en devint l'âme et le bras. Cet homme, si naïf, si étranger aux pièges du monde, se transforma tout à coup en procureur consommé. Il étudia les lois, s'initia aux ruses du palais, voulut tout apprendre afin de tout prévoir; ce fut une métamorphose complète. Jamais il n'avait attaché un grand prix à l'argent : il était né dans la pauvreté et ne s'était soutenu que par son travail ; mais en aucun temps il n'avait regardé la richesse d'un œil d'envie. Quand il s'agit de sa pupille, il devint tout autre : fut âpre, méticuleux; il se défendit pied à pied sur le terrain des intérêts. Son affection pour Emma le soutenait dans ce duel, et son amour-propre y était engagé.

Muller avait ua second tout trouvé: c'était Falempin. César était fier; s'il n'oubliait pas les bons procédés, il ns paf donnait pas les mauvais. La baronne avait blessé lo Yjpiix sol^ut darfS ce quil avait de plus cher, sonhQR^

heur; c'était pour lui une plaie toujours saignante et toujours nouvelle. Désormais, entre sa maîtresse et lui, il ne pouvait plus exister que des rapports pénibles. Eléonore y mit le comble en lui signifiant son congé. C'était excéder son droit : l'hôtel appartenait à Emma; le choix d'un concierge dépendait de la jeune fille. Falempin en référa à Muller, qui maintint César dans son poste, en dépit de la baronne. La guerre intestine s'aggravait de tous ces épisodes; l'hôtel du faubourg du Roule était partagé en deux camps qui se mesuraient de l'œil.

Dès lors les doux femmes vécurent entièrement à p*t. La baronne continuait à s'entourer d'un luxe qui n'était pas en rapport avec sa position ; elle menait ~ grand train, donnait des dîners et des fêtes, comme si elle eût voulu jeter un défi à l'existence solitaire d'Emma. Celle-ci, de son côté, se renfermait dans une retraite absolue, toute à son chagrin et à ses regrets. Le coup récent que Paul avait porté à son amour retentissait encore dans son cœur; elîo était redevenue triste el languissante. Elle avait pénétré les pieuses ruses de Muller, et s'y prêtait sans en être désormais dupe. L'expérience commençait pour elle : triste momont qui lui enlevait la dernière ressource des âmes blessées, T. Uusion. Celte douloureuse journée, o\x .s'était brisé tout son

espoir, l'avait mûrie avant l'âge ; elle comprenait le monde et se sentait prise d'une répugnance instinctive pour lui. Aussi n'eut-elle dès lors qu'un souci, celui de se tenir à l'écart du bruit. Les visites de Muller lui suffisaient comme distraction, et Suzon portait sans peine le poids de son petit ménage.

Cependant César Fa'empin nourrissait des colères sourdes qui ne cherchaient qu'un moment propice pour faire explosion. Quand le vieux soldat se mettait à haïr, ce n'était point à demi. Aucun des adversaires qu'il avait combattus n'avait trouvé grâce à ses veux, même après trente ans de paix. Tout Prussien lui était odieux, tout Espagnol antipathique; s'il eût vu un Cosaque près de lui, il aurait eu beaucoup de peine à lui faire quartier. Il suftlsait qu'on lui parlât des Bavarois pour le faire frémir d'indignation, et il n'avait pas pardonné à l'empereur d'Autriche sa conduite de 1815. César était ainsi fait; tout laissait dans son esprit des traces ineffaçables. Il avait peu d'idées, mais celles qui se logeaient sous son cuir chevelu y restaient gravées à jamais. Pour le moment, il accordait une trêve à ces vieilles haines, afin de se livrer plus onlièrement à une haine récente ; et la baronne occupait dans ses rancunes une si large place, qu'il n'en restait guère pour les Cosaques, les Prussiens, les Espagnols et les Bavarois.

Ce qui entretenait cette effervescence intérieure, c'était la révélation de toutes les hontes, de toutes les iniquités dont l'hôtel avait été le théâtre. Lui, si fier de son rôle, si jaloux de l'honneur de la maison, il apprenait pour la première fois qu'il avait tenu les clefs d'une véritable cavern e , MuUer, qui avait besoin de lui pour divers détails d'affaires, le mettait au courant des faits les plus essentiels, et chacune de ces confidences fournissait un aliment de plus au foyer de colères allumé dans la tête de Falempin.

