‹ César FalempinChapitre 17 sur 20 · LA CHASSE AU FIANCE · texte numérisé non relu

LA CHASSE AU FIANCE

Pendant les dix jours que dura l'absence de César Falempin, l'hôtel du faubourg du Roulofut témoin d'un incident qu'il est essentiel de raconter. Suzon, comme on l'a vu, était entrée au service d'Emma; elle y fais ut des merveilles. Rien de plus actif, do plus alerte que cette fille. On eût dit qu'elle cherchait dans un excès de travail un refuge contre les souvenirs du passé.

La première debout, elle se couchait la dernière; et quand la besogne manquait dans le ménage d'Emma, elle allait donner la main au service de la loge. Madame Falempin était fière de son enfant adoptif ; elle en parlait avec l'orgueil et la tendresse d'une mère. Pour lui plaire il suffisait de célébrer les mérites de Suzon : aussi ne pardonnait-elle pas à Anselme de les ^voir méconnus.

— Va, ma petite, di^iil-oîlo à la jeune dlle, faut pas

avoir de regret. Au fond, qu'est-ce que c'est que ton fiancé? Un gros sensuel, voilà tout; un homme sur sa bouche; un vrai sans-cœur. Ahl il peut venir se frotter chez nous, maintenant. César ne veut plus en entendre parler; il lui a signifié sa malédiction.

Au lieu de répondre à ces consolations chaque jour renouvelées, Suzon s'en allait le cœur gi'os, les yeux gonflés de larmes. Elle était trop aimante pour oubUer et trop fière pour se plaindre. Cependant, avec plus de pénétration que n'en avait la cantinière émérite, il eût été facile de s'apercevoir que la jeune fille changeait à vue d'œil. Ses joues pâlissaient, ses yeux s'entouraient d'un cercle bleuâtre. Ce n'était' plus la fauvette du cabaret des Ternes ; les chants avaient cessé avec le bonheur, les rires aussi. Sans être triste, elle sentait peser surello uue invincible mélancolie. Dans son zèle mémo se révélait on ne sait quoi de maladif et de languissant; son activité éclatait par excès, entrecoupés de défaillances. Ces symptômes l'étonnaient; elle se voyait atteinte d'un mal inconnu. Des spasmes singuhers troublaient sa tête^ le dégoût s'en mêlait; et plus d'une fois, sous l'influence d^ ce malaise, elle s'abandonna à un découragement profond.

— 0 ciel! s'écriait-elle : est-ce que je vais mourir* C'est s'en aller bien jeune, mon Dieu!

CESAR FALEMPIN. îll

Un jour qu'elle était en proie à une de ces crises, la mère Falempin entra doucement. Des pleurs sillonnaient les joues de la jeune fille; ce spectacle frappa l'épouse de César.

— Qu'est-ce donc, petite? lui dit-elle avec Imnté. Te voilà changée en fontaine : d'où vient cela?

Aux premiers mots qu'avait prononcés la veille femme, Suzon s'élnit éveillée comme d'un rêve. Plonger la main dans la poche de son tablier, y saisir un mouchoir et sécher ses pleurs fut l'affaire d'un instant. Quand elle répondit, les traces de l'orage avaient disparu, et son œil brillait comme un rayon entre deux nuées.

— Ne faites pas attention, madame Falempin, répondit-elle : un moment d'ennui, un tracas de petite fille. Cela passera.

En même temps, elle se remit à la besogne en affectant une gaieté qui était loin de son cœur. Cette fois l'épouse de César ne se trompa point; elle examina mieux la physionomie de Suzon, et s'aperçut de l'altération que ses traits avaient subie. Elle entrevit la vérité et pressa la jeune fille.

— Ma petite, lui dit-elle, ne nous cachons pas derrière le doigt. Tu as du chagrin, conte-moi ça.

— Mais non, madame Falempin, je vous assure, répondit Suzon. Pourquoi voulez-vous que j'aie du cha-

212 CÉSAR FÂLEMPLN.

grin? Est-ce qu'il me manque quelque chose ici? Est-ce que tout le monde n'y est pas bon pour moi?

On eût dit que le cœur protestait, car deux. larmes suspendues au bord dos paupières donnèrent un démenti à ces paroles.

— Pauvre enfant! dit la vieille femme attendrie. Suzon, ajouta-t-elle, ne sois donc pas boutonnée comme cela. A quoi bon, ma- petite? est-ce que je te fais peur?

— Peur? ohl non, madame Falempin, répliqua la jeune fille. Mais que voulez-vous que je vous dise? un tas de misères. Depuis quelques jours, je me sens toute sens dessus dessous. Eh bien, quoi! un peu de patience; ça s'en ira comme c'est venu. A dix-3ept ans, il y a da la ressource.'

