LA V I E
La musique est-elle à un tournant brusque? Quand elle l’aura franchi, verra-t-on s’ouvrir devant elle des voies inconnues, inquiétantes, et qui, s’éloignant à jamais des routes anciennes, les feront bienlôt oublier? On pourrait le croire. La soudaineté, la violence des coups portés à une technique sonore que l’on avait pris l’habitude de supposer inébranlable; le goût si vite propagé des intervalles durs, devenus, dans un usage consenti, les substituts ou les égaux des anciennes consonances ; le mépris avoué des constructions prévues qui avaient satisfait les anciens maîtres et dont la logique guidait l’auditeur; le crépitement rythmique, qui fait au bruit une place dans la symphonie ; la préférence donnée a des œuvres musicales où les lignes sont brisées, où les louches de couleurs sont éparpillées et disjointes, tout cela semble annoncer que, pour l’art antérieur, les temps sont révolus. L histoire de César Franck, sans être une réponse directe à une telle question, pourra être un témoignage des fluctuations auxquelles sont exposées la langue et,
comme on (lirait à l’Université, l’éloquence musicales. Peut-être permettra-t-elle d’entrevoir, dans l’avenir, des recommencements que l’on juge aujourd’hui extravagants ou impossibles.
La ville de Liège a célébré le 10 décembre 1022 le centenaire de César-Auguste Franck. Elle a érigé dans le grand foyer du Conservatoire un monument de bon style à l’artiste qu’elle a vu naître, et le directeur de cet établissement, Sylvain Dupuis, convia à celte cérémonie les élèves survivants de Franck.
Les Franck de Limbourg, dont M. Clément Charlier (Gazette de Liège de Juillet et Novembre 1014) a reconstitué la généalogie et parmi lesquels on compte, entre 1350 et 1660, trois contrôleurs impériaux des mines de la Calamine, et les Franck d Anvers, dont l'un, Jérôme, né en 1354, lut peintre de Henri III et mourut à Paris, — ces deux lignées distinctes et parallèles, de la Calamine et de la Campine, ont entre elles des liens que les travaux des biographes belges sont en train d établir : César Franck a de nombreux et notables ancêtres. C’est seulement quelques années avant sa naissance que son père quitta le Limbourg pour se fixer à Liège, et il devait aller mourir à Aixla-Chapelle en 1871.
Ses deux fils, tous deux Liégeois, virent le jour dans cette partie du territoire belge où, seule, la langue française est en usage. Le pays est riche : la nature y prodigue ses dons à la surface comme dans les entrailles du sol; et l’industrie liégeoise, que les guerres de l’Empire avaient atteinte, reprenait un bel essor lorsque
la famille Franck s'y installa. Mais le père n’était qu un modeste employé de banque, aigri par la médiocrité d une situation qu il jugeait indigne de son mérite, désireux de se frotter aux artistes et décidé à procréer un virtuose. Un de ses deux fils s'y prêta.
L hcole Royale de Musique , fondée à Liège en 1827, trois ans après celle de Bruxelles, et réorganisée (1832) en Conservatoire sous la haute main de l'État, était dès lors llorissante. Le jeune César s'y distingua et son père mit à profit, sitôt qu'il put, les succès de son fils. Il promena le jeune pianiste de Liège à Gand, en passant par Louvain, Bruxelles et Malines, et encaissa quelques recettes. L enfant était si bien doué que ses succès prématurés, loin de le griser, l'incitèrent au travail ; et lorsque son père, poussé par le désir d etendre la renommée de son fils et de fortifier son talent, 1 amena à Paris en 1833, afin de l'y mettre entre les mains du célèbre Reicha, ce fut pour l'enfant joie suprême. II trouva, dans les leçons privées que lui donna ce professeur de composition, le fondement meme de la technique qu'il devait, par ses aptitudes pi opies, porter si haut plus tard. Et si son apprentissage auprès de Reicha fut court, on peut dire qu'il fut décisif. Le musicien tchèque qui, depuis 1818, professait en notre Conservatoire avec éclat, mérite d'être considéré comme l'essentiel maître de César Franck : on en verra plus loin les motifs
L’Italien Cherubini régnait alors rue Bergère, faisant à 1 admission des étrangers d'incroyables difficultés; mais l’excellent Zimmermann, pianiste expert doublé d’un
conlrapontisle, s'intéressa au jeune lïelge et lui facilita l’accès des classes.