— Ça finira mal, disait-il à sa femme; la foudre tombera un jour surl'hôtel, si cette mégère n'en sort pas.

— Voyons, César, répliquait sa prudente ménagère, ne te monte pas la tête. Voilà huit jours que tu n'es pas reconnaissable. Tu t'enflammes le sang, mon mouton.

— Non, vois-tu, Cateau, il ne sera pas dit que Falempin aura souffert des abominations pareilles. Je n'y tiens pas : la main me démange; je me sens capable de faire un malheur. Tu ne sais donc pas qu'ils ont volé mon pauvre général, qu'ils l'ont dépouillé comme dans un bois? Et tu crois que je supporterai cela?

— Mon homme, répliqua la mère Falempin, veux-tu que je te donne un bon conseil? Tu en feras ensuite à ta tête. Là, veux-tu?

— Oh! toi, réphqua César, tu es toujours dans les trembleurs : la mère la Prudence ! Dis, voyons.

§04 CÉSÂH FALEMPÏJÎ.

— Eh bien, mon homme, poursuivit madame Faîèmpin, ne te frotte pas aux grands; ils ont le bras plus long que nous. Les riches, ça peut tout. Avec l'argent, ils achèteraient la terre entière, les juges, les commissaires de police, les sergents de ville, tout ce qu'ils voudraient.

— Il faut alors laisser dé\'ahser notre jeune maîtresse ! s'écria Falempin indigné. C'est cela! le champ libre aux scélérats. Une supposition : Vous volez un pain : vingt ans de galères ; vous volez deux millions : tous les honneurs du monde. Cateau, Cateau , il me preftd des envies de mettre le feu à cette maison. Si la baronne y était seule, ce serait bientôt fait.

— Allons, voilà encore de tes rages, dit la ménagère. Tu es comme à Saragosse.

— Mais penses-y donc, femme, poursuivit Falempin. : c'est deux millions qu'ils ont subtilisés à mon général. Deux miUions, entends-tu? Autant de moins pour cette pauvre demoiselle, belle comme le jour et bonne comme les anges. Tu sais, ce Granpré qui a fait partir ton petit magot, les mille écus, tu sais?

— Ce gueux-là! s'écria la mÙTc Falempin, s'élevait sur-le-champ jusqu'au diapason do son mari.

— Le mOme! femme, le mOmoI dit César. C'est lui qui a effarpiulH' lo3 doux mijljons du gôp.évaj! Quarjd JQ

m lui, la baronne y est au moins pour moitié. Les deux font la paire.

—•Si c'est ainsi, Falempin, répliqua la vieille femms avec un ton solennel, je ne te retiens plus. Tu peux cogner, mon homme. Le voleur de nos mille écus! Je repasserai ton sabre, s'il le faut. Qti'iry a donc des gens canailles dans ce Paris!

Le couple qui habitait la loge se mit ainsi d'accord sur le chapitre de la vengeance. La difficulté était d'en trouver l'occasion. Falempiu avait beau demeurer à l'affût, rien ne s'offrait. Il faut dire que le concierge était plus fort pour l'action que pour l'intrigue. S'il eût pu charger sur la baronne comme sur un régiment, et se venger à la pointe du sabre, nul doute que le résultat n'eût tourné en sa faveur; mais que pouvait le vieux soldat au milieu des évolutions des gens d'affaires et de la stratégie du Code de procédure? Il rongeait son frein et dévorait son impuissance.