— Tu te sens donc malade, Suzon ?

— Un tantinet, madame Falempin ; j'ai comme qui dirait le cœur sur l'eau. Mais ça n'est rien : le bon Dieu ne veut pas me prendre encore, il faut le croire.

L'épouse de César comprit tout ce qu'il y avait de naïf dans ces réponses; elle continua son interrogatoire en ménageant l'ignorance de la jeune fille. Suzon se défendit d'abord ; mais peu à peu. gagnée par l'intérêt qu'on lui témoignait, elle ouvrit son âme et se laissa aller à des aveux. Pour la première fois, elle raconta ce fiui s'était pas?6 au retour de Saint-Cloud ; et à mes\iro

qu'elle avançait dans celte confidence, la mère Falempin laissait, échapper plus fréquemment cette interruption, qu'elle accentuait de manière à témoigner une indignation croissante :

— Oh! le monstre! disait-elle, ohl le montre 1

La glace était rompue; Suzon fit une confession générale. Elle raconta les hésitations d'Anselme, l'entrevue qu elle avait eue avec lui, enfin les circonstances qui avaient précédé la mo: t do son grand-père. En finissant elle s'accusa d'avoir hâté la fin du vieillard, et se remit à fondre en larmes. La mère Falempin continuait à lever les mains au ciel et à s'écrier de loin en loin :

— Le monstre ! le monstre !

Ces détails étaient nouveaux pour elle ; les torts d'Anselme prenaient à ses yeux une tout autre gravité. Il ne s'agissait plus d'une de ces légèretés que le monde excuse; il y avait oubli coupable et nécessité de répara» lion :

— Ecoute, ma petite, dit-elle à Suzon en l'embrassant avec tendresse, il ne faut pas se désespérer. Foi de mère Falempin, cela ne se pa-^sera pas comme cela. Non, ce garnement d'Anselme n'en aura pas le dernier mot. Ah ! il lui faut de l'argent à ce mirliflore ; il veut faire la belle jambe aux dépens de sa femme ; il tient à avoir du pain sur la planche, le fainéant, Depuis que

211 CESAR FALEMPlx\.

les Falempin et les Lalouette sont ruinés, il leur tourne les talons. Attends, vaurien, et tu verras ce que c'e^t que la mère Falempin. Ah ma's! c'est qu'il ne faut pas se jouer des braves gens, vois-tu! Attends seulement qu'on te rejoigne.

Pendant que Tépouse de César lançait ce défi dans le vide, Suzon était retombée dans ses accès de tristesse ; elle semblait inconsolable.

— Petite, lui dit la vieille, faisons-nous une raison. Pas plus tard qu'aujourd'hui, je tirerai cela au clair. Voyons, assez de larmes comme, cela : je finirais par me mettre de la partie. Tune veux pas faire pleurer une femme qui n'a pas pleuré à Waterloo. Eh bien, essuietoi les yeux; car je me sens gagnée.

La mère Falempin termina la scène sur ces mots ; elle sn était arrivée au point de ne pouvoir se maîtriser. En sortant et sur le seuil même, elle aperçut Emma, qui rougit légèrement et parut embarrassée. L'épouse de César n'y prit pas garde et continua son chemin. Une idée fixe la préoccupait : elle voulait rejoindre Anselme et avoir une explication avec lui. Emma, cependant, revint sur ses pas comme si elle eût craint de surprendre Suzon; et, rencontrant dans Tantichambre Muller, qui venait lui rendre sa visite habituelle :

— Bon ami. lui dit-elle, que vous voilà donc à propos !

CKSAR FALEMPIN. îlb

Nous avons à causer ensemble. J'ai une commission délicate à vous donner.

— A vos ordres, mon enfant, répondit MuUer. Vous savez que je su's votre esclave. Commandez.

Ils passèrent dans le salon d"élude, et l'entretien s'en gagea. De son côté, la mère Falempin ne rentra dans la loge que pour se mettre en tenue de ville. Elle se coiffa d'un bonnet resplendissant et revêtit sa plus belle robe, comme si elle eût médité une conquête. La fille d'Auvergne, chargée du gros service, était encore à Thotel ; elle la préposa au soin du cordon et lui traça minutieusement sa consigne. Quand toutes ces précautions furent prises, elle sortit pour aller à la recherche d'Anselme.

Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis que César lui avait signifié sa malédiction et l'avait meiiacé de voies de fait s'il l'entrevoyait à moins de deux cents mètres de rhôtel, Anselme, en garçon firudent, s'était hïon gardé de remettre les pieds dans le faubourg du Roule. Il n'avait nulle envie de braver le.5 colères de son oncle et d'enfreindre la loi des distances; il se tenait à l'écart naturellement et sans effort. Peut-être avail-il une petite idée delà cuisine Falempin, depuis le jour où la foudre avait frappé cette maison. Ce calcul devait lui rendre encore l'obéissance plus facile. Quoi qu'il en soit, personne aux environs ne l'avait vu et ne pouvait donner de

renseignements sur son compte. Sa tante était donc obligée de marcher à Faventure et de se fier au hasard pour le découvrir. Son premier soin fut d'aller frappera la porte des anciens bureaux de Granpré. De nouveaux hôtes s'y trouvaient : c'était une compagnie d'assurance contre la grêle. Personne dans l'établissement n'avait connu M. Anselme; on chercha vainement ce nom sur la liste des assurés. La mère Falempin allait quitter la place quand elle songea au concierge de la maison. Do concierge à concierge, on se doit des égards ; c'est de l'esprit de corps. Celui-ci se montra fort aimable pour la mère Falempin, la fit entrer, lui donna un siégo, et, sur sa demande, consulta ses souvenirs,

'—' M. Anselme, dit-il enfin, le garçon de bureau de l'agent de change qui a disparu ; connais pas. Écoutez pourtant, la mère, ce jeune homme avait des habitudes dans le quartier. Voyez la charcutière d'en face, où il prenait son salé ; puis la fruitière du coin, où il achetait ses pommes. Possible qu'on sache ce qu'il est devenu.

La mère Falempin profila du conseil, et bien lui en prit. Anselme était installé chez la fruitière, non pas en simple chent, mais en habitué et presque en maître. Assisdansun coin du magasin, il découpait une orange avec l'adresse d'un artiste et la savourait en connaisleur. La m^rchgnde semblait l'oubjier pour élre tout à

son public; on voyait qu'elle avait une Qpnûance entière dans c-e consommateur et qu'elle le regardait comme do la maison. C'était d'ailleurs une grosse commère de trente ans à peu près, solidement construite, avec le visage le plus plein et le plus rouge que Ton pût voir, un vrai morceau de résistance, plus large que haut, retrouvant en rondeur ce qu'il avait de moins en étendue.

.Quand la mère Falempin eut aperçu son neveu au milieu de ses pyramides de fruits, elle ne put se défendre d'un petit mouvement de colère. Au fond, Anselme était l'une de ses faiblesses; elle avait eu pour lui une foule d'attentions, et s'y était attachée en raison peut-être de ses défauts. Les préférences, dans les familles, ne vont pas vers ceux qui en sont les plus dignes. Il y avait donc chez la mère Falempin un désir ardent de ramener la brebis au bercail, et de l'y fixer par un hen devenu nécessaire. Un peu d'égoïsme se mêlait à son dévouement pour Suzon. La vue de la fruitière et l'espèce d'intimité qu'Anselme s'était ménagée dans son établissement semblaient porter à ce rêve un coup décisif; l'épouse de César en fut vivement blessée. Sa voix, quand elle retentit aux oreilles de sou neveu, avait un accent militaire qui le fit tressaillir. Il s'empressa d'accourir à l'ordre eu avalant avec précipitation sa dernière tranche d'orange. — Ah! c'est vous, taule? dil-il en la reconnaissant.

Parole d'komem ! je voui^ ai ptisê pour thon ôûtle. Peste! le joli oi-gane de Commandement!

Tout en parlant, il l'entraîna hors du magasin, et, lui donnant le bras, il s'éloigna avec elle. On voyait qu'il ne se souciait pas d'avoir la fruitière pour témoin de cet enfretien.

— Voilà donc où il faut venir te chercher? s'écria la mère Falempin lui rompant en visière ; voilà où tu traînes tout le long du jour, sous des cottes de femme, fainéant? Prends-s garde, tu finiras mal.

— Voyons, petite tante, dit amicalement Anselme, point de gros mots. La commère Guichard est la première fruitière de la rue, et elle me veut du bien. Faut vou' comme elle est connue à la halle, et quel crédit elle y a!

— C'est cela, répondit la mère Falempin, fais-en léloge encore. Joh commerce 1 Un tas de coureuses !

— Ma tante, dit Anselme un peu scandahsé, modérez vos propos. La veuve Guichard a mihe francs à la caisse d'épargne, deux cents francs dans un coin de son tiroir, sans compter le fond du magasin et la clientèle. Tout cela, c'est del'or en barre. Du reste, première qualité de marchandises, des poires, des pommes, tout ce que l'on connaît de mieux. Et des oranges, faut goûter çal Un vrai sucre, un parfum, un nectar 1 Trente caisses de

• CÉSAR FALËIMHW. ^i<f

ce îiiimérol Voiîà un capital, j'espère. Le tout pâyù comptant, net et liquide I

— Veux-tu te taire avec ta Guicliard! s'écria la vieille femme impatientée.