En 1838 un « prix d’honneur », exceptionnelle récompense, fut décerné à César-Auguste, qui, sans crier gare, avait corsé l’exécution du Concerto en la minent de llummol d’une transposition de la lecture à vue, à la tierce inférieure. Le jury estima qu’une telle prouesse, spontanée, méritait une mention spéciale.
Le prix de fugue en 1840, à l’unanimité (classe Leborne), aurait dû être, l’année suivante, suivi du prix d’orgue. Vincent d’Indy a raconté, d’apr'es les propres récits de Franck, comment, en l’absence de Cherubini, qui n’eût pas manqué de comprendre, et, sans aucun doute, d’apprécier la hardiesse du conclurent, le mélange contrapontique que celui-ci sut faire du sujet de la fugue et du thème libre, imposés en deux épreuves successives, échappa aux membres du jui\, comment ces juges, effarouchés par 1 ampleur et la complexité des développements auxquels l'élève de Ifenoist se complut, ne lui attribuèrent pas même un accessit ; comment enfin, sur les réclamations du professeur, qui vint leur expliquer ce tour de force dont ils ne s’avisaient pas, « ces messieurs se décidèrent a accorder au jeune homme un second prix d’orgue » !
Pour comble de disgrâce, César-Auguste que le milieu musical parisien, malgré ce déboire, séduisait, se vit rappeler à Liège par son père impatient de succès monnayés et qui, voyant dans la carrière du pianiste l’idéal à poursuivre, escomptait surtout les profils a recueillir. Il fallut céder (1842).
L'expérience ne paraît pas avoir réussi, en Belgique : (leux ans après, la famille Franck, au complet, s’installe à Paris; mais son chef est tenace et dur : c’est à la seule virtuosité et au métier de professeur qu il voue un musicien doué d’aptitudes plus vastes. Il contraint son lils à composer des pièces pour le piano, brillantes, agréables, donc rémunératrices. Et son lils obéit. Toutefois, il lui est impossible, dans l’œuvre qu'il a désignée comme la première de toutes ses compositions (Trois trios concertans pour piano , violon et violoncelle , dédiés à sa Majesté Léopold / or , roi des Belges , par César-Auguste Franck , de Liège), de ne pas manifester son goût pour les combinaisons thématiques et pour les constructions autres que coutumières. Malgré gaucheries et redites, ces ouvrages-là sont riches de promesses. Le sentiment dramatique qui donnera aux grandes œuvres instrumentales de Franck leur caractère propre, l'inquiétude passionnée qui se fait jour à travers des pages toutes sereines, et qui va souvent à l’angoisse, on en ressent la présence et l’action, dans ces curieux essais. Us sont déconcertants par l alliance qu’on y trouve des intentions les plus rares et des formules les moins neuves; par le développement remarquable d’une technique du piano, audacieuse, et l’emploi de procédés renouvelés des clavecinistes décadents. Tels quels et y compris le quatrième trio (op. 2), ils offrent un intérêt autre que rétrospectif, et l’on s’explique que Liszt, à qui est dédié ce dernier ouvrage, se soit épris d’un art où se révélait une personnalité.
Après cette manifestation d’un talent précoce, souvre pour César Franck une longue période d’incertitude et de médiocrité. Imputable sans doute aux exigences paternelles, elle ne répond pas aux espérances que les premières productions autorisaient; M. Franck père n’y allait pas de main-morte : toute minute prélevée sur le métier du pianiste était un vol qu’il reprochait à son (ils. il calculait le temps exact que celui-ci devait mettre à franchir les distances qui séparaient les domiciles de ses élèves 1 . Il surveillait les travaux du compositeur et ne pouvait admettre que le piano n’y lût pas le protagoniste. Ce terrible homme avait des arguments irrésistibles .* « Si vous n obéissez pas, disait-il,c est votre mère qui en pâtira! » César-Auguste obéissait.
Il arriva pourtant qu’un jour, saisi par un besoin d’expansion, il écrivit sur des vers de Reboul, l'Ange et l Enfant , une mélodie simple, émouvante, qu’il ne sut pas mettre à l’abri des inquisitions paternelles. Elle (ut déchirée. Ce pauvre auteur* s’eniuit, plein d’amertume, chez M me Desmousseaux, sociétaire de la Comédie- Française, qui lui avait confié l’éducation musicale de sa (ille. Elle eut pitié de sa détresse et lui imposa le détournement d une partie des heures vouées aux leçons, alin qu il pût, chez elle, et loin de la férule redoutée, consacrer quelques instants au démon de l’inspiration musicale.
