‹ César FranckChapitre 29 sur 41 · V. d'Ixdy. ii · texte numérisé non relu

V. d'Ixdy. ii

ig4 CÉSAR FRANCK

que se réservait l'incomparable musicien, on peut retrouver l'atavisme pictural empruntant instinctivement aux ancêtres d'art ou de famille leur merveilleuse entente du triptyque, le génie de l'architecte réunissant tous ces tableaux en un monument solide et puissant, et enfin la foi du chrétien traduisant naïvement, à la manière des confiants primitifs, la figure du Dieu fait homme ?

Si je reviens sur le Christ des Béatitudes, c'est que le maître a su, dans son œuvre, donner de la personne divine une interprétation comme il n'en avait jamais été proposé avant lui dans toute l'histoire de l'art musical. Trop craintifs ou trop respectueux, les grands musiciens de l'époque polyphonique et de la période suivante n'avaient point osé faire paraître et parler le Fils de Dieu en tant que personnage réel. Si le céleste Jardinier rencontre la Madeleine1, c'est, comme dans les madrigaux dramatiques, au chant collectif qu'est confiée sa voix. Plus tard, le Christ se montrera parfois dans les Cantates et les Oratorios, mais il gardera presque exclusivement le caractère de la rigidité protestante ; chez Haendel, chez Bach surtout, il sera le Dieu fort, le Dieu terrible, le Dieu sublime planant au-

i. lleinrich Schiilz, Dialogus per la Pascua.

L'ARTISTE ET L'ŒUVRE MUSICAL i95

dessus de la terre et laissant tomber jusqu'aux humains d'admirables sentences de paix ou de condamnation, mais on ne le verra point s'incliner vers les humbles et les petits, on ne le trouvera point tout près de nous, vivant notre vie, souffrant lui-même nos souffrances et compatissant à nos maux avec la tendresse paternelle que nous montrent à chaque page les récits évangéliques. Plus tard encore, il passera avec Berlioz ' à l'état de légendaire illusion, empreinte, il est vrai, d'une certaine poésie; pour d'autres, il sera le « beau Nazaréen » tout court ou même quelque chose de pire : un simple prétexte à cavatines et à ariosos... Dès lors, plus rien ne subsiste de la figure divine, aussi son expression musicale s'en ressent-elle terriblement et devient-elle d'une conventionnelle et écœurante fadeur.

César Franck ne cherche point, lui, — qu'on me pardonne la trivialité du terme — midi à quatorze heures ; tel il a appris et aimé Jésus- Christ, tel il nous le donne, de tout son cœur de simple chrétien, dans les Béatitudes. Il a, nous affirme-t-on, lu à ce propos la Vie de Jésus d'Ernest Renan, mais c'est, bien assurément, pour dire tout le contraire, car l'inconsistante personnalité de l'homme qui veut se faire Dieu, décrite

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