— Damel petite tante, il faut bien que je vous en parle, répondit Anselme, puisqu'il est question d'unir nos destinées. Quand on n'a pas un sou vaillant, il est tout naturel qu'on se rapproche de ceux qui ont fait leur magot.

Pendant qu'Anselme achevait ces mots, sa tàète aVàit quitté son bras et venait de se placer en face de lui comme pour le tenir en arrêt :

— Et Suzoni s'écria-t-elle.

— Allons, répondit Anselme, voilà que vous prenez vos grands airs. Ne faites donc pas des bêtises dans là rue : on nous regarderait comme des animaux curieux. Vous avez un diable d'organe qui est joliment de l'Empire ; on ne se sert plus de ces instrumenls-là aujourd'hui : tâchez de le réformer.

Cette ironie déconcerta la mère Falempin et lui ôla une partie de sa force. Longtemps elle avait souffert ce langage de la part d'Anselme ; elle ne savait plus comment achever celte pénible exphcation au miheu de la foule des passants qui les coudoyaient. Aussi sa voix

prit-elle une expression presque suppliante pour ajouter :

— Je te parle dfe Suzon, Anselme ; ce nom ne te ditil rien : n'éprouves-tu pas quelques remords à Feutendre ?

— Suzon est gentille^ répondit froidement Anselme ; je la regrette; elle vaut coul mille Guichard. Mais elle est montée en fonds comme^moi; ça serait misère et compagnie. Vous qui êtes une femme dàge, vous devriez comprendre cela.

— Mais, malheureux! répondit la vieille avec une indignation contenue ; il ne fallait pas la tromper, alors ! Veux-tu que je te dise tout?

— Dites, tante.

. La mère Falempin se pencha vers son oreille, de manière à ce que rien de ce qu elle disait ne fût entendu par d'autres que lui. On put von\ àcetto confidence, un sentiment de trouble passer sur la figure du jeune homme; mais ce fut un éclair, il se remit presque surle-champ.

— Eh bien? dit la vieille femme quand elle eut fini.

— Eh bien, réphqua le neveu : avant comme après. C'est triste à dire ; mais c'est comme ça.

— Anselme ! s'écria la mère Falompin avec un accent indigné, ton oncle t'a maudit, je te maudis aussi. Tu

finiras mal, je te le répète : tu monteras un jour sur l'échafaud !

Sans attendre sa réponse, elle le quitta brusquement après ces derniers mots. Le jeune homme resta comme étourdi sur le coup.

— Deux malédictions pour une l se dit-il ; voilà de la chance !

Il allait, toutefois, se remettre en chemin et regagner l'établissement où il espérait entrer bientôt en maître, quand une main se posa sur son épaule.

Il se retourna ; c''élait Muller.

— Anselme, lui dit le précepteur, voulez-vous m'accorder quelques minutes d'ejitretien?

— Comment, monsieur Muller, mais autant de minutes que vous le voudrez ! des heures môme; si cela vous plaît 1

— Vous refusez d'épouser Suzon , continua l'Allemand parce qu'elle n'a point de dot. C'est bien Tunique motif de votre refus, n'est-ce pas?

— L'unique motif, comme vous le dites, monsieur Muller, répondit Anselme.

— Alors, si l'on dotait Suzon, vous seriez disposé à l'épouser? poursuivit Muller.

— Dame 1 il faudrait s'entendre, dit Anselme, voyant qu'il s'agissait d'un marc'hé, et se mettant sur ses gardes,

— Dix mille francs de dot et le trousseau , cela vous suffirait-il, monsieur Anselme ? dit Muller allant droit au fait. Réfléchissez-y.

—C'est tout réfléchi, digne Allemand, s'écria Ansekne. Dix mille francs et le trousseau?

— Dix mille francs et le trousseau, répéta froidement Muller.

— Et le garant du marché, ajouta Anselme, où est-il?

— C'est moi, dit Muller.

— Eh bien, noble Allemand, touchez là^ répondit Anselme en lui tendant la main. C'est fait. Vous pouvez commander les violons. A quand la noce?

— Dans quinze jours, répliqua Muller. Allez faire la paix avec votre tante et consoler votre fiancée.

Anselme n'en entendit pas davantage ; il se mit à courir dans la direction qu'avait prise la mère Falempin, et laissa Muller enchanté d'avoir servi d'instrument à de généreuses pensées.

Page 1