V. d'Iïndy
œuvre, la sensation de nouveau, d'inentendu, de personnel en un mot, est due simplement à la consciencieuse application de son intime pensée artistique si nette, si claire, si sincère, aux trois éléments primordiaux de l'expression musicale : la mélodie, l'harmonie, le rythme. En effet, quelles seraient les principales caractéristiques du style de Franck, sinon :
Noblesse et valeur expressive de la phrase mélodique ;
Originalité de l'agrégation harmonique ;
Solide eurythmie de l'architecture musicale ?
Oui, notre maître était un mélodiste dans la plus haute acception du terme ; ses thèmes n'ont rien de commun avec ce que les habitués du Théâtre Italien nommaient indûment, pendant la plus grande partie du xixe siècle du beau nom de mélodie ; ils ne ressemblent pas davantage aux courtes et essoufflées successions de notes que, dans certaines partitions modernes, on décore de l'étiquette motif. Les thèmes de Franck sont de vraies mélodies, amplement établies sur un sérieux et solide organisme; il les cherchait longtemps et les trouvait presque toujours. Dans sa musique, tout chante et chante constamment ; il ne pouvait pas plus concevoir une pièce musicale sans une ligne mélodique aux contours très choisis mais très nets, qu'Ingres
n'aurait pu songer à un sujet pictural sans l'entourer d'un impeccable dessin.
C'est également à la richesse et à l'abondance de la veine mélodique que l'harmonie de Franck doit toute son originalité; en effet, si l'on veut considérer le discours musical horizontalement, suivant les principes féconds des contrapuntistes médiévaux, et non pas verticalement selon l'usage des compositeurs qui sont seulement harmonistes, on trouvera que les contours des diverses phrases mélodiques superposées, forment, dans cette musique, des agrégations de notes d'une nature particulière qui constituent un stvle autrement fort et séduisant que les banales et incohérentes suites d'accords alignées par les producteurs qui ne voient pas plus haut que leur traité d'harmonie.
Mais c'est principalement dans le domaine du rythme, pris dans sa plus large signification, ou, si l'on aime mieux, dans le domaine de l'architecture musicale, que Franck sut se créer une place absolument à part. Reprenant, comme je l'ai dit, l'art de la construction au point précis ou Beethoven l'avait laissé, il sut créer ce que nous nommons maintenant le style cyclique, (trouvaille aussi importante dans l'ordre symphonique que le fut le style wagnérien dans les manifestations dramatiques) , et fonder sur la tra-
dition des grands maîtres passés un nouveau mode de construction musicale dont je donnerai plus loin de frappants exemples.
Au surplus, la préoccupation de toute sa carrière fut de trouver dans tous les sens du rayonnement musical, des formes (j'allais dire des ondes) nouvelles, tout en gardant comme base d'investigation les principes certains et immuables posés par la tradition des génies de la Musique.