Un jour pourtant il fit une remarque qui le frappa. Une lettre arriva à l'adresse de la baronne; elle était d'un fort volume et portait le timbre de Bruxelles. Il la donna à l'un des valets do service, qui vint, peu d'instants après, lui recommander d'envoyer désormais le fadeur directement à l'hôtel pour tout ce qm concernait Éléonore. Cette précaution éveilla s^h soupçons; il comprit que l'ou

se défiait de lui. Le facteur reparut deux, trois fois par semaine, toujours avec des lettres venant de Bruxelles. Falempin^ fidèle à sa consigne, n'y toucha pas et se contenta d'en vérifier le timbre. Plus de doutes pour lui ; la baronne était en relations suivies avec Bruxelles. Qui pouvait être ce correspondant assidu et mystérieux, si ce n'est son complice, si ce n'est Granpré? Sans un grand effort d'intelligence, Falempin en vint à pressentir cela. Dès ce moment son attention fut ea éveil et il résolut de ne rien négliger pour arriver à une cerlitude complète. Voici quel raisonnement il fit, et chez un soldat élevé à l'école de l'empire c'était preuve d'Imaginative.

— Si le complice de Bruxelles écrit aussi souvent, se dit-ilj il faut qu'il parte de Paris des réponses à toutes ces lettres; autrement elles ne se multiplieraient pas à ce point. On demande d'ici des conseils et de l'argent; de là-bas on envoie Tun et l'autre. C'est clair comme le soleil d'Austerlitz, Maintenant, qui porte ces lettres? par quelles mains passent-elles? voilà la question. Surveillons la valetaille.

Parmi les femmes qui étaient au service d'Eléonore. l'une d'elles semblait avoir les bonnes grâces de sa maîtresse et se trouver plus avant que les autres dans son intimité. C'était une fille jeune encore, mais alerte, délurée, connoissaDt déjà le cœur humain et sachant tirer

parti de ses faiblesses. Falempiu ne douta pas que cène fiït là ce qu'il cherchait, c'est-à-dire la messagère d'Eléoiiore.il l'épia pendant huit jours; elle ne sortit pas de l'hôtel, où la retenait son service. Cette circonstance dérouta les soupçons de César. Il en était fort préoccupé, quand il vit entrer dans sa loge une fille de l" Auvergne qui n'était point attachée à demeure à l'hôtel, mais qui chaque jour y venait pour faire la grosse besogne.

— Eh bien, la Gothon, comment va cette santé? lui dit amicalement Falempin. Toujours gai?. l'Auvergnate!

Le hasard voulut que l'œil du concierge se portât en même temps vers la poche de la servante. Derrière un mouchoir à carreaux hleus se laissait voir la corne d'une Jettre. Cette vue frappa César; il tint Tobjet comme en arrêt. Point de doute : la baronne avait mieux aimé confier ses messages à cette fille simple et presque idiote, à demi étrangère à fhôtel, plutôt que de mettre dans sa confidence quelqu'un de ses gens. C'était le comble du calcul et de la prudence.

— Eh! ehl la Gothon, dit César, excité par la vue de Fobjet qu'il convoitait depuis longtemps; qu'est-ce que nous avons donc là? Un.poulet pour notre ami? Ah! friponne, ou vous y prend !

En disant ces mots, il avait porté la main vers le tablier de la servante, et, avec l'adresse d'un prestidigitatetzr.

il s'était emparé du précieux papier. A ce geste, la ûile d'Auvergne se précipita sur lui, tout effrayée.

— Laissez doncl s'écria-t-elle ; laissez donc cela, monsieur Falempin. Si vous saviez combien on m'a recommaiidé de ne pas le laisser voirl

César fit semblant de se jouer des inquiétudes de la servante et de la plaisanter sur ses correspondances galantes ; mais en. même temps il jeta un regard rapide sur l'adresse de la lettre et y lut ce qui suit :

A monsieur MARTINON,

rue de la Montagne, n»..., à Bruxelles.

Cela lui suffisait : le nom, la rue. le numéro, tout

était désormais gravé dans sa mémoire. Ne voulant pas

tourmenter plus longtemps la fille d'Auvergne, il lui

rendit la lettre.

— Tenez, Gollion, lui dit-il en riant, cachez mieux vos poulets, une autre fois. Peste! le beau papier. Cela sent le musc.

Quand la servante eut disparu, les traits du concierge reprirent leur sérieux, Il alla vers sa femme, qui se tenait près de ses fourneaux dans une petite pièce attenante à la logo -

CÉSAR FALEMPIX. 509

— Mère Falempin, lui dit-il avec gravité, tu feras mes paquets ce soir. Il faut que demain je sois sur la route de la Belgique.

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