1. Je dois exprimer une vive gratitude à Cécile Boutet de Monvel, cousine et élève de César Franck, qui m’a livré de curieux détails, et inédits, sur la famille du musicien et sur lui-môme, et à Chopv- César branck, petite-fille du maître, à qui je dois plusieurs documents.
La mère de César-Auguste voulut que sa vocation vraie put enfin s’accomplir. Peu à peu elle achemina son fils vers la confiance en soi, qui lui manquait, et vers un sentiment d’indépendance que trop longtemps comprima l’égoïsme du chef de la famille.
Le respect que le fils, déférent à des ordres tyranniques, témoignait à son père, il le puisait dans des sentiments très chrétiens. Franck ne lut jamais pieux et sa vie religieuse ne s’astreignit guère aux pratiques. Mais il se montra du Christ un vrai, un pur disciple, et il fit de l’Évangile, dès sa jeunesse, son guide de tous les jours. Il trouvait dans le Sermon sur la Montagne, les règles de la vie, et I on peut dire que les lyccilitudcs ont guidé la sienne. Elles furent, pour lui, de lionne heure, l’objet de ses méditations; et, parmi ses œuvres inédites, un fragment symphonique dont la composition remonte peut être à 1845, porte déjà le nom de l’œuvre qu'il devait, sous une forme élargie, réaliser trente ans après.
Son éducation littéraire et scientifique avait été négligée : exploité par son père à l’âge où il aurait dû se livrer aux études générales, il resta dépourvu des connaissances utiles à un artiste supérieur. On le verra associer sa musique, si pleine de sens et d émotion, à des poèmes misérables dont 1 infirmité lui échappait. Sa femme tenta de lui faire acquérir sur le tard une culture classique. 11 avait épousé la fille de cette artiste cordiale qui avait ouvert sa demeure, clandestinement, au jeune artiste en mal décrire. M uu César Franck, elevee non sans sévérité par une mère qui, femme de théâtre, se
refusa à ce que sa fille suivil la même voie, ne fréquentait la « Comedie » qu’en spectatrice. Lorsqu’elle eut épousé son professeur de musique (1848), elle mit ses soins k lui faire connaître le répertoire; il s’v prêtait sans entrain et s’endormait à la tragédie 1 . Peu à peu cependant le goût des belles-lettres lui vint. Il se souvint des conseils et des exemples de Heicha, disciple de Kant, et il s’éprit de lectures philosophiques, où son esprit devenu curieux de vastes pensers, et demeuré libre, trouvait un aliment tardif. La Critique de la liaison Pure fut un de ses livres favoris.
Son mariage n’avait pas été approuvé par M. Franck père ; non qu’il eût des préventions personnelles contre M lle Desmousseaux, descendante des Monvel et des Baptiste, dynasties d’acteurs fameux; mais parce qu’il prévoyait l’émancipation de son fils. Ce fut pour César- Auguste une heureuse libération, et si la vie, matériellement, ne lui devint pas plus aisée, il put du moins, k force de volonté, se réserver chaque jour une heure ou deux pour réfléchir et pour créer.
Il n’en reste pas moins étrange que cet artiste, capable de si hautes conceptions musicales, si richement armé pour exprimer ses pensées sonores dans une langue personnelle, d’une éclatante robustesse, ait attendu la cinquantaine pour produire son premier grand ouvrage ( Rédemption , 1872), et la soixantaine pour écrire ses chefs-d’œuvre. La gêne au foyer, les nécessités urgentes
\. Un soir qu'il sommeillait au Tond d’une loge, M°‘ e César Franck le gronda quelque peu. 11 se lrotta les yeux et répondit : « Que voulez-vous? Je perds mon temps. »
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ne suffisent pas à déterminer cette lenteur d'éclosion. Elle ne s'explique pas davantage par l’absence des stimulants extérieurs : jeune encore, Franck a connu Liszt. Le généreux, l’enthousiaste confrère sut deviner les dons faits par la nature à l’auteur des Trios; et Franck admirait en lui le musicien autant que le pianiste. Non que le style de Liszt fût celui vers lequel il pût et voulût tendre ; mais la liberté, l'ardeur, la couleur des compositions du maître allemand, auraient pu déclancher les mêmes vertus, appliquées à d’autres objets, dans les productions de l'artiste français. Or celles-ci, pendant une trentaine d’années, et si l’on met à part quelques belles pièces d’orgue (1862) demeurent des musiques agréables, parfois brillantes, par instants plates, mélodieuses à l’excès, où il est malaisé de découvrir les ferments qui engendreront plus tard le Quintette . la Sonate , les Variations symphoniques , la Symphonie , le Quatuor , les,? Chorals .
