LE CABABET DU PÈRE LALOUETTE
[r- Anselme, dans sa nouvelle condition, avait peu de liberté pendant les jours ouvrables; le dimanche seulement il obtenait de loin on loin un congé et on profitait pour aller )Drendre ses ébats.
C'est dans l'un de ces jours de vacance que nous le retrouvons, plus joyeux que jamais^ sous la tonnelle d'un cabaret situé sur la limite des Ternes, et à l'entrée du boulevard qui conduit à Monceaux.
Ce cabaret est celui du père Lalouette
Les dehors en sont modestes et simples. C'est une maison à deux croisées et à un étage, dont la façade peinte en rouge porte l'enseigne suivante, tracée en caractères blancs : Aux Amis de la Fédération. Un jardin s'étendant du côté de la campagne offre un petit quinconce sous lequel s'abritent les buveurs, et une tonnelle tapissée de vignes vierges sert d'asile à ceux qui préfp-
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reut les charmes d'une conversation intime et isolée. Le père Lalouette n'admettait pas d'ailleurs indistinctement tout le monde : il était exclusif et faisait sa police luimême. L'enseigne révélait la clientèle. Tous les buveurs d'un autre âge se donnaient rendez-vous chez le père Lalouette. On y venait comme en famille; la masse des consommateurs s'y arrêtait peu : elle préférait les cabarets populeux et bruyants. Pour beaucoup déraisons, le vieux démocrate s'en tenait à ce cercle restreint. Il aimait ses souvenirs et sentait son cœur se réchauffer quand on les évoquait devant lui. Dans les grands jours, et quand les tables étaient garnies, on aurait pu se croire au temps de la fédération ou à la fête de l'Être suprême. On en parlait comme si ces choses se fussent passées la veille. Lalouette y aidait de son mieux, et,, allant d'un client à l'autre, il venait au secours des mémoires paresseuses par des détails qui les remettaient sur la voie.
Ce motif n'était pas le seul qui eût guidé le père Lalouette dans ce choix et maintenu les consignes sévères qui donnaient à son cabaret ce caractère exclusif. Après la mort de son fils, arrivée peu da'nnécs auparavant, il avait recueilli chez lui Suzon Lalouette, qui restait orpheline. L'enfant avait grandi sousles yeux du vieillard; elle s'était épanouie coiiime un bouton de rose. Elle avait alors dix-huit aun. et présidait au service de la
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maison. Rien de plus gracieux que son visage, rien de plus doux que son regard. C'était la fraîcheur et la santé mêmes. Alerte et toujours gaie, elle allait et venait, souriant à tout le monde ; et si chaste pourtant, si naïve, qu'il était impossible de ne pas la respecter. On ne surprenait là ni le manège de la tille coquette, ni les ruses de la fille à marier. Suzon était heureuse de vivre, et cela se voyait sur ses lèvres rouges comme la grenade, sur son menton à la gentille fossette, dans ses grands yeux noirs qui brillaient sous ses longues paupières veloutées , dans ses dents de perle, dans ses joues animées du plus bel incarnat, dans ses beaux cheveux châtains et dans un corsage qui trahissait des trésors à faire envie à un roi. Suzon était ainsi la fée du logis et eii même temps la joie du vieux père Lalouetle. 11 en était fier et jaloux, et après la répubUque il n avait riei> aimé autant que cette ravissante créature.
Le motif qui avait' conduit Anselme dans cet obscur cabaret était des plus simples. On était au 14 juillet, et le vieux républicain avait choisi cet anniversaire pour prendre sa revanche du diuer du 20 mars. César Falempin, sa femme et leur neveu venaient donc de s© réunir sous la tonnelle, où Suzon et Lalouette leur faisaient les honneurs d'un copieux souper. Il était lard; le cabaret a\ait vu peu y peu ses chents se disperser. Un air tiède
et doux remplissait l'air et apportait sous cette voûte de verdure l'odeur des foins dontla campagne était semée. Pour faire honneur à ses hôtes , le père Lalouette tira du fond de sa cave des vins réservés pour les grandes occasions, et, sous leur influence généreuse, l'entretien s'anima. Anselme avait Suzon pour voisine, et ses charmes agissaient peu à peu sur lui. Elle, de son côté, n'était pas insensible à l'entrain de ce gros garçon et à ses manières réjouies. C'était une idylle populaire qui comimençait : on sait qu'elles marchent très-rondement. •
Il faut le dire à la louange du père Lalouette : quoiqu'il eût choisi un anniversaire bien cher à son cœur, il n'en abusa point. Il ménagea César Falempin et ghssa sur les souvenirs de la répubhque. La conversation prit un autre tour. Il existait entre les convives de la tonnelle un intérêt commun, celui de la Compagnie pénin^ sulaire. Toutes les épargnes des deux familles avaient été placées dans cette spéculation, et, depuis lors, Dieu sait quels songes dorés .assiégeaient leur couche. Aussi les questions se succédaient - elles, et c'est à peine si Anselme pouvait y suffire. Il y perdit plus d'un coup de dent, et, pour la première fois, il ne parut pas regretter ce sacrifice. Anselme avait pris goût aux entreprises dans lesquelles il figurait; il s'y était identifié. Poussé sur ce rhapitre, il fut éloquent, intarissable. Il parla de rave-
nir de la compagnie en termes hyperboliques, et versa du baume dans le cœur des deux vieillards.
Longtemps il parla seul, et Tauditoire ne se lassa point d"être bienveillant. Cependant, de tous les convives, Suzon était celui qui témoignait l'attention la plus soutenue. L'enthousiasme d'Anselme l'avait gagnée, et d'elle à lui régnait cette sympathie que communique seule la jeunesse. Ses yeux ne quittaient pas ceux de l'orateur; et la chose alla si loin, que César Falem pin poussa le coude du vieux démocrate.
— Lalouette, lui dit-il à Foreille et de manière à n'être entendu que de lui seul, LalouettC; regarde donc ta Suzon.
— Eh bien? répliqua Lalouette.
— Elle dévore Anselme des yeux, dit César; elle est prise, vieux, elle est prise.
Les deux vieillards n'avaient, pas étouffé leurs voix avec assez de soin ; Suzon les entendit et prêta Toreille.
— Eh bien, quand cela serait? dit Lalouette.
— Au fait^ dit César, c'est assorti. Un joU couple^ ma foi ! On pourra voir.
— Je donne tout ce que j'ai à Suzon, dit Lalouette : deux mille francs! C'est sa dot.
— Et moi tout à mon neveu, réphqua Falempin ; après ma mort et celle de ma vieille, bien entendu.
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— Eh bien, tope là, dit Lalouette.
— C'est fait, dit Falempin.
A ces derniers mots, Suzon ne put pas tout à fait se contenir: elle devint rouge comme une cerise. . .,^^.