Peut-être cet éveil tardif tient-il à la monotonie, minutieusement réglée, d’une vie humble, et à la belle apathie d’un caractère sans ambition. César Franck accomplissait ses besognes quotidiennes avec le sérieux et la ponctualité du sage : ses désirs n’allaient pas au delà. Il se faisait de sa responsabilité, en tant que chef de famille, une si simple idée, que ses aspirations intimes, écartées sans violence plutôt que refoulées avec effort, furent mises en réserve et ne s’épanouirent qu’à la (in d’une vie déjà longue. Et l’on eut cette surprise de voir éclater tout à coup, dans des œuvres très diverses, des passions ardentes, une angoisse dramatique, une autorité impé-
rieuse que rien, dans les productions antérieures, ne faisait pressentir, et qui déconcertèrent les contemporains. Cet homme placide, —d’aucuns disaient bonasse, — se révélait tout à coup comme un dominateur, secoué d'émotions formidables, et qui les exprimait dans une manière autre que celle de ses émules, dont il se séparait brusquement.
On ne fera que rappeler ici les étapes de sa vie. Organiste à Xotre-Dame-de-Lorette, puis à Saint-Jean-Saint- François, au Marais ; maître de Chapelle à Sainte- Clotilde (1858) où il eut pour accompagnateur Théodore Dubois, et où il était affublé, par ordre de l’abbé Ilamelin, curé de la paroisse, d’une houppelande de chœur, dont les manches le gênaient pour battre la mesure; organiste dans la même église, où il prit possession d'un des plus beaux instruments construits par Cavaillé-Coll et dont les voix admirables suscitèrent peu à peu son génie d'improvisateur; titulaire de la classe d’orgue an Conservatoire (1872) lorsque Benoist prit sa retraite aprèscinquanteansdeprofessorat, César Franck remplit toutes ces fonctions avec une scrupuleuse ponctualité; et aussi avec un amour profond de ses élèves et de son instrument. Sa classe était une réunion familiale; la tribune de Sainte-Clotilde devint, pour ses amis, un centre de réunion. A ses élèves et à son orgue il avait voué sa vie; et lorsque les déboires, qui ne lui manquèrent pas, auraient pu attrister ses vieux jours, il montrait, au Conservatoire et dans son église, une affable sérénité. En lui survivaient un optimisme incurable, né de sa bonté parfaite, de son incapacité
d'éprouver rancune ou jalousie, et, aussi, une gaîté foncière, qui lui faisait aimer OHenbacli il allait liie aux Bouffes. La musique qu’il y entendait sonnait agréablement à son oreille libérale. 13 autres musiques, grandiloquentes ou amorphes, le faisaient fuir.
11 était distrait h ses heures. Plutôt, il éprouvait le besoin de s'abstraire, pour concentrer sa pensée sui un objet précieux. Le marquis de Freycinet, qui avait deviné la valeur du maître et se faisait une joie de le fréquenter, s'en allait volontiers 1 attendre, le matin, à. l’heure où Franck, quittant son logis du boulevard Saint-Michel, 9b, descendait dans Paris pour donner ses leçons. 11 arriva qu’un jour le musicien répondit sèchement à la salutation cordiale de l’ami. Mais 1 explication survint, qui éclaircit l’affaire : « Venez avec moi à Sainte-Clolilde, dit au marquis de Freycinet l'organiste, et ne me parlez pas ! J’ai entendu celte nuit des choses célestes et je ne veux pas les oublier. »
Les détracteurs de Franck se sont emparés de quelques réparties de celte sorte pour dénoncer le sot orgueil de leur auteur. A un des concerts organisés par Paul Hraud, — un des « jeunes » d'alors qui (irent le plus pour le musicien contesté, — Franck, qui jouait à ['harmonium Prélude, Fugue et Variation, fut l'objet d'une ovation. Elle éclata dès le Prélude et se traduisit par un bis tumultueux L’auteur, qui tenait à « enchaîner »» la fugue se leva et dit : « Merci, mais... tout a 1 heure . » et il « enchaîna ». Menus faits qui révèlent autre chose que de la bouffissure vaniteuse et du dédain : ils montrent à nu une âme simple, qui ne croit pas, en se mamies-
(I)ocumcnls communiqués par M. A. Autla.)
Cl. bchola l antorum.
PORTRAIT DE M A R 1 E-C A T H E R I N E F RING S, .MÈRE DE CESAR FRANCK
tant, prêter au ridicule; qui vit dans un rêve très pur et ne soupçonne point qu’elle prête le flanc à la malignité... Cet homme sans orgueil, qui puisait ses meilleures joies dans le travail, avait conscience de sa valeur, et, malgré l’indifférence de ses contemporains, en dépit des sarcasmes, il se réfugiait en lui-même et trouvait, dans la certitude d’avoir fait œuvre d’art, l’antidote des rancœurs qui auraient pu empoisonner sa vie. Avec sa première grande œuvre, et bien qu’elle ne fut pas comparable à celles que sa vieillesse devait enfanter, naquit ce sentiment consolateur : lorsque Colonne, le Jeudi Saint de l’année 1873, exécuta, insuffisamment préparée, la partition de Rédemption , qu’il fallut tronquer au dernier moment, l’accueil du public fut glacial. M me César Franck, moins confiante que son mari dans le succès, n’avait pas voulu assister à l’exécution du Châtelet. Elle attendait, anxieuse, le retour de l’auteur. Elle le vit rentrer pâle, muet, et elle comprit. Mais le musicien se ressaisit : « J’en suis sûr : l’œuvre est belle ! » Cette certitude l’aida à faire bonne contenance lorsque les Béatitudes , partiellement exécutées par Pasdeloup, et fort mal, en janvier 1887, les Variations Symphoniques , massacrées par l’orchestre, le même jour, la Symphonie , bien campée par la Société des Concerts sous la direction de Garcin, en 188U, n’obtinrent que de rares applaudissements. 11 est vrai que Franck possédait, ce qui est peut-être une vertu, une force d’illusion, magnifique : au sortir de la salle du Conservatoire, dont le public, par son silence, désavouait la courageuse initiative du chef d'orchestre
CÉSAK FRANCK
Garcin, l’auteur, enchanté de l’exécution, disait à son ami Paul Poujaud : « Quelle belle sonorité! et quel accueil ! »
Il connut, grâce à la Sonate pour piano et violon , que lit triompher \ saye, et à la « première » de son quatuor à la Société Nationale, chez Pleyel, en avril 1890, quelques joies in extremis. Mais il n’eut jamais celle d entendre les Béatitudes intégralement réalisées : quelques médiocres exécutions partielles ne lui permirent ni de goûter son œuvre dans la plénitude de sa beauté, ni de prévoir qu'un an après sa mort, Colonne les ferait acclamer au Châtelet, et que, trois ans plus tard, 1 éminent Sylvain Uupuis, en en donnant à Liège une seconde audition splendide, consacrerait par cet ouvrage, la gloire de Franck dans sa patrie.
Il mourut dans la sérénité d'un juste, le 8 novembre 1890, sans paraître avoir ressenti les meurtrissures que la vie ne lui avait pas ménagées. Il n’en voulut ni à ses ennemis — qu’il ignorait, et que son art lui avait suscités, — ni à ses amis, qui se contentaient un peu trop de le plaindre et attendirent sa mort pour propager ses œuvres. A ceux qui l’aidèrent du mieux de leur crédit il témoigna une gratitude pleine d’alfection et de dignité : s’il était très ému des moindres egaids, de la moindre assistance, on sentait, par 1 expression qu il donnait à ses sentiments que, dans sa conviction intime, l’aide ollerte à ses ouvrages honorerait ses défenseurs. La noblesse de son caractère apparaît jusque dans certaines dédicaces déconcertantes, quand on a connu l’attitude hostile envers Franck, des
artistes dont sa main s’est plu à tracer le nom. 11 ignora la jalousie; il se montrait heureux des succès de ses émules, mêmes des plus jeunes d’entre eux, lorsqu’il pouvait aimer leur musique ; et il s’abandonnait au plaisir d’écouter les œuvres nouvelles avec une ardeur demeurée juvénile 1 .
On pourrait voir dans son dernier ouvrage, les 3 Chorals, que d’Indy appelle le testament musical du maître, le reflet de sa vie et le truchement de son âme. Bien qu’il y passe, en plusieurs pages, des ratales sonores, pleines de drame, et comme un ressouvenir d’ardentes passions, il s’en dégage une impression île paix. La fermeté du dessin, la richesse du langage, la robustesse de l’architecture, y sont bien le reflet d une âme forte et noble, que la vie a secouée, mais l’émotion qui s’en dégage se résout en sérénité.